‹ Grands & petits maîtres hollandaisChapitre 25 sur 47 · LE PIGEONNIER · texte numérisé non relu

LE PIGEONNIER

I Collection de M. de Jonge ;

mourut en 1675. Il ne vécut donc que jusqu'à l'âge de 62 ans. Carrière d'artiste relativement brève si Ton songe non seulement au chiffre considérable d'œuvres qu'il exécuta, presque toutes inspirées par des scènes de la vie domestique, mais encore au soin sans précédent, à la pratique méticuleuse qu'il mettait à reproduire les moindres détails de ses petites et précieuses compositions, sortes de miniatures du clair-obscur. Il ne peignait jamais beaucoup de personnages dans ses tableaux et, la plupart du temps, il les exécutait à mi-corps : C'est une jeune femme à sa fenêtre, dans un encadrement de fleurs aux vives couleurs, accrochant une cage d'oiseaux, ou bien une vieille travaillant à la lueur d'une lampe, ou bien encore une petite dentellière très absorbée par son travail... Car il choisit de préférence des scènes d'intimité silencieuse et discrète, et il paraît, en cela, avoir trouvé de nombreux imitateurs parmi les peintres néerlandais d'aujourd'hui, tous plus soucieux, depuis Josef Israels jusqu'à Albert Neuhuys, d'exprimer la vie recueillie et laborieuse de leurs compatriotes, dans de calmes intérieurs doucement éclairés, que les tumultueuses bambochades d'Ostade et de Jan Steen.

De tous les musées d'Europe, celui du Louvre nous semble être le plus riche en œuvres de Gérard Dow. Il ne possède pas moins de douze peintures de cet artiste, alors que les musées d'Amsterdam, de La Haye et de Rotterdam possèdent le même chiffre à eux trois.

Voici la liste des peintures de Gérard Dow qui figurent actuellement dans notre grand musée : YÉpicière de village, le Trompette, X Aiguière d'argent (nature morte), le Vieillard lisant, la Femme accrochant un coq à sa fenêtre, le Peseur d'or, Y Arracheur de dents, la Lecture de la Bible, un Portrait de vieille femme, le Portrait du peintre et, enfin, la Femme hydropique, que l'on considère généralement comme son chef-d'œuvre, bien que l'enveloppe initiale, d'une si belle couleur ambrée, ait disparu dans l'opération d'un nettoyage excessif.

Ce tableau fameux, de dimensions inusitées dans l'œuvre de Gérard Dow, mesure om,83 de hauteur sur om,67 de largeur.

La Femme hydropique donnée au prince Eugène par l'Electeur palatin, qui l'avait payée 3o.ooo florins, resta dans la famille de Savoie, à Turin, jusqu'en 1800. Ce fut à cette date que Charles-Emmanuel en fit don à l'adjudant général Clausel, depuis maréchal de France, qui en fit hommage à la nation.

De cette composition, et c'est là un phénomène presque exceptionnel

dans toute l'œuvre de Gérard Dow, se dégage une vive impression. Le sentiment qui anime cette jolie composition est vif et profond, et son étonnante sincérité ne souffre en rien du soin tout spécial que l'artiste a mis à soigner les détails de ce petit chef-d'œuvre.

Avec le choix de ses sujets généralement empruntés à l'existence familière de la petite bourgeoisie hollandaise, des petits commerçants, des ménagères industrieuses, Gérard Dow apparaît comme le peintre de transition entre le groupe des interprètes de la vie mondaine et des élégances aristocratiques, Terburg, Metsu, les Mieris, les Netscher, et ceux de la vie populaire : les Ostade, Bega, Dusart, Jan Steen.

Autour de son nom se groupent ceux de quelques élèves, dont la notoriété fut assez grande de leur vivant, mais dont les œuvres, froids pastiches du maître, sont aujourd'hui fort peu goûtées. Godefroi Schalken (1643-1706), qui habita longtemps l'Angleterre, où il s'essaya, sans succès d'ailleurs, sur le grand portrait d'apparat, avait tout d'abord peint des scènes familières de la vie hollandaise, généralement éclairées par la lumière des lampes et des bougies. Parfois, ce procédé artificiel donne lieu à des effets intéressants, mais l'invention de Schalken est presque toujours d'un goût douteux et le jeu de son pinceau est sans souplesse et sans chaleur.

Dominique van Toi (i635?-i67Ô) et Pieter van Slingelandt (1640-1691) s'efforcèrent, sans posséder ni l'un ni l'autre la petite flamme, la toute petite flamme que Gérard Dow avait su ravir au foyer rembranesque, d'imiter servilement leur maître; mais avec quelle sécheresse, avec quelle froideur. Parfois, cependant, une peinture, animée par un léger frémissement de vie, se détache de l'œuvre de Van Toi, comme dans la Grand' Mère, du musée de Leyde. Mais c'est là une note très exceptionnelle, perdue dans la froideur mécanique de l'ensemble.

Dans le petit groupe des élèves de Gérard Dow, une figure se détache cependant, avec un accent d'originalité très apparent. C'est celle de Brekelenkam.

Quirin Gerritsz van Brekelenkam naquit à Zwammerdam vers 1620 et mourut à Leyde en 1668.

On possède encore aujourd'hui fort peu de renseignements sur la vie de ce charmant artiste, dont les œuvres sont de plus en plus recherchées par les vrais amateurs.

Comme Gérard Dow, dont il fréquenta sans doute l'atelier, Brekelenkam

tf

Pi

OT

tl

CD

Fi

Tl

Qj

ir^

Si

Pi

s'adonna de préférence à la peinture des humbles, dans des intérieurs modestes. Mais il sut, d'une touche large et souple, faire vivre ses personnages dans une belle lumière qui est comme le reflet apaisé de celle de Rembrandt. Jamais rien de minutieux ni de figé dans son art toujours libre et sincère. A rencontre de ses camarades de l'atelier d'Ostade, il dirige tous les efforts de son art vers l'exécution du personnage, sacrifiant volontiers les détails et les fonds, le plus souvent obtenus à l'aide de légers frottis, à l'étude technique et à l'analyse morale du motif principal. Assurément, ses héros ne sont ni des guerriers fameux, ni des amiraux invincibles, comme ceux de Van der Helst, ni des diplomates avisés, comme ceux de Terburg. Mais avec quel art infini, avec quel souci du métier et de la recherche psychologique, il sait grouper ses humbles travailleurs, auréolés en quelque sorte par la magie du clair-obscur, dans les attitudes familières de leur occupation de chaque jour !

Le Rijks-Museum ne possède pas moins de sept tableaux de ce maître exquis, dont l'un, la Boutique du tailleur, est un pur chef-d'œuvre.

Brekelenkam n'est représenté au musée du Louvre que par une seule œuvre, pleine d'ailleurs de qualités charmantes, la Consultation, sujet si recherché par Jan Steen.

Mais ici point de cruelle ironie. D'ailleurs, Brekelenkam est un sentimental et un recueilli, et jamais une plaisanterie d'un goût douteux ne trouble la paix laborieuse de ses petites couturières aux doigts agiles ou de ses braves tailleurs aux torses tassés et aux jambes repliées.

La Consultation, qui provient de la collection du comte de Fries, nous montre, dans une chambre doucement éclairée, une femme aux traits fatigués, la tête enveloppée dans un capuchon blanc. Elle est vêtue d'une robe verte et d'un manteau noir, et, d'un geste languissant, elle tend la main au médecin, qui, debout, de profil, vêtu de noir, son chapeau à larges bords incliné sur l'oreille gauche, lui tâte le pouls. Près de la malade, une table avec un chandelier et un pot de fer ; au fond, à droite, un lit fermé par des draperies, et, sur le panneau central, un tableau. Croyez bien que cette dame est réellement malade et que ce brave docteur, à la grave figure, n'est pas dupe d'un subterfuge amoureux. Quirin Brekelenkam est non seulement un beau peintre, bien supérieur assurément à son maître, mais il croit aussi à la vertu des femmes et à la conscience des médecins... Ce qui est très beau.

Avec Adrien van Ostade, né à Harlem en 1G10, mort en i685, nous pénétrons dans le groupe assez compact des peintres de la vie populaire et paysanne. Groupe glorieux, en vérité, malgré l'idéalisme très spécial des sujets, car il renferme des artistes comme les Ostade, Brauwer, Jan Steen, dont les chefs-d'œuvre ont largement contribué à étendre la réputation de l'École de peinture hollandaise.

Il est encore fort difficile aujourd'hui d'émettre une opinion définitive sur les influences premières auxquelles fut soumis l'art d'Adrien van Ostade. On sait qu'il étudia à Harlem, à l'atelier de Hais, dont son spirituel pinceau a gardé la belle franchise de mouvement ; mais on s'est longtemps demandé, et on se demande encore, si lui, le beau peintre des tons dorés, noyés dans la limpidité d'un clair-obscur incomparable, ne reçut pas aussi les leçons de Rembrandt et s'il n'en conserva pas un impérissable souvenir...

Attendons la venue du Messie de la critique qui saura résoudre cet intéressant problème.

Mais ce qu'Ostade ne doit qu'à lui-même, c'est sa joyeuse et inaltérable faculté d'invention et ses dons de spirituelle observation. Il est, sans doute, plus que probable qu'il rencontra Teniers. Mais, dans les Flandres et dans les Pays-Bas, n'y avait-il pas place pour deux artistes d'un mérite égal et d'une vision fraternelle, ayant tous deux le désir de documenter, à traits de génie, la postérité sur les mœurs joyeuses des « pauvres gens » de leur pays et de leur époque ?

L'un et l'autre réalisèrent admirablement leur programme et, sans vouloir établir ici un parallèle entre ces deux brillants artistes, nous classons parmi les plus grands peintres de l'Ecole hollandaise Adrien van Ostade, qui, à une incomparable habileté de technique, puisée aux plus grandes sources de la peinture, joint un sentiment très vif de la nature et du pittoresque.

Il est bon aussi d'ajouter que la gaieté de ses héros préférés n'a jamais rien de crapuleux dans sa basse trivialité et que, si ses paysans « donnent au plaisir de boire des proportions effrayantes », Adrien van Ostade rappelle surtout l'idéal de notre Rabelais.

Et puis il a su envelopper toutes les vulgarités de ses kermesses tapageuses ou de ses tumultueuses tabagies d'une si belle clarté d'or ou d'un

Page 1