‹ Grands écrivains français des origines aÌ€ nos joursChapitre 189 sur 232 · I. — Les écrivains religieux · texte numérisé non relu

I. — Les écrivains religieux

1. Joseph de Maistre (1754-1821). Né à Chambéry, Joseph de Maistre séjourna à Saint-Pétersbourg', comme ministre plénipotentiaire du roi de Sardaigne, pendant quatorze ans. Il revint à Turin en 1817, et y mourut en 1821. Il écrivit : les Considérations sur la France (1796), Du Pape (1819), les Soirées de Saint-Pétersbourg (1821). Dans tous ses ouvrages, il cherche à démontrer que rien n’arrive dans le monde que par la volonté de Dieu.

Bien que J. de Maistre ait, en politique comme en religion, des idées trop absolues, son caractère personnel ne peut qu’exciter la plus vive sympathie. 11 a lutté noblement contre la pauvreté, supporté pendant quatorze ans la séparation d'avec une famille qu’il adorait; en butte aux tracasseries lointaines d’un roi qui n’appréciait ni sa dignité ni son mérite, il lui restait héroïquement fidèle, conservant un inaltérable stoïcisme aristocratique et chrétien.

Pour profondes et suggestives que soient les idées de J. de Maistre, ces idées ne s’imposeraient pas sous son nom, sans le style dont il les a marquées'. Ce Savoisien est un écrivain français de grande race, comparable dans ses meilleures pages à Pascal et à Bossuet. Comme les maîtres du xvne siècle, il s’attache à l’homme intérieur, aux idées générales, à la métaphysique. Il est préoccupé de serrer son raisonnement, de trouver l'expression juste, précise, vigoureuse. Nous citons de lui deux morceaux d’un caractère très différent, et qui feront apprécier les qualités diverses de son style.

La guerre (1821).

Voici peut-être la plus célèbre page de J. de Maistre. On en discutera le fond, et 1 on opposera à cette apologie mystique de la guerre les opi«

LÈS GRANDS ECRIVAINS FÈANÇAÎS

nions d’autres philosophes chrétiens, comme Pascal, Fénelon et Mas sillon. Mais les élèves analyseront surtout ici les procédés de composition et de style. On leur fera sentir la sûreté et la largeur de ce raisonnement, la logique passionnée de l’argumentation, la symétrie rythmée des propositions, enfin la poésie farouche et troublante qui sort de cette vision.

Dans le vaste domaine de la nature vivante, il règne une violence manifeste, une espèce de rage prescrite qui arme tous les êtres pour leur mutuelle destruction : dès que vous sortez du règne insensible, vous trouvez le décret de la mort violente écrit sur les frontières mêmes de la vie. Déjà, dans le règne végétal, on commence à sentir la loi : depuis l’immense Catalpa jusqu’à la plus humble graminée, combien de plantes meurent f et combien sont tuées ! Mais, dès que vous entrez dans le règne animal, la loi prend tout à coup une épouvantable évidence. Une force, à la fois cachée et palpable, se montre continuellement occupée à mettre à découvert le principe de la vie par des moyens violents. Dans chaque grande division de l’espèce animale, elle a choisi un certain nombre d’animaux qu’elle a chargés de dévorer les autres : ainsi, il y a des insectes de proie, des reptiles de proie, et des quadrupèdes de proie. Il n’y a pas un instant de la durée où l’être vivant ne soit dévoré par un autre. Audessus de ces nombreuses races d’animaux est placé l’homme, dont la main destructrice n’épargne rien de ce qui vit. Il tue pour se nourrir, il tue pour se vêtir, il tue pour se parer, il tue pour attaquer, il tue pour se défendre, il tue pour s’instruire, il tue pour s’amuser, il tue pour tuer: roi superbe et terrible, il a besoin de tout et rien ne lui résiste. Il sait combien la tête du requin ou du cachalot lui fournira de barriques d’huile ; son épingle déliée pique sur le carton des musées l’élégant papillon qu’il a saisi au vol sur le#sommet du Mont-Blanc ou du Chimboraço ; il empaille le crocodile, il embaume le colibri ; à son ordre, le ser-

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pent à soçfcoetles vient mourir dans la liqueur conservatrice 4ui doit le montrer intact aux yeux d’une longue suite d'observateurs. Le cheval, qui porte son maître à Ta chasse du tigre, se pavane sous la peau de ce même animal ; l’homme demande tout à la fois, à l'agneau ses entrailles pour faire résonner une harpe ; au loup sa dent la plus meurtrière pour polir les ouvrages légers de l’art 1 ; à l'éléphant ses défenses pour façonner le jouet d'un enfant ; ses tables sont couvertes de cadavres. Le philosophe peut même découvrir comment le carnage permanent est prévu et ordonné dans le grand tout. Mais cette loi s’arrêterat-elle à Thomme ? Non, sans doute. Cependant quel être exterminera celui qui les exterminera tous? Lui. C’est î’homme qui est chargé d’égorger l’homme.

Mais comment pourra-t-il accomplir la loi, lui qui est un être moral et miséricordieux ; lui qui est né pour aimer ; lui qui pleure sur lçs autres comme sur lui-rnême, qui trouve du plaisir à pleurer, et qui finit par inventer des fictions pour pleurer; lui enfin à qui il a été déclaré « qu’on redemandera jusqu'à la dernière goutte du sang qu’il aura versé injustement » ? C’est la guerre qui accomplira le décret. N’entendez-vous pas la terre qui crie et demande du sang?... La terre n’a pas crié en vain : la guerre s’allume. L’homme, saisi tout à coup d’une fureur divine , étrangère à la haine et à la colère, s'avance sur le champ de bataille sans savoir ce qu’il veut ni même ce qu’il fait. Qu’est-ce donc que cette horrible énigme ? Rien n’est plus contraire à sa nature, et rien ne lui répugne moins : il fait avec enthousiasme ce qu’il a en horreur. N’avez-vous jamais remarqué que. sur le champ de mort, l'homme ne désobéit jamais ? Il pourra bien massacrer Nerva1 2 ou Henri IV,

1. Dent de loup, on donne ce nom à un instrument en mêlai, qui sert aux doreurs pour brunir l’or, J. de Maistre commet une erreur : il con-

fond le nom et la chose. — 2. Nerva, empereur romain, successeur de Domitieu, père adoptif de Traj an. Nerva ne mourut pas de mort violente.

LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

mais le plus abominable tyran, le plus insolent boucher de chair humaine n’entendra jamais là : « Nous ne voulons pas vous servir. » Une révolte sur le champ de bataille, un accord pour s’embrasser en reniant un tyran, est un phénomène qui ne se présente pas à ma mémoire. Rien ne résiste, rien ne peut résister à la force qui traîne l’homme au combat ; innocent meurtrier, instrument passif d'une main redoutable, il se^ plonge tête baissée dans l’abîme qu il a creusé lui-même , i donne, il reçoit la mort sans se douter que c’est lui qui

a fait la mort. ....

Ainsi s’accomplit sans cesse, depuis le ciron jusqu à l’homme, la grande loi de la destruction violente des êtres vivants. La terre entière, continuellement imbibée de sang, n’est qu’un autel immense où tout ce qui vit doit être immolé sans fin, sans mesure, sans relâche, jusqu'à la consommation des choses, jusqu à 1 extinction du mal, jusqu a la mort de la mort^L

[Les Soirées de Saint-Pétersbourg , 7e entretien.;

L’éducation des femmes (1808).

Les lettres de J. de Maistre nous le révèlent aussi tendre et ausf enioué que ses livres nous le font imaginer autoritaire et absolu. - 1. de Maistre avait deux filles : Adèle , qui devint Mme Terray, et Cons tance , qui épousa le duc de Laval-Montmorency. Cest a cette dernier® née après son départ pour Saint-Pétersbourg, et qu’il ne vit qu a 1 âge de quatorze ans, qu’il écrivit ses plus charmantes lettres. On fera comnarer aux élèves les idées de J. de Maistre sur l’éducation des femmes avec celles de Molière, de Fénelon et de J.-J. Rousseau.

A Mademoiselle Constance de Maistre

Saint-Pétersbourg, 24 octobre, 5 novembre 1808

Voltaire a dit, à ce que tu me dis (car, pour moi, je n’en sais rien : jamais je ne 1 ai tout lu, et il y a trente

Mais peut-être faut-il comprendre : • Il serait capable de massaerer up bon prince tel que Nerva, comme il a assassine Henri IV... » — s. Style d’une grandeur vraiment biblique, et digne de Bossuet.

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ans que je n’en ai pas lu une ligne), que les femmes sont capables de faire tout ce que font les hommes, etc . : c'est un compliment fait à quelque jolie femme, ou bien c’est une des cent mille et mille sottises qu'il a dites dans sa vie L La vérité est précisément le contraire. Les femmes n'ont fait aucun chef-d'œuvre dans aucun genre . Elles n’ont fait ni Ylliade , ni YÉnéide, ni la Jérusalem délivrée , ni Phèdre, ni Athalie, ni Rodogune, ni le Misanthrope, ni le Tartufe , ni le Joueur, ni le Panthéon 1 2, ni l’église de Saint Pierre 3 , ni la Vénus de Médicis, ni Y Apollon du Belvédère, ni le Persée 4, ni le livre des Principes 5, ni le Discours sur Y histoire universelle, ni Télémaque . Elles n’ont inventé ni l'algèbre, ni les télescopes, ni les lunettes achromatiques, ni la pompe à feu, ni le métier à bas, etc. ; mais elles font quelque chose de plus grand que tout cela: c’est sur leurs genoux que se forme ce qu’il y a de plus excellent dans le monde : un honnête homme et une honnête femme. Si une demoiselle s’est laissé bien élever, si elle est docile, modeste et pieuse, elle élève des enfants qui lui ressemblent, et c’est le plus grand chef-d’œuvre du monde. Si elle ne se marie pas, son mérite intrinsèque, qui est toujours le même, ne laisse pas aussi que d’être utile autour d’elle d’une manière ou d’une autre. Quant à la science, c’est une chose très dangereuse poux les femmes. On ne connaît presque pas de femmes qui n’aient été ou malheureuses ou ridicules parlascience. Elle les expose habituellement au petit danger de déplaire aux hommes et aux femmes 'pas davantage) : aux hommes qui ne veulent pas être égalés par les femmes : et aux femmes, qui ne veulent

1. J. de Maistre n’aime pas Voltaire ; c’est son droit. Mais puisqu’il en

parle si souvent, il a tort de ne pas le lire, comme il l’avoue ; ses juge-

ments à son égard ne sont ainsi que des préjugés. — 2. Le Panthéon

d’ Agrippa, à Rome. — 3. Saint-Pierre de Rome, par Michel-Ange, — - 4. Par

Benvenuto Cellini (f 1571). — 5. de Descartes. —

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pas être surpassées. La science, de sa nature, aime à paraître ; car nous sommes orgueilleux. Or, voilà le danger; car la femme ne peut être savante impunément quà la charge de cacher ce qu’elle sait avec plus d’attention que l’autre sexe n’en met à le montrer 6. Sur ce point, mon cher enfant, je ne te crois pas forte ; ta tête est vive, ton caractère décidé : je ne te crois pas capable de te mordre les lèvres lorsque tu es tentée de faire une petite parade littéraire. Tu ne saurais croire combien je me suis fait d’ennemis jadis, pour avoir voulu en savoir plus que mes bons Allobroges 7. J’étais cependant bien réellement homme, puisque depuis j’ai épousé ta mère. Juge de ce qu’il en est d’une petite ‘demoiselle qui s’avise de monter sur le trépied pour rendre des oracles ! Une coquette est plus aisée à marier qu’une savante ; car, pour épouser une savante, il faut être sans orgueil, ce qui est très rare ; au lieu que, pour épouser la coquette, il ne faut qu’être fou, ce qui est très commun.

...Au reste, j’avoue que, si vous êtes destinées l’une et l’autre à ne pas vous marier, comme il paraît que la Providence l’a décidé, /’ instruction (je ne dis pas la science) peut vous être plus utile qu’à d’autres ; mais il faut prendre toutes les précautions possibles pour qu’elle ne vous nuise pas. Il faut surtout vous taire, et ne jamais citer jusqu’à ce que vous soyez duègne 8.

Voilà, mon très cher enfant, une lettre toute morale. J’espère que mon petit sermon pourtant ne t’aura pas fait bâiller. Au premier jour, j’écrirai à ta mèrè.

G. On peut faire de sérieuses objections au système de J. de Maistre : mais on ne saurait nier qu’il n’ait signalé ici, avec une verve et un bon sens dignes de Molière, le vrai défaut des femmes savantes. — 7. Les habitants de la Savoie. Les Allobroges habitaient, du temps de César, entre le Rhône et l’Isère, un territoire qui comprenait l’emplacement actuel des deux Savoies , de la Drôme et de Ylsère. Leur pays ne reçut qu’au iv® siècle de notre ère le nom de Sap&udi ^ (Savoie). — 8. Duègne, vieille gouvernante (Mot espagnol: duena, du latin domina , qui a donné en français : dame).

XIX° SIÈCIjH»

Embrasse ma chère Adèle, et ne doute jamais du très profond respect avec lequel je’ suis, pour la vie, ton bon père.

Quand tu m'écris en allemand, tu fais fort bien de m’écrire en lettres latines. Ces caractères ludesques n'ont pu encore entrer dans mes yeux, ni, par malheur, la prononciation dans mes oreilles.

2. De Bonald (1754-1840) fut, sous l’Empire, conseiller de l'Université ; sous la Restauration, député et pair de France. Ses principales œuvres sont : la Théorie du pouvoir politique et religieux dans la société civile (1796) et la Législation primitive (1802). Ronald a mis en formules abstraites et « lapidaires » la théorie de la société divine , c est-à-dirc organisée par Dieu lui-même et se développant, à la manière d’un être vivant, ?elon des lois immuables. Le chef de l’État, père de cette grande famille, n’est que le représentant de Dieu et l’interprète de sa volonté ; Y individu n’a aucun droit : il doit rester à la place que le pouvoir lui assigne.

3. Lamennais (1782-1854). — Félicité-Robert de Lamennais est né à Saint-Malor: Élevé au château de la Chesnaie, près de Dinan, il eut, comme Chateaubriand, une enfance mélancolique cl rêveuse ; la solitude et les lectures précoces donnèrent à son imagination un tour romanesque, et développèrent dans son intelligence des ferments de révolte. — Il se fit prêtre à trentequatre ans , et d’abord il servit passionnément 1 Église en écrivant (1817) V Essai sur Vindifférence en matière de religion. même temps, il s’éprenait de libéralisme et groupait autour de lui quelques jeunes catholiques avides de nouveautés et de poésie : Montalembert, Lacordaire, Maurice de Guérin, etc... Avec eux, il fonda en 1830 le journal F Avenir dont l’épigraphe était : Dieu et liberté. Ce journal ayant été condamné à Rome, les collaborateurs de Lamennais firent leur soumission ; mais Lamennais rompit avec l’Église. Il écrivit alors Les Paroles d'un croyant (1834), les Affaires de Rome (1836), le Livre du peuple (1837), et il devint députe à l’Assemblée nationale de 1848.

Lamennais reste, sur plusieurs points, un écrivain d’actualité ; il a le premier soutenu certaines thèses socialistes. Mais il est surtout remarquable par son style oratoire et poétique: il est, après Bossuet, un de ceux qui ont le mieux senti et reconstitué l’incomparable poésie des livres saints.

Grands écrivains

LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

Les Paroles d’un croyant (1834).

Lamennais, au moment où il écrit ce livre, est devenu socialiste e t utopiste; et, de plus, il se croit en butte aux persécutions. De la, des allusions politiques et un accent toujgurs personnel.

La Providence.

Sous ses apparences de parabole, ce morceau est un petit drame, avec une exposition, un nœud et un dénouement. Il sera donc intéressant d’en ctudier la construction. De plus, on attirera 1 attention sur la simplicité des incidents, en apparente opposition avec la beauté de la conclusion.

Deux hommes étaient voisins, et chacun d eux avait une femme et plusieurs petits enfants, et son seul travail pour les faire vivre.

Et l’un de ces hommes s’inquiétait en lui-même, disant : « Si je meurs ou t[ue je tombe malade, que deviendront ma femme et mes enfants? »

Et cette pensée ne le quittait point, et elle rongeait son cœur comme un ver ronge le fruit où il est caché.

Or, bien que la même pensée fut venue également à l’autre père, il ne s|y était point arrêté ; « car, disait-il, Dieu qui connaît toutes ses créatures et qui veille sur elles, veillera aussi sur moi, et sur ma femme, et sur mes enfants. »

Et celui-ci vivait tranquille, tandis que le premier ne goûtait pas un instant de repos ni de joie intérieurement.

Un jour qu’il travaillait aux champs, triste et abattu à cause de sa crainte, il vit quelques oiseau* entrer dans un buisson, en sortir, et puis bientôt y revenir

encore. A x

Et, s’étant approché, il vit deux nids posés côte a côte, et dans chacun plusieurs petits nouvellement éclos et encore sans plumes.

Et, quand il fut retourné à son travail, de temps en temps il levait les yeux, et regardait ces oiseaux qui

allaient et venaient portant la nourriture à leurs petits.

Or, voilà qu au moment où l'une des mères rentrait avec sa becquée, un vautour la saisit, l'enlève, et la pauvre mère, se débattant vainement sous sa serre jetait des cris. perçants.

A cette vue, 1 homme qui travaillait sentit son âme p us troublée qu’auparavant ; « car, pensait-il, la mort de la mere, c’est la mort des enfants. Les miens n'ont

que moi non plus. Que deviendront-ils si ie icur manque? » J

Et tout le jour il fut sombre et triste, et la nuit il ne dormit point.

Le lendemain, de retour aux champs, il se dit : « Je veux voir les petits de celte pauvre mère : plusieurs

sans doute ont déjà péri. » Et il s’achemina vers le •buisson.

Et, regardant, il vit les petits bien portants: pas un ne semblait avoir pâti.

Et, ceci layant étonné, il se cacha pour observer ce qui se passerait.

Et, après un peu de temps, il entendit un léger cri, et il aperçut la seconde mère rapportant en hâte la nourriture qu’elle avait recueillie, et elle la distribua à

tous les petits indistinctement- et il y en eut pour tous, et xes orphelins ne furent point délaissés dans leur misere.

El le pèie qui s était défié de la Providence raconta te soir a 1 autre père ce qu’il avait vu.

A celui-ci lui dit: « Pourquoi s’inquiéter ? Jamais ieu n abandonne les siens. Son amour a des secrets que nous ne connaissons point. Croyons, espérons, aimons et poursuivons notre roule en paix.

« i je meurs avant vous, vous serez le père de mes vôtreStS ’ S1 V°US m0U1'ez avanL moi- je serai le père des

« Et si 1 un et l’autre nous mourons avant qu'ils

IJ; S G HAN DS ÉCIUVAINS Jb'HANÇAlS

soient en âge de pourvoir eux-mêmes à leurs nécessités, ils «uront pour père le Père qui est dans les cjeux » (Paroles d'un croyant, XV 11.)

L'exilé (1834).

11 s'en allait errant sur la terre. Que Dieu guide le pauvre exilé !

j’ai passé à travers les peuples, et ils m ont regarde, et je les ai regardés, et nous ne nous sommes point reconnus. L’exilé partout est seul .

lorsque je voyais, au déclin du jour, s elever du creux d'un vallon la fumée de quelque chaumière, je me disais : Heureux celui qui retrouve le soir le foyer domestique, et s'y assied au milieu des siens ! L exi e

partout est seul. . A „ „..

Où vont ces nuages que chasse la lempete ? LUe me chasse comme eux, et qu'importe où? L’exile partout

est seul. ' v,

' Cc^ arbres sont beaux, ces fleurs sont belles ; mais

ce ne sont point les fleurs ni les arbres de mon pays ; ils ne me disent rien. L’exilé partout est seul.

Ce ruisseau coule mollement dans la plaine ; mais «on murmure n’est pas celui qu’entendit mou enfance ; il ne rappelle à mon âme aucun souvenir. L exile partout est seul. . .

Ces chants sont doux ; mais les tristesses et les joie? qu'ils réveillent ne sont ni mes tristesses ni mes joies

L’exilé partout est seul. ■

On m’a demandé : « Pourquoi pleurez-vous , » Lt. quand je l’ai dit. nul n’a pleuré, parce qu’on ne me comprenait point. L’exilé paitout est seul.

j’ai vu des vieillards entourés d'enfants, comme l'olivier de ses rejetons ; mais aucun de ces vieillards ne m'appelait son fils, aucun de ces enfants ne m appelait son frère. L’exilé partout est seul.

XIXe SIÈCLE

Il n y a d amis, de pères et de frères que dans la patrie. L'exilé partout est seul.

Pauvre exilé ! cesse de gémir : lous sont bannis comme toi, tous voientpasser et s’évanouir pères, frères, amis.

La patrie n est point ici-bas : l’homme vainement l’v cherche ; ce qu’il prend pour elle n’est qu’un gîte d’une nuit.

Il s'en va errant sur la terre. Que Dieu guide le pauvre exilé ! (/£«/., XLI.)

Les cathédrales gothiques

Poésie et musique (1841).

, Chateaubriaiid « avait restauré la cathédrale gothique » Lamennais n a fait que développer les idées de Chateaubriand, mais ax'ec une X sue a la fois sombre, coloree, mystérieuse, en rapport avec son obiet 11

(SdenCe dU b£aU> renouvelée de

... Figurez-vous être au déclin du jour, dans l’immense cathédrale chrétienne. Une frayeur religieuse quelque chose de semblable à ce vague sentiment de infini qu’on éprouve au sein des grandes solitudes de la nature, vous saisit à l’aspect de ces vastes nefs de ces gigantesques piliers dont les sommets se perdent dans les ombres croissantes. Avec les dernières lueurs la nuit éteint les derniers bruits ; un silence mystérieux vous enveloppe de toutes parts. Au dehors de vous, des ténèbres muettes ; au dedans, l’invisible souffle d une puissance inconnue qui vous pénètre et vous domine irrésistiblement. Séparé de ce qui frappe les sens, il se lait en vous comme un travail étrange • des esprits passent devant l'œil interne, l'imagination se peuple de fantômes sans corps ; le temps, qui n’a plus de mesure, semble lui-même s’être évanoui. Tout

LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

à coup, dans le lointain, apparaît un point lumineux, puis un autre, puis un autre encore 1 ; vous commencez à discerner les masses de Tédilice, les murs, pareils aux flancs d’une montagne escarpée, les fortes arêtes des angles, les courbures des arcs, les énormes pendentifs. La lumière augmente : sur ces masses

qu’unissent des lignes harmonieuses, se montrent les plantes, les animaux, les formes innombrables des êtres sortis de leurs entrailles inépuisablement fécondes. Éclatants de mille couleurs dont les reflets se croisent et se mélangent, ils portent à vos sens comme une révélation de la vie, et les suaves vapeurs qui parfument l’atmosphère en accroissent encore l’impression. Lorsque, au milieu de ce mondé naissant, vibre soudain la voix tour à tour majestueuse, douce, sévère, de l’orgue, qu’elle remplit de ses accords indéfiniment variés les voûtes frémissantes, ne dirait-on pas la voix de tous ces êtres dont la création vient de s’opérer sous vos yeux ? Mais leur langage indéterminé ne parle qu’à ce qui sent et non pas à ce qui pense. Tel est le caractère de l’art musical.

Plastique de l’ouïe, si On peut le dire, la musique, elle aussi, comme la poésie, revêt d’un corps l’idée immatérielle, maiè d'un corps aérien qui échappe à l’œil, et que saisit seul le sens le plus délié, le plus délicat. Mais elle émeut plutôt qu'elle n’éclaire ; elle ne produit pas la vision de la réalité spirituelle, elle y prépare en quelque sorte par une intime aspiration, elle en donne le pressentiment. Comme les lueurs indécises de l’aube, glissant sur de vagues horizons, montrent' seulement lés masses confuses des objets dont l’astre du jour manifestera les formes distinctes, elle annonce le monde idéal et ne le révèle pas. La Poésie, qu’elle précède dans la génération de 1 Art, et

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