IV- — Nisard
Désire Nisard fut successivement maître de conférences à 1 hcole normale supérieure, professeur au Collège de France et a la Sorbonne, directeur de l’Ecole normale. Dès sa jeunesse, il Z™™ opposition au romantisme, qu’il appelait la litléra-
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latins de la décadence , ouvrage rempli .d’allusions malignes à ses contemporains. Il publia ensuite de nombreux articles cri-
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tiques. Mais son litre le plus sérieux est une Histoire de la littérature française , en 4 vol. Il est difficile de trouver un ouvrage qui soit en plus complète opposition, par les théories, par la méthode et par le style, avec les articles de Sainte-Beuve. Tandis que celui-ci étudie séparément chaque écrivain, et s’efforce de se plier à sa nature d’esprit, afin de l’expliquer et de le faire goûter en lui-même, Nisard soumet tout le développement de notre littérature à une loi. II définit ainsi sa critique : « Elle s’est fait un idéal de l’esprit humain dans les livres ; elle s’en est fait un du génie particulier de la France, un autre de sa langue ; elle met chaque auteur et chaque livre en regard de ce triple idéal. Elle note ce qui s’en rapproche : voilà le bon ; ce qui s’en éloigne : voilà le mauvais. » Quel est donc cet idéal ? « C’est l’expression de vérités générales dans un langage parfait, c’est-à-dire parfaitement conforme au génie du pays qui le parle, et à l’esprit humain. » Aussi considère-t-il le xvn® siècle comme le point culminant, ou plutôt comme le plateau très élevé, où conduisent d’abord par une suite de degrés inégaux le moyen âge et le xvi® siècle, et d’où l’on redescend, par le xvm® siècle, jusqu’à nous.
Le défaut de ce système est de rendre Nisard tout à fait injuste pour le moyen âge* pour la Renaissance et pour le xvm® siècle. De plus, le critique affecte un ton tranchant et doctoral, qui peut déplaire aux lecteurs de Sainte-Beuve et de Saint-Marc Girardin.
Mais aussi, que de chapitres vraiment admirables sur Corneille, Racine, Pascal, Molière, Bossuet, bref sur tous ceux qui peuvent s’expliquer par eux-mêmes, se détacher presque de leur temps, au moins dans leurs chefs-d’œu vre, et entrer dans 1 absolu. Là, Nisard prouve une intelligence supérieure des qualités proprement nationales ; il s’èn établit le défenseur contre toutes les altérations internes ou externes ; il se défie des littératures étrangères propres à dénaturer notre esprit. Bref, s’il manque de sens historique et de curiosité , il a laissé un monument durable, parce qu’il pense et qu’il apprend à penser.
Les fables de La Fontaine (1844).
Tous les élèves ont étudié, dès les premières classés, les fables de La Fontaine. Cette page de critique aura donc pour eux cet avantage de « mettre au point » leurs propres impressions. En l’analysant, ils auront surtout à justifier, par des exemples puisés dans leurs souvenirs, le jugement de Nisard. — D’autre part, ils sentiront avec quel art simple et méthodique ce morceau est composé : i° Un petit préambule de cinq lignes, où le sujet est posé ; 2° quatre paragraphes consacrés à 1 utilité
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des fables, a) pour les enfants , b) pour les jeunes gens, c) pour Y homme mîu\ d) pour le vieillard . — C’est une petite dissertation littéraire en raccourci, un modèle de devoir sur La Fontaine.
On lit les fables à tous les âges de la vie, et les mêmes fables; et à chaque âge elles donnent tout le plaisir qu’on peut tirer d’un ouvrage de l’esprit, et un profit proportionné.
Dans l’enfance, ce n’est pas la morale de la fable qui frappe, ni le rapport du précepte à l’exemple ; mais on s’y intéresse aux propriétés des animaux et à la diversité des caractères. Les enfants y reconnaissent les mœurs du chien qu’ils caressent, du chat dont^ils abusent, de la souris dont ils ont peur; toute la bassecour, où ils se plaisent mieux qu’à l’école. Pour les animaux féroces, ils y retrouvent ce que leur mère leur en a dit, le loup dont on menace les méchants enfants, le renard qui rôde autour du poulailler, le lion dont on leur a vanté les mœurs clémentes. Ils s'amusent singulièrement des petits drames 1 dans lesquels figurent ces personnages ; ils y prennent parti pour le faible contre le fort, pour le modeste contre le superbe, pour l’innocent contre Je coupable. Ils en tirent ainsi une première idée de la justice. Les plus avisés, ceux devant lesquels on ne dit rien impunément, vont plus loin; ils savent saisir une première ressemblance entre les caractères des hommes et ceux des animaux, et j'en sais qui ont cru voir telle de ces fables se jouer dans la maison paternelle. L’esprit de comparaison se forme insensiblement dans leurs tendres intelligences. Ils apprennent par le livre à reconnaître leurs impressions, à se représenter leurs souvenirs. En voyant peint si an vif ce qu ils ont senti, ils s’exercent à sentir vivement.
i* Cf. La Fontaine :
Je fais de eel ouvrage
Une ample comédie à cent actes divers
?£t dont la scène est l'univers. (Livre V, fable I.)
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Ils regardent mieux et avec plus d’intérêt. C’est 15, pour cet âge, le profit proportionne dont j ai paile Les fables ne sont pas les livres des jeunes gens. Us préfèrent les illustres séducteurs qui les trompent sur eux-mêmes, et leur persuadent qu’ils peuvent tout ce qu'ils veulent, que leur force est sans bornes et leur vie inépuisable. Ils sont trop superbes 3 pour goûter ce qu’enfants on leur a donné à lire. Mais, si, dans cet orgueil de la vie, il en est un qui par désœuvrement ou par fatigue de quelque plaisir que son imagination avait grossi, ouvre le livre dédaigné, quelle n’est pas sa surprise, en se retrouvant parmi les animauxauxquels il s’était intéressé enfant, de reconnaître par sa propre réflexion, non plus sur la parole du maître ou du père, la ressemblance de leurs aventures avec la vie/ et la vérité des leçons que le fabuliste en a tirées .
Ce temps d’ivresse passé, quand chacun a trouvé enfin la mesure de sa taille en s’approchant d un plus grand, de ses forces en luttant avec un plus fort, de son intelligence en voyant le prix remporté par un plus habile ; quand la maladie, la fatigue lui ont appiis qu’il n’y a qu’une mesure de vie ; quand il est arrivé à se défier même de ses espérances, alors revient le fabuliste qui savait tout cela et qui le lui dit, et qui le console, non par d’autres illusions, mais en lui montrant
son mal au vrai, et tout ce qu’on peut en ôter de pointes ,
par la comparaison avec le mal d’autrui.
Vieillards enfin, arrivés au terme « du long espoir et des vastes pensées », le fabuliste nous aide à nous souvenir. Il nous remet notre vie sous nos yeux, laissant la peine dans le passé, et nous réchauffant par les images du plaisir. Enfermés dans ce petit espace de jours précaires et comptés, quand la vie n'est plus que
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opposer ceux de J.-J. Rousseau (Emile, II) et de Lamartine (Préfacé de» Méditations). — 3. Superbes, au sens latin, orgueilleux.
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le dernier combat contre ia mort, il nous en rappelle le commencement et nous en cache la fin. Tout nous y plaît : la morale qui se confond avec notre expérience, de telle so^te que lire le 'fabuliste, c’est ruminer 4 ; l’art, dont nous sommes touchés jusqu’à la fin de notre vie, comme d’une vérité supérieure et immortelle; les mœurs et les caractères des animaux auxquels nous prenons le même plaisir qu’étant -enfants, soit ressouvenir des imperfections des hommes, soit effet de ressemblance justement remarquée entre les goûts de la vieillesse et ceux de l’enfance.
( Histoire Je la littérature française , t. 111, chap. x, Firmin-Didot et Cic, éditeurs.)
Alfred de Musset (1852).
Nisard s’était signalé de bonne heure par sa sévérité à l’éo-ard des romantiques (Manifeste contre là Littérature facile , 1833 ; Les poètes latins de la Décadence , 1834). Aussi la curiosité fut-elle vivement piquée, lorsque Nisard eut à répondre au discours de réception d’A. de Musset! On comparera à cette page celles que Nisard consacra à Musset dans son Histoire de la Littérature française , tome IV.
... Quelle est cette poésie qui surnage ainsi parmi tout ce que vous avez écrit, jeunesse de sentiment et de pensée, frais coloris, musique intérieure que vous seul savez noter? Je l’ignore, mais je la sens, et l’impression en est charmante. On ne dira pas de vous, mon sieur, ce qu’Ovide a dit de lui : Que tout ce que vous voulez écrire est un vers * ; on dira : Que tout ce que vous écrivez est d’un poète. Là est votre gloire. Vous êtes un poète en un temps qui lit plus de vers par respect humain que par goût; et ce temps est étonné de vous lire avec plaisir, et il vous applaudit de la douce
4. Ruminer, le bœuf, le mouton, etc., et tous les animaux ruminant* font revenir dans leur bouche la nourriture précédemment avalée, poui la mâcher de nouveau. Nisard compare le cerveau du vieillard à l’estomac des ruminants.
1. Ovide (Triste*, IV, 10, 20 .* Et quorl lenlabam scribcre , versus erat).
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violence que vous lui faites. Il est plus aisé de dire à quel rang* vous appartenez qu’à quel genre. Poèmes dramatiques, élégies, contes, satires inclinant vers FépHréj chansons, stances, tous ces genres vous doivent ou des modèles agréables ou quelques beautés nouvelles. Il y a des gens qui cherchent ‘encore un sonnet sans défaut 2 ; je pourrais leur en montrer plus d'ün dans votre Recueil. Enfin, quand il vous plaît de tt-adüird un poète ancien, vous écrivez d’originalité. L’ode d'Horace à Lydie 3 dans vos vers si aisés, si vifs^ et si fidèles, est-elle plus d’Horace que de vous?
Que vous dirais-je encore, monsieur? Vous etes poète, et vous n’avez jamais songé à être autre chose. La politique ne vous a point tenté 4... Le même bonheur qui vous a gardé de la politique vous a gardé de l’esprit de parti en littérature. Quoiqu’il ait plu à votre modestie de parler de vos maîtres, vous n’avez été le disciple d’aucune école ; c’est par cela sans doute que vous n’avez pas eu, comme il arrive, à travailler de vos propres mains à votre gloire, sous prétexte de travailler à la fortune d’une école. Vous n’avez pas eu de camarades, mais vous avez eu beaucoup d’amis0. Vos ouvrages ont fait tout seuls leurs affaires.
Il est un côté surtout par où ils devaient plaire à l1 Académie française : c’est que leurs qualités sont du meilleur temps de l’esprit français. Notre siècle a connu et admiré deux sortes de beautés littéraires : j’oserais comparer l'une à un visage dont la beauté serait légèrement altérée par la maladie ; l’autre à un visage où la santé ajouterait son coloris aux grâces de la beauté. Si la première paraît plus touchante, elle est plus fragile, et elle risque de n’etre pas du goût de
2. Boileau, Art poétique, II : Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème. — 3. Horace, Odes , III, 9. Musset a donné de ceUe ode (1837) une
«.raduction suivie d'une imitation. — 4. Allusion à Lamartine et à \ ictor
tlugo. — 5. Allusion à la Camaraderie de Scribe
Dut le monde ; l'autre est l’habitude et le naturel mêfrie de l’esprit français, et elle plaît à tous. Tel est le caractère des beautés de vos ouvrages. On peut différer d’avis, même à l’Académie, sur leur nombre : mais celles dont on est d’accord ont, aux yeux de tous, la fraîcheur d’empreirite de monnaies qu’on aurait retrouvées du grand siècle:
(■ Réponse à A. de Musset, séance de l’Académie française, du 27 mai 1852, Firmin-Didot et Cic, éditeurs.)