‹ Grands écrivains français des origines aÌ€ nos joursChapitre 77 sur 232 · ËS GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS · texte numérisé non relu

ËS GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS

POLYEUCTE

Hélas!

PAULINE

Que cet hélas a de peine à sortir !

Encor s’il commençait un heureux repentir.

Que, tout forcé qu’il est, j’y trouverais de charmes . Mais, courage, il s’émeut, je vois couler des larmes.

POLYEUCTE

J’en verse, et plût à Dieu qu’à force d’en verser, 85 Ce cœur trop endurci se pût enfin percer !

Le déplorable état où je vous abandonne

Est bien digne des pleurs que mon amour vous donne

Et, si l’on peut au ciel sentir quelques douleurs,

J’y pleurerai pour vous l’excès de vos malheurs : 90

Mais si, dans ce séjour de gloire et cle lumière,

Ce Dieu tout juste et bon peut souffrir ma prière,

S’il y daigne écouter un conjugal amour,

Sur votre aveuglement il répandra le jour.

Seigneur, de vos bontés il faut que je l’obtienne, 95 Elle a trop de vertus pour n’être pas chrétienne ;

Avec trop de mérite il vous plut la former Pour ne vous pas connaître et ne vous pas aimer,

Pour vivre des enfers esclave infortunée,

Et sous leur triste joug mourir comme elle est née. 100

PAULINE

Que dis-tu, malheureux? Qu’oses-tu souhaiter?

POLYEUCTE

Ce que de tout mon sang je voudrais acheter.

PAULINE

Que plutôt !...

POLYEUCTE

C'est en vain qu’on se met en défense.

(.c Dieu touche les cœurs lorsque moins on v pense.

Ce bienheureux moment n est pas encor venu ; 105

Il viendra, mais le temps ne m en est pas connu.

PAULINE

Quittez cette chimère, et m'aimez.

POLYEUCTE

Je vous aime,

Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus- que

[moi-même.

PAULINE

Au nom de cet amour, ne m'abandonnez pas.

POLYEUCTE

Au nom de cet amour, daignez suivre mes pas. IR

PAULINE

C est peu de me quitter, tu veux donc me séduire ?

POLYEUCTE

C’est peu d aller au ciel, je veux vous y conduire.

PAULINE

Imaginations !

POLYEUCTE

Célestes vérités !

PAULINE

Etrange aveuglement !

POLYEUCTE

Eternelles clartés !

PAULINE

Tu préfères la mort à l’amour de Pauline ! \ | ■

106. Polyeucte prédit à Pauline sa prochaine conversion : Pauli jh après avoir assisté au martyre de son mari, se déclarera chrétienne : « Jt vois, je sais, je crois, je suis désabusée .... »

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POLYEUCTE

Vous prélefkz le monde à la bonté divine î

PAULINE

Va, cruel, va mourir : tu ne m’aimas jamais.

POLYEUCTE

Vivez heureuse au monde, et me laissez en paix.

PAULINE

Oui, je t’y vais laisser : ne Ven mets plus en peine, Je vais...

( Polyeucte , acte IV, sc. ni.)

no

3. La même année que Polyeucte (1643), Corneille donne à la fois une tragédie romaine Pompée , qui renferme l’admirable rôle de Cornélie (la pièce est tirée de la Pharsale de Lucain), et une comédie : Le Menteur •

Le Menteur (1643).

Dans cette pièce, le jeune Dorante, qui rentre à Paris après avoir étudié le droit à Poitiers, s’amuse à entasser mensonges sur mensonges. Pour échapper à un mariage que lui propose son père Géronte, il lui fait croire qu’il est marié. Le père découvre la supercherie, et vient sermonner son fils, dans une scène où le ton de la comédie s’élève jusqu’à la grandeur. — Dorante, plus léger que coupable, promettra de se corriger, et pourra ^youser celle qu’il aime.

La colère d’un père.

GERONTE

Êtes-vous gentilhomme?

120. Ici Sévère arrive; Polyeucte lui annoncé sa résolution de subir le martyre, et remet entre ses mains Pauline dont il connaît l’amour. Sévère après le départ de Polyeucte, exprime son étonnement et sa ioie ; il se croit déjà 1 epoux de Pauline. Mais celle-ci, par un nouvel effort de grandeur d’âme auquel se mêle un sentiment d’admiration qui la subjugue, repousse Sévère et lui ordonne d’aller demander à Félix la grâce de Polyeucte : il n'y a pas de plus belle situation dramatique et morale dans le théâtre d’aucun temps ni d’aucun pays.

xm* SIÈCLE

DORANTE

Ah! rencontre fâcheuse !

Etant sorti de vous, la chose ost peu douteuse.

GÉRONTE

Croyez-vous qu'il suffit d’être sorti de moi ?

DORANTE

Avec toute la France aisément je le croi.

GÉRONTE

Et ne savez-vous point avec toute la France 5

D’où ce titre d’honneur a tiré sa naissance,

Et que la vertu seule a mis en ce haut rang

Ceux qui l’ont jusqu’à moi fait passer dans leur sang?

DORANTE

J’ignorerais un point que n’ignore personne, Que la vertu l’acquiert comme le sang le donne.

GERONTE

Où le sang a manqué, si la vertu l’acquiert,

Où le sang l’a donné, le vice aussi le perd.

Ce qui naît d'un moyen périt par son contraire ; Tout ce que l’un a fait, l’autre le peut défaire ; Et dans la lâcheté du vice où je te voi,

Tu n’es plus gentilhomme, étant sorti de moi.

Moi?

DORANTE

GÉRONTE

Laisse-moi parler, toi de qui l’imposture Souille honteusement ce don de la nature :

Qui se dit gentilhomme, et ment comme tu fais,

4. Croi, licence poétique, dit-on. En réalité, ces formes en oi, à la lr personne, sans s\ étaient les formes logiques, en usage àu moyen âge La 1” personne de l’indicatif présent latin est en o ; Ys n’apparait qu’à h 2e personne. Cf. vers 15 : voi.

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Il ment quand il le dit, et ne le fut jamais.

Est-il vice plus bas, est-il tache plus noire,

Plus indigne d'un homme élevé pour la gloire ?

Est-il quelque faiblesse, est-il quelque action Pont un cœur vraiment noble ait plus d aversion. Puisqu'un seul démenti lui porte une infamie Qu'il ne peut effacer s'il n'expose sa vie,

Et si dedans le sang il ne lare 1 affront Qu'un si honteux outrage imprime sur son front.

De quel front cependant faut-il que je confesse Que ton effronterie a surpris ma vieillesse.

Qu'un homme de mon âge a cru légèrement - Ce qu’un homme du tien débile impudemment ? ru me fais donc servir de fable et de risée,

Passer pour esprit faible, et pour cervelle usée !

Mais, dis-moi, te portais-je à la gorge un poignard . do Voyais- tu violence ou courroux de ma part ?

Si quelque aversion t'éloignait de Clarice,

Quel besoin avais-tu d'un si lâche artifice,

Et pouvais-tu douter que mon consentement \<j dût tout accorder à ton contentement,

Puisque mon indulgence, au dernier point venue, Consentait à tes yeux l’hymen d’une inconnue ?

Ce grand excès d’amour que je t’ai témoigné N’a point touché ton cœur, ou ne l’a point gagne Ingrat, lu m'as payé d’uhe impudente feinte,

El tu n’as eu pour moi respect, amour, ni crainte.

Va, je te désavoue.

{Le Menteur, acte V, sc. ni.)

L’année suivante, tout en donnant la Suite du Menletu-Cor neille revient à la tragédie, et traite, dans Rodogune, le sujet le

S7. Dedans pour dans. Cf. p. 189, note 7. - 28. A remarquer ici une rémi nürrnee d J/orace Que sa fuite honteuse imprime a notre front. — r marioe non^ la jeune fille que C.érontc voulait faire épouser a Dorante.

AL VIIe SIÈCLE

plus terrible et le plus violent qu'il ail encore mis au théâtre. On en jugera par l'extrait suivant :

Rodogune (1644).

Cléopâtre, reine de Syrie, a déjà fait périr son mari Démétrius, qu elle soupçonnait d'aimer Rodogune, princesse des Parthes. 11 lui reste deux fils, Antiochus et Séleucus, entre lesquels elle se réserve de choisir l’héritier du trône. Les deux princes aiment Rodogune. Cléopâtre et Rodogune se haïssent. La première dit à ses fils : « Celui de vous qui tuera Rodogune aura le trône » ; la seconde dit à ses deux prétendants : « Celui de vous qui tuera Cléopâtre aura ma main. » Pour sortir de cette situation rendue immobile par la vertu et par l’amitié réciproque des deux frères, Cléopâtre se décide à faire tuer Séleucus (c’est ici que se place le monologue cité), et elle se prépare à empoisonner Antiochus et Rodogune,

CLÉOPÂTRE, seule .

Enfin, grâces au ciel, j’ai moins d’un ennemi.

La mort de Séleucus m’a vengée à demi,

Son ombre, en attendant Rodogune et son frère,

Peut déjà de ma part les promettre à son père.

Ils le suivront de près, et j’ai tout préparé 5

Pour réunir bientôt ce que j’ai séparé.

O toi qui n’attends plus que la cérémonie Pour jeter â mes pieds ma rivale punie,

Et par qui deux amants vont d’un seul coup du sort Recevoir l’hyménée et le trône et la mort, JO

Poison, me sauras-tu rendre mon diadème ?

Le fer m’a bien servie, en feras-tu de même ?

Me seras-tu fidèle? Et toi, (|ue me veux-tu,

Ridicule retour d’une sotte vertu.

Tendresse dangereuse autant comme importune ? 15

Je ne veux pas pour fils l'époux de Rodogune,

i. Moins d’un ennemi... nous dirions : an ennemi de moins. Cet ennemi est son fils Séleucus. — 13. Cléopâtre interpelle le poison, et lui donne une vie mystérieuse. Ce passage est comparable à celui^ù Macbeth parle au poignard qu’il aperçoit dans l’ombre. — 15, Autant comme, autant que.

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Et ne vois plus en lui les restes de mon sang,

S'il m’arrache du trône et la met en mon rang.

Reste du sang ingrat d’un époux infidèle.

Héritier d’une flamme envers moi criminelle,

Aime mon ennemie et péris comme lui.

Pour la faire tomber j'abattrai son appui :

Aussi bien sous mes pas, c’est creuser un abîme Que retenir ma main sur la moitié du crime;

Et, te faisant mon roi, c’est trop me négliger Que te laisser sur moi frère et père à venger.

Qui se venge à demi court lui-même à sa peine :

Il faut ou condamner ou couronner sa haine.

Dût le peuple en fureur pour ses maîtres nouveaux De mon sang odieux arroser leurs tombeaux, 30

Dût le Parlhe vengeur me trouver sans défense,

Dût le ciel égaler le supplice à l’offense,

Trône, à t’abandonner je ne puis consentir ;

Par un coup de tonnerre il vaut mieux en sortir ;

Il vaut mieux mériter le sort le plus étrange. 35

Tombe sur moi le ciel pourvu que je me venge !

J’en recevrai le coup d’un visage remis :

11 est doux de périr après ses ennemis;

Et, de quelque rigueur que le destin me traite,

Je perds moins à mourir qu’à vivre leur sujette. 40 ( Rodogune , acte V, sc. * ;

Après Rodogune , Corneille fait représenter, avec des fortunes diverses, Théodore (1645 ), Hèraclius (1646), Don Sanche d'Aragon (1650),- Nicomède (1651). Cette dernière pièce est un de ses chefs-d’œuvre: Nicomède est le type du héros hautain et iro-

29. En fureur pour, animé d'un zèle furieux pour... — 36. Hermione dira ( Andromaque , IV, VIII) : Que je me perde ou non, je cherche à m( venger. L’expression hyperbolique de Corneille a quelque chose de plus grandiose et de plus effrayant. — 37. Remis, calme. — 40. Tel sera précisément le dénouement de la pièce. Pour forcer Antiochus et Rodogune. qui ont des soupçons, à boire dans la coupe empoisonnée qu'elle jeur présente, Cléopâtre y trempe elle-même ses lèvres : le poison est si violent qu’il foudroie Cléopâtre avant que son fils et Rodogune aient eu le temps de le boire à leur tour. Cléopâtre, en mourant, maudit son fils et sa postérité

XVIIe SIECLE

nique, aux prises d’une part avec la lâcheté de son père Prusias, d’autre part avec la diplomatie hypocrite des Romains; sa générosité le rend particulièrement sympathique et cette tragédie chevaleresque s’achève sans effusion de sang. — Mais en 1652, la chute de Pertharite blesse profondément Corneille, qui cesse de travailler pour le théâtre et se retire à Rouen.

-»■ Années de retraite à Rouen (1652-1659). — Pendant une retraite de septans danssa ville natale, Corneille s’occupe surtout de poésie religieuse.

Corneille traducteur de V « Imitation ».

Corneille qui, d'ailleurs, n’avait jamais cessé d’être un fervent chrétien, traduisit en vers V Imitation de Jésus-Christ , les Hymnes du Bréviaire romain et YOffice de la Sainte Vierge. Son vers, robuste et sonore, n'est pas toujours à l’unisson du mysticisme exquis de Ylmitalion ; mais on ne saurait refuser à cette traduction une autorité vraiment cornélienne.

Le fragment que nous citons est remarquable précisément par sa vigueur un peu hautaine ; si l’on se reporte au texte original, c’est moins une traduction qu’une transposition.

Pour s’élever jusqu’à Dieu (1656).

Pour t’élever de terre, homme, il te faut deux ailes La pureté du cœur et la simplicité :

Elles te porteront avec facilité

lusqu à 1 abîme heureux des clartés éternelles.

Celle-ci doit régner sur tes intentions, 5

Celle-là présider à tes affections,

Si tu veux de tes sens dompter la tyrannie ;

L humble simplicité vole droit jusqu’à Dieu,

La pureté 1 embrasse, et l’une à l’autre unie S’attache à ses bontés et les goûte en tout lieu. 10 Nulle bonne action ne te ferait de peine Si tu te dégageais de toûs dérèglements :

Le désordre insolent des propres sentiments Forme tout 1 embarras de la faiblesse humaine.

Ne cherche ici qua plaire à ce grand Souverain, 15 N’y cherche qu’à servir après lui ton prochain,

13. Propres sentiments, sentiments qui nons attachent à notre être propre, amour de soi.

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Et tu te verras libre au dedans de ton âme;

Tu seras au-dessus de ta fragilité,

Et n'auras plus de part à l'esclavage infâme Où par tous autres soins l'homme est précipité, 2C Si ton cœur était droit, toutes les créatures Te seraient des miroirs et des livres ouverts,

Où tu verrais sans cesse en mille lieux divers Des modèles de vie et des doctrines pures :

Toutes comme à l’envi te montrent leur auteur ; 25

11 a dans la plus basse imprimé sa hauteur,

Et dans la plus petite il est plus admirable;

De sa pleine bonté rien ne parle à demi ;

Et du vaste éléphant la masse épouvantable Ne l’étale pas mieux que la moindre fourmi. 30

(. Imitation de Jésus-Christ , livre II, chap. iv.)

5. Retour au théâtre (1659-1674). — Corneille revient au théâtre en 1659. Fouquet lui propose des sujets et une forte gratification ; et Corneille, toujours besogneux, accepte. Il fait jouer une tragédie d'Œdipe qui obtient un grand succès. Puis viennent Sertorius (1662), Agésilas (1666), Attila (1667) Tile et Bérénice (1670), représentée la meme année que la Bérénice de Racine, Psyché (1671), en collaboration avec Molière et Quinault enfin Surêna (1774) qui n’a pas de succès : cette année-là, Racine

^donnait son Iphigénie.

6. Dernières années (1674-1684). — Corneille semble avoir mené dans sa vieillesse une vie assez pénible ; il s’était appauvri pour doter ses deux fils officiers et ses deux filles ; il obtint une abbaye en 1678 pour son troisième fils Thomas (filleul de son frère Thomas Corneille , lui-même poète dramatique très applaudi). Sa pension lui était irrégulièrement payée, et l’on prétend même que Boileau aurait offert à Colbert d’abandonner sa propre pension en faveur de Corneille. Mais il ne faut pas accepter sans contrôle les légendes qui ont couru sur sa misère.

7. Caractère de Corneille. — Les contemporains ont tous é U frappés (voyez La Bruyère, chap. IX) d’un contraste, chez celui qu’ils appelaient le bonhomme Corneille , entre l’individu et son génie. Corneille avait l’aspect et les allures d’un bon bourgeois; il était timide en société ; il lisait mal ses propres vers. Père de

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