‹ Grands prosateurs du dix-septième siècle; avec notesChapitre 25 sur 122 · REINE ÉGYPTIENNE · texte numérisé non relu

REINE ÉGYPTIENNE

qu'aigrir leurs esprits, et que le moyen le plus efficace de leur inspirer la vertu était de leur marquer leur devoir dans des louanges conformes aux lois, et 175 prononcées gravement devant les dieux. Après la prière et le sacrifice, on lisait au roi, dans les saints livres, les conseils et les actions des grands hommes, afin qu'il gouvernât son Etat par leurs maxirn

maintînt les lois qui avaient rendu ses prédécesseurs heureux aussi bien que leurs sujets. 180

Ce qui montre que ces remontrances se faisaient et s'écoutaient sérieusement, c'est qu'elles avaient leur effet. Parmi les Thébains,24 c'est-à-dire dans la dynastie principale, celle où les lois étaient en vigueur, et qui devint à la fin la maîtresse de toutes les 185 autres, les plus grands hommes ont été les rois. Les deux Mercures,25 auteurs des sciences et de toutes les institutions des Égyptiens, l'un voisin des temps du déluge, l'autre qu'ils ont appelé le Trismégiste ou le trois fois grand, contemporain de Moïse, ont été tous 190 deux rois de Thèbes.24 Toute l'Egypte a profité de leurs lumières, et Thèbes doit à leurs instructions d'avoir eu peu de mauvais princes. Ceux-ci étaient épargnés pendant leur vie, le repos public le voulait ainsi : mais ils n'étaient pas exempts du jugement 195 qu'il fallait subir après la mort. Quelques-uns ont été privés de la sépulture, mais on en voit peu d'exemples ; et, au contraire, la plupart des rois ont été si chéris des peuples, que chacun pleurait leur mort autant que celle de son père ou de ses en- 200 fants. . . .

Une des choses qu'on imprimait le plus fortement dans l'esprit des Egyptiens, était l'estime et l'amour de leur patrie. Elle était, disaient-ils, le séjour des dieux : ils y avaient régné durant des milliers infinis 205 d'années. Elle était la mère des hommes et des animaux que la terre d'Egypte, arrosée du Nil,26 avait enfantés pendant que le reste de la nature était stérile. Les prêtres qui composaient l'histoire d'Egypte de cette suite immense de siècles, qu'ils ne remplissaient 210 que de fables et de généalogies de leurs dieux, le

faisaient pour imprimer dans l'esprit des peuples L'antiquité et la noblesse de leurs pays. Au reste, leur vraie histoire était renfermée dans des bornes

•15 raisonnables ; mais ils trouvaient beau de se perdre dans un abtme infini de temps qui semblait les approcher de l'éternité.

Cependant l'amour de la patrie avait des fondements plus solides. L'Egypte était en effet le plus

220 beau pays de l'univers, le plus abondant127 par la nature, le mieux cultivé par l'art, le plus riche, le plus commode, et le plus orné par les soins et la magnificence de ses rois.

LE LABOrKAGK CHEZ LES ÉGYPTIENS {Encyclop. Bibliia)

Il n'y avait rien que de grand dans leurs desseins

225 et dans leurs travaux. Ce qu'ils ont fait du Nil est

incroyable. Il pleut rarement en Egypte,'28 mais ce

fleuve, qui l'arrose toute par ses débordements réglés,

lui apporte les pluies et les neiges des autres pays.

Pour multiplier un Heuve si bienfaisant, l'Egypte était

230 traversée d'une infinité de canaux d'une longueur et

dune largeur incroyable. Le Nil portait partout la

fécondité avec ses eaux salutaires, unissait les villes

entre elles, et la Grande-Mer '' avec la mer R<

entretenait le commerce au dedans et au dehors du

235 royaume, et les fortifiait contre l'ennemi: de sorte

qu'il était tout ensemble et le nourricier et le défen-

seur de l'Egypte. On lui abandonnait la campagne ; mais les villes, rehaussées avec des travaux immenses, et s'élevant comme des îles au milieu des eaux, regardaient avec joie de cette hauteur toute la plaine 240 inondée et tout ensemble fertilisée par le Nil. Lorsqu'il s'enflait outre mesure, de grands lacs, creusés par les rois, tendaient leur sein aux eaux répandues. Ils avaient leurs décharges préparées : de grandes écluses les ouvraient ou les fermaient selon le besoin, 245 et les eaux ayant leur retraite ne séjournaient sur les terres qu'autant qu'il fallait pour les engraisser.30

Tel était l'usage de ce grand lac, qu'on appelait le lac de Myris ou de Mœris : c'était le nom du roi qui l'avait fait faire. On est étonné quand on lit, ce qui 250 néanmoins est certain, qu'il avait de tour environ cent quatre-vingts de nos lieues. Pour ne point perdre trop de bonnes terres en le creusant, on l'avait étendu principalement du côté de la Libye. La pêche en valait au prince des sommes immenses : 255 et ainsi, quand la terre ne produisait rien, on en tirait des trésors en la couvrant d'eaux. Deux pyramides, dont chacune portait sur un trône deux statues colossales, l'une de Myris,31 et l'autre de sa femme, s'élevaient de trois cents pieds au milieu du lac, et 260 occupaient sous les eaux un pareil espace. Ainsi elles faisaient voir qu'on les avait érigées avant que le creux eût été rempli, et montraient qu'un lac de cette étendue avait été fait de main d'homme sous un seul prince. 265

Ceux qui ne savent pas jusques32 à quel point on peut ménager la terre, prennent pour fable ce qu'on raconte du nombre des villes d'Egypte. La richesse n'en était pas moins incroyable. Il n'y en avait point

7» BOSSUE i

270 qui ne fût remplie de temples magnifiques et de superbes palais. L'architecture y montrait partout cette noble simplicité et cette grandeur qui remplit l'esprit. De longues galeries y étalaient des sculptures que la Grèce prenait pour modèles.** Thèbes le pouvait disputer aux plus belles villes de l'univers. ;l Ses cent portes, chantées par Homère, sont connues de tout le monde. Elle n'était pas moins peuplée qu'elle était vaste; et on a dit qu'elle pouvait faire sortir ensemble dix mille combattants par chacune

280 de ses portes. Qu'il y ait, si l'on veut, de l'exagéra-

FILRT DE I'f.CHK

tion dans ce nombre, toujours est-il assuré que son peuple était innombrable. Les Grecs et les Romains ont célébré sa magnificence et sa grandeur, encore qu'ils35 n'en eussent vu que les ruines, tant les restes

285 en étaient augustes !

Si nos voyageurs avaient pénétré jusqu'au lieu où cette ville était bâtie, ils auraient sans doute encore trouvé quelque chose d'incomparable dans ses ruines, car les ouvrages des Égyptiens étaient faits pour

290 tenir contre le temps. Leurs statues étaient des colosses. Leurscolonnes étaient immenses. L'Egypte visait au grand, et voulait frapper les yeux de loin, mais toujours en les contentant par la justesse des proportions. On a découvert36 dans le Sayd (vous37

savez bien que c'est le nom de la Thébaïde) des 295 temples et des palais presque «encore entiers, où ces colonnes et ces statues sont innombrables. On y admire surtout un palais dont les restes semblent n'avoir subsisté que pour effacer la gloire de tous les plus grands ouvrages. Quatre allées à perte de vue, 300 et bornées de part et d'autre par des sphinx d'une matière aussi rare que leur grandeur est remarquable, servent d'avenues à quatre portiques dont la hauteur étonne les yeux. Quelle magnificence et quelle étendue ! Encore ceux qui nous ont décrit ce prodigieux 3°5 édifice n'ont-ils pas eu le temps d'en faire le tour, et ne sont pas même assurés38 d'en avoir vu la moitié ; mais tout ce qu'ils y ont vu était surprenant.39 Une salle, qui apparemment faisait le milieu de ce superbe palais, était soutenue de six-vingts40 colonnes de six 310 brassées41 de grosseur, grandes à proportion, et entremêlées d'obélisques que tant de siècles n'ont pu abattre. Les couleurs mêmes, c'est-à-dire ce qui éprouve le plus tôt le pouvoir du temps, se soutiennent encore parmi les ruines de cet admirable édifice, 313 et y conservent leur vivacité : tant l'Egypte savait imprimer le caractère d'immortalité à tous ses ouvrages ! Maintenant que le nom du Roi pénètre aux42 parties du monde les plus inconnues, et que ce prince étend aussi loin les recherches qu'il fait faire des plus 323 beaux ouvrages de la nature et de l'art, ne serait-ce pas un digne objet de cette noble curiosité de découvrir les beautés que la Thébaïde renferme dans ses déserts, et d'enrichir notre architecture des inventions de l'Egypte ? Quelle puissance et quel art a20 325 pu faire d'un tel pays la merveille de l'univers ! Et quelles beautés ne trouverait-on pas si on pouvait

8o BOSSUET

aborder la ville royale, puisque, si loin d'elle, on découvre des choses si merveilleuses ?43

330 II n'appartenait <}tfa l'I Crypte de dresser des monuments pour la postérité. Ses obélisques font encore aujourd'hui, autant par leur beauté que par leur hauteur, le principal ornement de Rome ;44 et la puissance romaine, désespérant d'égaler les Egyptiens, a cru

335 faire - >ur sa grandeur d'emprunter les monu-

ments de leurs rois.

L'Egypte n'avait point encore vu de grands édifices, que4-' la tour de Babel, quand elle imagina ses pyramides, qui, par leur figure autant que par letlf

3 \o grandeur, triomphent du temps et des Barbares. Le bon goût des Egyptiens leur fit aimer dès lors la solidité et la régularité toute nue. N'est-ce point que la nature porte d'elle-même à cet air simple auquel on a tant de peine à revenir quand le goût

345 a été gâté par des nouveautés et des hardiesses bizarres ? Quoi qu'il en soit, les Egyptiens n'ont aimé qu'une hardiesse réglée: ils n'ont cherché le nouveau et le surprenant que dans la variété infinie de la nature, et ils se vantaient d'être les seuls

350 qui avaient fait, comme les dieux, des ouvrages

immortels. Les inscriptions des pyramides n'étaient

pas moins nobles que l'ouvrage : elles parlaient aux

spectateurs. Une de ces pyramides, bâtie de bri< j

rtissait par son titre4'1 qu'on se gardât bien de la

355 comparer aux autres, et ' qu'elle était autant audessus de toutes les pyramides que Jupiter était au-dessus de tous les dieux.'

Mais quelque effort que fassent les hommes, leur néant paraît partout. Ces pyramides étaient des

360 tombeaux ; encore les rois qui les ont bâties n'ont-ils

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