Influence de l’Académie française. — L’Académie fut
raillée et dénigrée dès sa naissance. Mais peu à peu, comme les écrivains les plus distingués finissaient tôt ou tard par y entreri. * * 4 * * ainsi que les plus intelligents protecteurs des gens de lettres, elle devint une des plus grandes institutions nationales. — Par les éditions sans cesse renouvelées de son Dictionnaire, par ses prix de jour en jour plus nombreux, elle put, dans une certaine mesure, contrôler l’évolution de la langue et encourager le mouvement littéraire. — D’autre part, en réunissant, dans un salon et sur un pied d'égalité, des écrivains d’humble origine avec des grands seigneurs, des hommes d Etat, des savants illustres, l’Académie travailla à créer entre eux une fraternité intellectuelle dont les uns et les autres tirèrent grand profit. L'homme de lettres apprit à connaître le monde et devint plus poli: et celui « qui ne s’était donné que la peine de naître » put apprécier la valeur propre du génie.
" III. — L Hôtel de Rambouillet (1618-1650).
1. Son origine. — Dès les premières années du xvne siècle, la société remise des troubles des guerres de religion, et jouissant d’une paix relative, se réorganise avant la cour : entre 1615 et 1640, elle se forme, dans les salons, aux belles manières et au beau langage; elle sera toute prête en 1660 pour la cour de Louis XIV.
Catherine de Yivonne, fille d'un ambassadeur de France à Rome, avait pour mère une Italienne de la plus l>aute noblesse. Elle épousa, en 1600. le marquis de Rambouillet. Présentée à la cour, sous Henri IV. elle s'y sentit froissée par la liberté excessive qui y régnait ; et prétextant sa mauvaise santé, elle prit le parti de rester chez elle. Alors, elle fit reconstruire, sur ses propres plans, 1 hôtel Pisani, qu elle possédait dans la rue Saint-Thomas-du-Louvre. C’est là que, de 1618 à .1650 environ, elle reçut la plus haute société et les plus célèbres écrivains. Tous les témoignages contemporains sont unanimes sur la marquise de Rambouillet : beauté, esprit, sentiment, instruction. vertu, rien ne lui manquait. V incomparable Arlhénice 1 était une femme supérieure, et sans ombre de pédantisme.
i. Arlhenice est l'anagramme de Catherine. C'était l'usage, dans la
société précieuse, de se donner, par simple badinage, des surnoms (et.
Précieuses l'idicules , sc. IV)., Cest ainsi que l’on appelait Julie d An-
gennes, Mélanide; Mll« de Scudéry, Sapho ; M'nc do Longueville,
Laodamic et Mandant, etc. ; Mme de Rambouillet est aussi nommée
Cléomire dan’sde Grand Cynis.
XVIIe SIÈCLE 160
Elle recevait habituellement étendue sur un lit de repos, dans sa chambre bleue.
2. Première période (1618-J600). — Cette première période, de préparation , est déjà brillante. Les hôtes principaux de Mma de Rambouillet sont : Richelieu, encore évêque de Luçon ; le cardinal de La Valette, la princesse de Montmorency, M1Ia du Vigean, la duchesse de la Trémouilie, Angélique Paulet (surnommée la lionne , à cause de ses chevcuxM'un « blond hardi V . I* aînée des quatre filles de Mma de Rambouillet, Julie d’An-
gennes, aidait sa mcrc a faire les honneurs de son salon.
Quelques gens de lettres, protégés par des grands seigneurs, ou nobles eux-mêmes, sont admis dans cette brillante société: Malherbe, Racan, Conrart, Vaugelas, Chapelain, Segrais ; Voiture y apparaît, mais n'y deviendra « l’ànie du rond » qu’un peu plus tard, r- Plusieurs influences littéraires se disputent alors RHô tel de Rambouillet : celle de Malherbe, celle d’IJonoré d'Urfé, celle du cavalier Marin ; c'est-à-dire la haute et sévère poésie toute française, le romanesque psychologique et galant, et l’italianisme le plus raffiné.
3. Deuxième période (1630-1645). — Aux hôtes précédents viennent s’ajouter le jeune duc d’Enghicn (qui doit devenir le Grand Condé), La Rochefoucauld, le duc de Montausier (qui épousera Juliejd’Angenncs), Mlla de Bourbon (sœur du Grand Côndé, et qui sera la seconde et fameuse duchesse de Longueville), MUe de Scudéry. — Les écrivains y sont plus nombreux. On y voit : (Æ orges de Scudéry, Mairet, Ménage, Colletet, Bensèrade, Cotin, Rotrou, Scarron, Dcsmarets, Sarrazin. — Corneilhrlui-méme y paraît, et y lit son Polyeucle ; et Bossuet, âgé de seize ans, y prêche, dit-on, à onze heures du soir. N oublions pas l’abbé Godeau, si petit qu’on l’appelle le Nain de Julie (il deviendra évêque de ^ Grasse), et surtout Voiture. Cest l’cpoque des divertissements mondains, des parties de campagne, des bals masques, des inventions drolatiques de Voiture : et aussi celle des lectures de madrigaux, de sonnets, d’impromptus. En 1641, le duc de Montausier offre à Julie la fameuse Guirlande , composée de soixante-seize madrigaux calligraphiés au-dessous d'autant de miniatures sur vélin représentant des fleurs, emblèmes des perfections physiques et morales de Julie, tous les beaux esprits de l’Hôtel de Rambouillet, y compris Corneille, y avaient travaillé.
4. Déclin de l’Rôtel de Rambouillet (1645-1660). — Le salon d Arthénice ne cessait de iaire de nouvelles et brillantes recrues, comme M- de Sévigné et M-a de La Fayette. Mais le mariage de Julie avecM. de Montausier (1615), les troubles de la Fronde, a mort de Voiture- (1648), celle du marquis de Rambouillet
LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
(1653) de l’aîné de ses fils (1654), enfin le mariage de sa plus jeune fille, Angélique, avec M. de Grignan, tout cenlribua^a désenchanter et à pousser vers la retraite M“* de Rambouillet.
Elle mourut en 1665. - , . , ,
5. La préciosité. — La vraie préciosité était une réaction à le fois contre la liberté des manières et contre la licence du lan
9Tc premier genre de réaction explique la place que tient à l’Hôtel de Rambouillet la galanterie. M»« de Rambouillet semble avoir eu l’honneur d’imposer la première aux hôtes de son salon une parfaite convenance dansl’expression de 1 amour. Et pour mieux y arriver, elle revient, sans s en douter, aux raffinements du moyen âge courtois; elle donne la main, pardessus plusieurs siècles de gauloiserie, à Marie de Champagne, protectrice de Chrétien de Troyes.
Mais si la marquise ne voyait qu’un aimable jeu dans cette façon d exprimer l’amour, il semble bien que sa fille Julie ait exagéré cett e casuistique, et entraîné la conversation vers * quelques-uns des défauts de la préciosité : le romanesque, le subtil, le maniéré. Julie se conduisit' envers M. de Montausier, oui eut la patience d’attendre pendant quatorze ans quelle voulût bien l’épouser, comme l’Armande des Femmes savantes envers Clitandre. — Le troisième degré de cette fausse galanterie apparaît dans les romans de M"* de Scudery, et devient
justiciable des railleries de Molière.
Quant au langage, les précieuses de 1 Hôtel de Rambouillet veulent d’abord lui donner, et légitimement, de la dwence, de la délicatesse et en même temps de la propriété. Tout dire, même les choses les plus difficiles à dire, sans brutalité comme sans obscurité, tel a été l’idéal précieux. De la on passe très
sans ODSCiiruv, a a 1 * r .
vite à la périphrase spirituelle, à la métaphore piquante, - dou il n’y a qu’un pas vers l’affectation. Mais ce n est point a ljlotel
lin va QU un pas» vaai uuucuav.o... * , .
Je Rambouillet que l’on pratique ce dernier genre de préciosité ; c’est dans les salons rivaux, chez M ' de Scudery, chez M— de Bouchavannes, chez la comtesse de Bregis, et surtout en province, à Poitiers, à Bordeaux, à Lyon, a Montpellier. Nous connaissons très bien les excès dé la préciosité, par la Précieuse ou le Mystère des ruelles de labbe do Pure (1650, .et surtout par le Grand Dictionnaire des précieuses de Somaize
^ C’est Somaize qui nous a conservé, avec les noms et les surnoms des principales précieuses , les métaphores dont les plus exagérées faisaient usage dans la cor yersatmn. On appelle lq
lune : le flambeau du silence-, le lit, l empire dé Morphee , les dents sont V ameublement de la bouche ; les pieds, les chers
souffrants ; la main, la belle mouvante ; une bou£ie, le supplément du soleil ; un miroir, le conseiller des grâces ; un verre d*eau, un bain intérieur ; la cheminée, l'empire de Vulcain ; le soufflet, la, petite maison d'Éole. Les précieuses se servent aussi de tours de phrases abstraits . avoir du 'fier contre quelqu'un (être en colère) ; donner dans le doux de la flatterie , etc. Enfin, elles «ponctuent » leurs affirmations d’adverbes comme furieusement , terriblement , etc. Parmi toutes ces métaphores, il en est qui ont passé dans la langue courante, comme laisser tomber la conversation, mettre une question sur le tapis , travestir sa pensée, etc.
Au fond, et quand on passe sur les exagérations puériles des rausses ou des ridicules précieuses, la préciosité est bien l’esjrit de politesse et d’élégance appliqué à la conversation. Il rélève, comme une barrière necessaire, contre l’envahissement lu style par la grossièreté. Les excès ont vite passé ; Molière eur a donné le coup de grâce en 1659. Les avantages sont •estés ; et Molière lui-même, qui s était formé en province et lui excellait dans la farce, doit à cette épuration et à cette ■ducation du style, la tenue et la beauté harmonieuse du \ftsanlhrope et des Femmes savantes .
Il nous faut maintenant examiner à part deux des écrivains [ui ont brillé à l’Hôtel de Rambouillet, Balzac et Voiture.