‹ Grands écrivains français des origines aÌ€ nos joursChapitre 41 sur 232 · I. — La réforme poétique · texte numérisé non relu

I. — La réforme poétique

1. Le Manifeste de la Pléiade. — En 1549 parut une brochure, sous le nom de Joachim du Bellay, et dont le titre même indique le plan : Défense et illustration de la langue française. L'auteur défend la langue française contre ceux qui la jugent incapable de rivaliser avec les langues anciennes. Il explique pourquoi notre langue est encore dans un état d’infériorité relative. C’est que jusqu’à présent nous l’avons, dit-il, dédaignée ^)Our la langue latine dont nous nous servons pour traiter tous les grands sujets ; le français, nous l’abandonnons au peuple, ou aux petits poètes de cour qui le ravalent aux genres inférieurs.

Mais si notre langue est pauvre, c’est à nous de l’enrichir, de 1 "illustrer va) par la traduction, h) par ï imitation, c) par le travail \ d) surtout par l’introduction des gi'ancls genres anciens dans notre littérature.

Quels genres de poèmes doit élire le poète Français

Lis donc, et relis premièrement (ô Poète futur), feuillette de main nocturne et journelle, les 'exemplaires * Grecs et Latins, puis me laisse toutes ces

1. Exemplaires., au sens latim^désignc ici les ouvrages qui peuvent servir de modèles. Exemplaire désigne aujourd’hui la reproductions obtenue nu moyen d’un type. Ce passage est traduit littéralement d’Horace « Los exemplarla graeca Nocturna versatc manu, vers ale diurna » ( Art poélit j ne, v. 268-2iîü)'

vieilles poésies françaises aux Jeux Floraux de Toulouse, et au Puy de Rouen 2 : comme Rondeaux, Ballades, Virelais, Chants royaux. Chansons et au 1res telles épiceries 3 * * *, qui corrompent le goût de notre langue et ne servent sinon à porter témoignage de notre ignorance. Jette-toi à ces plaisantes Épigrammes, à l’imitation d’un Martial, ou de quelque autre bien approuvé, mêle le profitable avec le doux. Distille avec un style coulant et non scabreux 1 ces pi loyables 3 élégies, à l’exemple d’un Ovide, d’un Tibullc, et d’un Properce, y entremêlant quelquefois de ces fables anciennes, non petit c ornement de poésie. Chante-moi ces Odes inconnues encore de la Muse Française 7 d’un Luc 8 bien accordé au son de la Lyre Grecque et Romaine, et qu’il n’y ait vers où n’apparaisse quelque vestige de rare et antique érudition 9 * *. Et, quant à ce^°, te fourniront de matière les louanges des Dieux et des hommes vertueux, le discours fatal des choses mondaines { 1 , la sollicitude 12 des jeunes hommes, comme l’amour, les vins libres et toute bonne chère. Sur toutes choses, prends garde que ce genre de poème, soit éloigné du vulgaire^ enrichi et illustré de mots propres et épithètes non oisifs ,3, orné de graves sen-

2. Jeux floraux, célèbre académie littéraire, fondée au xvc siècle,

a Toulouse, par Clémence Isaure : on y couronne encore chaque année

des pièces de vers. — Puy,, au moyen âge, on appelait jtuys des

sociétés littéraires, fondées sous le patronage de la Vierge ou d’un

saint. — 3. Épiceries, on désignait ainsi le poivre, la cannelle, etc.,

ingrédients destinés à relever le goût des mets solides, et aussi les

sucreries, les bonbons, etc... Du Bellay se sert de ce mot pour qua-

lifier les petits genres agréables et piquants, mais qui n’ont aucune vérité, aucune humanité. — 4. Scabreux (latin scabrosum). qui est raboteux, s’oppose à coulant. — 5. Pitoyables, qui excite la pitié, touchant.

— 6. Non petit, plus fort que grand ; figure appelée litote. — 7. Odes, le\

terme était nouveau, et calqué sur le grec; mais les chansons du moyen âge étaient souvent de véritables odes. — 8. Luc, luth. — 9. Voilà l’idée fausse de la Pléiade : il faut que l’érudition apparaisse. — 10. Ce, cela. — 11 . Le discours fatal des choses mondaines, les développements sur la destinée humaine. — 12. Sollicitude, inquiétude, souci, Horace, Art poétique

83: Et juvemirn curns%l liber ravina referre. — 13. Épithètes, était

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leiiees et varié de toutes manières de couleurs et ornements poétiques.

[Du Bellay recommande de faire des épîtres et des satires à imitation d’Horace. Puis il ajoute :]

... Sonne-moi ces beaux Sonnets, non moins docte que plaisante invention Italienne, conforme de nom à l'Ode14, et différente d’elle seulement parce que le Sonnet a certains vers réglés et limités : et l’Ode peut courir par toutes manières de vers librement, voire en inventer à plaisir, à l’exemple d’Horace, qui a chanté en dix-neuf sortes de vers, comme disent les Grammairiens. Pour le Sonnet donc, tu as Pétrarque et quelques modernes Italiens. Chante-moi d’une musette bien résonnante, et d’une flûte bien jointe 45 ces plaisantes églogues rustiques à l’exemple de Théocrite et de Virgile ; marines, à l’exemple de Sennazar, Gentilhomme Napolitain 46. Quant aux comédies et tragédies, si les Rois et les républiques les voulaient restituer en leur ancienne dignité, qu’ont usurpée les Farces et Moralités 47, je serais bien d’opinion que tu t'y employasses, et si tu le veux faire pour l'ornement de ta langue, tu sais où tu en dois trouver les Archétypes iS. (Ibid., livre II, cliap. iv.)

Du Bellay se fait du poète une idée très élevée, et bien supérieure à la condition d'un Marot : pour lui, le poète est celui qui a l’art défaire partager aux lecteurs ses impressions et ses émotions, celui « qui tient la bride de nos passions». Mais aussi fautil que ce poète connaisse les anciens, fuie le peuple ignorant, et sache se contenter de l’approbation d’un petit nombre de lecl^urs.

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