IV. — La politique et le journalisme
1. Sous la Restauration (1815*1830). — La Restauration avait établi en France une certaine liberté politique. Les débats parlementaires, é tou fie s sous l’Empire, prirent une ampleur et une vivacité inconnues depuis la Révolution. On peut citer à cette époque les noms de : Villèle , Lainè, Marlignac , du côté royaliste. — Royer-Collard , Benjamin Constant , Manuel, le général Foi/ , du côté des libéraux ; — à part, Chateaubriand.
C’est ici qu'il faut placer un des plus hardis pamphlétaires de notre temps, Paul-Louis Courier •(!" 72-1 825), érudit et lettre, helléniste passionné, mais aussi adversaire irréconciliable du gouvernement de la Restauration. Ses pamphlets sont écrits dans une langue vive, serrée, un peu trop travaillée, mais qui est d’une remarquable sûreté. — Nous citons de lui deux lettres, l’une politique, l’autre anecdotique.
Un plébiscite impérial (1804).
A Plaisance, le . . mai J 804.
Nous venons de faire un empereur, et, pour ma part, je n'y ai pas nui. Voici l’histoire. Ce malin, d’Anlhouard { nous assemble, et nous dit de quoi il s’agissait, mais bonnement, sans préambule ni péroraison. Un empereur ou la république, lequel est le plus de votre goût? comme on dit : rôti ou bouilli, potage ou soupe, que voulez- vous? Sa harangue finie, nous voilà tous à nous regarder, assis en rond. Messieurs, qu’opinez-vous ? Pas le mot ; personne n’ouvre la bouche. Cela dura un quart d’heure ou plus, et devenait embarrassant pour d’Anthouard et pour tout le monde, quand Maire, un joune homme, un lieutenant que tu as pu voir, se lève, et dit : « S’il veut être empereur, qu’il le soit, mais, pour en dire mon avis, je ne le trouve pas bon du tout. —
i. D’Anthouard, colonel, qui devint général sous l'Empire.
LÈS GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
Expliquez-vous, dit le colonel ; voulez-vous, ne voulez vous pas ? — Je ne le veux pas, répond Maire. — A la bonne heure. » Nouveau silence. On recommence à s'observer les uns les autres, comme des gens qui se voient pour la première fois. Nous y serions encore, si je n'eusse pris la parole. « Messieurs, dis-je, il me semble, "sauf correction, que ceci ne nous regarde pas. La nation veut un empereur; est-ce à nous d'en délibérer? » Ce raisonnement parut si fort, si lumineux, si ad rem.. . que veux-tu ? j’entraînai rassemblée. Jamais orateur n'eut un succès si complet. On se lève, on signe, on s'èn va jouer au billard. Maire me disait : « Ma foi, commandant, vous parlez comme Cicéron ; mais pourquoi voulez-vous donc qu'il soit empereur, je vous prie? — Pour en finir et faire notre partie de billard. Fallaitil rester là tout le jour? pourquoi, vous, ne le voulezvous pas? — Je ne sais, me dit-il ; mais je le croyais fait pour quelque chose de mieux. '» Voilà le propos du lieutenant, que je ne trouve pas tant sot. En elfet, que signifie? dis-moi... un homme comme lui, Bonaparte, soldat, chef d'année, le premier capitaine du monde, vouloir qu’on l'appelle Majesté? Être Bonaparte, et se faire sire ! Il aspire k descendre 2 ; niais non, il croit monter en s’égalant aux rois* Il aime mieux un titre qu’un nom. Pauvre homme ! ses idées sont au-dessous de sa fortune. Je m’en doutai quand je le vis donnef sa petite sœur à Borghèse 2 3 et croire que Borghèse lui faisait trop d’honneur.
La sensation est faible. On ne sait pas bien encore ce que cela veut dire. On ne s’en soucie guère, et nous en parlons peu.
Voilà nos nouvelles ; mande-moi celles du pays où
2. Corneille ( Cinna II, i) fait dire à Auguste : « Et monté sur le faîte, il aspire à descendre. » — 3. Borghèse. Camille Borghèse, prince de Sulmone» (f 1832), avait épousé Pauline Bonaparte. Il fut sous l’Empire gouverneur
du Piémont
XIXe SIÈCLE
tu es, et comment la farce s'est jouée chez vous. A peu près de même, sans doute.
Chacun baise en tremblant la main qui npus enchaîne...
Avec la permission du poète 4, cela est faux. On ne tremble point. On veut de l’argent, et on ne baise que la main qui pave.
Ce César l’entendait bien mieux, et aussi c'était un autre homme. Il ne prit point de titres usét ‘'is il fit de son nom un titre supérieur à celui de roi...
Adieu, nous t’attendons ici.
Une histoire de brigands (1807).
Cette lettre célèbre est un modèle de narration héroï-comique. L'art de Courier consiste : i° A préparer minutieusement le décor du drame; 2° à opposer la physionomie rébarbative de ses hôtes à l’imprudente étourderie de son compagnon de voyage ; 30 à détailler, sans jamais anticiper sur la suite, les impressions qu’il éprouve... ; 40 à brusquer le dénouement comique, pour obtenir un effet de contraste qui provoque la surprise etje rire.
A Madame Pigalle , h Lille.
Résina, près Portici, le 9 novembre 1807.
... Un jour, je voyageais en Calabre C’est un pays de méchantes gens, qui, je crois, n'aiment personne, et en veulent surtout aux Français. De vous dire pourquoi, cela serait long ; suffit qu’ils nous haïssent à mort, et qu'on passe fort mal son temps lorsqu’on tombe entre leurs mains. J’avais pour compagnon un jeune homme d’une figure... ma foi, comme ce monsieur que nous vîmes au Raincy ; vous en souvenez-vous? et mieux encore peut-être. Je ne dis pas cela pour vous intéresser, mais parce que c’est la vérité. Dans ces montagnes les chemins sont des précipices : nos chevaux marchaient