III. — Thiers
Adolphe Thiers est né à Marseille. Après des études de droit à Aix, il vint à Paris, en 1821, collabora au journal le Globe (articles de critique d'art), au Constitutionnel (id.),e t travailla à Y Histoire de la Révolution, commencée par Félix Bodin, en 1823. Les dix volumes de cet important ouvrage, le premier où l’on ait envisagé, dans l’ensemble et sans esprit de parti, les grands événements de la veille, parurent de 1823 à 1827. Thiers s’associa avec son compatriote Mignet et avec A. Garrel, pour fonder le National ; et la Révolution de 1830 le lança, lui aussi, dans la politique. Sorti du ministère en 1845, il entreprit l 'Histoire du Consulat et de l'Empire , dont les vingt volumes parurent de 1845 à 1863.
Thiers apporte dans d’histoire des qualités d' exactitude , de probité et à' intelligence , qui, sans le mettre au niveau de Guizot et de Michelet, lui assurent un rang éminent. D’abord, il se documente à merveille. Les archives de l’intérieur, de Ma guerre, des affaires étrangères, des finances, lui sont largement ouvertes ; il v puise, surtout pour son second ouvrage, des renseignements techniques dont il fait un usage méthodique. De plus, il visite les pays où se sont déroulésles grands événements ; il connaît les champs de bataille des armées républicaines et impériales ; il en établit la topographie, non pas à la manière d’un poète comme Michelet décrivant la Provence, mais en géographe savant et consciencieux. Il mène de front avec une sage économie, l’histoire intérieure et extérieure. Il suit, en politique, la corrélation des affaires financières, diplomatiques, commerciales, avec les grands exploits, qui, d’ordinaire, attirent seuls l’attention. Tous ces éléments si divers, Thiers les soumet à V intelligence, qui, selon lui, est la qualité maîtresse de l’historien (préface du Consulat et V Empire, t. XII); l’intelligence cherche, évalue, groupe, dose : elle classe et elle organise ; elle conduit et maîtrise l’imagination; elle prévient les erreurs et les injustices.
Le style de Thiers est clair et aisé. Les qualités que l'homme d’Etat apportait à la tribune, l’écrivain les possède au plus haut point. En le lisant, on a la satisfaction de comprendre . Si Guizot touche par sa foi, Thiers émeut, dans l’ensemble, par son sincère patriotisme. Il a des réflexions qui prouvent l’enthousiasme contenu ou la douleur profonde. On le goûte mieux, contrairement à Michelet, à une lecture d’ensemble, que par la citation de quelques fragments.
six” siècle
Arrivée de l’armée française devant Moscou (1850).
Le 14 septembre 1812, l’armée française arriva devant Moscou. Elle avait remporté, sur les bords de la Moskowa, une victoire pénible et sanglante. Mais enfin, elle croyait toucher au terme de ses peines — Il y a trois parties dans ce morceau : i° Description de la ville aperçue des hauteurs ; ici 1 historien énumère tout ce qui caractérise Moscou tout ce qui la différencie des autres villes, afin d’expliquer les sentiments qui vont suivre ; 2° joie des soldats ; 30 impressions de l’Empereur.
O11 pourra comparer cette page : i° au passage de VAnabase, deXénophon, ou les soldats grecs aperçoivent la mer; 20 au passage où Villenardoum raconte l’etonnement des croisés à la vue de Constantinople
Le temps était beau ; on hâtait le pas, malgré la chaleur, pour gravir les hauteurs d’où l’on jouirait enfin de la vue de cette capitale tant annoncée et tant promise. Arrivée au sommet d’un coteau, l’armée découvrit tout à coup au-dessous d’elle, et à une distance assez rapprochée, une ville immense, brillante de mille couleurs, surmontée d une foule de dômes dorés resplendissants de lumière, mélange singulier de bois, de lacs, de chaumières, de palais, d’églises, de clochers, ville à la fois gothique et byzantine, réalisant tout ce que les contes orientaux racontent des merveilles de l’Asie. Tandis que des monastères flanqués de tours formaient la ceinture de cette grande cité, au centre s’élevait sur une éminence une forte eitadelle, espèce de capitole où se x oyaient à la fois les temples de la divinité et les palais des empereurs, où au-dessus de murailles crénelées surgissamnt^ des dômes majestueux, portant l’emblème qui représente toute l’histoire de la Russie et toute son ambition, la croix sur le croissant renversé L Cette citadelle, c'était le Kremlin, ancien séjour des czars.
A cet aspect magique, l’imagination, le sentiment de la gloire, s’exaltant à la fois, les soldats s’écrièrent tous ensemble : Moscou! Moscou! — Ceux qui étaient restes au pied de la colline se hâtèrent d’accourir ; pour
Jid^iT^SS' P0Ur en“emiS hér<!ditaireS,eS Turcs' reprësen-
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un moment tous lès rangs furent confondus, et tout le monde voulut contempler la grande capitale où nous avait conduits une marche si aventureuse. On ne pouvait se rassasier de ce spectacle éblouissant, et fait pour éveiller tant de sentiments divers.
Napoléon survint à son tour, et, saisi de ce qu’il voyait, lui qui avait, cômme les plus vieux soldats de l’armée, visité successivement le Caire, Memphis, le Jourdain, Milan, Vienne, Berlin, Maplrid, il ne put se défendre d’une profonde émotion. Arrivé à ce faîte de sa grandeur, après lequel il allait descendre d’un pas si rapide vers l’abîme, il éprouva une sorte d’enivrement, oublia tous les reproches que son bon sens, seule conscience des conquérants, lui adressait depuis deux mois, et pour un moment crut encore que c’était une grande et merveilleuse entreprise que. la sienne, que c’était une grande et heureuse témérité justifiée par l’événement que d’avoir osé courir de Paris à Smolensk2, de Smolensk à Moscou ! Certain de sa gloire, il crut encore à son bonheur, et ses lieutenants3, émerveillés comme lui, ne se souvenant plus de leurs mécontentements fréquents dans cette campagne, retrouvèrent pour lui ces effusions de la victoire auxquelles ils ne s’étaient pas livrés à la fin de la sanglante journée de Borodino. Ce moment de satisfaction, vif et court, fut l’un des plus profondément sentis de sa vie. Hélas! il devait être le dernier !
(. Histoire du Consulat et de V Empire, livre XXVI, Boivin et Cîe, éditeurs.)
2 . Smolensk, ville de Russie, située sur le Dniéper, à 6GÔ kilomètres sud de Saint-Pétersbourg. En août 1812, ce fut le premier poin t de résistance des Russes qui y avaient concentré leursforces. — 3. Lieutenants, au sens du latin legali : les maréchaux et généraux opérant sous les ordres de
Napoléon. Ce mot, pris en ce sens, s’accorde^ très bien avec le sens latin d'empereur ( impcralor , général en chef.)
XIXe SIÈCLE
L’intelligence en histoire (1855).
Je prends ici ce mot clans son acception vulgaire, et l’appliquant seulement aux sujets les plus divers, je vais tâcher de me faire entendre. On remarque souvent chez un enfant, un ouvrier, un homme d’Etat, quelque chose qu’on ne qualifie pas, mais qu’on appelle l’intelligence, parce que celui qui en paraît doué saisit sur-lechamp ce qu’on lui dit, voit, entend à demi-mot, comprend, s’il est un enfant, ce qu’on lui enseigne ; s’il est ouvrier, l’œuvre qu’on lui donne à exécuter ; s’il est homme d’Etat, les événements, leurs causes, leurs con-. séquences, devine les caractères, leurs penchants, la conduite qu’il faut en attendre, et n’est surpris, embarrassé de rien, quoique souvent affligé de tout. C’est là ce qui s’appelle l’intelligence, et bientôt, à la pratique, cette simple qualité, qui ne vise pas à l’effet, est de plus grande utilité dans la vie que tous les dons de l’esprit, le génie excepté, parce qu’il n’est, après tout, que l’intelligence elle-même, avec l’éclat, la force, l’étendue, la promptitude.
Cest cette qualité, appliquée aux grands objets de l’histoire, qui, à mon avis, est la qualité essentielle du narrateur, et qui, lorsqu’elle existe, amène bientôt à sa suite Toutes les autres, pourvu qu’au don de la nature on joigne l’expérience, née de la pratique. En effet, avec ce que je nomme l’intelligence, on démêle bien le vrai du faux, on ne se laisse pas tromper par les vaines traditions ou les faux bruits de l’histoire, on a de la critique ; on saisit bien le caractère des hommes et des temps, on n’exagère rien, on ne fait rien trop grand ou trop petit, on donne à chaque personnage ses traits véritables, on écarte le fard, de tous les ornements le plus malséant en histoire ; on peint juste ; on entre dans les secr.ets ressorts des choses, on comprend et on fait comprendre comment elles se sont accomplies; diplomatie, administration, guerre, marine, on met ces objets
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si divers à la portée de la plupart des esprits, parce qu'on a su les saisir dans leur généralité intelligible à tous * ; *et quand on est arrivé ainsi à s'emparer des nombreux éléments dont un vaste récit doit se composer, l'ordre dans lequel il faut les présenter, on le trouve dans l'enchaînement même des événements, car celui qui a su saisir le lien mystérieux qui les unit, la manière dont ils se sont engendrés les uns les autres, a découvert l'ordre de narration le plus beau, parce que c’est le plus naturel ; et si, de plus, il n’est pas de. glace devant les grandes scènes de la vie des nations, il mêle fortement le tout ensemble, le fait succéder avec aisance et vivacité; il laisse au fleuve du temps sa fluidité, sa puissance, sa grâce même, en ne forçant aucun de ses mouvements, en n’altérant aucun de ses heureux contours ; enfin, dernière et suprême condition, il est équitable, parce que rien ne calme, n’abat les passions comme la connaissance profonde des hommes. Je ne dirai pas qu elle fait tomber toute sévérité, car ce serait un malheur; mais quand on connaît l’humanité et ses faiblesses, quand on sait ce qui la domine et l’entraîne, sans haïr moins le mal, sans aimer moins le bien, on a plus d'indulgence pour l'homme qui s'est laissé aller au mal par les mille entraînements de l’âme humaine, et on n’adore pas moins celui qui, malgré toutes les basses attractions, a su tenir son cœur au niveau du bon, du beau et du grand.
•L’intelligence est donc, selon moi, la faculté heureuse qui, en histoire, enseigne à démêler le vrai du faux, à peindre les hommes avec justesse, à éclaircir les secrets de la politique et de la guerre, à narrer avec un ordre lumineux, à être équitable enfin, en un mot à être un véri table narrateur. L’oserai-je dire? presque sans art, l’esprit clairvoyant que j'imagine n’a qu’à céder à ce besoir
1. C’est précisément ce que fait Thiers, avec autant de lucidité que d précision. Mais c’est un peu réduire L’historien au rôle de vulgarisateur
XIXe SIECLE
de. conter qui souvent s'empare de nous et nous entraîne à rapporter aux autres les événements qui nous ont louché, et il pourra enfanter des chefs-d’œuvre.
De toutes les productions de l’esprit, la plus pure, la plus chaste, la plus sévère, la plus haute et la plus humble à la fois, c’est l’histbire. Cette muse, fière, clairvoyante et modeste, a besoin surtout d’être vêtue sans apprêt. Il lui faut de l’art sans doute, et, s’il y en a trop, si on le découvre, toute dignité, toute vérité disparait; car cette simple et noble créature a voulu vous tromper, et dès lors toute confiance en elle est perdue. Qu’on exagère la terreur sur la scène tragique, le rire sur la scène comique ; que dans l’épopée, l’ode, l’idylle, on grandisse, on embellisse les personnages, qu’on fasse les héros toujours intrépides, les bergères toujoursjolies, qu’en un mot on trompe un peu dans ces arts, qui tous s’appellent l’art de la fiction, personne ne peut se prétendre trompé, car tout le monde est averti ; et encore je conseillerais aux auteurs de fictions de rester vrais, quoique dispensés d’être exacts. Mais, dans l'histoire, mentir dans le fond, dans la forme, dans la couleur c’est chose intolérable ! L’histoire ne dit pas : « je suis la fiction; » elle dit i « je suis la vérité. » Imaginez un p *re sage, grave, aimé et respecté de ses enfants, qui, voulant les instruire, les rassemble et leur dit : « Je vais vous conter ce que mon aïeul, ce que mon père ont fait, ce que j’ai fait moi-même, pour conduire où elles en sont la fortune et la dignité de notre famille. Je vais vous conter leurs bonnes actions, leurs fautes, leurs erreurs, tout enfin pour vous éclairer, vous instruire, et vous mettre dans la voie du bien-être et de l’honneur. » Tous les enfants sont réunis ; ils écoutent avec un silence religieux. Comprenez- vous ce père enjolivant ses récits, les altérant sciemment, et donnant à ses enfants, qui lui sont chers, une fausse idée des affaires, des peines, dés plaisirs de la vie? L’histoire, c’est ce