‹ Grands écrivains français des origines aÌ€ nos joursChapitre 51 sur 232 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Montaigne (1533-1592).

1. Vie. — Michel de Montaigne est né le 28 février 1533, au château de Montaigne, près de Bordeaux. Son nom patronymique est Eyquem, et sa famille s’était enrichie dans le grand commerce. Le père de Michel avait fait la guerre en Italie, était devenu conseiller à la cour des aides, et maire de Bordeaux. Il voulut que son fils apprît d’abord le latin, et il le confia à un précepteur venu d’Allemagne, qui ne savait pas un mot de français ; tout l’entourage de l’enfant, parents et domestiques, n’usaient également avec lui que de mojLs latins. Michel fut d’ailleurs traite avec beaucoup d'indulgence, et même avec quelque mollesse : on l’éveillait le matin au son des instruments de musique, et il avait toute liberté de vagabonder dans la campagne. A l'âge de six ans et demi, il entra au collège de Guyenne, à Bordeaux. Il y fit d’excellentes études, mais il en conserva, au point de vue de la discipline, les plus pénibles souvenirs.

Aprè§ avoir étudié le droit â Toulouse, il fut nommé conseiller à la Cour des aides de Périgueux, et c’est là qu’il rencontra Etienne de la Boétie, pour qui il ressentit, dès le premier jour, une amitié restée légendaire. Puis il passa au Parlement de Bordeaux, fit quelques voyages à Paris, se maria, et enfin se démit, cnM570, de ses fonctions au Parlement.

A partir de cette date (I570J Montaigne vit dans son château et commence à écrire ses Essais, dont il publie les deux premiers livres en 1580. Pour se reposer de cet effort, il entreprend un long voyage : de Paris où il s’est arreté pour présenter au roi un exemplaire de son livre, il se rend à Plombières, dans les Vosges; puis il visite la Suisse, la Bavière, le Tyrol, l'Italie. A Rome, il fait un séjour de .quatre mois, et il était aux bains de Lucqucs, quand on lui annonça qu’il avait été nommé maire de Bordeaux (1581). II revint à petites journées, et dès son retour

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il exerça ses nouvelles fonctions avéc exactitude et tranquillité. Mais réélu en 1583, il se vit forcé d’intervenir dans les guerres civiles ; et en 1585, la peste ayant éclaté à Bordeaux, Montaigne crut devoir rester dans son château, jusqu’à la fin du fléau ; il était, dit-op, malade lui-même.

En 15S8, Montaigne, qui s’était remis à là lecture et au travail, publia une nouvelle édition des Essais : il y avait ajouté un troisième livre % et les deux premiers avaient été fort retouchés et augmtfltés. 11 mourut très chrétiennement dans son château, le 15 septembre 1592, à l’âge* de cinquante-neuf ans. Il laissait un exemplaire de ses Essais , couvert de notes- manuscrites ; sa femme aidée de MUd de Gournay, que Montaigne appelait « sa fille d’alliance », se servit de cet exemplaire pour publier en 1595 une nouvelle édition des Essais , dont le texte est aujourd'hui généralement adopté.

2. Les Essais. — Sous ce titre à la fois modeste et prudent, Montaigne nous a laissé un ouvrage divisé en trois livres , dont les chapitres se suivent sans aucun plan. Cet ouvrage, comment l'a-t-il composé? Une première fois, de 1571 à 1580, il s’enferme dans sa librairie. Il lit des historiens et des moralistes ; tout en notant, tout en collectionnant des anecdotes de Plutarque et des maximes de Sénèque, il réfléchit beaucoup, il s’étudie lui-même ; et peu à peu il écrit une série de petites Dissertations morales où il insère le meilleur de ses lectures. Ainsi se forment les deux premiers livres des Essais , publiés en 1580.

Puis il voyage. Il va « se frotter et se limer la cervelle contre celle d'autrui ». Il devient le premier magistrat et l’administrateur delà riche et populeuse ville de Bordeaux. Il est aux prises avec des difficultés politiques. Et quand il est libéré, il s’enferme de nouveau dans sa tour. Son expérience est maintenant plus étendue et plus variée. Il relit, pour le fortifier et le compléter, ce qu’il écrivait huit ans auparavant ; et il ajoute un troisième livre. C’est l’édition de 1588. Désormais l'ouvrage est au point

Cependant il le revoit encore. Il ne peut s’empêcher d’y ajouter, au jour le jour, « quelque emblème supernuméraire ». Devenu plus sage, plus modéré, plus stoïque, plus instruit, i surcharge son exemplaire de notes manuscrites, et il laisse à ses héritiers le soin de publier après sa mort, une édition plus complète encore.

Si l’on veut se représenter Montaigne travaillant, il faut lire attentivement le passage suivant, où il nous décrit la tour qui lui servait d'abri contre les indiscrets et de laboratoire psychologique.

La « librairie » de Montaigne

(1588, texte de 1595).

Ce fragment est tiré du chapitre 3 du livre ÏII des Essais , chapitre intitulé: De trois commerces. Montaigne vient de parler du commerce des hommes, et il ajoute : Le commerce des livres est bien plus sûr et plus à nous... Eloge des livres, services qu’ils rendent à l’esprit... De là Montaigne passe à la description de sa bibliothèque. Cette bibliothèque est située dans une tour de son château, à l’angle ouest de la façade méridionalêT"'

Chez moi, je me détourne un peu plus souvent à ma librairie1, d’où, tout d’une main, je commande à mon ménage2. Je suis sur l’entrée et vois sous moi mon jardin, ma basse-cour, ma cour, et dans la plupart des membres s de ma maison. Là je feuillette à cette heure un livre, à celte heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pièces décousues. Tantôt je rêve, tantôt j’enregistre et dicte, en me promenant, mes songes que voici. Elle* estau troisième étage d’une tour: le premier, c’est ma chapelle; le second, une chambre et sa suite, où je me couche souvent, pour être seul ; au-dessus, elle a une grande garde-robe : c’était, au temps passé, le lieu plus inutile de ma maison. Je passe là et la plupart des jours de ma vie, et la plupart des heures du jour : je n’y suis jamais la nuit. A sa suite est un cabinet assez poli :i, capable à recevoir du feu pour l’hiver, très plaisamment percé: et si je ne craignais non plus Je soin que la dépense, le soin qui me chasse de touté besogne, j'y pourrais facilement coudre6 à chaque côté une galerie de cent pas de long et douze de large, à plain pied, ayant trouvé tous les murs montés, pour autre usage, à la hauteur qu il me faut. Tout lieu retiré requiert un promenoir ; mes pensées dorment, si je les assis ; mon esprit ne va pas seul, comme si les jambes l’agitent ; ceux qui

~1- Librairie, bibliothèque (cf. anglais library). — 2. Ménage, l’ensemble de ma maison. — 3. Membres, parties. — 4 Elle, ma librairie. — 5 Poli, bien tenu. — G. Coudre, joindre.

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étudient sans livre en sont tous là. La figuré 7 en est ronde, et n'a de plat que ce qu'il faut à ma table et à mon siège ; et vient m'offrant, en se courbant, d’une vue, tous mes livres, rangés sur des pupitres^à cinq degrés tout à Lenviron. Elle a trois vues 8 de riche et libre prospect, et seize pas de vide en diamètre. En hiver j’y suis moins continuellement; car ma maison est juchée sur un tertre, comme dit son nom 9, et n’a point10 de pièce plus éventée que celle-ci, qui me plâît d’être un peu pénible et à l'écart, tant pour le fruit de l’exercice, que pour reculer de moi la presse. C’est là mon siège; j’essaye à m’en rendre ia domination pure, et à soustraire ce seul coin à la communauté et conjugale, et filiale, et civile ; partout ailleurs je n’ai qu’une autorité verbale, en essence confuse H. Misérable à mon gré, qui n’a chez soi, où être à soi ; où se faire particulièrement la cour, où se cacher!

jf.Liv. III, chap. 3, De trois commerces.)

3. Philosophie de Montaigne. — L'impression que donne Montaigne à qui l’a lu et relu, est non pas celle d’un sceptique qui doute de tout, mais celle d’un esprit très ouvert, très intelligent, qui craint de tomber dans l’erreur ou dans l’injustice en adoptant des opinions absolues et tranchantes. A l’époque où divers partis veulent imposer violemment leurs convictions, où chacun dit brutalement : « Je sais ! », Montaigne murmure tout doucement : « Que sais-je ? » Et la balance qu’il a fait graver au frontispice des Essais est moins encore l'emblème du doute que le symbole de l'équité.

Sans doute, comme Rabelais, il prêché le retour à la nature. Mais tandis que Rabelais veut exalter nos énergies et faire de nous des hommes affamés de science et d’aelivité, Montaigne nous ramène â Nature comme à la source cachée de toute modération cL çle toute tranquillité.

On sait avec quelle sévérité Montaigne a été jugé par le xviie siècle et en particulier par Pascal. L’auteur des Pensées a

7. Figure, forme. — 8. Vues, perspectives, par les fenêtres. — 9. Le

château de Montaigne (montagne). — 10. N’a point, il n’y a point. —

H. En essence confuse, de nature confuse, vague.

XVIe SIECLE

dit de Fauteur des Essais : « Le sot projet qu’il a eu de se pein dre ». Mais, au xvme siècle, Voltaire répond: «Le charmant projet qu’il / eu de se peindre ; car en se peignant il a peint la nature humaine » t Et Montaigne lui-même avait écrit : « Tout homme porte en soi la forme de l'humaine condition. »

4. La pédagogie de Montaigne. — Montaigne pour l’éducation des enfants est a la fois un continuateur et un contradicteur de Rabelais. Gomme celui-ci, il veut que l’enfant soit élevé par un précepteur intelligent; mais Montaigne se défie de la science et de la mémoire , et le fond de sa pédagogie c’est : « La formation du jugement par la conversation, pan l’expérience, et par les voyages. »

Comment il faut former le jugement des enfants

(T 580, texte de 1505).

Qu’il 1 lui fasse tout passer par l’étamine2 et ne loge rien en sa tête par simple autorité et à crédit. Les principes d’Aristote ne lui soient principes, non plus que ceux des stoïciens ou épicuriens : qu’on lui propose cette diversité de jugements, il choisira s’il peut, sinon il en demeurera en doute :

Che non men che saper , dubhiar niaggrata 3 ;

car s’il embrasse les opinions de Xénophon et de Platon par son propre discours, ce ne seront plus les leurs, ce seront les siennes4 *; qui suit un autre, il ne suit rien, il ne trouve rien, voire il ne cherche rien. Non sumus suh rege ; sibi quisgue se vindicet6. Qu’il sache qu’il sait, au moins. 11 faut quUl imboive 6 leurs humeurs non qu’il apprenne leurs préceptes ; et qu’il oublie hardiment, s'il veut, d’où il les tient, mais qu’il se les sache approprier... Les abeilles pillotent deçà delà les fleurs, mais elles en font après le miel, qui est tout leur; ce n’est plus thym, ni marjolaine: ainsi les pièces

1. Il, le précepteur. — 2. Etamine, étoffe de laine (latin s lumen), d ont

on se servait pour filtrer les liquides. — - 3. Dante, Enfer, XI, 93. « Car non

moins que savoir, douter irfe plaît. » — 4. Il les aura rendues siennes, en

se les assimilant. — 5. Sénèque, Ep. à LuciJJus,3o. «Nous ne sommes

pas sous un roi; que chacun agisse à sa guise. » — 0. lmhoive (doublet de

imbiber ), qu’il se pénètre de.

LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS

empruntées d’autrui, il les transformera et confondra pour en faire un ouvrage tout sien, à savoir son jugement : son institution, son travail et étude ne vise qu’à le former.

Le gain de notre étude, c’est en être devenu meilleur et plus sage. C’est, disait Epicharmus 7, l’entendement qui voit et qui oit8; c’est l’entendement qui approfité tout, qui dispose tout, qui agit, qui domine et qui règne; toutes autres choses sont aveugles, sourdes et sans âme. Certes, nous le rendons servile et couard, pour ne lui laisser la liberté de rien faire de soi. Qui demanda jamais à son disciple ce qu’il lui semble de la rhétorique et de la grammaire, de telle ou telle sentence de Cicero? on nous les plaque en la mémoire toutes empennées 9 * *, comme des oracles, où les lettres et les syllabes sont de la substance de la chose. Savoir par cœur n’est pas savoir ; c’est {.enir ce qu’on a donné en £’arde à sa mémoires Ce qu'on sait droitement, on en dispose, sans regarder au patron, sans tourner les yeux vers son livre. Fâcheuse suffisance, qu’une suffisance pure livresque*0 ! Je voudrais que le Paluel ou Pompée**, ces beaux danseurs de mon temps, apprissent des caprioles12 à les voir seulement faire, sans nous bouger de nos places ; comme ceux-ci veulent instruire notre entendement, sans l’ébranler : ou qu’on nous apprît à manier un cheval, ou une pique, ou un luth, ou la voix, sans nous y exercer ; comme ceux-ci nous veulent apprendre à bien juger et à bien parler, sans nous exercer à parler ni à juger. Or, à cet a pp l'en tissage, tout ce qui se présente à nos yeux sert de livre suffisant :

7. Epicharmus. le premier en date des auteurs comiques grecs (f 450

av. JX>.). — 8. Oit (audit), entend. — 9. Empennées pourvues de leurs

plumes, comme les oiseaux adultes. — 10. Suffisance. Montaigne joue sur

le mot, qui signifie à la fois science et vanité; — pure, purement; —

livresque, qui est tout entière sortie des livres, et non tirée de l’expé-

rience. — 11. Noms de danseurs célèbres (?) — 12. Caprioles (ito£ capriola, du latin ca per, chèvre), cabrioles .

XVIe SIECLE

la malice d’un page, la sottise d’uti valet, un propos de table, ce sont autant de nouvelles matières.

A cette cause le commerce des hommes y est merveilleusement propre, et la visite des pays étrangers; non pour en rapporter seulement à la mode de notre noblesse française, combien de pas a Santa Rotonda*3 , ou, comme d’autres, combien le visage de Néron, de quelque vieille ruine de là, est plus long ou plas large que celui de quelque pareille médaille; mais pour en rapporter principalement les humeurs de ces nations et leurs façons, et pour frotter et limer notre cervelle contre celle d’autrui.

—(Livre I, chap. 25, De V Institution des enfants .)

Gomme Rabelais, Montaig ne veut que Tentant reçoive une forte êdücationpkysique.« Ce n’est pas assez, dit-il, de lui raidirl’âme; il faut aussi lui raidir les muscles. » — Bref, l’élève formé par cette méthode deviendra ce parfait cavalier, cet homme du monde intelligent et fin, qu'au xvii® siècle on appellera « l'honnête homme ». Mais peut-être sera-t-il, dans la vie privée, un prudent égoïste?

Montaigne nous dit, dans un autre passage, comment il fut ui-même élevé par son père. L’expérience personnelle et le retour sur sa propre éducation, tiennent donc une grande place dans sa pédagogie : c’est son moi qui lui fournit un exemple:

Gomment Montaigne fut instruit dans la langue latine (1580, texte de 1595).

Le latin était jadis la langue universelle ; les études dans les collèges et les Universités étaient exclusivement latines. Avant d’envoyer Michel au collège de Guyenne, à Bordeaux, son père lui fit apprendre cette langue par l’usage, comme on enseigne aujourd’hui l’anglais ou l’allemand aux enfants.

...En nourrice, et avant le premier dénouement* de

13. Santa Rotonda, église de Rome, Sainte- Marie-aux-Martyrs, établie dans le Panthéon d’Agrippa, construit en 27 av. J.-C.

i. Avant que ma langue fût dénouée.

U*:S GRANDS ÉCRIVAIS FRANÇAIS

ma langue, mon père me donna çn charge2, à un Allemand, qui depuis est mort fameux médecin en France, du tout3 ignorant de notre langue, et très bien versé en la latine. Celui-ci qu'il avait fait venir exprès, et qui était bien chèrement gagé4 *, m'avait continuellement entre les bras. Il en eut aussi avec lui deux autres moindres en savoir, pour me suivre, et soulager le premier : ceux-ci ne m’entretenaient d’autre langue que latine. Quant au reste de sa maison, c'était une règle inviolable que ni lui-même, ni ma mère, ni valet, ni chambrière, ne parlaient en ma compagnie qu'autant 3 de mots de latin que chacun avait appris pour jargonner avec moi. C’est merveille du fruit que chacun y fit : mon père et ma mère y apprirent assez de latin pour l’entendre6, e.t en acquirent à suffisance pour s'en servir à la nécessité, comme firent aussi les autres domestiques qui étaient plus7 attachés à mon service. Somme8, nous nous latinisâmes tant, qu’il en regorgea 9 jusques à nos villages tout autour, où. il y a encore, et ont pris pied par l'usage plusieurs appellations latines -d’artisans et d'outils. Quant à moi, j'avais plus de six ans, avant que j’entendisse non plus de français ou de périgourdin que d’arabesque10; et, sans art, sans livre, sans grammaire ou précepte, sans fouet et sans larmes n, j’avais appris du latin tout aussi pur que mon maître d'école le savait.

(Essais, liv. I, chap. xxv.)

a. Montaigne et la Boétie. — On aurait tort cependant, de prendre Montaigne pour un égoïste complet. Son amitié pour

2. Me donna en charge, nous disons encore laisser quelqu’un à la

charge d’un autre. — 3. Du tout, complètement. — 4. Gagé, payé. Ce

souvenir trahit l’esprit pratique de Montaigne, et ne laisse pas d’être

assez désagréable. — 5. Qu’autant... qu’avec autant... — G. Entendre,

comprendre. — 7. Plus, plus spécialement. — 8v,Somme, latin summam.

en somme, en résumé. — 9. Regorgea... qu’il reflua, du latin. — 10. Ara-

besque, arabe. — 11. Ceci est un point très important dans la pédagogie

de Montaigne.

XVIe S1ECLK

Etienne de La Boétie, mort en 1563, est restée célèbre, et lui a inspiré un des plus émouvants chapitres de ses lissais.

De l’amitié (1Ü80, texte de 1505).

Étienne de la poétie, que Montaigne avait connu à Périgueux, était de deux ans demi plus âge que lui, et mourut en 156?. — Deux éléments sont à distinguer dans ce passage : 10 Définition des amitiés vulgaires ; 2° définition de la vraie amitié, dont Montaigne et la Boétie sont un exemple. Cette deuxième partie est la plus pénétrante et la plus belle ; elle est animée d’une sorte d’émotion et aboutit à cette conclusion que l'amitié est un mystère : on la définit, on ne l’explique pas ; on la subit, on ne la crée pas. Elle est comparable non pas à l’amour humain>mais à l’amour de Dieu : et l’on dirait que Montaigne s’est inspiré ici d’un des plus célèbres chapitres de Y Imitation .

Ce que nous appelons ordinairement ami et amitiés, ce ne sont qu’accointances { et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité par le moyen de laquelle nos âmes s'entretiennent 1 2. En l’amitié de quoi 3 * je parle, elles se mêlent et confondent Tune en l'autre, d'un mélange si universel, qu elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais {, je sens que ceia 11e se peut exprimer qu’en répondant : « Parce que c’était lui ; parce que c’était moi. » Il y a, au delà de tout mon discours et de ce que j‘en puis dire particulièrement, je ne sais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous être vus, et par des rapports que nous oyions 5 l’un de l’autre, qui faisaient en notre afTection plus d’eiïort que ne porte la raison des rapports 6 : je crois par quelque ordonnance du ciel. Nous nous embrassions par nos noms : et à notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et com-

1. Accointances, dérivé de accointer (latin cognUum , connaissance),

rapports. — 2. S’entretiennent, au sens étymologique : tiennent entre

elles, s’unissent. — 3. De quoi, de laquelle, au sujet de laquelle. — 4. Je

l’aimais, Le représente La Boétie. — 5. Oyions, imparfait de ouïr,

entendre. — G. Oue ne porte la raison des rapports, que ne le comporte

la nnture de nos rapports

126 LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS

pagnie de ville, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés 7 entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que Fun à Fautre. Il écrivit une satire latine excellente, qui est publiée 8, par laquelle il excuse et ^explique la précipitation de notre intelligence 9 10 * * * * *, si promptement parvenue à sa perfection. Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé (car nous étions tous deux hommes faits et lui plus de quelque année), elle n’avait point à perdre temps. Et n’avait à se régler au patron 40 des amitiés molles et régulières, auxquelles il faut tant de précautions de longue et préalable conversation. Celle-ci n’a point d’autre idée que d’elle-même et ne se peut rapporter qu’à soi u ; ce n’est pas une spéciale considération, ni deux, ni trois, ni quatre, ni mille ; c’est je ne sais quelle quinte-essence *- de tout ce mélange, qui, ayant saisi toute ma volonté, l’amena se plonger èt se perdre dans la sienne, qui ayant saisi toute sa volonté, l’amena se plonger et se perdre en la mienne, d’une faim, d'une concurrence pareille *3, je dis perdre à la vérité u, ne nous réservant rien qui nous fût propre, ni qui fût ou sien, ou mien...

... L’union de tels amis étant véritablement parfaite, elle leur fait perdre le sentiment de tels devoirs et haïr et chasser d’entre eux ces mots de division et de différence bienfait, obligation, reconnaissance, prière, remerciement et leurs pareils. Tout étant par effet 16

7. Obligés, au sens latin de liés. — 8. Une satire latine... Cette satire,

en 322 vers, a été publiée en 1571 par les soins de Montaigne lui-même

— 9. Intelligence, accord intime. On dit encore « ils sont d'intelligence. »

10. Au patron, sur le modèle de. — li. Idée : au sens platonicien du mot;

type idéal et absolu; — se rapporter, se comparer. -- 12. Quinte- essence,

Y essence est ce qui constitue la nature intime, Y être essence se dit

plus particulièrement de ce que Ton obtient par la distillation d’un corps;

la quinte (cinquième) essence est le résultat de cinq distillations suc-

cessives. — 13. Concurrence, ardeur. — 14. A la vérité, porte sur le mot — perdre , et signifie que Montaigne prend ce mot au sens exact, sans

exagération. — 15. Ces mots de division et de différence, ces mots qui divisent, èt.établissent des différences. — 16. Par effet, réellement

XVIe SIÈCLE

commun entre eux, volontés, pensements, jugements, biens, honneur et vie, et leur convenance 47 n’étant qu’une âme en deux'corps, selon la très propre définition d’Aristote-!^ ils ne se peuvent ni prêter, ni donner

rien.

Si, en l’amitié de quoi je parle, l’un pouvait donner à l’autre, ce serait celui qui recevrait le bienfait qui obligerait son compagnon. Car cherchant l’un et l’autre, plus que toute autre chose, de s’entre-bienfaire, celui qui en prête la matière et l'occasion est celui là qui fait le libéral, donnant ce contentement à son ami d’effectuer en son endroit 19 ce qu’il désire de plus.

( Essais , livre I, chap. xxvu.)

6. Style de Montaigne. — On a pu juger, par les citations précédentes, du style de Montaigne. Ce style a deux qualités essentielles : il est primesauUer ; il est imagé. Montaigne semble un des écrivains les plus spontanés de notre littérature; l’allure de sa phrase est vive, capricieuse : on croirait entendre la conversation d’un homme d’esprit, qui serait à la fois un philosophe, un érudit et un poète. Mais si l’on consulte les textes successifs de Montaigne, et si l'on étudie les corrections qu il y apportait d’une édition à une autre, on constate aussi que ce style est des plus travaillés, et qu'il tient autant de l'art que de la nature.

17. Leur convenance, leur rapport. —13. Cf Diogène de Laërte. Vies et opinions des plus illuslres philosophes. — 19. En son endroit, par rapport à lui.

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