‹ Grands & petits maîtres hollandaisChapitre 26 sur 47 · SCENE GALANTE · texte numérisé non relu

SCENE GALANTE

( Collection de Mme la Marquise d-Aoïast ]

clair-obscur si limpide qu'on devine à peine la vulgarité des gestes et des formes, les jouissances grossières et les joies triviales à travers le prisme éblouissant de la lumière.

Thoré a consacré quelques-unes de ses fort belles pages, dans ses Musées de Hollande, à cet admirable petit maître. En voici un des plus intéressants passages : « Adrien van Ostade est une sorte de Rembrandt en petit. Il approche bien plus de ce maître que Gérard Dow lui-même. Sans doute le génie de Rembrandt est à une distance infinie au-dessus de tous les artistes de son pays ; mais ce qu'on pouvait prendre au peintre, sinon au poète original et au penseur profond, Adrien van Ostade se l'est approprié. Dans ses sujets, par leur naïveté et leur simplicité, il a transporté certaines des qualités de Rembrandt : la transparence des ombres, qui résulte beaucoup de la manière de peindre les fonds en frottis légers ; l'harmonie générale qui résulte d'une dominante (comme on dirait en musique) courant sur les notes variées et assurant leur accord. La gamme de sa couleur est souvent la même que celle de Rembrandt, dans un ton roux qui se dore aux accents lumineux. Excellent peintre que ce Van Ostade, et un des plus parfaits de l'École hollandaise comme exécution. Les plus malins critiques ne sauraient à quoi s'attaquer dans sa peinture, si ce n'est aux sujets. Mais, vraiment, il y a temps pour tout. L'Italie catholique a fait des dieux et des héros. Laissons la Hollande nous faire un peu des hommes et des bohémiens. Est-ce que le Sganarelle de Molière ne vaut pas l'Agamemnon de Racine ? »

Adrien van Ostade, malgré la diversité de ses manières, garda jusqu'à la fin de sa vie toute la puissance de son art, et deux œuvres les plus colorées, les plus joyeuses et les plus vives d'allure, la Réunion villageoise, du musée d'Amsterdam, et le Ménétrier, du musée de La Haye, sont datées, la première de 1671, la seconde de 1673.

Ce grand peintre est fort bien représenté au musée du Louvre par les Joueurs de cartes, le Maître d'école, la Famille du peintre, le Marché au poisson, Y Intérieur d'une chaumière, un Homme d'affaires dans son cabinet, le Fumeur, un Buveur, le Liseur, la Lecture de la galette, Intérieur de cabaret, le Cabinet d'un alchimiste, etc.

On peut voir, par cette simple énumération, que le joyeux Ostade ne s'adonna pas uniquement à la peinture de bambochades rustiques et que parfois aussi des sujets d'une fine intellectualité tentent son pinceau. Et il les interprète d'ailleurs, grâce à la subtilité de son observation, à son sens

,o4 GRANDS ET PETITS MAITRES HOLLANDAIS

du pittoresque et sa merveilleuse technique, avec une habileté égale à celle qu'il dépense dans l'exécution de ses sujets familiers.

Adrien van Ostade a énormément produit; sa facilité était prodigieuse. Plus de trois cents de ses peintures ont été cataloguées. Il a laissé aussi une cinquantaine de superbes eaux-fortes et de nombreux dessins, aujourd'hui très recherchés.

Le père d'Adrien van Ostade, qui, selon toute apparence, était tisserand, eut huit enfants. Adrien fut le troisième et Isaac le dernier, de cette nombreuse famille qui ne compta que deux artistes.

Isaac van Ostade (1621-1649) fut l'élève de son frère et commença par s'inspirer des joyeuses scènes rustiques si chères à Adrien. Mais, pressentant sans doute qu'il ne pourrait jamais être que le pâle imitateur de ce dernier dans la peinture des intérieurs et dans l'expression populaire, il s'adonna de préférence à la peinture du plein air, élargissant chaque jour davantage, d'un pinceau sûr et sincère, l'importance du décor de nature que son habileté de peintre de figures et d'animaux « étoffait » de façon très pittoresque.

11 se plaisait volontiers à représenter dans une fine et chaude atmosphère d'ambre, venue elle aussi du génie de Rembrandt à travers les leçons d'Adrien, des haltes de cavaliers à la porte des auberges, des scènes de patinage sur des canaux, des campements de bohémiens sur les dunes blanches et désertes et sous le ciel nuageux.

Le Louvre, plus favorisé que le Rijks-Museum, possède huit tableaux d'Isaac van Ostade : Canal gelé en Hollande, Scène d'intérieur, Canal gelé en Hollande, la Halte, Halte de voyageurs, le Toit à porc, Scène d'intérieur, Paysage.

Smith a catalogué cent douze ouvrages d'Isaac van Ostade, chiffre bien modeste si on le compare à la liste formidable des œuvres d'Adrien. Mais il est bon de se souvenir que ce dernier vécut soixante-quinze ans et qu'Isaac mourut à peine âgé de trente-six ans, à l'heure même où son art facile avait enfin trouvé sa formule personnelle.

Adrien van Ostade n'eut pas seulement comme élève son frère Isaac. Ses excellentes leçons formèrent aussi Michiel van Musscher (1 643-1705), qui s'essaya à la fois dans l'histoire, dans le portrait et dans le genre : son coloris est vrai et vif, son pinceau large et moelleux; dans ses petits tableaux d'intérieur, genre où il excelle, il se rapproche parfois de très près de son maître; Richard Brakenburgh (1650-1702), tout en restant fidèle aux sujets

< en

. — tr>

GRANDS ET PETITS MAITRES HOLLANDAIS io5

préférés d'Ostade, en faisant vivre de joyeuses scènes dans des intérieurs noyés de clair-obscur, se plaît aussi parfois à animer de personnages et d'animaux les toiles de paysagistes amis, celles de Philippe de Koninck, entre autres; Cornelis Bega (1620-1664), sans s'écarter des thèmes rustiques d'Adrien van Ostade, s'efforce toutefois d'affiner les traits de ses personnages, d'ennoblir leurs gestes, de sentiment aliser leurs expressions. Intentions louables, peut-être, mais qui ne sont soutenues ni par la poésie chaude de la lumière, ni par la richesse de la matière et la franchise du métier.

Si Cornelis Dusart (1660- 1704) ne possède pas la richesse de coloris de son maître, il en a souvent l'esprit d'invention et de composition. Certaines de ses scènes d'ivrognerie ont le joyeux et spirituel abandon de celles d'Adrien van Ostade, mais, hélas ! sans le prestigieux éclairage qui en idéalise en quelque sorte la trivialité, voile d'or à travers lequel s'estompent les laideurs de la nature humaine. Parfois aussi, dans ses vivantes compositions campagnardes ou ses scènes de ville, comme la Kermesse de village et le Marché aux poissons, du musée d'Amsterdam, il rappelle, avec plus de dureté dans la touche, avec moins d'enveloppe lumineuse, les meilleures toiles d'Isaac.

Voici enfin, toujours sur la liste des élèves d'Adrien van Ostade, le nom d'un artiste souvent inégal, parfois génial, toujours intéressant, même à ses heures de défaillance. Nous avons nommé Jan Steen, né à Leyde, en 1626, mort dans la même ville en 1679, élève de Nicolas Knupfer, d'Utrecht, puis d'Adrien van Ostade à Harlem et enfin, à La Haye, de J. van Goyen, dont, nous l'avons déjà dit, il séduisit, puis épousa (1649) la fille Marguerite van Goyen, qui mourut en 1669.

Si la grande réputation de Jan Steen, comme peintre, est justement universelle, celle dont il jouit comme modèle de sobriété et de bonne conduite est plus discutable. De nombreux historiens de l'art hollandais, y compris même des écrivains de haute sincérité comme Houbraken et "Weyerman, n'ont pas hésité à le présenter à la postérité comme un prototype d'ivrogne et de débauché. Ces accusations nous semblent excessives et il nous est impossible de voir dans cet admirable artiste qui, en moins de trente années, peignit des centaines de toiles, dont certaines, ses meilleures d'ailleurs et les plus nombreuses, accusent une exécution des plus patientes et des plus soignées, un ivrogne vulgaire et habituel coureur de guilledou.

Nous savons qu'il fut brasseur et aubergiste en même temps que

,o6 GRANDS ET PETITS MAITRES HOLLANDAIS

peintre, et un rapide coup d'oeil sur l'ensemble de son œuvre dit assez qu'il ne recherchait pas de préférence les sujets mystiques ou à tendances moralisatrices. Mais de là à faire d'un des plus grands théoriciens de la couleur qui aient jamais existé, une sorte de professionnel de la plus basse débauche, il y a vraiment loin. D'autant mieux que l'histoire de la vie de Steen nous apprend qu'il rendit très heureuses ses deux femmes, Marguerite van Goyen. puis Marie van Egmont, épousée en iGy3, et à laquelle il laissa en mourant, et à ses deux enfants, une maison dont il avait hérité de son père. En vérité, ce ne sont pas là des traits de moeurs habituels aux ivrognes et aux libertins.

Au surplus, notre intention n'est pas de développer ici un plaidoyer de réhabilitation absolue en faveur de Steen et de le présenter à nos lecteurs comme un modèle de vertu. Lorsque Smith nous affirme qu'on rencontrait autrefois des tableaux de Jan Steen dans tous les cabarets de Delft, il nous incite à penser que ces peintures, figurant presque toutes, d'ailleurs, de joyeuses pochades, d'un métier si différent des chefs-d'œuvre qui font sa gloire, avaient été barbouillées en folle compagnie, pendant de nocturnes agapes, puis généreusement abandonnées dans les estaminets... Et cela suffirait à caractériser le mode d'existence de l'illustre artiste.

Jan Steen fut un bohème de génie et rien de plus, et il est regrettable que ce soient des écrivains d'art hollandais, Houbraken et Campo Weyerman entre autres, qui se soient le plus distingués dans les outrages dont on a cherché à ternir la mémoire de ce peintre incomparable et de ce brave homme, dont l'exubérante gaieté, la verve inépuisable et l'extraordinaire faculté d'invention se sont épanchées dans de si nombreux et de si réjouissants chefs-d'œuvre.

Caractériser d'un trait l'art, ou plutôt la technique de Steen, est chose assez difficile. Il y a, en effet, dans ses manières très diverses presque toutes les qualités des maîtres de son école, mais dans ses œuvres distinguées, là où il échappe à l'influence du style enflé de Jordaens, du coloris rougeâtre et lourd du maître flamand, il est, comme on l'a fort justement dit, aussi correct de dessin que Terburg et même plus solide, aussi fin de couleur que Metsu, mais plus ample de touche, aussi vigoureux que Pieter de Hooch, mais plus mouvementé, et quelques-uns de ses tableaux pourraient être pris pour les meilleurs parmi ceux d'Adrien van Ostade. Mais il est le plus expressif de tous; sa mimique est incomparable...

En maintes occasions, on a cherché et réussi, sans trop de difficultés

-Petit

Page 1