‹ Grands & petits maîtres hollandaisChapitre 12 sur 47 · LE PORTRAIT ET L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

LE PORTRAIT ET L'HISTOIRE

eux artistes dominent de toute la hauteur de leur génie l'École de peinture hollandaise du xvne siècle; l'un dans tous les genres, l'autre presque exclusivement dans

kc> e^lés^y ra» l'étude de la figure humaine, mais tous deux également

avec le plus triomphant des métiers, bien que doués l'un et l'autre d'une technique très personnelle et d'une vision très différente de la vie. Nous avons nommé Rembrandt et Hais.

Rembrandt, le sublime visionnaire, le psychologue si pénétrant et si

attendri, le génial créateur du clair-obscur, le peintre-poète incomparable

de l'ombre et de la lumière.

Hais, le fidèle, habile et puissant interprète des réalités vivantes, dont l'art objectif, brillant, d'une généreuse spontanéité, charme et réjouit, alors que celui de Rembrandt, le sublime transfigurateur des réalités les plus vulgaires, retient la pensée et la plonge dans des rêveries infinies.

Rembrandt, le peintre inspiré de la souffrance et de la mort d'un dieu, dans les splendides agonies du soleil...

Hais peint la joie de l'homme et, presque toujours, un ruissellement de lumière argentée, claire comme le soleil à son lever, habille la gaîté de ses vivantes compositions.

Le génie de ces maîtres suffirait à la gloire d'une école, cependant déjà si riche en paysagistes et en peintres de genre merveilleux, dont l'action éducatrice, qui, d'ailleurs, se prolonge toujours à travers les siècles, eut des effets si sensibles et si féconds sur les autres écoles de peinture.

Tentons d'analyser d'un trait rapide l'œuvre et l'influence de ces deux géants de la peinture, en commençant par celle de Rembrandt, plus complexe, mais aussi plus complète et qui, par son originalité puissante et imprévue, agita profondément les esprits de tous les artistes qui approchèrent le maître et subirent le prestige de son enseignement.

Il fut le grand fleuve dont les ondes lumineuses et dorées fécondèrent la vie artistique de la Hollande, donnant naissance à de nombreux affluents, dont quelques-uns eurent eux-mêmes un cours d'une rare splendeur.

Les Backer, les Bol, les Flinck, les de Wet, les Van den Eeckhout, les de Koninck, les Fabritius, les Hoogstraaten, les Maes, les de Gelder... et tant d'autres peintres si remarquables et dont les noms honorent une école, ne furent-ils pas ses élèves, et parfois même des imitateurs trop visiblement obsédés par la tyrannie de son génie ? Mais avant de parler des élèves, étudions le maître.

Ici un petit essai biographique s'impose.

Il nous paraît d'abord de toute nécessité d'affirmer dès maintenant que le grand artiste était Hollandais contrairement à l'opinion émise dans Rembrandt als Er\ieher, édité à Leipzig, et où il est enseigné que le peintre était Allemand, qu'il avait de grandes analogies avec Bismarck..., et que ses couleurs préférées étaient le noir, le rouge et l'or, « couleurs de l'étendard allemand », etc.

M. Auguste Bréal, qui, dans son excellente étude sur Rembrandt, nous fait cette révélation, plus comique que surprenante, ajoute d'ailleurs que, dans cet ouvrage extraordinaire, dont la cinquantième édition est en cours

REMBRANDT (VAN RYN)

Imp. Georges Petit

LE PHILOSOPHE JUIF (Collection de M. F. Kleiiïber >

de vente, il est d'ailleurs impossible de découvrir si Rembrandt était un général, un homme d'Etat, un navigateur ou un artiste...

Donc, bornons-nous encore pour aujourd'hui, avec Thoré, Charles Blanc, Fromentin, Emile Michel, Bredius, Bode, Vosmaer, Havard, A. Bréal, etc., à considérer Rembrandt Harmensz van Ryn, jusqu'à preuve sérieuse du contraire, comme un bon Hollandais, né le i5 juillet 1606, tout près de Leyde, de parents bourgeois qui exerçaient la profession de meuniers. Après avoir étudié dans sa ville natale, à l'atelier de Jacob van Swanenburgh, il devint l'élève de Pieter Lastman, à Amsterdam, vers 1624; puis il revint à Leyde, où il demeura jusqu'en i63o, avant de s'établir à Amsterdam. C'est dans cette dernière ville qu'il passa la plus grande partie de sa vie de labeur, de gloire et de misère. Il y épousa, en premières noces, la jolie Frisonne Saskia van Uylenburg, dont il fit de si beaux portraits. Elle était fille du bourgmestre de Leeuwarden. Rembrandt en eut quatre enfants, dont le dernier, Titus, atteignit seul l'âge adulte. Sa seconde femme fut Henriette Jaghers, avec laquelle il dut se marier vers i656, et qui fut peut-être sa servante. Enfin, à la mort de cette dernière, il convola en troisièmes noces avec Catherine van Wyck.

Dès l'apparition de ses premières œuvres, il est célèbre. Des lambeaux d'absurdes légendes , que la vérité historique disperse chaque jour, flottent encore autour de sa glorieuse mémoire. C'est ainsi que, longtemps, on l'a représenté comme un avare sordide, assoiffé de richesse et ne songeant qu'à amasser l'or que lui rapportaient les créations de son génie. Or, il est aujourd'hui prouvé qu'il consacra toute sa fortune à s'entourer de précieuses collections artistiques, à meubler sa vaste habitation des chefs-d'œuvre de l'Ecole vénitienne, pour lesquels il avait une prédilection très marquée, à satisfaire en un mot ses goûts de pur artiste, jusqu'au jour où la catastrophe financière qui s'abattit sur Amsterdam (i653) l'atteignit à son tour et l'obligea à vendre du même coup ses tableaux de maître et ses marbres antiques, vente malheureuse qui lui rapporta à peine 5. 000 florins (1657). L'année suivante, le désastre s'accentuait encore, et le pauvre grand artiste, après avoir vendu aux enchères, à un prix dérisoire, sa maison et sa précieuse collection d'estampes, se cloîtrait dans un modeste appartement, au bord du Rozengracht (le Canal des roses). Il y vécut dans l'obscurité la plus complète, inaccessible à tout découragement, travaillant sans relâche et produisant chef-d'œuvre sur chef-d'œuvre jusqu'à sa dernière heure, sans

rien perdre de sa sereine philosophie et de sa bonne humeur naturelles,

comme l'atteste le beau portrait qu'il fit de lui vers 1668, Tannée même qui précéda sa mort.

Rembrandt ne peignit pas moins de six cents tableaux et, malgré ce colossal effort artistique, malgré cette géniale production de chefs-d'œuvre, sa prodigieuse personnalité s'affirme encore avec une originalité toute particulière dans l'ensemble de ses admirables gravures à l'eau-forte et de ses dessins à la mine de plomb, qui se chiffrent par centaines. D'après les dernières statistiques, il n'aurait pas laissé moins de 25o eaux-fortes et i.5oo dessins.

Formulant d'admirable façon la plus juste des opinions, Eugène Fromentin s'exprime ainsi dans ses Maîtres d'autrefois : « Si l'on écarte Rembrandt, qui fait exception chez lui comme ailleurs, en son temps comme dans tous les temps, vous n'apercevez qu'un style et qu'une méthode dans les ateliers de la Hollande. Le but est d'imiter ce qui est, de faire aimer ce qu'on imite, d'exprimer nettement des sensations simples, vives et justes. Le style aura donc la simplicité et la clarté du principe. Il a pour loi d'être sincère, pour obligation d'être véridique. Sa condition première est d'être familier, naturel et physionomique; il résulte d'un ensemble de qualités morales : la naïveté, la volonté patiente, la droiture. On dirait des vertus domestiques, transportées de la vie privée dans la pratique des arts et qui servent également à se bien conduire et à bien peindre. Si vous ôtiez de l'art hollandais ce qu'on pourrait appeler la probité, vous n'en comprendriez plus l'élément vital, et il ne serait plus possible d'en définir la moralité et le style... »

Il est de toute évidence que le génie de Rembrandt, avec sa puissance débordante et son exceptionnelle originalité, est « en marge » de ce style véridique et familier, défini dans ces quelques lignes. Au milieu de la foule laborieuse de ces artistes patients et naïfs, souvent moins naïfs que patients, le peintre de la Ronde de nuit, de la Leçon d'anatomie du docteur Johan Deyman, des Portraits de famille, du musée de Brunswick, de la Bénédiction de Jacob, du musée de Cassel (ces deux merveilles), des Syndics des drapiers, de la Résurrection de Lazare, des Pèlerins d' Emmaùs (du Louvre), du Cavalier polonais, et de tant d'autres chefs-d'œuvre incomparables, se dresse presque monstrueux, phénoménal, dans une sorte

PORTRAIT DE RABBIN (Collection de M. Jules ;

d'illumination fantastique, avec des gestes de métier d'une largeur inspirée singulièrement différents du jeu de pinceau si précis et si retenu de la plupart de ses compatriotes.

Rembrandt n'atteignit cependant pas du premier coup à la sublime perfection de son art, et ce ne fut qu'après de laborieuses recherches qu'il réussit à dramatiser si puissamment son sujet, à éterniser ses émotions, ses idées, ses rêves, dans la forme enveloppée, mystérieuse, de ce clair-obscur dont Léonard et Michel-Ange se servirent déjà avant lui, mais moins ingénieusement, moins spirituellement. Il fut et demeurera le prestigieux magicien de l'ombre, de la demi-teinte et de la lumière, et c'est dans les brouillards dorés de ce clair-obscur, où sa géniale fantaisie se plaît à faire vivre les couleurs et les formes, et qui est devenu comme la demeure féerique de son génie, que son nom brillera toujours de l'éclat somptueux du soleil mourant.

On peut dire que Rembrandt ne dut son talent qu'à la nature qui guida son instinct, et il est puéril de prétendre que l'influence de Pieter Lastman, déjà troublé par les timides recherches du clair-obscur d'Adam Elsheimer, se retrouve dans les productions de sa jeunesse. L'amour profond de la vie, l'ardent désir de dégager un type général du modèle qu'il avait sous les yeux, apparaissent déjà, et avec quel accent personnel, dans les productions de ses premières œuvres, presque toutes exécutées en pleine lumière, avec un soin tout particulier, une sorte de timidité, mais déjà très savante, du pinceau.

Dans cette manière, qui comprend les peintures exécutées de 1624, date de son retour à Leyde après un premier séjour à Amsterdam, jusqu'à i635 environ, il participe au style et à la méthode de ses compatriotes, et sa Leçon d'anatomie du docteur Tulp (i632), entre autres, œuvre généralement trop vantée et où l'œil le plus clairvoyant découvrirait difficilement les germes de son prodigieux génie, pourrait figurer sans éclat entre deux toiles corporatives de Nicolas Eliasz et de Werner van Valckert. Mais n'o'ublions pas que Rembrandt avait à peine vingt-six ans lorsqu'il peignit cette toile, si remplie déjà de brillantes promesses et où se résument toutes les inévitables défaillances et toutes les qualités des œuvres de sa première manière.

Quelques années plus tard sa palette subira de très profondes modifications et le résultat de ses nouvelles recherches se révélera d'une façon saisissante dans la Bethsabée, la Suzanne au bain et le fameux tableau, la

Sortie de la compagnie du capitaine Frans Banning Cock, souvent décrit et si improprement appelé la Ronde de nuit (1642). Ici l'harmonieuse modération de la composition, l'exécution soignée aux teintes bien fondues, a fait place à l'agitation savamment désordonnée d'une foule armée et à un jeu de pinceau qui s'exerce avec une superbe violence au milieu des plus audacieuses oppositions d'ombres veloutées et transparentes et de lumière d'or. Dans cette composition célèbre, qui passe, à juste titre, pour un des chefs-d'œuvre du maître, malgré quelques négligences de détail, Rembrandt, comme d'ailleurs dans toutes ses œuvres de la même époque, porte à son extrême perfection l'art du clair-obscur.

On s'accorde généralement à donner l'année 1 636 comme la date initiale de la troisième et dernière manière du grand peintre.

Pour plusieurs, c'est l'époque de décadence. Nous nous refusons à partager cette opinion. Sans doute, à partir de cette date, la tonalité générale semble s'obscurcir; l'éclat des ors transparaît plus mystérieusement encore à travers les voiles d'ombre. Mais l'expression psychologique de l'œuvre gagne en puissance, et une nouvelle vie morale, plus ardente encore, se dégage de chaque composition. Mélancolique reflet de la vie douloureuse du grand artiste pauvre et presque oublié.

Ils sont nombreux et d'une impressionnante beauté les chefs-d'œuvre du Rembrandt vieilli, dont le Louvre possède l'admirable image, du Rembrandt chargé d'années et dont le front, comme celui de Michel-Ange, se ceint d'une auréole plus brillante à mesure qu'il s'approche de la tombe. Quelle distance — celle du talent au génie plein de promesses — entre la Leçon d'anatomie du musée de La Haye et les Syndics des drapiers (1661)! Rembrandt semble avoir voulu réunir dans cette toile inoubliable les plus beaux de ses portraits, chacun d'une si vivante individualité; et avec quelle impeccable science d'arrangement! « Pas un ne pose, ils vivent, écrit Fromentin dans une de ses pages les plus enthousiastes. Les noirs s'affirment ou s'estompent. Une atmosphère chaude décuplée de valeur enveloppe tout cela de demi-teintes riches et graves. La saillie des linges, des visages, des mains, est extraordinaire, et l'extrême vivacité de la lumière est aussi finement observée que si la nature elle-même en avait donné la qualité et la mesure. On dirait presque de ce tableau qu'il est des plus contenus et des plus modérés, tant il y a d'exactitude dans ses équilibres, si l'on ne sentait, à travers toute cette maturité pleine de sang- froid, beaucoup de nerfs, d'impatience et de flamme. C'est superbe!... »

iiRAND

POl D'ADRJ] DE REMBRANDT

.ection de M Jules Porqès )

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