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V. — Taine

Élève de l’École normale, professeur de philosophie, Taine quitta de bonne heure l’Université, où la hardiesse de ses idées lui créait des difficultés. Il venait de publier sa thèse de doctorat sur La Fontaine (1853), [qu’il remania pour en faire le charmant et vigoureux ouvrage intitulé : La Fontaine et ses Fables 1860)]. Il donna ensuite : Essai sur Tite-Live (185*5): histoire de la littérature anglaise f 1863) ; Voyage en Italie (1865); DeVIntelligence (1870). De 1876 à 1890. il publie les Origines de la France contemporaine [b vol.)

La méthode de Taine est celle de Sainte-Beuve, mais poussée jusqu’à ses extrêmes conséquences logiques, sous l’influence de la philosophie positiviste. Son système est exposé dans la pré face de l’ Histoire de la littérature anglaise (1863). Les ouvrages sont, pour Taine, des manifestations de la façon de penser et de sentir d’une race, à un certain moment , dans un certain milieu. C’est ainsi qu’il étudie Shakespeare, Milton, Swift Byron, types représentatifs du génie anglais aux xvi«, xvne. xvm et xix* siècles. La même méthode, il t’applique à La Fontaine dans sa thèse de doctorat, à Racine, à Balzac, à Stendhal, dan? ses Essais de critique. C’est vraiment, beaucoup plus que che? Sainte-Beuve, « l’histoire naturelle des esprits ». Il procéda de même en critique d’art, dans son Cours à l’École des Beaux Arts, de 1865 à sa mort.

Trop systématique, trop absolu, Taine a le mérite éminen d’avoir donné plus de précision scientifique à la critique litté raire, qui a toujours une tendance à s’échapper vers le dite Han tisme et la dissertation morale. De plus, il a présenté ses idée dans un style qui, pour être un peu tendu et volontaire, n’es pas moins remarquable par lar solidité que par l’éclat.

LLCS GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

Caractère et génie de La Fontaine (1853).

Cette page peut servir de modèle à des élèves auxquels on demande de chercher dans la biographie d’un grand écrivain les traits caractéristiques.

... Il était poêle. Je crois quepde tous les Français, c'est lui qui le plus véritablement Ta été. Plus que personne, il en a eu les deux grands traits, la faculté d’oublier le monde réel, et celle de vivre dans le monde idéal, le don de ne pas voiries choses positives, et celui de suivre intérieurement ses beaux songes. Si vous regardez sa conduite, il a l’air d’un enfant distrait qui se heurte aux hommes. On l’appelle «le bonhomme». En conversation, il ne sait pas de quoi on parle autour de lui, « rêve à toute autre chose, sans pouvoir dire à quoi il rêve ». Il paraît « lourd, stupide »... Sa sincérité est naïve; il pense tout haut, montre aux gens qu’ils l’ennuient. Il est crédule jusqu’au bout, et, de son propre aveu, toujours le même « enfant à barbe grise, qui fut dupe et le sera toujours ». Il ne sait ni se conduire, ni se contraindre, il se laisse aller ; c’est la pure nature. Tout jeune, il avait reçu de son père un message d’où dépendait le gain d’un procès ; il sort, rencontre des amis, va avec eux à la comédie, et ne se souvient que le lendemain du message et du procès. C’est à peu près de cette façon qu’il a toujours entendu ses intérêts. A vingt-six ans on lui donne une femme et une charge ; il se laisse faire, et tout doucement se détache de l’une et de l’autre, s’en va à Paris surveiller les eaux et forêts de la Champagne, et ne souvient plus qu’il est marié. Sitôt que M. de Ilarlay se fut chargé de son Fils, il cessa de s’en inquiéter. Ces sortes * d’esprits ont le don d’oublier tout.de suite les choses qui les ennuient. Un jour même, il salua son Fils sans le connaître ; quelqu'un s’en étonna ; il répondit « qu’il croyait en ellêt avoir vu ce jeune homme quelque

part ». 11 n’est pas besoin de dire qu'il fut médiocre économe ; son administration se réduisit à un voyage qu’il faisait tous les ans à Château-Thierry pour vendre une pièce de terre dont il mangeait l’argent à Paris. A Paris, il fit comme ailleurs, il se laissait vivre. D’autres prenaient soin de lui. Fouquel lui donna une pension de mille francs. Plus tard Mme de la Sablière le recueillit,* lui épargna tous les tracas de la vie, le garda vingt ans. Quand elle mourut, M. d’Hervart vint le trouver et le pria de loger chez lui : « J’y allais », dit La Fontaine. Mot admirable de candeur et d’abandon. 11 se donnait à ses amis, sentant bien qu’il ne pouvait pourvoir à lui-même. Mmc d’Hervart, jeune et charmante, veilla à tout, jusqu’à scs vêtements, prit soin, sans qu’il s’en doutât, de remplacer ses habits usés ou tachés, fut pour lui une mère, mieux encore, une maman. Ses autres amis faisaient de même. On le régentait, on le sermonnait « sur ses mœurs, sur sa dépense » ; on sollicitait pour lui, on obtenait des secours du prince de Conti, du duc de Bourgogne ; on l’envoyait à Château-Thierry pour le réconcilier avec sa femme. Il y allait, la trouvait hors du logis, et reprenait le coche sans l’avoTr vue, alléguant pour excuse qu’elle était à vêpres...' Il souffre qu’on le gronde et qu’on le mène. Il ne s’excuse pas, ü ne dissimule rien, il n’a pas de vanité ; au contraire, il est le premier à s’accuser. Mme de la Sablière disait « qu’il ne mentait jamais en prose » ; ajoutez qu’en vers non plus il ne ment jamais... 11 pense tout haut, il vit à cœur ouvert devant les contemporains, devant ses lecteurs. Tout ce que l’éducation et la réflexion impriment en nous a glissé sur lui. Il est resté primitif; pendant que les autres se polissaient et se querellaient, il a rêvé ; il n’a vu tant d’intrigues et de splendeurs passer devant lui que comme un spectacle. Ses yeux ont assisté à la comédie du siècle, son cœur n’y a point pris part. C’est bue son esprit était ailleurs.

Il était dans ce monde charmant où les hommes senses n’entrent jamais, qui n’est ouvert qu’aux simples d'esprit, aux gens un peu fous, aux rêveurs. Il n’avait pas besoin de se guinder pour y monter. Il s’y trouvait tout porté de naissance. C’est cette faculté qui transformait et embellissait en lui toutes les autres... II était enthousiaste. Il oubliait tout de suite le vrai caractère des choses, et les voyait telles qu’il se les figurait.

(la Fontaine et ses Fables lre partie, chap. 2, Machette et Cle, éditeurs )

Paysage de sapins (1868),

Voici un excellent modèle de développement. Le thème est simple: « Vous supposerez que vous faites une excursion dans les Vosges et vous décrirez les sapins à travers lesquels vous passez pour eravù la montagne... » — laine varie ce thème de la façon la plus naturelle - il nous présente les sapins groupés, isolés, éclairés, dans l’ombre — sur le flanc de la montagne, au fond des vallées, etc... Mais il donne à tout une vie mystérieuse et puissante.

Au soleil levant, à travers une forêt de sapins, on gravit la montagne '. Les yeux ne se lassent pas de voir leurs corps droits, leurs tailles fines. D’un élan superbe, ils montent nus par centaines jusqu’au dôme noircissant qui ferme le ciel, et leur roideur est héroïque. Parfois, sur un versant, il y a deux ou trois solitaires, pareils à un poste avancé de sentinelles, immobiles et debout, avec une fierté et une beauté d adolescents barbares. D’autres, en troupe, descendent jusqu’au fond d une gorge, comme une bande en marche. Le soleil les frappe en travers ; mais leurs lamelles serrees ne se laissent pas transpercer par la lumière ; on la démêle vaguement, à travers la colonnade des troncs, bleuie et transfigurée comme par des vitraux de rosaces. D’autres fois, par une percée subite, elle arrive avec un flamboiement magnifique, coupe un

l. La montagne , Sainte-Odiîe, en Alsace.

XIX* SItCLÊ

peu de forêt, blanchit les troncs, ruisselle sur les lichens luisants de roches ; au-dessous de ces illuminations, on voit, dans les profondeurs, les sveltes fûts des jeunes arbres s'élancer, se presser par myriades, comme les colonnettes d'une cathédrale infinie.

La forêt s'ouvre, et l’on arrive sur une route à micôte. En face, échelonnés sur le versant, montent des files de pins rouges éclaircis par la hache. Un à un, accrochés aux rocs, ils lèvent haut dans l'azur leur panache de verdure pâle. La sève du printemps crève leur écorce, et le sang végétal suinte entre les écailles de leurs troncs. La pleine lumière du jour les enveloppe; la force du soleil fait sortir de leurs vieux membres une senteur d'aromates. Ces candélabres vivants demeurent ainsi tout le jour sous la pluie des rayons et dans la gloire du ciel éblouissant, exhalant leur parfum vague i et çà et là, autour de leurs têtes, des couples de ramiers voltigent.

Plus droits encore et plus grandioses, des sapins argentés sur l’autre flanc du chemin étagent les uns audessous des autres leurs pyramides noirâtres. Ils descendent en des creux où le soleil ne pénètre pas et font une ombre sépulcrale. Dans ces fondrièrès, l’air froid et le jour éteint sont ceux d’une crypte ; les rocs écroulés et les cadavres d’arbres gisants y semblent des ruines ; des mousses livides moisissent sur les troncs ou pendent aux branches, et de toutes parts l’obscurité humide tombe comme un suaire. Mais des êtres agiles et charmants peuplent toute la pente. Ce sont les eaux éparpillées, ruisselantes ; elles glissent sur les mousses* sautent et bouillonnent k l'aventure, avec des caprices mignons ou de petites colères folles dans leurs rigoles obstruées de pierres. Au tournant de la montagne, elles s’étalent pour un instant, avec des teintes d’acier, sur un lit de sable ; les myosotis, les fougères, les cressons, toutes rcs fraîches créatures

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qu’elles abreuvent leur font un cadre de vive verdure, et le cadre se ploie, suivant et enlaçant toujours de scs deux bords leurs reflets subits, leur pétillement d’éclairs, leur long- ondoiement lumineux qui se perd entre les roches.

(. Essais de critique et d'histoire , Sainte-Odile, Hachette et Cie, édit.)

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