CYRANO, LE BRET
LE BRET
Ah ! dans quels jolis drap:- !..
CYRANO
Oh ! toi ! tu vas grogner !
LE BRET
Enfin tu conviendras
Qu’assassiner toujours la chance pas agère Devient exagéré.
CYRANO
Hé bien oui, j’exagère
LE BRET
Ah!
CYRANO
Mais pour le principe et pour l’exemple aus i, 5 Je trouve qu’il est bon d’exagérer ainsi.
LE BRET
Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire,
La fortune et la gloire... "
CYRANO
Et que faudrait-il faire?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc 10 Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce,
Grimper par ruse au lieu de s’élever par force ?
Non, merci. Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux financiers ? Se changer en bouffon
XlXeSIECLE
Dans l’espoir vil de voir, aux lèvres d’un ministre, 15 Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre?
Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d’un crapaud? Avoir un ventre usé par la marche? une peau Qui plus vite, à l’endroit des genoux, devient sale? Exécuter des tours de souplesse dorsale? 20
Non, merci. D’une main flatter la chèvre au cou, Cependant que, de l’autre, on arrose le chou,
Et donneur de séné par désir de rhubarbe,
Avoir son encensoir toujours, dans quelque barbe? Non, merci. Se pousser de giron en giron, 25
Devenir un petit grand homme dans un rond,
Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?
Non, merci. Chez le bon éditeur de Sercy Faire éditer ses vers en payant? Non, merci? 30 S’aller faire nommer pape par les conciles Que dans des cabarets tiennent des imbéciles?
Non, merci! Travailler à se construire un nom Sur un sonnet, au lieu d’en faire d'autres ? Non,
Merci! Ne découvrir du talent qu’aux mazettes? 35 Etre terrorisé par de vagues gazettes,
Et se dire sans cesse : oh, pourvu que je sois Dans les petits papiers du Mercure François ?
Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
Préférer faire une vi*site qu’un poème, 40
Rédiger des placets, se faire présenter?
Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais... chanter, Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
23. Séné, tisane purgative ; — rhubarbe, id. : on dit habituellement, de gens qui se font des compliments réciproques : « Passe-moi la casse, et je te passerai le séné. » M Rostand remplace casse (tisane purgative) par rhubarbe. — - 35. Mazette, équivalent d'imbécile. En Berry, une fourmis’appelle mazet ou mazette -, c’est peut-être l'étymologie de ce mot. — 38. Mercure français, petit journal fondé en 1672, qui donnait les nou Telles mondaines et insérait des poésies, des charades, etc... Il y a là un anachronisme puisque Cyrano de Bergerac est mort en 1655.
LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers, 45 Pour un oui, pour un non, se battre, ou faire un vers ! Travailler sans souci de gloire ou de fortuné,
A tel voyage, auquel on pense, dans la lune ï N’ccrire jamais rien qui de soi ne sortît,
Et modeste d’ailleurs, se dire : mon petit, 50
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles, Si a est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
Puis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d’en rien rendre à César,
Vis-à-vis de toi-même en garder le mérite. 55
Bref, dédaignant d’être le lierre parasite,
Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !
LE BRET
Tout seul, soit! mais non pas contre tous! Commenl
[diable
As-tu donc contracté la manie effroyable 60
De te faire toujours, partout, des ennemis ?
CYRANO
A force de vous voir vous faire des amis,
LE BRET
Quelle aberration !
CYRANO
Eh bien ! oui, c'est mon vice.
Déplaire est mon plaisir. J’aime qu’on me haïsse.
Mon cher, si tu savais comme Ton marche mieux 05 Sous la pistolétade excitante des yeux !
48. Allusion au Voyage dans la lune, écrit par Cyrano, et publié en 1677. — Ci. Molière, Misanthrope , acte I, sc. i. Alceste: « Tant mieux, morbleu ! tant mieux, c’est ce que je demande !... Tous les hommes me sont à tel point odieux, Que-je serais fâché d'être sage à leurs y eu*'. »
Comme, sur les pourpoints, font d’amusantes taches Le fiel des envieux et la bave des lâches!
Vous, la molle amitié dont vous vous entourez Ressemble à ces grands cols d'Italie, ajourés 70
Et flottants, dans lesquels votre cou s'effémine :
On y est plus à Taise... et de moins haute mine,
Car le front n'ayant pas de maintien ni de loi, S’abandonne à pencher dans tous les sens. Mais mci, La Haine, chaque jour, me tuyaute et m’apprête 75 La fraise dont l’empois force à lever la tête ;
Chaque ennemi de plus est un nouveau godron Qui m’ajoute une gêne et m’ajoute un rayon :
Car, pareille en tous points à la fraise espagnole,
La Haine est un carcan, mais c’est une auréole I 80
( Qyrnno de Bergerac , acte I, sc. iv, Bibliothèque Charpentier : Fasquelle, éditeur.)
9. La comédie contemporaine. — Rien de- plus varié que notre théâtre, depuis les dernières années du xixe siècle. Après tant de manifestes, de préfaces, de tentatives hardies, le public, toujours plus nombreux, est aussi devenu plus éclectique. Il est d’avis, désormais, que tous les genres sont bons, même le genre ennuyeux ; et pourvu que l’auteur ait du talent et les acteurs de la réputation, il accueille avec une sympathique curiosité, plus ou moins durable, tout ce qu’on veut bien lui soumettre. De là une production intense, où il est difficile d’établir des classements. Il faut se contenter de signaler les œuvres les plus remarquables :
M. de Porto-Riche a donné : Amoureuse (1891), le Passé (1S97), le Vieil Homme (1911) ; cest un psychologue d’une finesse parfois exquise, parfois irritante, et comme un Marivaux réaliste.
M.Paul Hervieu (1857-1915) est un disciple d’Ém. Augier et de Dumas fils ; il choisit des sujets où le sentiment, parfois la passion, est en lutte avec la loi ; ses actions ont une sobriété énergique ; son style est hautain, vigoureux, sans jamais devenir brutal. Ses meilleures pièces, plutôt tragédies que comédies, sont : les Tenailles (1895), la Loi de l'homme (1897), Gonnais-loi (1909).
Jules Lemaitre (1853-1914) traite avec pénétration et ironie des sujets de morale sociale et politique, et scs pièces révèlent aussi
LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS
une parfaite connaissance du métier. Après Révoltée (1889), son œuvre de début, il obtint un succès retentissant avec le Député Leveau (1891) qui n'était pas seulement une piquante satire du boulangisme, mais aussi une étude durable des mœurs politiques modernes. Il donna ensuite l'Aîné , le Pardon , la Massière (1905), etc., et chacune de scs pièces prouve la pénétration de sa psychologie et le charme de son style.
Dans un genre plus limité, plus sévère, nous^ avons les pièces sociales de M. Brieux : Planchette (1892), l'Évasion (1896), la Robe rouge (1900), les Remplaçantes (1901), le Berceau (1903), etc. M. Brieux ne craint pas d'aborder de front les problèmes les plus graves et les plus délicats, et de les traiter avec, une loyauté un peu rude et souvent éloquente. Il cherche à dis- . siper les sophismes contemporains sur les bienfaits de l'instruction ; il rappelle les magistrats à leur devoir professionnel ; et flétrit les politiciens qui cherchent à influencer la justice ; il fait honte aux mères qui, pour élever leurs enfants, se donnent des remplaçantes ; il signale les terribles équivoques du divorce par rapport à Tenfant.
M. Emile Fabre s’applique surtout à la question d'argent ; la plus remarquable de ses pièces est intitulée les Ventres dorés (1905) ; elle est sombre et vigoureuse. Son succès fait honneur au goût et à la moralité du public.
M. François de Curel est moins un auteur dramatique qu’un puissant moraliste et sociologue, donnant à ses études philosophiques le cadre du théâtre. Le Repas du lion (1897) pose le problème de la solidarité entre classes dirigeantes et ouvriers. La Nouvelle Idole (1900) est une magnifique étude de la conscience scientifique.
Nous mettrons à un rang secondaire M. Maurice Donnay, surtout spirituel dans V Autre Danger (1904), Paraître (1906) ;
— M. Henri Lavedan, très habile à traiter des sujets un peu conventionnels, dans le Prince d’Aurec (1894), le Marquis de Priola (1902), le Duel (1905) ; — M. Alfred Capus, amusant optimiste, dans la Veine (1902), les Deux Écoles (1905), etc... ;
— M. Henri Bataille, psychologue hardi, mais trop préoccupé d’étonner le public ; — M. Henri Bernstein, très ingénieux constructeur d’intrigues à la fois simples et terribles.
Beaucoup d’autres noms pourraient s’ajouter à ceux-là, le théâtre étant toujours en France le genre qui absorbe et qui déforme le plus de talents.