II. — Pascal
1. Vie. — Biaise Pascal est né à Clermont-Ferrand le 10 juin 1623. Son père, alors Résident de la cour des aides de Montferrand, était un homme très intelligent et très savant, qui donna à son fils, et à scs deux filles Gilberte (devenue Mm® Péricr) et Jacqueline devenue religieuse à Port-Royal) une solide instruction. Le jeune Biaise marquait de telles dispositions pour les mathématiques que son père dut même modérer son ardeur, et lui faire interrompre momentanément l’étude delà géométrie; c'est alors que l’enfant aurait reconstitué de mémoire, les trente-six premières propositions d'Euclidc. A seize ans, Biaise Pascal écrivit un Traite des section s coniqvesqm excita, dit-on, la jalousie de Descartes. Il inventait, peu après, la machine arithmétique.
Cependant, M. Pascal le père était depuis 1639 intendant de la généralité de Rouen. Dans celte ville, il fit la connaissance de deux gentilshommes jansénistes, qui le gagnèrent, lui et sa famille, à leurs doctrines. Cest alors, vers IGiS, la première conversion de Pascal, c’est-à-dire sa conversion au jansénisme ; ce qui ne l'empêche pas de continuer ses études scientifiques et de faire scs célèbres expériences sur le vide, au sommet du Puyde-Dôme et à la Tour Saint-Jacques à Paris. Mais sa santé très précaire l’oblige à interrompre tout travail cérébral, et pendant deux ans il fréquente le monde : c’est ce que l'on appelle la période mondaine de sa vie (1652-51). — La seconde conversion do Pascal a lieu en 165 i, peut-être à la suite d’un accident de voilure sur le pont de Xeuilly. Mais, là encore, conversion veut dire simplement que Pascal, toujours excellent chrétien, monte d'un degré dans la dévotion, eP surtout devient de plus en plus janséniste.
Il se retire alors à Port-Royal, et en 1656 il entreprend, pour défendre ses amis, les Provinciales. — A partir de 1658, Pascal, de plus en plus malade, se contente de réunir des matériaux pour le grand ouvrage qu'il médite : 1 Apologie de la religion chrèlienne. Mais il meurt, après quatre années d'une lente agonie, chez Étienne Péricr. son beau-frère, le 19 août 1662, sans avoir pu exécuter son projet.
2. Les Provinciales 1656-1657) — On sait que le grand Arnauld avait été expulsé de la Sorbonne en 1656. Pressé de défendre sa cause, et de porter la question du jansénisme devant le monde, il composa une sorte de mémoire justificatif que ses amis eux-
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mêmes jugèrent lourd et froid. C’est alors que s’adressant à Pascal, Arnauld lui aurait dit : « Vous qui êtes jeune, vous devriez faire quelque chose ». Pascal se mit à l’œuvre, et écrivit du 23 janvier 1656 au 24 mars 1657 les dix-huit Provinciales.
Ce nom leur vient du titre mis à la première, puis appliqué au recueil entier : « Lettres' de Louis de Montalle à un provincial de ses amis et aux RR. PP. jésuites sliq la morale et sur la politique de ces Peres. » Au xvir siècle, on appelait fréquemment les Provinciales , les Petites lettres.
Celles qui portent les n- 1, 2, 3, 17, 18, sont consacrées à la question thèologique, c’est-à-dire au jansénisme proprement dit ; les lettres 4 à 16, traitent plus particulièrement de la morale , et Pascal y discute tantôt avec ironie, tantôt avec éloquence, les opinions des çasuistes. Il faut louer le zèle de Pascal, qui veut rendre la conscience plus scrupuleuse et plus droite, et la confession plus sévère et plus efficace ; mais on doit avouer qu’il a quelquefois mal compris les subtilités toutes théoriques de certains çasuistes, et qu’il s’est trompé en attribuant à tous les jésuites ce que hasardaient seulement quelques-uns. Bourdaloue était jésuite : nulle morale ne fut plus loyale ni plus stricte que celle qu’il enseigne dans ses sermons.
^ D’ailleurs les Provinciales auraient depuis longtemps rejoint 1 enorme fatras des pamphlets de tout genre qui ne survivent guère à 1 actualité, si Pascal ne s’y était moqtré un écrivain de génie. Voltaire dit, dans son Siècle de Louis XIV : « Les meilleures comédies de Molière n’ont pas plus de sel que les premières Provinciales ; Bossuet n’a rien de plus sublime que les dernières. » Il suffît de développer ce jugement, en indiquant quelques-uns des procédés employés par Pascal : a) Pascal veut d’abord dans ses premières lettres — et il réagit en cela contre le style triste d’Arnauld — atteindre le monde, 1 intéresser, l’obliger à comprendre ou à croire qu’il comprend le sujet des disputes de Sorbonne. Lui-même, il se donne pour un a honnête homme » très ignorant en ces matières et désireux de s’instruire ; et il s’adresse naïvement à des docteurs et à des jésuites. — - Ainsi, dans la première Provinciale , il a pour interlocuteur un docteur de Navarre qui lui fait solennellement de creuses réponses ; puis il va chez un janséniste, revient chez son docteur, interroge un Jacobin. Chacun de ces personnages a sa physionomie, son genre particulier d’entêtement, son style. Le Jacobin se retrouve dans la deuxième lettre avec sa suffisance scolastique et sorbonique, mise en relief par l’ironique -naïveté de son interlocuteur. Mais le Père jésuite de la quatrième lettre est une figure plus achevée : c’est lui qui, pour éclairer Pascal sur la vraie définition de la grâce actuelle ,
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va « chercher des livres »> : la Somme du P. Bauny, *in factum du P. Annat, les écrits de M. Le Moyne; et Pascal le pousse, l'oblige à s’enferrer lui-même et à dégringoler de citation en citation... Cependant, le jésuite perd tout à fait pied. Heureusement « on vint l avertir que la maréchale de... et M “• la marquise de... le demandaient. Et ainsi, en nous quittant à la hâte : J’en parlerai, dit-il, à nos Pères. Ils y trouveront bien quelque réponse. Nous en avons ici de bien subtils. » La comédie est complète comme dans un dialogue de Platon. — Mais n<»us avons encore un meilleur jésuite, plus comique, plus naturel, «à partir de la cinquième lettre, et qui joue son rôle jusqu à ta fin de la neuvième. Le système de Pascal, dans ce procès de la morale des casuistes, consiste à donner la parole aux casuisles eux-mêmes, représentés par ce bon Père qui défend ses opinions et celles de toute Sa compagnie avec une sérénité aussi risible qu'inquiétante. — Bref, on doit dire de ces premières lettres, avec Racine : « Vous semble-t-il que les Provinciales soient autre chose que des comédies?»
b) Dès la fin de la neuvième lettre, Pascal sentait peut-être que le public, très amusé parla comédie avec le bon Père, allait se lasser; et sans attendre qu'on lui reprochât de « faire de V esprit », il change de ton et s'adresse aux jésuites eux-mêmes. L’indignation quai avait peine à contenir, et qui se trahit déjà çà et là par des exclamations et par des étonnements que seul son interlocuteur ne comprend pas, éclate enfin dans la dixième lettre. On attendait avec anxiété le moment où il cesserait de badiner ; on éprouve une sorte d’émotion quand il se transforme en accusateur, quand, avec cette logique passionnée qui est le propre de la grande éloquence, il poursuit et confond les casuistes. Les plus belles lettres, sous ce rapport, sont la treizième et la seizième. On y sent la profonde conviction d'une âme blessée et scandalisée, qui s’est longtemps maîtrisée et qui déborde. On peut dire avec Voltaire : « tous îes genres d 'éloquence y sont renfermés. »
3. Les Pensées. — Pascal laissait, en mourant, d’abondantes notes préparées en vue de ce grand ouvrage qu’il méditait, une Apologie du Christian isme*. Ses héritiers, qui en sentaient tout le prix, les firent coller sur des registres, puis recopier (car elles étaient presque illisibles) et essayèrent de les publier. Ce fut une tâche très ardue : d’une part, on ne pouvait reconstituer que par conjecture le plan général de l’ouvrage ; d’autre part, ces notes étaient souven t hâtives, d'un tour hardi et primesautier, souvent aussi raturées, surchargées de renvois, enfin, 1 c jansénisme de Pascal y apparaissait si vivement, qu'on risquait, en publiant ces fragments dans leur intégrité, de troubler la paix de V Église.
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Aussi 1 édition publiée en 1670, par les soins d’Étienne Périer, sous le titre.dc Pensées, ne nous donne-t-elle, pas tout Pascal et rien que Pascal ; c’est du Pascal arrangé et atténué, mais le seul qu’il fût alors possible de présenter au public ; et au lieu de railler les premiers éditeurs des Pensées, il est plus juste d’admirer leur conscience et leur habileté. — Au xyiii6 siècle, on se contente de reproduire, en changeant parfois l’ordre, le texte de 1670 ; Condorcet introduisit dans son édition de 1776, des noies de Voltaire. — C’est au xixe siècle que l’on s’avisa de reproduire intégralement la véritable rédaction des Pensées. Victor Cousin, en 1812/ signala avec véhémence les lacunes, les huiles et les altérations des éditions précédentes, et l’on vit paraître bientôt les excellents textes de Feugère (1841), Havct (1851), Molinier (1877 . Plus récemment, nous avons eu 1 édition délin itivc.de MM. Michaut et Brunschvicg.
1. Le Plan des « Pensées » de Pascal. — Mais si ces érudits ont su lire et interpréter avec une merveilleuse sagacité l’écriture du manuscrit original, s’ils Sont arrivés à nous donner du Pascal authentique, ils ont dû renoncer à l’espoir de disposer ces fragments dans un ordre absolument définitif. Les premiers éditeurs avaient simplement établi des chapitres : Contre les athées, Moïse, Jésus-Christ, Grandeur de l'homme , Misère de l'homme, etc. Entre ces chapitres, aucun lien logique, aucune progression. Cependant, d’après la Préface mise par Etienne Périer en tête de l’édition de 1670, Pascal aurait donné lui-même certaines indications sur le plan général de son œuvre. Et voici vraisemblablement quel aurait été ce plan :
a) Pascal destinait cette Apologie du christianisme aux libertins, c’est-à-dire à ceux que nous appellerions libres-penseurs , et qui raillaient ou niaient le christianisme, sans vouloir accepter aucune discussion théologique;
h) Pour les atteindre, Pascal établit une base à la fois psychologi([ue et scientifique. Il fait l’analyse de l’homme, d’après la méthode de Montaigne, le chef de l’école sceptique, le « livre de chevet » des libertins. De cette étude, il résulte que l’homme est une singulière énigme ; il est à la fois misérable et grand il est mortel et borné, et il a des aspirations vers l’infini. Commen* accorder ces contradictions ?
Voici le passage capital de cette enquête.
Les deux infinis (publié en 1670).
Pour mieux faire sentir à l’homme comment se pose le problème redoutable de ses origines et de sa destinée, Pascal lui montre à la fois sa grandeur et sa petitesse.
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... Que 1 homme contemple * donc la nature entière dans sa haute majesté; qu’il éloigne sa vue des objets bas qui lenvironnent i. 2 * *. Qu’il regarde cette éclatante lumière mise comme une lampe éternelle pour éclairer l’univers, que la terre lui paraisse comme un point, au prix du vaste tour que cet astre décrit et qu’il s’étonne de ce que ce vaste tour lui-même n’est qu’une pointe très délicate à l’égard de celui que les astres qui roulent dans le firmament embrassent K Mais si notre vue s’arrête là, que l’imagination passe outre ; elle se lassera plus tôt de concevoir que la nature de fournir. Tout ce monde visible n’est qu’un trait imperceptible dans l’ample sein de la nature 5 *. Nulle idée n’en approche. Nous avons beau enfler nos conceptions au delà des espaces imaginables, nous n’enfantons que des atomes au prix de la réalité des choses G. C’est une sphère 7 dont le centre est partout, la circonférence nulle part 8. Enfin, c’est le plus grand caractère sensible de la toutepuissance de Dieu que notre imagination se perde dans cette pensée.
Que l’homme, étant revenu à soi 9, considère ce qu'il est au prix de ce qui est ; qu’il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature; et que de ce petit cachot où il se trouve logé, j’entends l’univers, il
i. Pascal availhd’abord écrit considère. — 2. Pascal a rayé : « Qu'il
’é tende à ces feux innombrables qui roulent si fièrement sur lui, que
ce Lie immense étendue de l’univers lui paraisse lui faire. . . » 3. Rayé :
« Lui l'a^so regarder la terre comme un point. . . et que ce vaste tour lui-
même ne soit considéré que comme un point. . . » — 4. Faire remarquer
ici la valeur du mot « mis en sa place». o. Le manuscrit porte le vaste,
l’immense , l'amplitude, — et c’est ce substantif qui fournit enfin à Pasca*
1 adjectif cherché. — 6. La réalité des choses, au lieu de cette expression si simple, Pascal avait d abord écrit : nette vaslitude infinie. — 7. Sphère
Pascal a rayé infinie. — 8. Cette comparaison n’appartient pas à Pascal qui a dû la prendre à M,le de Gournay (Préface des Essais de Montaicxu de lG3o). Celle-ci attribuait, d’après Rabelais, aux écrits néo-pIatomciênf connus sous le nom d’Hermès Trismégiste, ce qui appartient en réalité à Empédocle. dans son Poème de la nature. — 0. A soi. c’est-à-dire à s’observer lui-même.
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apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes et soi-même son juste prix10.
Qu est-ce qu’un homme dans l’infini ? Mais, pour lui présenter un autre prodige aussi étonnant, qu’il recherche dans ce qu’il connaît les choses les plus délicates. Qu’un cirop u lui offre dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des veines dans ces jambes, du sang dans ces veines 12, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ces humeurs, des vapeurs dans ces gouttes ; que, divisant encore ces dernières choses, il épuise ses forces en ces conceptions, et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours ; il pensera peut-être que c’est là l’extrême petitesse de la nature. Je lui veux peindre non seulement l’univers visible, mais l’immensité qu’on peut concevoir de la nature, dans l’enceinte de ce raccourci d’atome. Qu il y voie une infinité d’univers, dont chacun a son firmament, ses planètes, sa terre, en la même proportion que le monde visible ; dans cette terre, des animaux, et enfin des cirons, dans lesquels il retrouvera ce que les premiers ont donné; et, trouvant encore dans les autres la même chose, sans fin et sans repos, qu’il se perde dans ces merveilles aussi étonnantes par leur petitesse que les autres par leur étendue; car qui n’admirera que notre corps, qui tantôt n’était pas perceptible dans l’univers, imperceptible lui-même dans le sein du tout,
10. Tout ce passage est inspiré de Montaigne, I, 12. « Tu ne vois que l’ordre et la police ; organisation politique) de ce caveau où tu es logé »> et ï, 25 ; « Mais qui se présente comme un tableau cette grande image de notre mère nature en son entière majesté, qui lit en son visage une si générale et constante variété, qui se remarque là-dedans, et non soi? mais tout un royaume, comme un trait d’une pointe très délicate, celui là seul estime les choses selon leur juste grandeur. '> — H- Le ciron étant le plus petit des insectes visibles à l’œil nu, avant 1 invention du microscope. « fut pris comme le symbole de ce qu’il y avait de plus petit au monde « (Littré). — - 12. Pascal avait d’abord écrit nerfs pour veines qui est le mot propre.
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soit à présent un colosse, un monde ou plutôt un tout à l’égard du néant où Ton ne peut arriver 13 ?
Qui se considérera de la sorte s’effrayera de soi-même, et, se considérant soutenu dans la masse que la nature lui a donnée, entre ces deux abîmes de l’infini et du néant, il tremblera dans la vue de ces merveilles ; et je crois que, sa' curiosité se changeant en admiration, il sera plus disposé à les contempler en silence qu’à les rechercher avec présomption.
Car, enfin, qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable; également incapable de voir le néant dont il est tiré et l’infini où il est englouti.
Que fera-t-il donc, sinon d’apercevoir quelque apparence du milieu, des choses, dans un désespoir éternel de connaître ni leur principe ni leur fin? Toutes choses sont sorties du néant et portées jusqu’à l'infini. Qui suivra ces étonnantes démarches’ 5 ? L’auteur de ces merveilles les comprend ; tout autre ne peut le faire. (Ed. Havel , I, l ; éd. Brunschwicg , section II, n° 72.)
c) Pascal espérait poser si fortement cette énigme , que son lecteur serait désireux d’en chercher et d’en trouver la solution. C’est alors qu’il aurait parcouru les divers systèmes philosophiques, lesquels peuvent, selon lui, se ramener à deux types ; 1? pyrrhonisme ou scepticisme (Montaigne), le stoïcisme [K pictète). Or Montaigne n'a vu de 1 homme que la faiblesse ; Épictète, que la grandeur. Jusqu’à ce moment, le mot religion n'a pas été prononcé; mais le libertin, piqué au jeu, aurait consenti à inter-
13. Lire dans 1 édition Brunschwicg, p. 170, une lettre de Méré à Pascal sur Vinfiniment petit. — 14. Ces étonnantes démarches. « Expression pleine d’imagination, qui peint comme un mouvement des choses elle' mêmes ce qui n’est que le mouvement de notre esprit, passant de la conception de l’atome infiniment petit à celle du tout infiniment grand. » (Havet).. °
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roger les religions, ne fût -ce que pour les convaincre d une impuissance égalé à celle des philosophies.
d) On arrive donc à l’examen de la Bible. Mais là, que trouvons-nous ? Le dogme de la chute qui explique à la fois la grandeur et la faiblesse de l’homme, et le dogme de la rédemption. Ainsi le péché originel explique tout; et « l’homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n’est inconcevable à l'homme ». . — Pascal aurait ajouté enfin des preuves théologiques et historiques.
Tel est le plan probable de Pascal.
Pensées diverses.
Nous citerons quelques passages détachés des Pensées de Pascal.
Chacune de ces pensées peut devenir l’objet d’une explication orale, ou d’un devoir écrit.
— L'homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, niais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que ruai vers entier s’arme pour l’écraser. Une vapeur une goutte d’eau suffit pour le tuer. Mais, quand l'univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt; et l’avantage que l'univers a sur lui, l’univers n’en sait rien.
Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il faut nous relever, et non de l’espace et de la durée que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale i. 2 (éd. Havel, art, I, 6; éd. Br., VI, 347).
— L’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la hèle. (éd. Havet, VII, 13; éd. Br., VI, 658).
— Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point (éd. Havet, XXIV, 5 ; éd. Br., IV, 277).
— Diseur de bons mots, mauvais caractère (éd. Havet, VI. 19 ; éd. Br., I, 46).
i. Vapeur (sing. et plur.), s’employait au xvue siècle pour indiquer des accidents cérébraux et nerveux (voir Littré, au mot vapeur, n0s \ 1 et 12). — 2. Depuis Toute notre dignité . . . la fin de celte pensée figure seule-
menl dans la copie de Port-Royal, p. 101.
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— Se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher (éd. Havet, VII, 34; éd. Br., I, 4).
— Ceux qui font les antithèses en forçant les mots sont comme ceux qui font de fausses fenêtres pour la symétrie. Leur règle n’est pas de parler juste, mais de faire des figures justes (éd. Havet, VII, 22; éd. Br., I, 27).
— Le moi est haïssable; vous, Miton, le couvrez, vous ne Lôtez pas pour cela ; vous êtes donc toujours haïssable (éd. Havet, VI, 20; éd. Br., VII, 455).
— Voulez-vous qu’on croie du bien de vous ? n’en dites point (éd. Havet, VII, 56 ; éd. Br., I, 44).
— Il y a des endroits où il faut appeler Paris Paris, et d’autres où il le faut appeler capitale du royaume (éd. Havet, VII, 20; éd. Br.^ I, 49).
— Quand dans un discours se trouvent des mots répétés, et qu’essayant de les corriger, on les trouve si propres qu’on gâterait le discours, il faut les laisser ; c’en est la marque 3 (éd. Havet, II, 134; éd. Br., I, 48).
5. Style de Pascal. — Nous avons déjà signalé plus haut quelques-uns des mérites du style des Provinciales. Mais quand on considère le livre à sa date, on en sent mieux la valeui relative. Selon Voltaire, c’est « le premier livre de génie qu’on vit en prose ». Et Voltaire ajoute : « Il faut rapporter à ce» ouvrage l'époque de la fixation du langage. » Jamais, en effet, le vocabulaire français n'avait eu ce degré de propriété ; jamais écrivain n’avait passé plus aisément de l’ironie à l’éloquence, et n’avait donné à ce point la sensation du naturel en tous les genres. Ajoutons que le premier, depuis Calvin, Pascal portait devant le public des questions de théologie. Il sécularisait tout un domaine d’idées générales. Si des Provinciales on passe aux Pensées , l’admiration redouble. Dans ces fragments, en effet, Pascal n’est plus seulement un pamphlétaire de génie, un orateur véhément ; il est un poète. Son imagination lui suggère des mages égales à celles de nos plus grands lyriques. Ses souffrances
3. C’en est la marque, c’est-à-dire, le fait que vous gâtez le discours en essayant de changer ce mot, est la preuve que ce mot ne doit pa? être changé.
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physiques et morales ont laissé des traces dans ce premier jet vigoureux et brisé, dans ces lambeaux d'arguments et dans ces cris d’angoisse ou d’espérance. Sans doute, quelques-uns regretteront que V Apologie de Pascal n’ait pas été achevée. Mais nous y aurions perdu un monument unique de l’âme française et chrétienne au xvne siècle. L'œuvre terminée aurait eu la perfection des Provinciales . mais n’eût pas révélé l’écrivain à la fois le plus passionné et le plus naturel de notre langue. Il a fallu un hasard, une surprise, pour arracher à ce xvn* siècle ennemi de la littérature personnelle deux chefs-d’œuvre qui ont la valeur les esquisses de Vinci et de Michel- An ge : les Pensées de Pascal et les Sermons de Bossuet.