‹ Grands & petits maîtres hollandaisChapitre 4 sur 47 · LA CASCADE · texte numérisé non relu

LA CASCADE

( Collection de M Jules Porùes t

GRANDS ET PETITS MAITRES HOLLANDAIS i3

par le développement de la richesse nationale, née de la liberté et de l'autonomie reconquises.

Mais tenter un classement définitif des écoles provinciales, bientôt groupées autour de celles d'Amsterdam, et chercher à caractériser la manière et l'esprit de chacune de ces écoles, ou pour employer un terme plus rationnel, de chacun de ces centres artistiques, nous paraît une entreprise des plus difficiles.

L'étude individuelle de la plupart des grands et des petits maîtres hollandais nous apprend, en effet, que la vague caractéristique locale du début, se modifiait parfois très rapidement sous l'influence d'une ambiance nouvelle et sous l'inspiration d'un motif nouveau. A l'encontre des écoles italiennes, dont lesprit et les tendances se sont surtout manifestées dans l'exécution de grandes peintures décoratives qui nécessitaient de la part de leurs auteurs une sorte d'immobilité claustrale, les groupements hollandais, d'humeur essentiellement voyageuse, se détachaient sans effort de leur centre d'origine pour évoluer à travers les campagnes, les villes et les villages voisins, à la recherche des traits physionomiques si divers dont l'ensemble, résumé sur des toiles de très modestes dimensions et d'un transport facile, devait représenter l'image éternellement vivante de la petite patrie.

Établir, à l'aide de savantes monographies ou de catalogues chaque jour mieux documentés, le lieu d'origine des maîtres hollandais est tâche aujourd'hui relativement facile, mais nous confessons en toute sincérité que nous reculons devant l'effort qui consisterait à découvrir et à définir les caractères individuels de chaque développement local, la plupart des artistes dont les œuvres nous sont parvenues ayant fixé leurs chevalets mobiles sur tant de points différents du territoire néerlandais et les techniques de Harlem, de Leyde, de Dordrecht, d'Utrecht, de Delft, de La Haye, d'Amsterdam, etc., nous paraissant toutes soumises à une sorte de loi nationale.

C'est là une opinion qui, d'ailleurs, ne nous est pas exclusivement personnelle, et dont la prudente sagesse apparaîtra bientôt très clairement au lecteur.

Bornons-nous donc, pour la clarté de l'exposition du sujet, à diviser ce travail en trois chapitres :

i° Les peintres de paysages, les peintres animaliers, les peintres de marines, les peintres d'architectures, les peintres de natures mortes.

2° Les peintres de portraits et les peintres d'histoire.

3° Les peintres de genre.

Divisions parfois arbitraires, mais sans rétablissement méthodique desquelles il nous paraît bien difficile de diriger le lecteur à travers un mouvement d'art si actif, parfois si confus, par suite de la complexité de certaines personnalités et de la fréquente pénétration réciproque des genres.

De toutes les histoires, celle de la peinture de paysage est la plus ondoyante et la plus déconcertante. C'est en elle que se manifeste de la manière la plus sensible la fragilité des doctrines et la versatilité de l'opinion. Mais c'est assurément chez les Flamands et chez les Hollandais, chez ces derniers surtout, que s'affirme avec le plus de permanence l'amour profond de la nature pour elle-même, la volonté fervente de l'étudier et de la peindre sous ses aspects les plus variés et les plus vrais, en un mot, de voir en elle le sujet et non le simple décor du sujet. Assurément, ce n'est pas des œuvres des maîtres paysagistes hollandais du xvnc siècle que Diderot eût pu dire ce qu'il disait de Boucher : « Je vous défie de trouver dans toute une campagne un brin d'herbe de ses paysages ».

Le paysagiste hollandais de « l'âge d'or », nous parlons de celui qui sut résister aux suggestions romaines et demeurer fidèle aux beautés naturelles de son pays d'origine, s'absorba tout entier dans le culte de la réalité. Au spectacle de sa chère patrie, à qui l'indépendance est rendue et où la vie renaît avec toutes les joies et tous les espoirs, son cœur s'exalte avec une sorte d'ivresse filiale, et il n'a plus d'autre pensée, d'autre désir que d'en fixer tous les traits, comme celui d'une mère bien-aimée, un moment perdue, puis retrouvée, et dont la pure image doit resplendir éternellement dans toute sa vérité.

C'est la gloire des maîtres hollandais d'avoir été les premiers à rompre avec la noblesse artificielle du paysage classique, au profit de la réalité vivante, mais vivante à travers l'émotion de l'âme, et de forger les premiers anneaux de cette chaîne que le caprice enfantin de la mode brisera parfois, mais que l'art véritable ressoudra toujours. Les gracieux mensonges du xvinc siècle, les pastiches « poussinesques » et les lourdes machines académiques de la première partie de notre xixe siècle ne sauront prévaloir contre

ai

rt

CD

co

PM

le magnifique mouvement qui emporte dans une elllorescence de chefsd'œuvre le génie des Crome, des Gainsborough, des Constable, et de nos grands paysagistes de la seconde moitié du siècle dernier, à la suite de la radieuse ascension de ces grands révolutionnaires de l'art qui s'appellent : Wynants, Jacob Ruisdael, Meindert Hobbema...

Et pourquoi aussi ne pas nommer Rembrandt parmi ces initiateurs de l'espèce de panthéisme qui caractérise les paysagistes hollandais, « lui, le poète qui contemple d'en haut et de loin. Il a enseigné à voir la nature dans son ensemble, dans ses plans immenses, et il a pu faire quelquefois des lieues de terrain en étalant son pinceau sur une bande horizontale large d'un pouce ' ».

D'ailleurs, les grands maîtres du paysage de l'Ecole hollandaise du xvnc siècle ne furent que de simples traditionalistes au cœur sincère et ému. Avec une piété recueillie, ils écoutèrent les conseils de leurs devanciers, des Van Eyck, des Thierry Bouts, qui furent d'admirables paysagistes, alors que les Benozzo Gozzoli, les Carpaccio et les Mantegna commençaient à peine, dans leurs fonds de paysage, à se préoccuper de traduire la nature, trop timidement consultée par Giotto et ses élèves, peu enclins à donner un décor réel à leurs mystiques inventions.

Rappelez-vous, au contraire, le merveilleux paysage, si grand dans ses minuscules dimensions, où Jean van Eyck a placé sa Vierge au donateur, un des plus purs chefs-d'œuvre de notre musée du Louvre. Ici, non seulement toutes les lois de la perspective sont observées, et avec quelle science surprenante, mais encore la nature est pénétrée jusque dans ses moindres détails, avec un souci religieux de la vérité. Nous voilà bien loin des personnages plaqués sur fonds d'or et des décorations sèches et délicieusement naïves des primitifs ombriens et toscans.

Il est vraiment inoubliable ce fond de tableau, où l'on voit, dans l'espace de quelques centimètres carrés, se mouvoir toute une humanité, dans une ville encerclée de fraîches collines, à travers des rues sans nombre baignées de claire lumière, au bord d'un fleuve large et limpide, dans lequel se mire un ciel que dore le soleil couchant. D'ailleurs, les Van Eyck et leurs disciples s'appliquaient très visiblement à cultiver le paysage comme une branche distincte de l'art, et l'on ne saura jamais trop déplorer la disparition de cette Représentation du monde, que Jean van Eyck exécuta pour Philippe le Bon, œuvre étonnante qui exerça, sans doute, une grande influence sur les primitifs

i . W. Bùrger.

hollandais et flamands, Memling, Bouts, Van Ouwater, Jean Mostaert, chez lesquels fraternisaient des tendances ethniques; puis sur Brill, Lucas van Valkenberg. Breughel de Velours, et cet étonnant Joachim Patinier, qui, nettement, subordonna les personnages au site où il les plaçait, et nous a laissé, lorsqu'il ne s'abandonna pas, entraîné par son imagination originale, à de fantastiques conceptions, des paysages d'un réalisme si impressionnant, d'un effet d'ensemble remarquable, avec leurs larges perspectives aériennes.

La ville de Harlem peut être considérée comme le berceau de l'école pavsagiste des Pays-Bas. Le père de Thierry Bouts, qui habita cette ville, v avait acquis lui-même une grande réputation en ce genre, et ce fut aussi à Harlem que naquit et se développa le talent d'Albert van Ouwater et de Jean Mostaert (1474- 1 555), dont certains paysages, comme celui qui sert de fond à la fameuse Adoration des Mages de la cathédrale de Lubeck, sont déjà des chefs-d'œuvre de vérité et d'émotion réaliste.

Ainsi donc, il est désormais acquis que si l'Ecole hollandaise commence avec les premières années du xvne siècle et que si. comme on l'a dit, on pourrait, en abusant tant soit peu des dates, en fixer le jour de la naissance, on doit néanmoins admettre que l'épanouissement rapide de cette école, essentiellement locale à ses origines, ne fut pas spontané et que, dans l'art du paysage tout particulièrement, les maîtres dont nous allons parler eurent de merveilleux initiateurs dont ils écoutèrent avec recueillement les fortes leçons, qu'elles vinssent de Bruges ou de Harlem, et dont il surent profiter.

Les Van Eyck, Thierry Bouts, Joachim Patinier, Albert van Ouwater, Jean Mostaert furent, en réalité, les précepteurs des maîtres paysagistes hollandais du xvne siècle. A ces derniers, aux "Wynants, aux Van Goyen, aux Hobbema, aux Ruisdael, pour ne parler que des plus grands, ils apportèrent, comme exemples, les utiles et précieux résultats de leurs recherches techniques, leur amour profond de la nature, et leur aptitude à en exprimer la vie réelle, à l'encontre des primitifs italiens figés dans leur hiératisme conventionnel.

Si nous procédons par ordre chronologique, nous devons placer en tète de ce chapitre consacré à la peinture du décor où vont se succéder

fe

FI o

les plus diverses interprétations de la vie extérieure des Pays-Bas au xvne siècle, le nom de Jan van Goyen, né à Leyde en 1 596 et mort à La Haye en i656.

Il étudia successivement dans les ateliers de Jan Nicolaï, de Schilperoot, de Jan de Man, de Henri Klok, de Willem Gerritz; puis, plus tard, après un voyage qu'il fît en France et qui fort heureusement n'influa en rien sur ses tendances natives, dans celui d'Esaïas van de Velde, de qui il apprit l'art d'animer ses paysages par la présence de figures toujours habilement traitées. Ce fut lui, comme l'écrit très justement M. Henry Havard, qui affranchit le premier la peinture de paysage des entraves qui avaient jusque-là empêché son essor. « Il comprit la poésie mélancolique de ces horizons plats, en apparence monotones, mais toujours variés cependant. Le premier, dans un pays où l'eau est, en quelque sorte, l'élément dominant, il sait faire jouer aux canaux, aux fleuves, un rôle important dans la peinture et emprisonne une émotion poignante entre un ciel bas et chargé de nuages, et les petits flots d'une rivière argentée par un rayon lumineux. »

Plus harmoniste que coloriste, il ne demanda qu'à un nombre très restreint de couleurs ses effets les plus saisissants, et son œuvre, reflet d'une âme qu'aucune fièvre n'agite, est presque toujours la fidèle représentation d'une nature apaisée. Il se complaît surtout dans la peinture des eaux tranquilles que sillonnent des voiles blanches et où se mirent des châteaux en ruine, des églises au clocher grêle, et parfois aussi de majestueuses silhouettes de villes, telles celle de Dordrecht des Musées d'Amsterdam et du Louvre, ou bien encore cette admirable vue du port de Nimègue, de la collection Flersheim, qui figura avec tant de succès à l'exposition des salles du Jeu de Paume.

Rarement l'harmonie blonde et fluide de ses ciels reflétés par les eaux de la Meuse ou du Waal est troublée par le vent d'orage, comme dans certaines marines de Jacob Ruisdael ou comme dans celles de Bakhuysen. Parfois, cependant, son imagination délicate et sensible s'émeut au spectacle des éléments en fureur et alors, son habile pinceau participant au mouvement fougueux des nuages, du vent et des flots, il peint, avec une sorte de délire tragique, cet inoubliable Orage sur la mer (collection de Mme la baronne Rodophe d'Erlanger), un de ses chefs-d'œuvre.

Mais ce n'est là qu'une inspiration presque exceptionnelle dans la carrière de ce peintre des eaux calmes et des ciels profonds où flottent paresseusement de grands nuages dans la lumière éblouissante du soleil. Le nom de

Van Goven, dont l'art facile et charmant, dans sa blonde monochromie, évoquera toujours la vision d'une sorte de contrée enchantée, où tout est repos et bonheur, et dont le ciel est comme le pur et radieux miroir. Au lendemain de la libération du territoire de son pays, rendu à la liberté et à lui-même, Van Goyen en exprima, avec une véritable tendresse amoureuse, tous les aspects les plus pittoresques et les plus charmants. De son œuvre calme et lumineuse monte vers le ciel un hymme de paix, d'allégresse et d'espoir, comme dans cet inoubliable Vieux château, de la collection Kleinberger, et l'éblouissante Marine, de la collection Gordon Bennett, purs chefs-d'œuvre catalogués d'ailleurs à la fin de cet ouvrage.

Rien d'étonnant à ce que son prestige fût grand parmi les artistes de son temps; aussi voit-on se presser autour de lui, à Leyde, de nombreux élèves, parmi lesquels Nicolas Berchem, que son humeur vagabonde entraîne bientôt en Italie, Simon de Vlieger, coloriste délicat dont le Louvre possède une jolie marine, le mystérieux Jean Coelenbier, qui trop souvent pasticha lourdement son maître, Salomon Ruysdael, Van der Cappelle, Herman Saftleven et aussi Jan Steen qui, tout en travaillant avec fruit dans l'atelier de Van Goyen, séduisit sa fille Marguerite qu'il épousa.

Salomon van Ruysdael naquit en 1600 à Harlem et mourut en 1670. Il fut en réalité le contemporain, l'admirateur et l'ami de Van Goyen, plutôt que son élève. Mais il emprunta incontestablement beaucoup à son art, et certaines de ses toiles, par l'exécution aussi bien que par le choix du motif, rappellent trop visiblement la manière du maître. L'œil du vrai connaisseur ne s'y trompe cependant pas, cardans ses pastiches involontaires sa personnalité réelle se manifeste très souvent par un singulier contraste de délicatesses de touches et de lourdeurs imprévues, inconnues dans l'œuvre de Van Goyen, toujours d'une belle unité fluide et harmonieuse.

Au demeurant, Salomon van Ruysdael, avec ses qualités et ses défauts, tient dans l'histoire de la peinture hollandaise une place très honorable. Ses meilleures toiles figurent en bonne place dans les musées d'Amsterdam, de Munich et de Berlin, et aussi dans bon nombre de grandes collections privées. Ses compatriotes, qui surent apprécier son talent, l'élurent, en 1648, doyen de la gilde de Saint-Luc, à Harlem. Pareil honneur ne fut pas réservé au pauvre et grand Jacob van Ruisdael, son glorieux neveu, dont nous conterons bientôt la vie de labeur et de misère.

On s'accorde assez volontiers pour considérer Jean Wynants (1625-1682) comme le véritable père du paysage hollandais et pour lui attribuer

Page 1