LE DÉBARQUEMENT DES VIVRES
t Collection de Mie Dr MaxWassermanii |
imaginatif, prompt à fixer dans une spirituelle interprétation une vive et rapide impression, il fallait le voyage, toujours inspirateur, à travers des pays rêvés.
Il eût été regrettable que Nicolas Berchem séjournât éternellement dans sa bonne ville de Harlem, car sa nature inventive ne se fût pas privée de varier à l'infini les interprétations des champs de sa ville natale, dont d'autres maîtres ont définitivement établi les lignes et les couleurs, et la joie ne nous en a pas été donnée de voir et d'admirer toutes ces charmantes compositions écloses sous le ciel d'Italie et où, dans une exquise harmonie de lumière, l'invention se marie à la réalité. Car chez cet artiste le métier ne souffre jamais de la grande facilité d'exécution, et si c'est, comme en se jouant et avec une spirituelle habileté de touche, que durent parfois lui envier Fragonard et Hubert Robert, qu'il groupe et fait vivre ses personnages sur les larges quais de ses grands ports ou sur les gués de ses ruisseaux ombragés, c'est aussi toujours avec une rare sûreté de pinceau et une science consommée du sens harmonique des valeurs qu'il traite ses beaux et lumineux paysages.
Phénomène assez rare dans la vie des grands artistes , à peine commençait-il à peindre que la célébrité lui souriait et, à l'heure où Jacob Ruisdacl et Hobbema vivaient pauvres et méconnus. Berchem, au dire d'un de ses contemporains, « vendait ses paysages avant de les avoir commencés ». D'ailleurs, toute la faveur du public et des amateurs d'art allait aux peintres voyageurs, et, pendant que, dans la solitude et dans le recueillement, les vrais grands maîtres du paysage hollandais, attachés au sol par toute la puissance de leur génie et l'énergie de leur âme, fixaient pour l'éternité les traits de leur pays natal, méconnus presque toujours, souvent dédaignés, la mode était à ces artistes volages et charmants, à ces spirituels « déracinés », trop souvent dépourvus de toute personnalité, et dont l'œuvre brillante peut réjouir un instant le regard, mais sans émouvoir le cœur.
Si l'émigration des artistes hollandais vers l'Italie pouvait se justifier, ce serait par l'heureuse influence qu'exerça sur Nicolas Berchem son séjour à Rome. Ses plus remarquables peintures datent, en effet, de 1642 à i656, et son métier devient lourd, dur et triste lorsqu'il rentre dans son pays natal, croyant avoir emporté dans ses yeux et dans son cœur assez de soleil pour illuminer le reste de son œuvre.
La gloire artistique d'un pays n'est pas seulement faite du développe-
ment « local » des talents et des génies sortis spontanément de son sol, comme des fleurs miraculeuses. Que notre patriotisme ne s'affecte pas, outre mesure, de l'exil volontaire de Claude Lorrain et de Nicolas Poussin! C'est à l'artiste à découvrir les sources inspiratrices de son génie. L'univers est sa vraie patrie. L'œuvre vraiment grande est celle où le mystère de la nature infinie se révèle sous une forme d'art pure et forte à travers l'émotion sincère de l'artiste. Qu'importe, en vérité, la qualité du sol et de l'atmosphère où fut créé le chef-d'œuvre dont l'humanité s'enorgueillit!...
On connaît enfin aujourd'hui la date de la mort et de la naissance de Karel du Jardin, un des artistes les plus intéressants, avec N. Berchem, de « la bande voyageuse », et on peut, en quelques lignes, résumer l'histoire de sa vie, longtemps enveloppée de mystère.
Karel du Jardin naquit à Amsterdam en 1627 et mourut à Venise le 20 novembre 1678. Il fut le meilleur élève de Nicolas Berchem, qui l'affectionnait tout particulièrement et qui l'appela près de lui en Italie. Après quelques années passées dans ce pays, où il put mener une vie fastueuse, conforme à ses goûts, grâce au succès qu'obtint son art, il vint habiter Lyon, où il se maria. On le retrouve en i656 à la Haye et en 1662 à Amsterdam, où il paraît vouloir s'établir définitivement. Mais bientôt il dit brusquement adieu aux bords du Zuiderzée et, abandonnant sa femme, comme Weenix, mais sans espoir de retour, il regagne les rives du Tibre, d'où il se rendra à Venise pour y finir ses jours, âgé de cinquante-six ans à peine.
Les œuvres de Karel du Jardin, aujourd'hui très recherchées, appartiennent aux genres les plus différents. Il s'essaya même dans la figure, et non sans succès, comme on peut s'en convaincre d'après son beau portrait d'homme de Gérard Reynst, du Rijks-Museum, et d'après le Groupe des gouverneurs de la maisoji de correction d'Amsterdam. OEuvre d'une rare intelligence de composition et d'observation, et qui tient fort honorablement sa place à côté des grandes toiles corporatives de Cornelis Ketel, de Nicolas Eliasz, de Van Valckert, de Thomas de Keyzer, etc.
Mais Karel du Jardin fut surtout un magnifique paysagiste, doublé d'un animalier de première force et d'un peintre de genre au pinceau preste et spirituel. Les scènes militaires, idylliques ou paysannes dont il anime ses sites rocheux ou boisés, sont fortement dessinées et toujours pleines de vie et de couleur; elles font, pour ainsi dire, corps avec le cadre de nature où l'artiste les a placées, et jamais, comme chez Nicolas Berchem, dont il a cependant le pinceau facile et le don brillant d'improvisation, le
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paysage ne revêt un aspect essentiellement décoratif et parfois d'un charme purement conventionnel. On sent que, chez Karel du Jardin, la préoccupation est vive et constante de donner à ses lumineuses compositions une belle couleur de vie réelle, malgré le pittoresque parfois trop recherché du sujet, et, sans chercher à voiler ses brillantes qualités de peintre de genre et d'animaux, il sait très habilement faire ressortir dans son œuvre, d'une si belle tenue technique, les richesses de son métier de paysagiste toujours ému devant la nature.
Tout en se rattachant à Potter, dont il a parfois la forte science d'animalier, et à Adrien van de Velde, plus précis, mais moins spontané que lui, Karel du Jardin apparaît très visiblement, avec sa facture souple et libre, avec son vivant coloris, souvent d'une harmonie grise si fine et si délicate, avec ses ciels lumineux et légers, comme un des plus indiscutables précurseurs des Joseph Vernet, des Hubert Robert, des Corot... Les peintures de Karel du Jardin, qui, dans son œuvre considérable et variée, sont d'éclatants témoignages de la vérité de ce rapprochement historique, se rencontrent assez fréquemment sous l'aspect de petits chefs-d'œuvre rares et précieux. Un des plus impressionnants est la Chaumière dans la dune de la collection du prince d'Arenberg, à Bruxelles.
Nous avons tenté, dans ces quelques pages, d'esquisser rapidement la figure et d'analyser l'œuvre des paysagistes de l'Ecole hollandaise du xviie siècle, les groupant en deux catégories très distinctes : les peintres de la nature hollandaise demeurés fidèles à la Hollande, et ceux qui, certainement plus nombreux et d'un esprit plus aventureux et plus curieux, choisirent leurs sujets inspirateurs en dehors des frontières du pays natal et de préférence en Italie.
Il en est quelques autres encore, dont la réputation, aujourd'hui bien amoindrie, n'ajouta aucun éclat à la gloire de l'Ecole, mais que notre devoir d'historien nous oblige néanmoins à mentionner à cette place : Adam Pynacker (1622-1673) naquit près de Delft et il passa quelques années en Italie, d'où il rapporta des vues de ruines de temples, des paysages à cascatelles, fort appréciés de son temps, médiocrement estimés aujourd'hui ; les Van der Does, artistes assez habiles, mais observateurs superficiels de la nature et qui, trop servilement, cherchèrent à imiter leur maître, Karel du
4o GRANDS ET PETITS MAITRES HOLLANDAIS
Jardin; Frédéric de Moucheron, né à Emden en i633, mort à Amsterdam en 1686, peintre médiocre, mais d'un esprit inventif assez curieux et qui, sans quitter la Hollande et pour satisfaire au goût de la mode et faire fortune, n'hésitait pas à peindre des sites italiens... authentiques. Thomas Wyck eut, lui. la joie de visiter l'Italie, la terre promise des peintres hollandais du xvn1-' siècle, et il en rapporta quelques vues assez agréables, empruntées de préférence aux environs de Naples où il séjourna assez longtemps. Son œuvre est encore assez goûtée aujourd'hui et assurément d'un art supérieur à celui des Van der Does et des Moucheron.
Pendant que Harlem voyait naître Thomas Wyck, Utrecht donnait le jour à Bartholomeus Breenbergh (1620-1660). qui, lui aussi, après avoir parcouru la France et l'Italie, faisait une ample moisson de fabriques, de cascades, de pastorales, de collines bleues, de couchers de soleil sous des arches en ruine, de pins parasols, de cyprès noirs... et rassemblait ainsi dans son œuvre, qui devait être surtout goûtée des amateurs d'art du xvme siècle, tous les éléments constitutifs du paysage historique où ne tarderont pas à s'exercer les Valenciennes, les Bidault, les Bertin, les Wattelet, les Michallon, avant l'entrée en scène des réalistes de l'école de Fontainebleau, attentifs, dans leur culte sincère et fervent de la nature, aux conseils des Wynants, des J. Ruisdael et des Hobbema.
Placée, pour ainsi dire, entre le ciel et l'eau, miroir profond dont l'un répand sur elle le rayonnement de sa douce clarté et dont l'autre reflète la monotonie de ses dunes, de ses berges plates et la silhouette aiguë et dentelée de ses villes, la Hollande devait nécessairement trouver dans ses peintres de nombreux et fervents interprètes des nuages et des flots. Nulle école n'est, en effet, plus riche en beaux peintres du ciel et des er^ix que celle des Pays-Bas, et cependant ses purs marinisles, ses interprètes exclusifs de la mer, sont assez rares, et nous aurons bien vite dressé la liste lorsque nous aurons cité les noms de Willem van de Velde le Jeune, de Hendrick Dubbels, de Ludolf Bakhuysen, de Jan Claesz Rietschooft, d'Abraham Stork, de Renier Nooms, de Lieve Verschuisen, de Gerrit Toorenburgh et enfin Jean van der Cappelle.
Presque tous les paysagistes hollandais du xvne siècle ont été contraints, par la nature même du sujet qu'ils voulaient exprimer, de peindre les flots
CAPPELLE (JANVANDER)