TEMPERANCE
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d'ailleurs, à établir des rapprochements entre les œuvres de Steen, subitement classé parmi les grands moralistes, bien que dans son œuvre ce terme ait une signification particulière, et celles de Molière et de Balzac. Jan Steen n'a pas, en effet, limité le champ de ses observations au tracé des frontières des Pays-Bas, et sa psychologie n'est pas absolument nationale. Son analyse morale, si fine et si aiguë, va bien au delà du caractère même d'un peuple et pénètre jusqu'au fond de l'âme humaine. « Comme Molière, écrit Thoré, Jan Steen a ses Sganarelle, ses Arnolphe, ses Dorine, toute une troupe bien apprise consacrée à Bacchus et à Vénus; jeunes vauriens et vieillards ridicules, duègnes et soubrettes, grosses commères et capricieuses fillettes, buveurs très illustres et ribauds très précieux. Lui-même est presque toujours de la compagnie, trinquant avec les uns et les autres et leur versant à boire, tantôt jouant du violon pour les faire danser, tantôt les regardant en philosophe, de quelque coin ombreux, en fumant sa pipe. Il n'y a pas une œuvre de Steen qui ne soit une raillerie sur les mœurs ou sur les passions... »
Comme notre grand Molière aussi, dont il a l'expression claire et simple, Jan Steen s'exerce avec beaucoup de malice et une satisfaction très apparente contre les médecins de son temps, et les chefs-d'œuvre sont nombreux où le Diafoirus néerlandais est berné par de jolies Agnès au malicieux sourire et à l'attitude dolente, à moins qu'un vilain rôle d'entremetteur entre la pseudo-malade et le Clitandre caché derrière un paravent ne fasse de lui un complice vénal et dissimulé, dont Agnès et Arnolphe payeront tous deux la mensongère consultation.
Les œuvres les plus précieuses de Steen se trouvent chez les Anglais, que charme l'humour de son talent, et dans les musées des Pays-Bas.
A lui seul le musée d'Amsterdam en possède dix-sept, dont la Leçon de danse, la Jeune Femme malade et la Saint-Nicolas, trois des chefs-d'œuvre du maître.
La collection Six a gardé le Départ de la mariée et la Mangeuse d'huîtres, deux œuvres charmantes.
Steen est représenté à La Haye par quatorze peintures de bonne qualité, dont sept figurent au musée. Les autres sont dispersées dans les collections Steengracht, Stuers, Bredius.
Enfin, on peut encore voir en Hollande quelques bonnes toiles de Steen dans les musées de Harlem, de Leyde et de Rotterdam.
Le Louvre ne possède que trois peintures de Steen : Fête flamande, Repas de famille et la Mauvaise Compagnie.
La fantaisie de Steen s'est aussi exercée dans des sujets d'histoire profane et religieuse. Il a peint Esther et Assuérus, Y Adoration des bergers, les Noces de Cana, une des plus belles toiles de la collection d'Arenberg, à Bruxelles, et le fameux Samson prisonnier du musée de Brunswick, un chef-d'œuvre; mais, d'ailleurs, dans ces toiles religieuses ou bibliques, le maître de Leyde, qu'aucun souci historique ou mystique ne trouble, n'a trouvé que des prétextes à exercer sa verve ironique et joyeuse.
Les Heemskerk, Egbert van le Vieux (1610-1G80), Egbert van le Jeune (1645-1704), Sébastien (1680), apportèrent aussi un contingent de peintures très significatives de scènes de cabaret et de fêtes paysannes à l'Ecole hollandaise du xvne siècle. Toutefois, sauf chez Sébastien, qui subit d'une heureuse façon l'influence spirituelle de J.-M. Molenaer, ces artistes empruntèrent beaucoup à la manière de Teniers, et, bien que nés dans la ville de Hais, ils s'apparentent davantage non seulement par leur technique, mais encore par le choix de leur sujet, à l'Ecole flamande.
Droochsloot (Joost-Cornelisz) [i586-i666] ne s'adonna pas entièrement à des peintures de kermesses et de scènes de cabaret, qu'il traitait d'ailleurs avec une sorte de réserve académique. On a de lui aussi quelques peintures religieuses et des scènes de là vie militaire. Les musées d'Amsterdam et de La Haye possèdent de cet artiste deux toiles représentant des Liceticiements de troupes.
Droochsloot n'est pas représenté au musée du Louvre. Ce n'est là, d'ailleurs, qu'une lacune peu apparente.
Poel (Egbert van der) [1621-1664], Sorgh (1621-1682), Pieter van der Bos (i6i3-i66o), Jan Miense Molenaer (1610-1668) et Klaas Molenaer (1 630-1676) comptent encore parmi les bons peintres de genre, peintres de kermesses et d'intérieurs, tous plus ou moins influencés par Steen, Brauwer. Teniers, et surtout par Adrien van Ostade.
Le nom de Jan Miense Molenaer, qui épousa à Heemstede, en i636, Judith Leyster, la brillante élève de Frans Hais, se détache avec un certain relief de cette petite liste complémentaire. C'était un artiste très richement doué. Il savait composer et peindre, et certaines de ses toiles rappellent, par leur mouvement de vie et leur accent de vérité, celles d'Adrien van Ostade, quoique exécutées d'un pinceau plus léger, moins nourri et dans une gamme plus claire et plus froide.
Jan Miense Molenaer a laissé de nombreux intérieurs de cabarets et des rixes d'ivrognes. Sujets en vérité peu relevés et qui, d'ailleurs, ont peut-
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être moins contribué à établir et surtout à prolonger le souvenir de son talent que ces exquises et élégantes petites compositions nées sans doute des conseils de Judith Leyster, et où il montre des personnages vêtus de velours ou de satin, d'un dessin vivant comme celui de Keyzer ou de Terburg, se livrant, avec des expressions souriantes et des gestes gracieux, à des exercices musicaux.
Le nom d'Adrien Brauwer fermerait avec éclat cette suite de peintres de mœurs populaires.
Mais, sous peine de voir s'élever, dans toute la Belgique, des protestations indignées, il faut se souvenir que Brauwer naquit à Oudenarde (Flandre orientale), en i6o5, et qu'il mourut à Anvers, sur l'Escaut, en i638, et ne pas omettre de le dire.
Il est vrai qu'il habita longtemps Harlem et Amsterdam et qu'avant de donner si généreusement aux autres il emprunta largement à Frans Hais et à Adrien van Ostade. Son éducation artistique fut incontestablement hollandaise, mais son origine flamande est aussi indiscutable, et on ne saurait faire à la Belgique un grief de vouloir le classer parmi ses illustrations nationales. Qu'il suffise donc à la Hollande d'avoir été l'éducatrice de son génie. C'est encore pour elle un beau titre de gloire.
Pieter de Hooch ! Vermeer de Delft ! C'est par ces deux noms radieux, dont l'un évoque la lumière des crépuscules d'or et l'autre celle des aubes argentées, que va se clore cette rapide étude.
Aujourd'hui encore, après la publication de tant d'écrits sur Pieter de Hooch, on hésite à se prononcer d'une manière définitive sur la date de la naissance de l'illustre peintre, qui mourut en 1678. Mais il est néanmoins permis d'affirmer que Pilkinton et plusieurs autres historiens d'art se trompent lourdement en le faisant naître en 1643, puisqu'un de ses meilleurs tableaux, Jeune Fille lisant devant une fenêtre (musée de Dresde), un de ceux où, à notre avis, ses brillantes qualités de peintre s'expriment avec le plus d'art et de science, est daté de l'année i658. Cette toile exquise, d'une si parfaite habileté de métier, n'est assurément pas une œuvre de première jeunesse, ou plutôt de l'enfance du peintre. Ceux qui font naître Pieter de Hooch de 1627 à i63o nous paraissent mieux avisés.
Il aurait eu pour premier maître unique Nicolas Berchem, dont la
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manière légère et presque décorative n'a cependant rien de commun avec son art solide et serré, fait de franches oppositions, de solides juxtapositions de tons. Quant à son magnifique et ardent coloris, qui contraste si vivement avec celui de son maître, ne l'aurait-il pas emprunté à l'élève préféré de Rembrandt, à Karel Fabritius lui-même, qu'il fréquenta avec Vermeer, pendant son assez long séjour à Delft ?
Toutefois, il est nécessaire de constater que Pieter de Hooch n'arriva pas du premier coup à la souveraine maîtrise et à cette expression d'une originalité si exceptionnelle. Il existe de lui certaines œuvres de jeunesse d'une impersonnalité troublante, où s'amalgament, dans un harmonieux dosage, les influences de Berchem, de Metsu et même de Frans van Mieris. En présence de ces peintures, où rien ne se révèle encore de son génie si particulier, on ne peut que se réjouir de son séjour à Delft, de la providentielle rencontre qu'il y fit, des utiles conseils qu'il sut recueillir et dont il profita si heureusement. Pieter de Hooch fut par excellence le peintre des intérieurs hollandais, des intérieurs bourgeois, où la vie s'écoule douce et tranquille, dans une paix laborieuse, illuminée par une fine lumière d'or.
Parfois, à travers les portes et les baies grandes ouvertes de la première pièce dallée de marbre, d'un intérieur seigneurial, il nous ouvre la perspective lumineuse d'un grand parc où frissonne la surface limpide d'un large bassin. Et, dans les limites du premier plan, dames emperlées et seigneurs aux riches costumes marivaudent... pendant que des fillettes, aux robes d'infantes, jouent avec des petits chiens de race.
Mais ce ne sont là que des représentations très accidentelles des scènes de la vie nobiliaire dans lesquelles se complaît surtout l'art maniéré et déjà décadent de Mieris.
L'idéal de Pieter de Hooch est en général plus austère, plus grave et aussi plus humble. Ajoutons que son art s'y exprime avec plus de sûreté et d'émotion.
Jamais sa touche n'est aussi souple et aussi vigoureuse, jamais son clair-obscur n'est aussi lumineux et aussi léger, jamais la lumière d'ambre qui filtre à travers les rideaux de ses larges fenêtres n'est aussi chaude que lorsqu'il nous fait assister aux gestes attendris d'une jeune mère berçant son enfant, ou à la rêverie laborieuse d'une jeune couturière gracieusement penchée sur son ouvrage, sous l'œil familier d'un chat noir assis dans un rayon de soleil.
Et cependant quel petit chef-d'œuvre aussi que cette Chanson à boire,
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de la National Gallery, qui prouve si superbement que la vie joyeuse ou galante n'est pas tout à fait exclue de l'œuvre du peintre !
Les belles qualités qui distinguent les œuvres de cet artiste, dont nous ne possédons malheureusement au Louvre que deux peintures, deux intérieurs hollandais, où s'affirme d'ailleurs sa personnalité, peuvent se résumer ainsi : une invention très originale, une véritable science de l'arrangement, une couleur harmonieuse et fine, un sens très habile du relief et une grande largeur d'exécution.
Johannes Vermeer, connu surtout sous le nom de Van der Meer de Delft, « peintre dédaigné pendant longtemps, a été remis en honneur il y a une vingtaine d'années, par M. W. Bûrger (Thoré), qui en a exagéré les mérites ».
Et voilà tout ce que cet excellent M. Adolphe Siret, membre de l'Académie royale de Belgique, a su écrire, dans son fameux dictionnaire, sur un des maîtres les plus prodigieux de la peinture, de celui peut-être qui, avec Rembrandt, malgré la disproportion et la dissemblance des œuvres, tient la place la plus glorieuse dans l'Ecole de la peinture hollandaise du xvne siècle !
En présence des incomparables chefs-d'œuvre de ce maître exquis, des quelques peintures infiniment précieuses qu'il nous a laissées, on se demande avec un étonnement profond de quel sens critique les amateurs d'art du xvme siècle étaient doués pour ne pas subir le charme pénétrant de l'art du maître de Delft, tout juste apprécié de son vivant, mais aussitôt oublié après sa mort, et pour ne pas admirer avec une sorte de respect religieux chacune de ses œuvres, merveilleuses et pures entre toutes celles écloses au souffle du génie.
Fallait-il donc le recul des siècles et des successions de révolutions artistiques, des floraisons de nouvelles esthétiques et l'évanouissement de tant de gloires éphémères, pour produire l'avènement d'un juge éclairé qui exhumât enfin de l'oubli, avec le goût le plus sur, cette merveilleuse fleur néerlandaise, toujours d'une incomparable fraîcheur^ pour la présenter au monde surpris et charmé ?
Cet exquis Vermeer naquit et mourut à Delft (1632-1675). Sa courte vie, encore enveloppée de mystère, fut si peu connue, et la trace que son souvenir laissa dans l'esprit de ses compatriotes fut si légère qu'aujourd'hui seulement la critique, enfin renseignée, classe et catalogue ses admirables peintures, pendant longtemps attribuées à d'autres artistes. Et le volume de ce catalogue n'atteindra certes pas celui des œuvres d'Adrien van Ostade ou de Jan Steen... Il se composera d'une trentaine de numéros,
et l'authenticité de certaines des toiles qui s'y trouvent mentionnées, entre autres l'admirable portrait d'homme en noir du musée de Bruxelles, sera encore fiévreusement discutée.
Mais c'est ici le cas de célébrer sans restriction la perfection du métier, le charme de la couleur, le précieux incomparable de la matière. Nous ignorons presque tout de la vie de Vermeer; on sait toutefois, grâce aux recherches passionnées de Thoré, qu'il naquit à Delft en 1682, qu'il s'v maria en 1 653, que la même année il fut inscrit comme maîtrepeintre dans la gilde et qu'enfin il mourut en 1G75. Il eut, suivant toutes probabilités, pour maître Léonard Bramer, peintre très honorable de tableaux historiques et religieux, et de scènes de genre, qui, après des voyages en France et en Italie, s'établit à Delft, dans sa ville natale, où il fut nommé, en i656, doyen de la corporation de Saint-Luc. C'est à Delft que Vermeer connut et fréquenta Karel Fabritius et Pieter de Hooch.
C'est aussi dans cette ville, qu'il paraît d'ailleurs n'avoir jamais quittée et pour laquelle il a exprimé tout son amour dans l'étonnante Vue de Delft, musée de La Haye, qu'il dut connaître Emmanuel de Witte, dont l'art, d'une distinction si haute, d'une subtilité si savante, a parfois avec le sien des relations si étroites de parenté.
L'œuvre de Vermeer est d'une rare unité et, malgré les déconcertantes différences de facture que l'on rencontre dans plusieurs de ses toiles, dont les unes sont faites de violents empâtements rembranesques et les autres de légères caresses de pinceau, lisses et soyeuses, chacune des peintures de ce maître porte en soi la marque éblouissante de son génie.
Les robustes et chaudes peintures des musées de Dresde (la Courtisane, la Liseuse), la Laitière 'musée d'Amsterdam^ la Jeune Fille (collection de Grez , la Vue de Delft (musée de La Haye), où il se révèle comme un paysagiste de premier ordre, ne portent pas sa marque si personnelle avec plus d'éclat que les fines et un peu froides compositions des musées de Berlin, de Brunswick, de Boston, de la National Gallery, du Rijks-Museum, de la collection Johnson... etc., où, dans la gloire argentée d'une lumière diffuse, de belles coquettes, enguirlandent de perles, avec un geste gracieux etvainqueur, leur col de cygne, ou, dans l'ombre fraîche d'un riche décor, lisent des lettres d'amour avec un sourire énigmatique, près d'une guitare délaissée...
Nous voici bien loin de l'art de Pieter de Hooch, tout de chaleur rayonnante et de bonhomie confiante.
Ce qui étonne et charme dans la peinture de Vermeer, d'une fraîcheur
LES TRICHEURS AUX CARTES ( Collection de M. Allen Lobl )