‹ Grands & petits maîtres hollandaisChapitre 10 sur 47 · PAYSAGE AVEC TROUPEAU DE LE JEUNE < W] /AN DE · texte numérisé non relu

PAYSAGE AVEC TROUPEAU DE LE JEUNE < W] /AN DE

împ Georôes Petit

MARINE ( Collection de M Albert Lehmann)

Lieve Verschuier (i63o?-i686) se rattache plutôt à la manière fougueuse et heurtée de Bakhuysen, mais avec moins d'énergie de touche et de mouvement. Ses toiles sont toutefois très habilement étoffées, comme on peut en juger par son œuvre principale : Y Arrivée dit roi Charles 11 à Rotterdam, qui figure très honorablement au Rijks-Museum, à Amsterdam.

Clôturons cette série des marinistes hollandais en inscrivant encore les noms de Gerrit Toorenburgh (1737-1785 ?), qui s'adonna, sans succès appréciable, à la peinture de genre, mais qui, cependant, a laissé une toile remarquable représentant une vue de l'Amstel (musée de La Haye), et Jean van der Cappelle (1624- 1679), qui peignit de fines marines ornées de vaisseaux, habilement dessinées, et des plaisirs d'hiver sur des eaux glacées, d'une exécution à la fois plus distinguée et plus solide que ceux d'Aart van der Neer. Malheureusement, aucune originalité personnelle ne se dégage de l'œuvre de ce spirituel artiste doublé d'un coloriste très délicat, et, souvent, l'influence combinée de Cuyp, de Van de Velde, de Vlieger, apparaît trop visiblement à travers sa facture et ses inventions.

Tous les genres avaient été déjà exploités par les artistes des Pays-Bas : le portrait, le paysage, la marine, les scènes de mœurs, la nature morte, lorsqu'il vint à l'esprit de quelques peintres intéressés, sans doute, par les « vues » de villes apportées par les italianisants, de rendre la physionomie intime des jolies cités de leur pays natal. Heureuse initiative dont la plus grande part appartient à Johannes Beerstraten et dont nous ne pouvons que nous réjouir, car ces artistes, tout en manifestant de l'excellence de leur technique, de leur science du dessin et de la couleur, nous ont permis de retrouver dans leurs œuvres charmantes le curieux aspect et les traits de la vieille Hollande. De ces nombreuses toiles, presque toutes de modestes dimensions et d'un fini précieux, se dégage, à travers la douce caresse des formes et de la couleur, une sorte de pénétrant parfum d'histoire et de vie sociale disparue. Disparue comme la physionomie même de ces vieilles cités, dont le visage change aujourd'hui presque aussi vite que celui des hommes et des paysages.

Chez Jean-Abraham Beerstraten (1622-1666) le désir était si vif de fixer sur sa toile le souvenir des monuments historiques de sa ville natale, que plusieurs de ses peintures représentent quelques solennelles ruines, desti-

nées à disparaître prochainement et qui ne dépareraient pas les paysages de Lingelbach ou de Berchcm, comme par exemple l'Ancien Hôtel de ville d'Amsterdam après l'incendie du 7 juillet i652 (Rijks-Museum . Mais, le plus souvent, il se plaît à animer, par le va-et-vient de personnages très vivants appartenant à tous les ordres de la société, des vues agrémentées de jolies maisons aux fines architectures, ou de larges places ornées de majestueux monuments, comme la Bourse des bateliers, à Amsterdam. Il voyagea beaucoup dans son pays et a laissé de nombreuses vues très intéressantes des villes des Pays-Bas. Presque en même temps, avec un métier plus précis, plus minutieux, mais avec moins de saveur de matière et de franchise de pinceau, Job Berck-Heyde (1628- 1693! et son frère Gérard (1 638- 1698) reproduisaient à l'infini les vues architecturales les plus caractéristiques de leur pays, depuis le Marché aux fleurs à Amsterdam, un petit chef-d'œuvre de la collection V. D. Hoop, par Gérard, jusqu'à la Vue de Dam, d'Amsterdam, une des œuvres les mieux construites et les mieux peintes de Job, dont la touche est généralement plus chaude et plus hardie que celle de son frère. Gérard a laissé aussi, mais très exceptionnellement, quelques vues d'intérieur d'église, pleines de recherches curieuses, mais d'un intérêt d'art bien inférieur à celles d'Emmanuel de Witte, le maître incontesté en ce genre.

Si nous procédons par ordre chronologique, nous devons mentionner à cette place Jacob van der Ulft (1628-1688), dont le Louvre possède deux toiles intéressantes, dune belle précision de dessin, d'un coloris chaud et vibrant, représentant une Porte de ville et une Place publique oit se prépare un triomphe. Le Nouvel Hôtel de ville, qui figure au Staathuis d'Amsterdam, est une œuvre magistrale en son genre. Il savait de plus animer ses propres compositions de personnages très vivants, sans faire appel au concours de l'obligeant et infatigable Adrien van de Velde.

Pour notre part, nous préférons au métier de Jan van der Heyden, métier d'une prodigieuse finesse d'exécution, mais trop souvent minutieux à l'excès et d'une inévitable sécheresse, la facture d'Ulft, dont la franchise primesautière est cependant toujours respectueuse de la vérité des détails.

Nous ne prétendons nullement amoindrir la valeur traditionnelle de \ an der Heyde, si justement appelé par ses contemporains le Gérard Dow de l'architecture, en apprenant au lecteur qu'il fut non seulement un peintre habile, mais un excellent mécanicien, qu'il inventa vraisemblablement la

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pompe à incendie et qu'en i663 la ville d'Amsterdam lui confia l'éclairage de ses rues.

Les figures de ses toiles sont souvent peintes par Adrien van de Velde, et il serait injuste de ne pas reconnaître que la réputation de Jan van der Heyde a singulièrement bénéficié de cette collaboration.

Il est presque permis d'affirmer que ces peintres d'architectures, attachés en quelque sorte au pays natal par le charme patriotique de leurs modèles si variés, échappèrent à l'attirance italienne et à la fièvre du voyage. Parfois, il est vrai, quelques motifs étranges apparaissent dans l'ensemble de leur œuvre. C'est ainsi que Beerstraten peignit quelques vues d'Italie, entre autres un Port de Gênes, qui figure au musée du Louvre, et Gérard Berck- Heyde, une Colonne Trajane que l'on peut voir au même musée. Mais ce sont là des compositions de fantaisie, exécutées pour satisfaire le goût du jour, et peintes d'après des notes de Berchem et de Lingelbach.

De même, Emmanuel de Witte, un des peintres les plus remarquables de l'École hollandaise, se plut, avec son extraordinaire science de métier, à donner pour cadre aux jeux de lumière les plus prestigieux, des architectures italiennes découvertes dans les cartons d'amis italianisant.

Mais, avant de parler de ce peintre merveilleux que l'on pourrait surnommer le Vermeer de l'architecture, citons parmi les artistes qui, contrairement à ceux dont nous avons déjà fait mention, s'absorbèrent presque exclusivement dans la peinture des intérieurs et principalement des temples et des églises : Pieter Saenredam (1597-1666) qui « marque la transition entre les peintres d'architectures, disciples médiats ou immédiats de Wredeman de Vries, tels que Steenwyck et Pieter Neefs, et ceux qui appartiennent à la peinture hollandaise en possession de sa maturité ».

Pieter Saenredam, qui fut élève de Frans de Greber, et Dirck van Deelen, par leur science de la perspective, par leurs subtiles recherches dans les jeux si variés de la lumière, par la netteté de leurs dessins dans l'expression des lignes architecturales, ont assurément préparé l'avènement d'Emmanuel de Witte, dont l'art exquis et fort n'a jamais été surpassé par aucun peintre d'intérieur d'église, d'aucune école. Nous ajouterons mieux, c'est que jamais peintre de personnages accessoires n'exprima avec autant de puissante originalité et d'esprit « l'étoffage » de sa toile. Telles petites peintures de de Witte sont de purs chefs-d'œuvre, où jamais, aussi bien dans la rigidité nerveuse des lignes architecturales que dans la vive ou flexible allure des

personnages peints en pleine pâte, avec une matière précieuse qui semble empruntée à la palette magique de Vermeer, ne transparaît la moindre fatigue, la moindre sécheresse, malgré l'exiguïté du cadre et la précision forcée des détails. Et quelle science incomparable du clair-obscur! Quelle entente des lois de la perspective et surtout quelle vive et intelligente compréhension de la vie !

Nous avons toujours présent à notre souvenir, délicieuse et persistante obsession, cette Vue intérieure de l'église de Delft, une des perles, la plus précieuse peut-être du musée de Lille, avec ses voûtes élancées, ses flots de lumière argentée qui tombent des hautes fenêtres, inondant les larges nefs, noyant doucement les angles, caressant les lignes, luttant comme amoureusement avec les ombres mouvantes des chapelles. Personnages aux allures hères et élégantes, gentilshommes vêtus de pourpre ou d'amarante, femmes de qualité à la démarche flexible et onduleuse sous leurs riches vêtements aux éclatantes couleurs, marchent ou plutôt glissent avec

une légèreté d'ombres, d'ombres vêtues de clarté On dirait les fleurs

vivantes de ce jardin de lumière.

Cette œuvre, magnifique par la qualité incomparable de la matière, par le prestige du métier et l'esprit de l'invention, peut, dans n'importe quel musée, tenir une place fraternelle auprès du plus pur chef-d'œuvre de Vermeer.

Voici enfin, pour clore la brève série des peintures d'architectures intérieures de l'Ecole hollandaise du xvue siècle (mais à quelle distance au-dessous d'Emmanuel de Witte ! >, Henri van Vliet (161 2-i6y5) , dont les musées d'Amsterdam et de La Haye possèdent quelques jolies toiles. Vliet ne s'adonna pas d'une façon exclusive à l'étude des intérieurs d'église. Il peignit aussi quelques intérieurs bourgeois avec personnages. Son coloris est chaud et brillant et ses effets de clair-obscur rappellent assez la manière de Schalcken. Puis Isaac van Nikkelen, qui, après avoir peint de nombreuses vues très précises de la grande église de Harlem, changea brusquement de sujets et aussi de métier et, sous une influence inconnue, se mit à représenter d'un pinceau rapide et dans une formule presque décorative des vestibules de palais, des colonnades ouvertes sur de grands parcs, de larges terrasses où se réunissent, pour causer de choses variées, de fort élégants personnages, très médiocrement dessinés. Une odeur très sensible de décadence se dégage déjà de ces artificielles compositions.

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