UT DE L'ÉPOUSE D'ADRIEN. BELLE- SŒUR DE REMBRANDT
Oui, c'est vraiment une œuvre décisive, dans son coloris ardent et fauve, admirable dans son ensemble comme dans chacun de ses détails, et, pour ma part, je ne connais, dans aucune école, une peinture où le génie d'un maître se soit manifesté avec plus de perfection technique et de puissance d'observation.
C'est aussi à cette dernière période de la carrière de l'artiste qu'appartiennent, entre autres chefs-d'œuvre, la Famille du menuisier (Louvre), la Fiancée juive (musée d'Amsterdam), la miraculeuse toile du musée de Brunswick, intitulée : Portraits de famille, l'œuvre maîtresse de Rembrandt, à notre avis; la Leçon d'anatomie du docteur Johan Dey m an, dont il ne reste plus, hélas! qu'un fragment, mais qui suffirait à lui seul à la gloire d'un peintre.
Le Cavalier polonais, toile d'une rare somptuosité de coloris, où les qualités du peintre de figure, de l'animalier et du paysagiste s'affirment avec une étonnante maîtrise, date aussi, sans doute, de cette époque finale et glorieuse. Il ne nous a été permis de voir et d'admirer qu'une seule fois, à Londres et à la veille de son départ pour l'Amérique, ce prodigieux chefd'œuvre, et nous en avons gardé un obsédant souvenir; aucune description ne peut donner une juste idée de cette toile fascinatrice. Monté sur un maigre cheval de bataille, un jeune homme, beau comme un dieu et paré à l'orientale, traverse sous un ciel d'orage, le visage tout rayonnant d'un juvénile héroïsme, le plus désolé et le plus tragique des paysages. Cette œuvre est d'une beauté incomparable.
L'histoire, la Bible, les Évangiles, la mythologie grecque elle-même (voir le Narcisse du Rijks-Museum) ont été pour Rembrandt des sources d'inspiration, dont son génie inventif a souvent interprété les thèmes avec la plus éblouissante et la plus troublante fantaisie. Mais, quand il choisit ses sujets dans la vie réelle, soit qu'il s'agisse d'ordonner en quelques larges traits synthétiques les plans successifs d'un paysage, ou de dessiner le tronc d'un vieil arbre, ou bien encore d'exprimer le jour livide d'un crépuscule d'orage, il peint avec la sincérité émue d'un Ruisdael ou d'un Hobbema. Son large et puissant pinceau rivalise aussi de vérité avec ceux de Van der Helst et de Frans Hais lorsqu'il tente de fixer les traits de ses contemporains, aussi bien dans les compositions collectives que dans les images individuelles.
Comme portraitiste, il est incomparable. Toutes les images qu'il a faites de lui-même, depuis la délicieuse petite effigie de la collection de la comtesse Delaborde, exécutée" dans les environs de i63o, jusqu'au Rembrandt vieux du musée du Louvre, sont des chefs-d'œuvre. Et l'on pourrait en dire autant des portraits de Tromp, du bourgmestre Six, de Mathys Kalkoen, de son frère Adrien et de sa belle-sœur, de Saskia, de Titus, de tant d'autres, et surtout de ceux de sa vieille mère, dont il a peint ou gravé si souvent, et toujours avec une émotion communicative, la petite figure mélancolique et douce, comme ratatinée par l'âge et toute striée de rides.
Les plus grands maîtres des écoles de Florence, de Venise, de Parme, ceux qui virent dans la triomphante représentation de la beauté féminine le plus beau rêve d'art à réaliser : Le Titien, Véronèse, Giorgione, Le Corrège, ne sont certainement pas supérieurs par la maîtrise du métier, par la forte noblesse du style, par la séduisante expression du sujet, lorsqu'ils exécutent leurs Judith, leurs Danaé, leurs Antiope..., à Rembrandt, quand, de son incomparable pinceau, trempé dans le soleil et dans la nuit, il fait sortir des profondeurs de ses mouvantes ténèbres les formes blanches, lumineuses, presque phosphorescentes et toutes tressaillantes de vie, de ses baigneuses, de ses Suzanne, de ses Bethsabée, éternelles comme la nature, dont elles sont les fidèles et les splendides représentations.
Mais, écrit fort judicieusement M. Emile Michel, si gracieuses que soient quelques-unes de ses figures de jeunes femmes, peut-être est-il plus personnel et surtout plus touchant dans ses portraits de vieilles où il a exprimé avec tant de vérité attendrie cet accord de la physionomie extérieure avec la vie morale de ses modèles. « Dans leurs attitudes, dans leurs gestes, dans tous ces traits épars que le tempérament, les habitudes et les mœurs ont imprimés sur leurs personnes, il excelle à les individualiser, à marquer d'une façon inoubliable leur caractère propre et leur nature intime. »
Il faut donc tout d'abord, parmi les plus beaux portraits de vieilles femmes de Rembrandt, ceux où sa curiosité de l'être en soi se manifeste avec le plus de pénétration, ceux où l'expression morale substituée à la beauté plastique se lit avec le plus de clarté à travers la prodigieuse magie du métier, citer les dessins, les eaux-fortes, les peintures qu'il exécuta, vers i63o, d'après sa mère.
Puis, voici une œuvre des plus impressionnantes de toute l'œuvre iconographique du maître. C'est le fameux portrait d'Elisabeth Jabocbz Bas (musée d'Amsterdam), exécuté vers l'année i6q3, chef-d'œuvre d'un incom-
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parable intérêt, sublime expression, d'une rare intensité de vie, de la figure humaine.
Et cette autre toile, intitulée : Après la lecture (collection Jules Porgès), qui représente une vieille femme rêvant, les mains appuyées sur une Bible close ! Quelle douce et indulgente mélancolie sur ce visage émacié par l'âge, et auquel les désillusions et les tristesses de la vie n'ont rien enlevé de sa bonté native.
Et le fameux portrait de vieille femme du musée de l'Ermitage, daté de 1657, œuvre admirable où la puissance expressive du génie de Rembrandt se traduit avec tant de force émotive !
Le personnage est représenté assis, les mains croisées sur les genoux, un fichu blanc autour du cou, une capeline noire sur la tête. Ici c'est la sincère peinture de la réalité atteignant, du même coup, les hauteurs les plus prodigieuses du symbole. Tellement il est vrai que la généreuse nature, soumise à la sincère interprétation du génie, auquel seul elle se plaît à livrer les secrets de son mystère infini, possède en elle toutes les synthèses des formes, des couleurs et des expressions... Vénus y vit près de Niobé.
Après avoir glorifié la splendeur des chairs de la femme dans sa Danaé « phosphorescente sur un fond noir», Rembrandt a résumé tous les deuils, toutes les douleurs, toutes les souffrances de l'humanité dans cette admirable figure de vieille femme au capulet sombre, sous les traits fins et flétris de laquelle transparaît encore la beauté d'antan, et dont les yeux usés par l'âge, brûlés par les larmes, sont pleins d'ombre triste.
En peignant, avec toute la franche sincérité de son art, cette vieille femme, dont nous cherchons vainement le nom aujourd'hui, Rembrandt, ce peintre de l'âme en peine, qu'il s'agisse de peindre la souffrance divine ou humaine, a créé une Mater dolorosa d'un aspect autrement poignant et obsédant que celui de la Pietà italienne.
Cette figure de la Douleur est enveloppée d'une ombre profonde et mystérieuse, comme la nuit éternelle ; ses yeux creux noyés de désespoir semblent s'ouvrir sur un néant absolu, sur un monde de rêves détruits, et ses mains tremblantes n'ont même pas un cadavre aimé à couvrir de caresses maternelles.
Bien plus que dans les souriantes images de Saskia Uylenburg, c'est dans les méditatives et douloureuses figures de vieilles femmes qu'il faut chercher le reflet le plus pur et le plus ardent du génie mélancolique et profond de Rembrandt.
6o GRANDS ET PETITS MAITRES HOLLANDAIS
A l'ombre de la colossale figure du maître de Leyde, dont nous n'avons tracé ici qu'une rapide ébauche, mais que l'on peut fort heureusement étudier en détail, chez de savants monographistes, vécurent et brillèrent, d'une vie originale et forte, d'autres artistes, qui, comme lui, furent de préférence attirés par l'expression du visage de l'homme soumis à de très diverses interprétations.
Passons d'abord en revue le groupe de ses principaux élèves « dans la figure », car quelques autres artistes, et entre autres Philippe de Koninck 11(119-1689), subirent presque exclusivement l'influence de Rembrandt paysagiste.
Parmi ses élèves les plus remarquables, ceux dont les noms sont parvenus jusqu'à nous, et parfois avec un éclat très brillant, il importe de citer : Jacob Backer, Ferdinand Bol, Govert Flinck, Jan de Wett, Willem de Poorter, Johannes Victors, Gerbrandt van den Eeckhout, Juriaen Ovens, Adrien Verdoel, Karel Fabritius, Samuel Hoogstraaten, Drost, Nicolas
Maes, Aart de Gelder Il en est bien d'autres encore qui fréquentèrent
l'atelier de Rembrandt, tels que : Constantinus van Renene, Frans Weelfhagen, Gérard Ulenburgh, Godfried Kneller, Furnerius, Lupenius, etc., dont les œuvres sont aujourd'hui à peu près ignorées, et dont le plus grand titre de gloire est, comme on l'a justement dit, d'avoir fréquenté l'atelier de l'illustre maître.
Jacob Backer (né en 1609 à Harlingen, mort à Amsterdam en i65i) fréquenta l'atelier de Rembrandt. Il exécuta, d'un pinceau facile, quelques bons portraits d'une extraordinaire ressemblance. On peut voir des spécimens très caractéristiques de son œuvre dans les musées de Dresde, de Munich et de Brunswick. Ses œuvres principales sont : une Réunion d'archers et Six régents du Werkhuis. Ces deux toiles figurent, sans éclat, la première à l'hôtel de ville d'Amsterdam, la seconde au Rijks-Museum.
Ferdinand Bol (1616-1680) fut, à proprement parler, bien plus l'ami que l'élève de Rembrandt, dont il subit l'influence plutôt qu'il n'écouta les leçons. Sa coloration, parfois ardente et chaude, rappelle, dans ses meilleures compositions, la manière du maître de Leyde, dont il n'a ni la pénétration psychologique, ni le puissant relief. Sa touche est souvent flottante et creuse, surtout à la fin de sa carrière, lorsque, cherchant à renouveler son art, il abandonne le métier sobre et serré de l'École hollandaise et son poétique
REMBRAND T (VAN RYN