LA MARCHANDE DE GATEAUX
l Collection de M- le Prince A. de Broôlie)
Des ecclésiastiques, les uns en robe noire, les autres en camail, sont assis sur des bancs, formant un carré autour d'une table sur laquelle écrivent deux secrétaires. Le président et trois assesseurs figurent sur des sièges plus élevés, au fond de la salle vivement éclairée par six fenêtres.
Dans cette petite toile, d'une riche couleur et qui a tout l'aspect d'une esquisse, le Dr W. Bode voit un projet-ébauche, une sorte d'étude préparatoire devant servir à l'exécution du Congrès de Munster. Cette opinion nous paraît assez inattendue, étant donnés le groupement si restreint des personnages, très différents comme arrangement de celui de la composition définitive, et le caractère spécial de leur costume.
Sans vouloir, comme Rembrandt, fixer la postérité sur les profondes modifications apportées à ses traits par les différents âges de la vie, Gérard Terburg a laissé de lui deux portraits, dont l'un (portrait ovale) figure au Rijks-Museum d'Amsterdam, et l'autre, d'une importance plus grande, au Musée municipal de La Haye.
Ici, nous le voyons debout, de trois quarts tourné vers la droite. Il porte un manteau noir, un rabat blanc, des bas gris et des culottes de la même couleur que le manteau.
Ce portrait fut, dit-on, exécuté vers 1C60, à la fin de la période voyageuse, et peut-être même lorsque le peintre fut investi des graves fonctions de bourgmestre de Deventer. Toujours est-il que dans ce personnage au costume « réformiste », au long visage glacial, aux yeux fixes et froids, à l'allure générale de prédicant, on cherche vainement le brillant favori de Philippe IV, l'irrésistible séducteur des belles Espagnoles de la cour de Madrid.
Mais est-ce bien là l'image de Gérard Terburg ? On serait vraiment tenté d'en douter jusqu'à l'établissement de la preuve absolue. Quoi qu'il en soit, l'esprit léger de Terburg est absent de ce visage d'une gravité puritaine et nous ne pouvons, malgré notre très grand désir de croire, retrouver l'image du peintre spirituel et sceptique de la Leçon de musique et de tant d'autres marivaudages charmants, dans cette peinture, assurément fort belle, mais où rien ne se devine de la personnalité du grand artiste.
L'œuvre de Gérard Terburg et de Gabriel Metsu suffirait à illustrer tout un genre, dans la plus brillante des écoles, encore que l'art du premier soit d'une distinction plus haute que celui du second, trop exclusivement qualifié d'ailleurs de « peintre de sujets de modes » par Arnold Houbraken, l'historiographe des peintres hollandais. Ils furent vraiment, tous les deux, et avec
quel esprit d'observation et quelle délicatesse de touche! les peintres initiateurs de la représentation des scènes de mœurs dans les intérieurs élégants, où se distinguèrent, après eux, avec une inégalité de moyens très apparente, non seulement les Caspar Netscher, les Frans van Mieris, mais aussi, chez les Anglais du xvnie siècle, les W. Hogarth , les George Morland, les W. Mulreadv, les Leslie, et chez nous les Chardin, les Jeaurat, puis, plus tard, Boilly et cette charmante Marguerite Gérard, presque aussi habiles tous deux que Gérard Terburg à peindre la soie, le satin et tous les accessoires de la vie élégante.
Avec sa touche plus grasse, mais aussi plus flottante que celle de Terburg, Metsu paraît avoir eu une action plus vive que le premier sur l'École de genre anglaise du xvme siècle. L'Ecole française paraît, au contraire, avoir été très vivement impressionnée par la manière serrée, par le dessin précis de Terburg.
L'œuvre de Metsu, il faut le dire, n'a pas la haute tenue de celle de Terburg, d'une si suprême distinction de métier et d'une si harmonieuse égalité. Il fut néanmoins, lui aussi, l'historien très habile des mœurs de son temps et de son pays, et la pieuse fidélité avec laquelle il s'absorba presque exclusivement, comme son ami Jan Steen, dans la représentation de la vie familière de la Hollande, pendant que Terburg parcourait, sa palette aux doigts, l'Allemagne, la France, l'Espagne, l'Angleterre et peutêtre l'Italie, donne à son œuvre une belle couleur de sincérité locale. Mais il n'eût rien perdu à faire alterner les conseils de Velasquez avec ceux de Gérard Dow, car si, dans certaines de ses peintures, disons même dans un bon nombre d'entre elles, il se révèle comme un peintre de race au coloris chaud et puissant, et aussi très habile dans l'art des nuances les plus subtiles, il en est quelques autres d'une si lourde vulgarité de tons et d'une si pauvre invention qu'on en arrive à douter de l'authenticité de leur attribution. On demeure surpris de l'inégalité qui existe entre ces médiocres peintures et des œuvres telles que la Leçon de musique et Militaire recevant une jeune dame, du musée du Louvre. Ici, comme dans la Marchande de légumes (collection du prince de Broglie), qui fut si admirée à l'Exposition des salles du Jeu de Paume, Metsu devient l'égal de Terburg.
Cette dernière toile n'est d'ailleurs pas la seule où Metsu, abandonnant la peinture des intérieurs élégants de son temps, se plut à se faire l'interprète vivant et pittoresque des scènes de la rue. On lui doit aussi, dans le genre populaire, des peintures de premier ordre, comme le Marché aux herbes