Quatremère de Quincy (1755-1849), célèbre archéologue
XIXe SIÈCLE
parce que son caractère est de subordonner les sens à l’esprit, et de tendre, par tous les moyens que la raison avoue, à élever et à agrandir, l’homme. Elle enseigne la spiritualité de Famé, la liberté et la responsabilité des actions humaines, l’obligation morale, la vertu désintéressée, la dignité de la justice, la beauté de la charité ; et par delà les limites de ce monde, elle montre un Dieu auteur et type de l’humanité, qui, après l’avoir faite évidemment pour une fin excellente, ne l’abandonnera pas dans le développement mystérieux de sa destinée. Cette philosophie est l’alliée naturelle de toutes les bonnes causes. Elle soutient le sentiment religieux ; elle seconde l’art véritable, la poésie digne de ce nom, la grande littérature; elle est l’appui du droit ; elle repousse également la démagogie et la tyrannie; elle apprend à tous les homnaesà se respecter et à s’aimer.
Concourir selon nos forces à relever, à défendre, à propager cette noble philosophie, tel est l’objet que de bonne heure nous nous sommes proposé, et qui nous a soutenu dans le cours d’une carrière déjà longue, où les difficultés ne nous ont pas manqué. Grâce à .Dieu, le temps a plutôt augmenté qu’affaibli nos convictions, et nous finissons comme nous avons commencé : cette nouvelle édition d’un de nos premiers ouvrages est un nouvel effort en faveur de la sainte cause pour laquelle nous combattons depuis près de quarante années.
Puisse notre voix être entendue des générations présentes, comme autrefois elle le fut de la sérieuse jeunesse de la Restauration 2 ! Oui, c’est à vous que nous adressons particulièrement cet écrit, jeunes gens qui ne nous connaissez plus, mais que nous portons dans notre cœur,
2 V. Cousin fait allusion à ses cours de Sorbonne, de 1815 à 1822 et de i828 à 1830. Pour savoir quel fut le succès de Cousin professeur, et son action sur la jeunesse du temps, il faut consulter les journaux, en particulier les Déba Is et le Globe, qui donnaient des comptes rendus de ces cours, et en enregistraient les incidents.
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parce que vous êtes la semènce et l’espoir de l’avenir; nous vous montrons ici le principe de vos maux et leur remède. Si vous aimez la liberté et la patrie, fuyez ce qui les a perdues. Loin de vous cette triste philosophie qui vous prêche le matérialisme et l’athéisme, comme des doctrines nouvelles destinées à régénérer le monde: elles tuent, il est vrai, mais elles ne régénèrent point.
Ne fléchissez pas le genou devant la fortune, mais accoutumez-vous à vous incliner devant la loi. Entretenez en vous le noble sentiment du respect. Sachez admirer, ayez le culte des grands hommes et des grandes choses. Repoussez cette littérature énervante, tour à tour grossière et raffinée, qui se complaît dans la peinture des misères de la nature humaine, qui caresse toutes nos faiblesses, qui fait la cour aux sens et à l’imagination, au lieu de parlera l’âme et d’élever la pensée. Défendez-vous de la maladie de votre siècle, ce goût fatal de la vie commode, incompatible avec toute ambition généreuse. Quelque carrière que vous embrassiez, proposez-vous un but élevé, et mettez à son service une constance inébranlable. Sursum corda!* Tenez en haut votre cœur, voilà toute la philosophie, celle que nous avons retenue de toutes nos études, que nous avons enseignée à vos devanciers, et que nous vous laissons comme notre dernier mot, notre suprême leçon.
(Du vrai , du beau et du bien , Avant-propos, 18 juin 1853, Perrin et Cie, éditeurs.)
Corneille (1853;.
Cousin trouve l’alliance du beau et du bien dans le génie de Corneille. Cet éloge n’est peut-être pas aussi précis que nous le désirerions ; mais il fait bien ressortir cependant l’originalité de Corneille, surtout par comparaison avec Shakespeare. N’oublions pas qu’à cette date, les romantiques affectaient de mépriser la tragédie française, pour lui préférer le drame anglais. Il y a dans cet éloquent panégyrique la chaleur d’un plaidoyer dont Yactualitè explique le ton.
3. Sursum corda, haut les cœurs ! formule extraite de l’office de la messe.
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Osons dire ce que nous pensons : à nos yeux, Eschyle, Sophocle et Euripide ensemble ne balancent point le seul Corneille, car aucun d’eux n’a connu et exprimé comme lui ce qu’il y au monde de plus véritablement touchant, une grande âme aux prises avec elle-même, entre une passion généreuse et le devoir. Corneille est le créateur d’un pathétique nouveau \ inconnu à l’antiquité et à tous les modernes avant lui ; il dédaigne de parler aux passions naturelles et subalternes, il ne cherche pas à exciter la terreur et la pitié, comme le demande Aristote, qui se bornp à ériger en maximes la pratique des Grecs... Il semble que Corneille ait lu Platon et voulu suivre ses préceptes ; il s’adresse à une partie tout autrement élevée de la nature humaine, à la passion la plus noble, la plus voisine de la vertu, l’admiration. Shakespeare, nous en convenons* est supérieur à Corneille par l’étendue et là richesse du génie dramatique. La nature humaine tout entière semble à sa disposition ; il reproduit les scènes les plus diverses de la vie dans leur beauté et dans leur difformité* dans leur grandeur et dans leur bassesse, et de ce contraste il tire ses effets les plus puissants. Il excelle dans la peinture des passions terribles ou gracieuses. Othello, Lady Macbeth, c’est la jalousie, c’est l’ambition, comme Juliette et Desdémone sont les noms immortels de l’amour jeune et malheureux. Mais si Corneille â moins d’imagination, il a plus d’âme. Moins varié, il est plus profond. S’il ne met pas sur la scène autant de caractères différents, ceux qu’il y met sont les plus grands qui puissent être offerts à l’humanité. Les spectacles qu’il donne sont moins déchirants, mais à la fois plus délicats et plus sublimes. Qu’est-ce que la mélancolie de Hamlet, la douleur du roi Lear, et même la dédaigneuse
i. iJn pathétique nouveau, Fonde non plus sur la ter Peur et la pîth:, mais sur YadmiPaiion.
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intrépidité de César, devant la magnanimité d’Auguste s’efforçant d’être maître de lui-même comme de l’univers, devant Chimène sacrifiant l’amour à l’honneur, surtout devant cette Pauline ne souffrant pas même dans le fond de son cœur un soupir involontaire pour- celui qu’elle ne doit plus aimer2 * * *. Corneille se tient toujours dans les régions les plus hautes. Il est tour à tour Romain ou chrétien ; il est l’interprète des héros, le chantre de la vertu, le poète des guerriers et des politiques... On se rappelle le mot du Grand Condé : « Où donc Corneille a-t-il appris la politique et la guerre ? »
(Du vrai , du beau et du bien r, Xe leçon, De l'art français. — Perrin et C10, édit.)
3. Parmi les disciples de Cousin, il faut signaler particulièrement : Théodore Jouffroy (F/ 96-1842') ; Jules Simon (1814-1896) ; Garnier (1801-1864); Ravaisson (1813-1900); E Caro (1826-1887).
4. L’école socialiste est représentée, dans la philosophie du xix® siècle, par Saint-Simon (1760-1825) ; Fôurier (1772-1837) ;Proudhon (1809-1865).
5. La philosophie positiviste. — -, Auguste Comte (1798-1857)
marque la réaction contre la philosophie spiritualiste. Dans son Cours cle philosophie positive (1842) , il fonde le positivisme, qu’iP ne faut pas confondre avec le matérialisme ou V athéisme. Auguste Comte invite le philosophe à délaisser la métaphysique, l’mcozinaissable, pour s’appliquer à î*étude des phénomènes et des faits, au moyen de la science expérimentale : c’est pour lui la seule façon de poser d’une manière solide et définitive les éléments des grands problèmes dont nous cherchons prématurément la solution. A Auguste-Comte se rattache E. Littré (1801-1881), un des plus grands « philologues » et savants des temps modernes. On connaît surtout son Dictionnaire. Mais sa philosophie se trouve contenue dans la Science au point de vue philosophique (1873), sans compter un grand nombre d’articles importants publiés dans la Revue de philosophie positive.
Sous l’influence d’Auguste Comte, Taine écrit, en 1856, ses Philosophes du XiX* siècle , ouvrage dansrlequél il bat en brèche l’éclectisme de Cousin, et qui fit scandale en son temps.
2. C’est ici qu’on sent l’exagération du plaidoyer. Est-il nécessaire
de préférer Corneille à Shakespeare, et réciproquement? Ne peut-on
admirer également deux génies si différents, et entre lesquels il n’y a pas
de commune mesuré ?