LE JOYEUX BUVEUR
'Collection de M Edmond Veil-Picard)
engagements et que, s'il cessa de boire avec excès, il ne put réussir à mettre de Tordre dans la conduite de sa vie. En un mot, Frans Hais fut, comme Jan Steen, un bohème de génie, et il serait par trop cruel d'insister sur les débordements de son existence, dont il fut le premier à souffrir, en présence de la splendeur éternelle de son œuvre.
De i65o à la fin de sa vie, il vécut dans la gêne la plus grande, et ce fut seulement deux années avant sa mort qu'il put obtenir de sa ville natale, sur laquelle son nom glorieux flotte comme un joyeux étendard, une dérisoire pension de 200 florins.
Il mourut à quatre-vingt-deux ans, presque dans la misère, comme Rembrandt, Jacob Ruisdael, Meindert Hobbema, Van Beyeren...
Il faut bien reconnaître que la Hollande ne fut ni généreuse ni tendre pour ceux auxquels elle doit le plus pur de sa gloire.
La veuve du grand Frans Hais fut à son tour, pour ne pas mourir de faim, contrainte de recourir à la charité officielle, et « en 1675, elle obtenait quatorze sous par semaine ». On ignore d'ailleurs, encore aujourd'hui, ce qu'elle devint; ce qui permet de supposer qu'elle mourut misérable et qu'elle fut enterrée comme telle.
L'art de Hais, tout de franchise et de libre allure, même dans ses peintures les plus austères et les plus resserrées, comme le portrait de Descartes (musée du Louvre), eut une action bienfaisante et presque libératrice sur les artistes de son temps, dont l'effort était trop souvent limité par les exigences d'un métier précis et minutieux, où la recherche de l'expression se poursuivait dans une analyse prolongée du trait, au lieu de surgir de la vérité spontanée du geste.
L'œuvre du maître de Harlem est considérable et d'une magnifique tenue, bien que parfois inégale. Les récents et importants travaux de MM. les docteurs W. Bode, à Berlin, et Hofstede de Groot, à La Haye, ont permis de dresser un catalogue presque définitif de ses peintures, qui sont environ au nombre de deux cent soixante-huit. C'est à peine si, dans cette longue liste, deux ou trois attributions douteuses peuvent être relevées. Étant données la longue durée de sa carrière artistique et la prodigieuse célérité de son pinceau, presque toujours en action, on serait tenté, au premier abord, de trouver un certain désaccord entre ce chiffre d'œuvres aujourd'hui classées et son inaltérable puissance de production. Mais il ne faut pas oublier que dans cet ensemble de peintures, constitué presque exclusivement par des portraits, neuf compositions appartiennent au genre collectif. Ces toiles corporatives,
durent nécessiter de longues recherches d'ordonnancement, et la figure humaine y est traitée avec le même souci du détail et de la ressemblance que dans l'image individuelle, depuis le Repas des officiers de Saint-Georges, où l'influence flamande, surtout dans la seconde toile représentant le même sujet, apparaît assez lisiblement, jusqu'aux Régents et aux Régentes de l'hospice des vieillards, à Harlem, les dernières en date de ces grandes toiles commémoratives, suprêmes efforts du grand maître, car il les exécuta deux années avant sa mort.
Phénomène curieux et digne d'être mentionné : pendant que, dans les premières de ces toiles, il se révèle comme un élève de l'Ecole anversoise, dans les secondes, l'influence rembranesque est très manifeste. Sa puissante personnalité apparaît surtout dans tout son éclat, dans toute sa magnificence, de 1628 à 1645. C'est pendant ces dix-sept années de production incessante que ses œuvres sont marquées du véritable sceau de son génie personnel.
Voici, à titre documentaire et dressée dans un ordre chronologique, la liste de ses grandes compositions décoratives :
1. Repas des officiers des arquebusiers de Saint-Georges, à Harlem, 1616. Musée de Harlem.
2. Repas des officiers des arquebusiers de Saint-Georges, à Harlem, 1627. Musée de Harlem.
3. Repas des officiers des arquebusiers de Saint- Adrien , à Harlem, 1627. Musée de Harlem.
4. Réunion des officiers des arquebusiers de Saint-Adrien, à Harlem, i633. Musée de Harlem.
5. Réunion des officiers des arquebusiers de Saint-Georges, à Amsterdam, 1637 (achevé par Pieter Codde). Rijks-Museum d'Amsterdam.
6. Réunion des officiers des arquebusiers de Saint-Georges, à Harlem, 1639. Musée de Harlem.
7. Les Régents de l'hôpital Sainte-Elisabeth, à Harlem, 1G41. Musée de Harlem.
8. Les Régents de l'hospice des vieillards, à Harlem, 1664. Musée de Harlem.
9. Les Régentes de l'hospice des vieillards, à Harlem, 16G4. Musée de Harlem.
Est-ce dans cet ensemble extraordinaire, mais très inégal, du maître, ou dans ses effigies isolées, qu'il faut chercher les plus pures et les plus complètes manifestations de son génie ? En vérité, la réponse est difficile.