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(Collection de M Max Flersheira)
Thonneur d'avoir ouvert au paysage moderne sa véritable voie. Il trouva du même coup, dans son amour sincère de la nature, qui ne se démentit jamais, l'éclatante expression de vérité dont s'émurent si profondément les Jacob Ruisdael, les Hobbema, les Crome, les Constable et les Rousseau.
Parfois, Jan van Goyen, impressionné par un vague italianisme, dresse au bord de ses eaux limpides, dans la lumière d'or d'un soleil de rêve, sur les flancs d'une colline découverte par hasard, le long des berges plates des polders, une ruine imaginée qui ne déparerait pas les coteaux arcadiens du Lorrain ou de Nicolas Poussin. Jamais rien de pareil dans l'œuvre de Wynants d'où toute fantaisie est absente et où l'artiste n'a d'autre préoccupation que celle d'exprimer ce qu'il voit, avec la forte science de son métier et toute l'émotion de son âme. Moins accessible que Van Goyen et que Van der Neer au charme attirant de l'eau, Wynants recherche de préférence les sites aux terrains arides et tourmentés, ornés de quelques arbres aux troncs robustes et aux cimes ébranchées, à l'ombre desquels serpentent d'étroits sentiers qu'anime la présence de personnages rustiques ou d'animaux, dont les pinceaux d'Adrien van de Velde, de Lingelbach et de Wouwerman, ont tour à tour précisé les mouvements et les attitudes; car, si Wynants fut un maître incomparable dans la peinture des arbres, des terrains et des ciels, il ignora totalement celle de l'être vivant, et on ne peut que le regretter, car, parfois, l'harmonie magistrale du décor souffre de désaccords assez sensibles entre l'accessoire étranger et l'œuvre originale; mais ce ne sont là que des taches légères dans la majesté de l'ensemble.
On sait que Jean Wynants naquit à Harlem, et c'est depuis quelques années à peine que la science des biographes a pu définitivement préciser la date de sa naissance, et aussi celle de sa mort. Mais on ne peut encore se livrer qu'à de vagues conjectures sur l'existence de ce grand artiste. On ignore même encore le nom de son premier maître, et ses fervents historiens s'évertuent chaque jour à pénétrer le mystère de sa vie laborieuse et surtout à rechercher les influences sous lesquelles se développa son art si personnel et si fort. Wynants fut en effet un artiste très laborieux. C'est là un fait que les écrivains de son temps ont néanmoins pu nous transmettre, et cependant le catalogue de Smith lui attribue à peine deux cents toiles. D'où nous devons conclure que le peintre, en bon Hollandais, plus soucieux de laisser à la postérité des traits définitifs de sa
chère patrie que d'en esquisser des apparences dans des notations rapides, apporta dans l'exécution de ses travaux un soin presque religieux, ne signant une toile que lorsqu'il croyait avoir épuisé devant le sujet, dont il avait voulu exprimer la beauté réelle, toutes les ressources de son art. Et c'est pour cela que la tenue de son œuvre, parfois austère, est si belle et son éclat si persistant. Disons aussi que c'est grâce, sans doute, à cette haute leçon de science et de conscience donnée par le premier maître, que les Jacob Ruisdael, les Hobbema, et autres, hollandais, anglais et français, apprirent à formuler leurs visions dans de solides et harmonieuses peintures, qui, au milieu de tant d'essais rapides et éphémères, demeurent et demeureront éternellement comme de glorieux témoignages et de précieux exemples.
De Wynants nous passons à Aart van der Neer (1619-1677), le peintre des clairs de lune et des plaisirs de l'hiver. La transition est brusque.
Cet aimable peintre, dont les œuvres sont très répandues dans les musées et les collections d'Europe et des Etats-Unis, est très en faveur auprès de nombreux amateurs. Et, cependant, il faut bien reconnaître qu'une disproportion bien évidente existe entre la vogue dont il jouit et la qualité de son art trop souvent faux et conventionnel. Ses bateaux voguent et ses patineurs s'agitent généralement dans une excellente perspective ; mais la mollesse flottante du dessin, l'aspect théâtral du clair de lune, la lumière blafarde et froide dont s'éclairent ses fêtes hivernales, toujours dans le même décor, fatiguent rapidement l'amoureux de bonne peinture, de vérité et d'invention originale.
Comme Van Goyen, Aart van der Neer eut la passion des eaux calmes et limpides, et comme lui aussi il demeura fidèle au paysage de Hollande, plus caractéristique assurément dans son œuvre que dans celle des Wynants, des J. Ruisdael et des Hobbema, et même des Pieter Molyn. Mais son excessive facilité d'exécution souffrit encore du succès qu'obtinrent ses premiers clairs de lune sur la Meuse, et, pareil à tant d'autres, il ne sut résister à la périlleuse tentation des commandes. De là la monotonie infinie de ses molles et innombrables productions.
Pieter Molyn ' mérite une place d'honneur dans le groupe des grands précurseurs du paysage moderne, à côté de Wynants. Ses peintures, assez
1. Pieter Molyn, le paysagiste, né à Harlem en 1600, fut surnomme le Vieux, pour le distinguer de son fils, Pieter, \I..lyn, dit l'empesta 11107-1701), qui se fit surtout connaître dans la peinture assez habile detableaux de chasse. Il avait quitté de bonne heure la Hollande pour parcourir l'Italie, où il se maria et mourut, après une existence très agitée.
rares d'ailleurs, n'ont pas l'ampleur décorative de celles de Wynants, et, il n'excelle pas, comme ce dernier, dans la puissante analyse des vieux arbres dressant vers un ciel plein de nuages leurs branches tordues et lourdes de feuillage. Mais il a sur Wynants l'appréciable supériorité de savoir peindre et faire vivre des personnages et des animaux dans de jolis paysages à peine accidentés, à la végétation rare et aux horizons largement déployés dans une lumière brillante et fine. Transparence des ciels, profondeur lumineuse des lointains, vigueur du dessin et fermeté de la touche, telles sont les qualités maîtresses de ce beau peintre, dont le Louvre ne possède malheureusement qu'une seule toile, un Combat de cavaliers, d'une signification trop indécise.
Albert van Everdingen (1621-1675) naquit à Alkmaar, et il revint mourir dans sa petite ville natale, après une existence assez vagabonde. On raconte volontiers que le goût des paysages rocheux, torrentueux et boisés, dont il a donné de nombreuses représentations, n'est que l'heureux développement de dessins nombreux qu'il exécuta sur les côtes de Norvège, où il fit un séjour prolongé à la suite d'un naufrage. Peut-être aussi pourrait-on y découvrir les résultats de l'influence exercée sur son art naissant par les leçons de son maître Roeland Savery, le peintre si original des chutes d'eau bouillonnantes, des rochers sombres d'où s'élancent vers l'azur froid du ciel les masses vertes des sapins. Quoi qu'il en soit, plusieurs historiens de la peinture hollandaise s'accordent pour reconnaître dans Everdingen le véritable précurseur de Jacob Ruisdael, bien que, à notre avis, la lourdeur monotone de sa facture oppose un clair démenti à cette opinion trop facilement issue de la quasi -similitude des motifs inspirateurs.
Everdingen ne fut cependant pas un peintre exclusif de cascades tumultueuses et de rochers boisés. Il peignit aussi, et cette fois d'après nature, quelques marines ensoleillées, d'un charme tout particulier, et des vues de villes animées par les gestes de promeneurs élégants, et même par des mouvements de foules, d'une spirituelle exécution.
Fromentin n'hésite pas à considérer Jacob van Ruisdael comme la plus haute figure de l'École hollandaise, après Rembrandt, « et ce n'est pas, ajoute-t-il, une mince gloire pour un peintre qui n'a fait que des paysages soi-disant inanimés, et pas un être vivant, du moins sans l'aide de quelqu'un ».
Et, cependant, écrit-il plus loin : « A le prendre par le détail, Ruisdael
serait peut-être inférieur à beaucoup de ses compatriotes. D'abord il n'est pas adroit à un moment et dans un genre où l'adresse était la monnaie courante du talent, et peut-être est-ce à ce défaut de dextérité qu'il doit l'assiette et le poids ordinaire de sa pensée. Il n'est pas non plus précisément habile. Il peint bien et n'affecte aucune originalité de métier. Ce qu'il veut dire, il le dit nettement, avec justesse, mais comme avec lenteur, sans sousentendus, vivacité ni malice. Son dessin n'a pas toujours le caractère incisif, aigu, l'accent bizarre, propre à certains tableaux de Hobbema... »
Il y a dans ces quelques lignes une part de critique assez déconcertante, et, pour notre part, il ne nous serait jamais venu à l'esprit de douter de l'adresse et de l'habileté d'un maître dont tant d'oeuvres sont des prodiges de métier, jusque dans le détail, et dont l'ensemble majestueux et substantiel vaut autant par la parfaite connaissance des lois techniques que des lois naturelles. Certes oui, Ruisdael peint comme il pense, sainement, fortement, largement, et par cela même avec la sûreté du génie armé de toutes pièces.
Parmi les quatre cents paysages et plus que peignit Jacob Ruisdael, et que Smith a religieusement catalogués, tous furent-ils exécutés d'après nature ? Ou bien l'artiste, dont l'âme romantique s'exaltait à la lecture des poèmes de son ami Rcemer Visscher, ne posa-t-il qu'exceptionnellement son chevalet en plein air, préférant la solitude claustrale de l'atelier à la vision directe des réalités et au contact des choses ? En vérité, peu nous importe ! Lorsque notre rêve, suivant notre regard, se perd dans ces grands ciels chargés de nuages « avec des trouées d'azur effacé », à travers ces ombrages à la hautaine allure, tout frissonnants de vie, dans les vastes perspectives vertes et fleuries, où le profil léger d'une ville s'allonge à l'horizon, à travers tous ces merveilleux portraits de la nature dont l'œuvre de Ruisdael est peuplée, nous ne voyons que la grandeur de l'expression, la profonde intimité du sentiment, le prestige du métier... et pas autre chose.
Peindre avec art la nature ne consiste pas uniquement à la copier dans toute sa réalité, mais à en exprimer les beautés caractéristiques à travers l'émotion du souvenir. Ainsi, sans doute, faisait Ruisdael, qu'on nous décrit comme un promeneur solitaire et taciturne, et qui, rentré chez lui, les yeux pleins de visions enchanteresses ou mélancoliques, s'enfermait, loin de tout bruit, pour peindre, avec une sorte d'ivresse panthéistique, ses joyeuses cascades et ses grands arbres courbés par le vent d'orage, ses ciels clairs et ses avalanches de sombres nuages... tout ce qui, dans l'immense
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et mystérieuse nature, symbolise la vie humaine avec sa joie et sa tristesse, sa misère et ses espoirs.
Ruisdaèl demeure et demeurera comme le souverain maître du paysage moderne, disons du paysage réel et vivant, comme l'initiateur souverain, non seulement par la qualité extérieure de son travail, par la beauté incomparable de ses ciels et le jeu infini des valeurs terrestres baignées par la plus riche des lumières, par l'habile subordination des détails aux ensembles, par la majesté et la solidité de l'ordonnance, par l'équilibre harmonieux des masses, mais aussi par la passion débordante ou contenue dont il anime ses compositions. Chez Ruisdaèl, le penseur est l'égal du peintre. Il fut le paysagiste par excellence, car l'harmonieuse unité de son art, la toutepuissance exemplaire de son génie viennent de l'accord parfait d'une technique impeccable et d'une sensibilité imaginative toujours en éveil.
Jacob Ruisdaèl n'emprunte que très exceptionnellement ses sujets à la plaine néerlandaise. Parfois, cependant, il se plaît à faire émerger sur un large fond lumineux la silhouette de sa bonne ville de Harlem, élégante au milieu de ses campagnes vertes et fleuries. Et il faut bien reconnaître qu'il excelle dans ces compositions, presque toutes de très modestes dimensions. Ses précieuses qualités de peintre s'y manifestent avec une rare intensité.
Mais il est surtout attiré par sa nature imaginative et, disons le mot, romantique, vers les motifs tourmentés, qu'il va chercher jusques sur les frontières montagneuses et boisées du Limbourg, et peut-être même parfois dans les cartons d'Everdingen. Car, assez souvent, dans la suite de ses beaux paysages roux aux ciels orageux, aux arbres superbes, aux sentiers tortueux vivement éclairés et qu'anime la marche de promeneurs habilement campés par Berchem, apparaissent aux yeux surpris, de curieuses et froides compositions où des torrents glacés reflètent l'éternelle verdure des grands pins dans un décor de montagnes peuplées de chalets rustiques. Ici, il faut bien le dire, la plupart des maîtresses qualités du peintre disparaissent sous l'effort trop apparent d'une exécution sans chaleur.
Oui, nous le préférons dans ses petites vues brillantes et comme diamantées des jardins de Harlem, dans ses paysages tourmentés de la Hollande septentrionale, avec leur belle opposition d'ombre et de lumière d'un symbolisme parfois si puissant, comme dans l'admirable Buisson du Louvre, dans ses marines tumultueuses où la mer grise du Nord hérisse ses vagues sablonneuses et lourdes, sous la ruée menaçante des nuages, en un
mot. dans toutes ses inspirations néerlandaises, car, malgré son puissant individualisme, il sut, mieux qu'aucun autre peintre de son temps, saisir le caractère particulier que prennent les objets naturels et accomplir le miracle de nous intéresser au moindre détail de son œuvre personnelle, oeuvre plus connue que sa vie qu'il voua tout entière au travail.
Jacob Ruisdael reçut une instruction très sérieuse, malgré son humble origine, et tout en cultivant, dès ses plus jeunes années, la peinture, il étudia les langues anciennes, la médecine et la chirurgie. Bientôt, au grand désespoir de ses parents, il abandonna le scalpel pour le pinceau et, corps et âme, se consacra au culte de l'art, dans le recueillement le plus complet et dans un isolement presque farouche. Il ne s'arracha à son incessant labeur que pour chercher des distractions intellectuelles dans la société des poètes et des littérateurs de son temps et entre autres de la belle et spirituelle Marie Visscher, fille de Rœmer Visscher. Ce fut en 1648 qu'il fut admis dans la gilde de Saint-Luc. En 1659, il venait habiter Amsterdam, où il végéta dans l'obscurité et la misère. En 1681, sentant que ses forces déclinaient rapidement et désireux de revoir encore une fois son pays natal, il retourne à Harlem après avoir obtenu une place à l'hospice de cette ville. Il y mourut le 14 mars 1682, dans le plus complet abandon.
Hobbema ne devait-il pas, lui aussi, vingt-sept ans plus tard, mourir presque de faim dans un asile de pauvres, sur le Rozengracht, tout près du réduit où Rembrandt passa ses dernières années, obscur et misérable.
Cruautés abominables du sort ! Odieuse et éternelle fatalité ! Ce sera toujours à l'agonie du soleil que le ciel empruntera ses splendeurs les plus rares et la vraie gloire de l'humanité sera presque toujours faite des souffrances du génie.
Jacob Ruisdael a laissé aussi un certain nombre de beaux dessins au lavis. Ses eaux-fortes, d'un grand effet, sont rares. 11 a trouvé des graveurs plus ou moins fidèles dans Piranèse, Boissieu, Schweyer, P. Lebas, Ponheimer, Strudt, Haldenwang, Morgenstern, etc.
La vie de Meindert Hobbema, qui fut avec Jacob Ruisdael le plus grand paysagiste de la Hollande, demeure aussi assez obscure.
Comme Ruisdael, Hobbema n'a laissé chez les biographes qu'une très faible trace de son passage sur cette terre.
Ce n'est qu'à la suite de bien des recherches à travers les archives d Amsterdam qu'on découvrait l'acte de mariage à l'aide duquel on pouvait établir l'année de sa naissance : i638. On sait qu'il avait vingt-
HOBBEMA IMINDERHi