‹ Grands & petits maîtres hollandaisChapitre 14 sur 47 · PORTRAIT D'UN VIEILLARD · texte numérisé non relu

PORTRAIT D'UN VIEILLARD

(Collection deME Kleinberèer)

clair-obscur, pour brosser d'un pinceau rapide, en pleine lumière, sous l'influence de Rubens et de son école, de vastes compositions décoratives où disparaissent ses fortes qualités natives si appréciables dans quelques-uns de ses portraits individuels et collectifs, comme celui d'un Professeur (musée du Louvre) et la réunion des Régents du Huis\ittenhuis , une des plus remarquables toiles du Rijks-Museum.

Govert Flinck (i6i5-i66o) cherche, lui aussi, à échapper à la glorieuse, mais tyrannique tutelle, après avoir, dans une lumière rembranesque et avec une force de métier parfois digne du maître, fixé de puissantes et vivantes images, et des scènes bibliques d'une rare beauté, comme la Bénédiction d'Isaac (Amsterdam), Abraham chassant Agar et Ismaël (Berlin), etc. Flinck excella surtout dans le portrait. Tour à tour gracieux et puissant, comme dans la charmante image de jeune fille du musée du Louvre et dans le magistral portrait d'homme de MenasseJi ben Israël, de la collection de Jonge, et souvent très personnel malgré l'influence rembranesque, il perd la plupart de ses fortes qualités lorsqu'il s'abandonne au facile développement de sujets bibliques ou de vastes compositions historiques, telles que la Fête de la milice citoyenne pour célébrer la paix de Munster.

Une obscurité, toujours profonde, malgré les plus incessantes recherches, règne sur ce nom de Fabritius, dont nous n'osons, par respect pour l'histoire de l'art, esquisser ici une biographie d'après de trop vagues indications. D'après les uns, ce nom, glorieux entre tous ceux des élèves de Rembrandt, aurait appartenu à deux peintres, Barent et Karel, vivant à la même époque et ayant étudié tous deux à l'atelier de Rembrandt. L'un et l'autre seraient morts jeunes. De là le chiffre restreint des œuvres qui leur sont attribuées. Presque toutes sont d'une valeur rare, et certaines, surtout lorsque ces artistes étonnants s'exercèrent dans le portrait, égalèrent presque, sous un aspect moins puissant sans doute, mais avec une rare distinction de coloris et un dessin d'une singulière vivacité d'expression, les meilleures images du maître. Entre autres chefs-d'œuvre attribués aux Fabritius, le musée de Rotterdam possède un admirable portrait de jeune homme d'un accent de vie étonnant, « peinture saisissante et vraiment magistrale », dit Thoré. « Ce visage de jeune homme, dit M. Bredius, est plein d'une vie extraordinaire et d'une rare puissance d'expression. La manœuvre du pinceau y est singulièrement forte et animée. Cela rappelle la largeur des têtes peintes par Rembrandt vers sa cinquantième année. »

Cette figure est présentée presque de face, en pleine lumière. La tête est

nue. La chevelure est brune, longue et bouclée. La chemise s'entrouvre, toute blanche, sur le vêtement noir, laissant voir la gorge et une partie de la

poitrine.

Longtemps ce chef-d'œuvre fut attribué à Rembrandt, jusqu'au jour où le nettoyage de la toile fit apparaître le nom du véritable auteur, Karel Fabritius. en haut, à droite, sur le fond verdâtre.

Il est aussi de Karel Fabritius, une signature très visible l'indique, cet admirable portrait d'Abraham de Notte, du musée d'Amsterdam, exécuté en 1640, et d'une beauté si impressionnante, dans son exécution plus serrée, plus retenue que celle du portrait de Rotterdam, et peut-être aussi plus personnelle.

Les portraits de Willem van der Helm, architecte de la ville de Leyde, de sa femme et de son enfant (Rijks-Museum!, spirituelle et habile composition, peinture solide, ne peuvent qu'honorer le nom de Fabritius; mais l'initiale B qui figure à gauche de la toile, suffit néanmoins à établir la grande supériorité artistique de Karel, qui aurait péri en 1654 avec tous les siens, lors de la destruction du magasin à poudre de Delft. Un poète de l'époque écrivit, sur la fin tragique et prématurée de cet artiste mort âgé de trente ans à peine, une pièce de vers qui se termine par cette strophe curieuse : « Ainsi périt ce phœnix, mais de ses cendres sortit Vermeer dont le talent magistral suivit ses traces ».

Karel Fabritius fut inscrit comme étranger à la gilde de Saint-Luc à Delft, en i(552.

Avec plus de lourdeur, avec moins de transparence, mais avec une réelle science de composition, Johannes Victors (1620-1684) s'efforça d'imiter le style de Rembrandt. Il s'exerça dans tous les genres : scènes de mœurs populaires, portraits, paysages avec figures et animaux, natures mortes, scènes bibliques, parmi lesquelles les plus célèbres sont Moïse sauvé du Nil, du musée de Dresde, et Ruth et Boo^, du musée de Francfort. Longtemps ce peintre, qui ne signait que très rarement ses toiles, a été confondu avec un élève de Rubens, Victor Wolfvoet (1612- 1 652). Il excelle surtout dans le portrait. Les œuvres des dernières années de sa vie, malheureusement assez nombreuses, sont des plus médiocres. Le musée du Louvre possède de ce peintre un portrait d'homme, daté de 1640, et une scène biblique, Isaac et Jacob, d'un intérêt d'art fort secondaire.

La manière massive et lourde de Johannes Victors contraste très vivement avec l'ampleur et l'éclat du métier de Nicolas Maes 1632-1693), un

FLINCK (GOVERT)

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PORTRAIT D'HOMME

(Collection de "M aôe)

des meilleurs élèves de Rembrandt, dont il utilise parfois même les procédés lumineux avec une habileté inquiétante. Son œuvre est considérable. On peut même dire que, pendant la première période de sa vie, il n'eut d'autre préoccupation que d'utiliser les recherches de son maître et que de vivre, pour ainsi dire, de son rêve. Et ce fut d'ailleurs, malgré l'intéressante impersonnalité de son art, la belle époque de sa carrière. C'est de ces années de religieuse subordination que datent presque tous ces portraits de vieilles femmes cousant, filant ou rêvant, dans un clair-obscur tremblant, traversé par un rayon de soleil venu d'une petite fenêtre. C'est aussi l'époque de la riche gamme de tons rouges, noirs et bruns avec des discrets reflets de blanc et des éclats pourprés, dont il abuse parfois.

Puis, brusquement, la méthode et le métier de l'artiste se modifient et subissent presque une complète transformation, due sans doute à une contemplation trop prolongée des œuvres contemporaines des maîtres français. Le mignardisme à la mode trouble l'âme candide du fidèle élève de Rembrandt, du peintre attendri de la Hollande ingénue, et son art, vigoureux et fruste, sombre dans un maniérisme théâtral qui aggrave encore l'inélégance de son réalisme.

Comme chez Johannes Victors, les productions de ses dernières années accusent une navrante décadence d'invention et de métier.

A l'exemple de son maître Rembrandt et comme la plupart des élèves de l'illustre peintre, Gerbrandt van den Eeckhout (1621-1674) peignit tous les genres. Il fut peintre d'histoire, de portrait, de mœurs, et même parfois habile animalier, comme l'atteste le Chasseur avec les deux lévriers du musée d'Amsterdam. Il hérita du talent de son maître pour l'habileté de la composition, la science du clair-obscur et la vigueur du relief. Dans certaines de ses peintures de genre et dans ses portraits, son coloris est d'une rare beauté, d'une chaude et puissante harmonie rembranesque. Mais ce coloris, si précieux dans ses toiles de petites dimensions, se refroidit et s'alourdit singulièrement lorsqu'il s'abandonne à l'exécution de sujets historiques, d'ordinaire empruntés aux Saintes Écritures, presque toujours traités à une vaste échelle et de dimensions inusitées chez les peintres néerlandais. Dans ces grandes machines aux effets violents et heurtés, mais presque toujours d'un bel arrangement, il n'apparaît plus que comme un audacieux et médiocre pasticheur de Rembrandt.

Aart de Gelder (1645-1727) a laissé quelques bons portraits, entre autres celui du tsar Pierre le Grand du Rijks-Museum, et quelques tableaux

d'histoire remplis d'anachronismes très voulus et dont le mensonge pittoresque se marie à de trop grandes préoccupations du procédé. Sa conception de la lumière procède aussi de Rembrandt, comme d'ailleurs chez tous les élèves éblouis du maître.

Dans certaines de ses toiles, Aart van Gelder, lorsqu'il peut échapper au vain désir d'être original, atteint à une élévation de style et à une intensité d'expressions imprévues, comme dans la toile impressionnante qui figura à l'exposition du Jeu de Paume sous ce titre : la Diseuse de bonne aventure (collection du comte Potocki).

La vie de Samuel van Hoogstraten fut des plus mouvementées et des plus intéressantes. Après avoir, à l'instar de Van den Eeckhout et d'Aart de Gelder, procédé avec une trop absolue servilité d'après son maître Rembrandt, dont il fut l'élève dès l'âge de quatorze ans, un vif désir d'indépendance s'empara de lui. Brusquement, il partit pour l'Allemagne, séjourna à Vienne, visita l'Italie, habita l'Angleterre, puis se fixa à Dordrecht, où il obtint le poste de prévôt de la Monnaie. C'est à cette époque qu'il publia sur la peinture un ouvrage fort curieux, rempli de renseignements utiles sur les peintres de son époque et que tout historien de l'Ecole hollandaise doit consulter. Mais ses fonctions administratives et ses travaux littéraires n'éteignirent pas chez lui le goût de la peinture et, tout en cherchant à se créer une nouvelle méthode et à échapper à la terrible obsession du premier maître, il ouvrit un atelier qui fut bientôt très fréquenté, et où il enseignait à la fois les belles-lettres et la peinture, l'art d'écrire et l'art de peindre. Après bien des efforts personnels, il réussit à se faire une personnalité en peignant des tableaux aux couleurs vives, mais souvent criardes, en présence desquels on se surprend involontairement à déplorer son grand et louable effort d'émancipation.

Hoogstraten fut un esprit très cultivé, un fin lettré, et c'est assurément bien plus à ses récits de voyage, à ses livres d'art et à ses poésies, qu'il doit de ne pas être aujourd'hui totalement oublié.

Pour clore cette rapide revue des plus notoires élèves de Rembrandt, dont l'influence se prolongea, mais avec des effets moins apparents et moins immédiats, au delà de ce cercle assez restreint de peintres demeurés intéressants malgré leur subordination souvent si complète au génie du maître, mentionnons encore Juriaen Ovens (1595-1678), qui fut un excellent peintre de portrait, un médiocre peintre d'histoire, et qui a laissé quelques effets de nuit d'une rare subtilité de coloris. Moins que les artistes précédents, il subit

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la toute-puissante influence de Rembrandt, et, dans certains de ses portraits, et principalement les Portraits de six régents (musée d'Amsterdam) , son œuvre capitale, il se rapproche davantage de la manière de Helst, bien que sa touche soit toujours puissante, large et moelleuse. L'œuvre iconographique d'Ovens, toujours d'une très belle tenue, se distingue par la vie et l'animation des visages, et par l'énergie de la couleur. C'est, incontestablement, un des meilleurs peintres de figure de l'École des Pays-Bas.

Après Rembrandt, Frans Hais! La rayonnante lumière après le mystérieux clair-obscur, la débordante gaieté à côté de la mélancolie, le rire après la douleur...

Ici nous sommes en pleine Hollande heureuse et triomphante, et toute la joie du triomphe s'épanouit dans l'œuvre du maître de Harlem, comme s'étend le ciel radieux, égayé de grands nuages d'argent, sur les champs fleuris de sa ville natale.

Hais est et demeurera, à travers les âges, comme le grand peintre de la Hollande, comme une sorte de génie symbolique, où s'accordent toutes les manifestations nationales, dans la magistrale franchise de son art objectif et joyeux. Avec moins de souveraine ampleur, il est le grand peintre hollandais, comme Rubens est le grand peintre flamand. Leur art fraternel est un double miroir où se reflètent, dans une étonnante magie de couleur, de mouvement et de vie, toutes les forces de nature des sociétés flamande et néerlandaise.

Rembrandt se dresse, au milieu du petit groupe de ses fragiles imitateurs, dans la clarté idéale et presque hallucinante créée par son génie, et qui est l'illumination de son âme. Aucun signe n'apparente à aucune école ce prodigieux phénomène, né de pauvres gens, dans un petit moulin près de Leyde. Il est en marge de tout groupement, j'allais dire de toute humanité. Il est le peintre mystérieux et sublime de l'âme humaine et de la douleur divine, et j'imagine que sa grande ombre souffrirait d'une classification, fùt-elle des plus glorieuses.

Hais est le grand peintre de la Hollande, même à côté de Jacob Ruisdael, et de l'incomparable Vermeer... Est-il né à Malines, comme le prétendent Houbraken et Neefs. ou bien à Anvers, comme l'affirme Jacob Campo Weyerman, et comme le croirait volontiers M. E. W. Moes, l'érudit historien

de l'illustre artiste ?... A vrai dire cela nous importe peu, mais il nous paraît bien difficile d'imaginer, pour le développement de son talent, un autre lieu de culture que cette riante et jolie ville de Harlem, berceau de sa famille, foyer d'art et de joie, et dont la fraîche beauté porte comme une double couronne le génie de Hais et la grâce des fleurs.

La famille de Hais fut une des grandes familles artistiques de la Hollande. Plusieurs de ses membres furent même, tour à tour, bourgmestres et échevins de 1447 à i5oi. Elle appartient aux plus anciens et plus honorables noms de la ville de Harlem, où Ton retrouve ses origines dès l'année i35o.

Frans Hais (i58o-i666) était fils de Pieter Hais, qui, en 1579, quitta sa ville natale pour aller s'établir en Belgique, à Malines d'abord, puis à Anvers. Ce fut dans cette dernière ville, la chose est aujourd'hui presque hors de doute, que naquit l'illustre peintre. Mais, en 161 1, nous le retrouvons établi à Harlem, où il venait d'épouser en premières noces Anne Hermans, et où il demeura jusqu'à la fin de ses jours. Le registre de ses mariages (devenu veuf, il épousait, en 161 7, Elisabeth Reyniers) et des naissances de ses nombreux enfants porte Frans Hais d'Anvers, attestant ainsi, d'une façon qui nous paraît devoir être acceptée, son origine anversoise.

Certains même de ses historiens affirment que ce fut à Anvers qu'il reçut la première éducation artistique, utilisant les leçons des maîtres de Rubens, et peut-être même subissant l'influence de ce dernier, lors de son triomphal retour d'Italie. Ces opinions peuvent être discutées; mais il est hors de doute que, si l'art de Hais naquit dans les Flandres, ce fut à Harlem, dans la joyeuse ville des beaux paysagistes à l'allure franche et vive, qu'il prit racine et se développa avec une si incomparable richesse.

Né par hasard en dehors des frontières néerlandaises, il s'attacha avec une sorte de ferveur patriotique au sol natal, et son art, son art si primesautier et si généreux, est l'éternelle et vivante image de la nature hollandaise. Il refusa même à Van Dyck, qui lui fit visite à Harlem et qui lui promettait gloire et fortune, de l'accompagner à Londres. Il se trouvait heureux et content dans la patrie de ses pères et déclara ne plus vouloir la quitter. Les deux artistes firent mutuellement leurs portraits et se séparèrent.

Van der Willingen, l'historien des peintres de Harlem, à qui nous empruntons ces détails, prouve, à l'aide de documents établis à Harlem en il» 16, que Hais fut sévèrement réprimandé par le magistrat de cette ville pour ivrognerie et sévices graves envers sa femme. Il aurait promis de s'amender et tout porte à croire qu'il demeura, en partie, fidèle à ses

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