‹ Grands prosateurs du dix-septième siècle; avec notesChapitre 36 sur 122 · US CARTES · texte numérisé non relu

US CARTES

pour cela barbares ni sauvages, mais que plusieurs

90 usent14 autant ou plus que nous déraison; et ayant

considéré combien un même homme, avec son même

it. étant nouni dès son enfance entre des Français

ou des Allemands, devient différent deu ce qu'il serait

s'il avait toujours vécu entre des Chinois ou des can-

95 nibales, et comment, jusques10 aux modes de nos habits, la même chose qui nous a plu il y a dix ans, et qui nous plaira peut-être encore avant dix ans, nous semble maintenant extravagante et ridicule ; en sorte que17 c'est bien plus la coutume et l'exemple

100 qui nous persuade18 qu'aucune connaissance certaine ; et que néanmoins la pluralité des voix n'est pas une preuve qui vaille rien pour les vérités un peu malais» à découvrir, à cause qu'il19 est bien plus vraisemblable qu'un homme seul les ait recontrées que tout un

105 peuple, je ne pouvais choisir personne dont les opinions me semblassent devoir être préférées à celles des autres, et je me trouvai comme contraint d'entreprendre moi-même de me conduire.

Mais, comme un homme qui marche seul et dans

1 10 les ténèbres, je me résolus d'aller si lentement et d'user de14 tant de circonspection en toutes choses, que, si je n'avançais que fort peu, je me garderais bien au moins de tomber : même20 je ne voulus point commencer à rejeter tout à fait aucune des opéraj

115 tionsqui s'étaient pu glisser autrefois en ma créan us v avoir été introduites par la raison, n'eusse-- auparavant employé assez de temps à faire le projet de l'ouvrage que j'entreprenais, et à cherchi 1 la vraie méthode pour parvenir à la connais

120 toutes les choses dont mon esprit serait capal

J'avais un peu étudié, étant plus jeune, entre

parties de la philosophie, à24 la logique, et, entre les mathématiques, à l'analyse des géomètres et à l'algèbre, trois arts ou sciences qui semblaient devoir contribuer26 quelque chose à mon dessein. Mais, en 125 les examinant, je pris garde que, pour la logique, ses syllogismes26 et la plupart de ses autres instructions Servent plutôt à expliquer à autrui les choses qu'on sait, ou même, comme Fart de Lulle,27 à parler sans jugement de celles qu'on ignore, qu'à les apprendre; 13° et, bien qu'elle contienne en effet beaucoup de préceptes très vrais et très bons, il y en a toutefois tant d'autres mêlés parmi,28 qui sont ou nuisibles ou superflus, qu'il est presque aussi malaisé de les en séparer que de tirer une Diane ou une Minerve hors29 d'un bloc 135 de marbre qui n'est point encore ébauché. Puis, pour l'analyse des anciens et l'algèbre des modernes, outre qu'elles ne s'étendent qu'à des matières fort abstraites et qui ne semblent d'aucun usage, la première est toujours si astreinte à la considération des figures, 140 qu'elle ne peut exercer l'entendement sans fatiguer beaucoup l'imagination : et on s'est tellement assujetti, en la dernière, à certaines règles et à certains chiffres, qu'on en a fait un art confus et obscur qui embarrasse l'esprit, au lieu d'une science qui le cultive. 145 Ce qui fut cause30 que je pensai qu'il fallait chercher quelque autre méthode qui, comprenant les avantages de ces trois, fût exempte de leurs défauts. Et comme la multitude des lois fournit souvent des excuses aux vices, en sorte qu'un Etat est bien mieux réglé lorsque, 150 n'en ayant que fort peu, elles y sont fort étroitement observées ; ainsi,81 au lieu de ce grand nombre de préceptes dont la logique est composée, je crus que j'aurais assez des quatre suivants, pourvu que je

150 DESCARI

e une ferme et constante résolution de ne manquer1 pas une seule fois à l ver.

Le premier était de ne recevoir jamais aucune

chose pour vraie que je ne" la connusse évidemment88

telle, c'est-à-dire d'éviter soigneusement la pré-

160 cipitation et la prévention,34 et de ne comprendre rien

de plus en nies jugements que ce qui se présenterait

clairement et si distinctement35 à mon esprit, que

je n'eusse aucune occasion de le mettre en doute.

Le second, de diviser chacune des difficultés que

165 j'examinerais en autant de parcelles qu'il se pourrait

et qu'il serait requis pour les mieux résoudre.

Le troisième, de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu comme 170 par degrés jusques10 à la connaissance des plus composés, et supposant même de l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres.

Et le dernier, de faire partout des dénombrements 175 si entiers et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre.

Ces longues chaînes de raisons, toutes simples et

faciles, dont les géomètres ont coutume de se servir

pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations,

180 m'avaient donné occasion de m'imaginer que toutes

les choses qui peuvent tomber sous la connaissance

des hommes s'entre-suivent en même façon, et que,

pourvu seulement qu'on s'abstienne d'en reo

aucune pour vraie qui ne le* soit, et qu'on garde

185 toujours l'ordre qu'il faut pour les déduire les unes

antres, il n'y en peut avoir de si éloignées auxquelles

enfin on ne parvienne, ni de si cachées qu'on ne

découvre. Et je ne fus pas beaucoup en peine de chercher par lesquelles il était besoin de commencer, car je savais déjà que c'était par les plus simples et 19° les plus aisées à connaître ; et, considérant qu'entre tous ceux qui ont ci-devant recherché la vérité dans les sciences il n'y a eu que les seuls mathématiciens qui ont pu trouver quelques démonstrations, c'est-àdire quelques raisons certaines et évidentes, je ne 195 doutais point que ce ne fût par les mêmes qu'ils ont examinées ;37 bien que je n'en espérasse aucune autre utilité, sinon qu'elles accoutumeraient mon esprit à se repaître de vérités et ne se contenter point de fausses raisons. Mais je n'eus pas dessein pour cela 2co de tâcher d'apprendre toutes ces sciences particulières qu'on nomme communément mathématiques : et, voyant qu'encore que leurs objets soient différents, elles ne laissent pas de s'accorder toutes, en ce qu'elles n'y considèrent autre chose que les divers rapports 205 ou proportions qui s'y trouvent, je pensai qu'il valait mieux que j'examinasse seulement ces proportions en général et sans les supposer que dans les sujets qui serviraient à m'en rendre la connaissance plus aisée, même aussi sans les y astreindre aucunement, afin de 210 les pouvoir d'autant mieux appliquer après à tous les autres auxquels elles conviendraient. Puis, ayant pris garde que, pour les connaître, j'aurais quelquefois besoin de les considérer chacune en particulier, et quelquefois seulement de les retenir ou de les corn- 215 prendre plusieurs ensemble, je pensai que, pour les considérer mieux en particulier, je les devais supposer en des lignes, à cause que je ne trouvais rien de plus simple ni que je pusse plus distinctement représenter à mon imagination et à mes sens ; mais 22.Q

que, pour les ret< nii ou les comprendre plusieurs ensemble, il fallait que je les expliquasse par quelques chiffres, les plus courts qu'il sérail possible; et que, par oe moyeu, j'emprunterais tout le meilleur de

225 l'analyse géométrique et de l'algèbre, et corrigerais tous les défauts de l'une par l'autre.88

Comme, en effet, j'ose dire que l'exacte observation de ce peu de préceptes que j'avais choisis me donna telle11 facilité à démêler toutes les questions auxquelles

230 ces deux sciences s'étendent, qu'en deux ou trois mois que j'employai à les examiner, ayant commencé par les plus simples et les plus générales, et chaque vérité que je trouvais étant une règle qui me servait après à en trouver d'autres, non seulement je vins à bout de

235 plusieurs que j'avais jugées autrefois très difficiles, mais il me sembla aussi vers la fin que je pouvais déterminer, en celles même que j'ignorais, par quels moyens et jusqu'où il était possible de les résoudre. En quoi40 je ne vous paraîtrai peut-être pas être fort

240 vain, si vous considérez que, n'y ayant qu'une vérité de chaque chose,41 quiconque la trouve en sait autant qu'on en peut savoir ; et que, par exemple, un enfant instruit en l'arithmétique, ayant fait une addition suivant ses règles, se peut assurer42 d'avoir trouvé,

245 touchant la somme qu'il examinait, tout ce que l'esprit humain saurait trouver: car enfin la méthode qui enseigne à suivre le vrai ordre et à dénombrer exactement toutes les circonstances de ce qu'on cherche contient tout ce qui donne de la certitude aux règles

250 d'arithmétique.

Mais ce qui me contentait le plus de cette méthode était que, par elle, j'étais assure1 d'user" en tout de ma raison, sinon parfaitement, ;iu moins le mieux qui

fût en mon pouvoir : outre que48 je sentais, en la pratiquant, que mon esprit s'accoutumait peu à peu à 255 concevoir plus nettement et plus distinctement ses objets ; et que, ne l'ayant point44 assujettie à aucune matière particulière, je me promettais de l'appliquer aussi utilement aux difficultés des autres sciences que j'avais fait45 à celles de l'algèbre. Non que pour cela 260 j'osasse entreprendre d'abord d'examiner toutes celles qui se présenteraient, car cela même eût été contraire à l'ordre qu'elle prescrit ; mais, ayant pris garde que leurs principes devaient tous être empruntés de la philosophie, en laquelle je n'en trouvais point encore 265 de certains, je pensai qu'il fallait avant tout que je tâchasse d'y en établir, et que, cela étant la chose du monde la plus importante, et où la précipitation et la prévention34 étaient le plus à craindre, je ne devais point entreprendre d'en venir à bout que je n'eusse 270 atteint un âge bien plus mûr que celui de vingt-trois ans que j'avais alors, et que je n'eusse auparavant employé beaucoup de temps à m'y préparer, tant en déracinant de mon esprit toutes les mauvaises opinions que j'y avais reçues avant ce temps-là qu'en faisant 275 amas40 de plusieurs expériences, pour être après47 la matière de mes raisonnements, et en m'exerçant toujours en la méthode que je m'étais prescrite, afin de m'y affermir de plus en plus.

Page 1