‹ Grands écrivains français des origines aÌ€ nos joursChapitre 76 sur 232 · EMILIE · texte numérisé non relu

EMILIE

Et je me rends, Seigneur, à ces hautes bontés ;

Je recouvre la vue auprès de leurs clartés :

Je connais mon forfait qui me semblait justice ; 25

Et, ce que n'avait pu la terreur du supplice,

Je sens naître en mon âme un repentir puissapt,

Et mon cœur en secret me dit qu’ii y consent.

Cinna et Maxime, à l’exemple d’Émille, se prosternent devant Auguste. I^ivie, sa femme, lui prédit que ce ya. rdon généreux sera donné comme exemple à la postérité. Auguste répond :

J*en accepte l'augure, et j'ose l'espérer :

Ainsi toujours les dieux vous daignent inspirer ! 30

Qu’on redouble demain les heureux sacrifices Que nous leur offrirons sous de meilleurs auspices ;

Et que vos conjurés entendent publier Qu'Auguste a tout appris, et veut tout oublier.

(Acte V, sc. m.)

11. Destin (et non dessein , comme le portent à tort certaines éditions). Le mot est pris dans 1# sens latin de destinatum , ce que l’on se propose de faire. — 12. Ces vers ont reçu diverses interprétations. Quelques commentateurs et quelques acteurs, donnent au Soyons amis. ..un tour politique et même hypocrite. Mieux vaut, selon nous, pour rester en conformité avec l’esprit même de Corneille, expliquer plus simplement le pardon d'Auguste et y voir un acte de clémence inspiré par la grandeur d ame. — 17. Cette beauté, Émilie. — 20. Il y a sans doute ici un peu de mauvais goût. Mais il faut y voir aussi quelque ironie. Auguste traite Émilie en enfant-

LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

Polyeucte (1643).

Le martyrologe de l’Église romaine fournissait à Corneille une courte mention du martyre de saint Polyeucte, arménien, gendre du gouverneur romain de la province. Corneille a inventé toute V action, et le personnage de Sévère; il a donné la ine-k Félix, à^Polyeuctç et a Pauline. Celle-ci est sa plus belle création féminine; jamais l’heroïsme du devoir n’a été poussé plus loin, et cependant Pauline n’a pas la fermete trop virile d’Emilie. Le sentiment religieux en lutte avec les passions humaines

y reste à la fois sublime et tendre. . , . ...

~ Analyse. — Le gouverneur romain de la province d Armeme, Félix, a marié sa fille Pauline à un « seigneur arménien », Polyeucte. Pauline a consenti par obéissance à ce mariage,; elle aimait un jeune chevalier romain, Sévère, quelle a cru mort. Au moment où la piece commence, Pauline est mariée depuis quinze jours ; on lui annonce que Severe est vivant, qu’il est devenu le favori del’empereur Décie, et qu il vient pour l’épouser. Or Polyeucte, au moment même où Sévère arrive, se convertit au christianisme, et brise les idoles dans le temple 4 Félix le fait arrêter, et craignant la colère de Sévère et celle de l’empereur, il essaye par tous les moyens d’obtenir de son gendre une rétractation. Polyeucte reste inflexible. — Nous allons le voir, repoussant le plu? redoutable des assauts celui d’une femme qu’il aime passionnément. L interet delà scène est plutôt dans le rôle de Pauline : celle-ci, en effet, n a épousé Polyeucte que par devoir; depuis le retour de Sévère, elle est profondément troublée - elle n’aurait qu’à laisser périr ce Polyeucte révolté contre les lois de l’empire, pour devenir la femme de Severe. Mais elle s attache par héroïsme à son devoir, qui est de sauver son époux. — Severe, très o-énéreux, demande à Félix la grâce de Polyeucte; mais Félix, craignant Sn piècre, refuse; et il envoie son gendre à la mort. Pauline qui a assiste au supplice se convertit au christianisme ; son père est egalement touche par la grâce ; et Sévère promet de demander à l’empereur de renoncer a ses rigueurs contre les chrétiens.

Polyeucte tente de convertir Pauline.

POLYEUCTE

Madame, quel dessein vous fait me demandei ?

Est-ce pour me combattre, ou pour me seconder?

Cet effort généreux de votre amour parfaite Vient-il à mon secours? vient-il à ma défaite? Apportez-vous ici la haine ou l’amitié,

Comme mon ennemie, ou ma chère moitié?

G Moitié, cc mot, devenu vulgaire en ce sens, était alors employé dans le style tragique. Cf. Pompée. IV, 2 : « Peste du grand Pompée, écouté

PAULINE

Vous n’avez point ici d'ennemi que vous-même ;

Seul, vous vous haïssez lorsque chacun vous aime ;

Seul, vous exécutez tout ce que j'ai rêvé :

Ne veuillez pas vous perdre, et vous êtes sauvé. 10 A quelque extrémité que votre crime passe,

Vous êtes innocent si vous vous faites grâce.

Daignez considérer le sang dont vous sortez,

Vos grandes actions, vos raregkjualités ;

Chéri de tout le peuple, estimé chez le prince, 15

Gendre du gouverneur de toute la province,;

Je ne vous compte à rien le nom de mon époux :

C’est un bonheur pour moi qui n’est pas grand pour

* , [n ous ;

Mais après vos exploits, après votre naissance,

Après votre pouvoir, voyez notre espérance, 20

Et n’abandonnez pas à la main du bourreau Ce qu’à nos justes vœux promet un sort si beau.

POLYEUCTE

... J’ai de l’ambition, mais plus noble et plus belle. Cette grandeur périt, j’en veux une immortelle :

Un bonheur assuré, sans mesure et sans fin, 25

Au-dessus de l’envie, au-dessus du destin.

Est-ce trop l’acheter que d’une triste vie,

Qui tantôt, qui soudain me peut être ravie,

Qui ne me fait jouir que d’un instant qui fuit,

Et ne peut m’assurer de celui qui le suit ? 30

PAULINE

Voilà de vos chrétiens les ridicules songes ;

sa moitié. » (C’est Comélie qui parle, tenant en ses mains l’urne qui contient les cendres de son époux). — 7. D’ennemi que... nous dirions : D’autre ennemi que : 9. Tout oe que j’ai rêvé... allifsion à un song-e que Pauline

raconte au 1er acLe, et où elle a vu Sévère triomphant et Polyeucte mort.

20. Notre espérance, ce que nous espérons tous. — 25. Tantôt, tout à l’heure.

Grands écrivains.

LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS

Voilà jusqu’à quel point vous charment leurs mensonges. Tout votre sang est peu pour un bonheur si doux ! Mais, pour en disposer, ce sang est-il à vous ?

Vous n’avez pas la vie ainsi qu’un héritage ; 35

Le jour qui vous la donne en même temps l’engage : Vous la devez au prince, au public, à l’État.

POLYEUCTE

Je la voudrais pour eux perdre dans un combat...

Je dois ma vie au peuple, au prince, à sa couronne ; Mais je la dois bien plus au Dieu qui me la donne. 40 Si mourir pour son prince est un illustre sort,

Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort !

PAULINE

Quel Dieu?

POLYEUCTE

Tout beau, Pauline : il entend vos paroles, Et ce n’est pas un Dieu comme vos dieux frivoles, Insensibles et sourds, impuissants, mutilés, 45

De bois, de marbre ou d’or, comme vous les voulez : * C’est le Dieu des chrétiens, c’est le mien, c’est le vôtre ; Et la terre et le ciel n en connaissent point d’autre.

PAULINE

Adorez-le dans l’âme et n’en témoignez rien.

POLYEUCTE-

Que je sois tout ensemble idolâtre et chrétien ! 50

PAULINE

Ne feignez qu’un moment ; laissez partir Sevère,

Et donnez lieu d’agir aux bontés de mon père.

35. Héritage, au sens de bien que nous n’avons pas eu la peine d acquérir et dont nous n’avons qu’à jouir. Cf Molière, Femmes savantes (H/3) : « Et service d'autrui n'est pas un héritage. » — 43. Tout beau, expression vive, mais qui n’avait alors rien de trivial. Cf. Horace (III, 6) : « Tout beau, ne les pleurez pas tous ».

XVIIe SIÈCLE

POLYEUCTE

Les bontés de mon Dieu sont bien plus à chérir ;

Il m’ôte des périls que j'aurais pu courir,

ht, sans me laisser lieu de tourner en arrière, 35

Sa faveur me couronne entrant dans la carrière ;

Du premier coup de vent il me conduit au port,’ ht, sortant du baptême, il m’envoie à la mort.

Si vous pouviez comprendre et le peu qu’est la vie,

Et de quelles douceurs cette mort est suivie... ’ go Mais que sert de parler de ces trésors cachés A des esprits que Dieu n'a pas encor touchés?

PAULINE

£ruel ! car il est temps que ma douleur éclate,

Et qu’un juste reproche accable une âme ingrate : Est-ce là ce beau feu? sont -ce là les serments? 65 Fémoignes-tu pour moi les moindres sentiments ?

Je ne te parlais point de l'état déplorable Où ta mort va laisser ta femme inconsolable;

Je croyais que 1 amour t'en parlerait assez,

E.t je ne voulais pas de sentiments forcés : 70

Mais cette amour si ferme et si bien méritée,

Que tu m’avais promise, et que je t’ai portée.

Quand tu me veux quitter, quand tu me fais mourir,

Te peut-elle arracher une larme, un soupir?

Tu me quittes, ingrat, et le fais avec joie : . 75

Tu ne la caches pas, tu veux que je la voie ;

Et ton cœur, insensible à ces tristes appas,

Se figure un bonheur où je ne serai pas !

G est donc là le dégoût qu’apporte l’hyménée ?

Je te suis odieuse après m’être donnée ! 80

J*; rRrar,r2 la COQS!raCÜ?n des participes présents : entrant et «ortant, pour . lorsque j entre ... lorsque je sors . — 74. Sur un cœur aus^i

và n C UJ de Pauline' Admiration (l’estime, comme on disait alors) va produire peu a peu un véritable amour. J

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