IV. — Les contemporains de Corneille
Le plus célèbre des poètes tragiques contemporains de Corneille est Rotrou.
Rotrou (1609-4650) naquit à Dreux; il mourut héroïquement dans la même ville, où il avait été rejoindre son poste de lieutenant-criminel pendant une épidémie. Enrôlé par Richelieu dans ses cinq auteurs, il fut l’ami de Corneille et donna, de 1636 à 1649, un assez grand nombre de tragédies, tragi-comédies et comédies. Venceslas et Saint-Genest sont ses chefs-d’œuvre.
Venceslas (1645).
Cette pièce est imitée d’un drame espagnol de Francisco de Rojas : On ne peut être père et roi. — Venceslas est roi de Pologne ; il a deux fils, Ladislas et Alexandre. Celui-ci est fiancé secrètement à une princesse nommée Cassandre. Ladislas, qui aime Cassandre, la croit aimée de Frédéric de Courlande, premier ministre, et il en éprouve une jalousie atroce. Une nuit, il poursuit et frappe dans l’ombre un personnage qu*il prend pour Frédéric; c’est son frère qu’il tue. Arrêté et jugé, il vient, dans la scène que nous citons, demander à son père quel est son tort.
LADISLAS
M’annoncez-vous, mon père, ou ma mort, ou ma grâce?
venceslas
Embrassez-moi, mon fils.
LADISLAS
Seigneur, quelle bonté,
Quel effet de tendresse et quelle nouveauté !
XVIIe SIÈCLE
VENCESLAS
Savez- vous de quel sang vous avez pris naissance?
LADISLAS
Je l’ai mal témoigné, mais j’en ai connaissance. f
VENCESLAS
Sentez- vous de ce sang les nobles mouvements?
LADISLAS
Si je ne lçs produis, j’en ai les sentiments.
VENCESLAS
Enfin d’un grand effort vous sentez-vous capable?
LADISLAS
Oui, puisque je résiste à l’ennui qui m’accable,
Et qu’un effort mortel ne peut aller plus loin. 10
VENCESLAS
Armez-vous de vertu, vous en avez besoin.
LADISLAS
S’il est temps de partir, mon âme est toute prête.
VENCESLAS
L’échafaud l’est aussi, portez-y votre tête.
Plus condamné que vous, mon cœur vous y suivra :
Je mourrai plus que vous du coup qui vous tuera. 15 Mes larmes vous en sont une preuve assez ample:
Mais à l’Etat enfin je dois ce grand exemple,
A ma propre vertu ce généreux effort,
Cette grande victime à votre frère mort.
J’ai craint de prononcer autant que vous d'entendre 2f L’arrêt que mon devoir me commandait de rendre.
9. Ennui, sens beaucoup plus fort au xvii® siècle qu'aujourd’hui Racine fa;t dire à Oreste ( Andromaque , I, 1 : ... Traîner de mers en mer' m% chaîne et mes ennuis. L'étymologie est le latin in odium). — i9
Mortel, humain (sens latin).
LES GRANUS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
Pour ne vous perdre pas j'ai longtemps combattu ; Mais, ou l’art de régner n’est plus une vertu,
Et c’est une chimère aux rois que la justice,
Ou, régnant, à l’^lat je dois ce sacrifice. 25
LADISLAS
Eh bien 1 achevez-le, voilà ce cou tout prêt.
Le coupable, grand roi, souscrit à votre arrêt :
Je ne m’en défends point, et je sais que mes crimes Vous ont souvent causé des courroux légitimes.
Je pourrais du dernier m’excuser de l’erreur 30
D'un bras qui s’est mépris et crut trop ma fureur :
Ma haine et mon amour qu’il voulait satisfaire Portaient le coup au duc et non pas à mon frère. J'alléguerais encor que ce coup part d’un bras Dont les premiers efforts ont servi vos Etats., 35
Et m’ont dans votre histoire acquis assez de place Pour qu’ils pussent de vous solliciter ma grâce :
Mais je n’ai point dessein de prolonger mon sort.
VENCESLAS
Allez vous préparer à cet illustre effort.
{Il l'embrasse.)
Adieu : sur l’échafaud portez le cœur d’un prince. 40
Et faites-y douter à toute la province
Si, né pour commander et destiné si haut,
Vous mourez sur un trône ou sur un échafaud.
{Ibid., V, iv.)
Venceslas a un dénouement heureux. Le duc de Courtaude intercède auprès du vieux roi en faveur de Ladislas, dont la vie est nécessaire à l’État. Venceslas pardonne, abdique, laisse le trône à son fils ; et 1 on fait' prévoir le prochain mariage de Ladislas et de Cassandre. (Cf. le dénouement du Cid.)
^ 24. Aux rois, chez les rois. — 30. De, sur (Latinisme : de , au sujet de
— 41. Province, le pays, la nation entière; et non pas une subdivision administrative du terri Loire. — 43. On a comparé ces vers vraiment sublimes au passage de Racine (Iphigénie, IV, 4), où Agamemnon dit à sa fille : Du coup cfüi vous attend vous mourrez moins que moi... Allez et que les Grecs qui vont vous immoler , Reconnaissent mon sang en le voyant couler. Thomas Corneille a dit ( Comte d Essecr; : Le crime fait la honte et non pas l'échafaud.
XVIIe SIÈCJ.E
- Après Rotrou et avant Racine, on peut encore signaler : Thomas Cornêille, frère de Pierre, qui vécut de 1625 à 1709 et donna de nombreuses tragédies, tragi-comédies et comédies, dont ■ quelques unes ( Timocraie , Ariane , le Comte d'Essex ) eurent un grand succès. t