‹ Grange-Canal et Jean-Jacques RousseauChapitre 2 sur 6 · IS · texte numérisé non relu

IS

nèvc. il aurait iWis peu coûté aux licrnois crétcndre un peu plus ces limites, dit Gautier, auquel nous avons emprunté les lif^nes qui précèdent', mais, quehpies instances qu'on leur fit, ils ne trouvèrent pas à propos d'accorder davantage de terrain ; au contraire, ils voulurent que les grands chemins qui seraient situés entre les terres des deux villes leur appartinssent en toute souveraineté ».

Il y eut donc alors élargissement de la banlieue de Genève, soit sur la rive gauche du lac, soit sur la rive droite. Comme le dit J.- B.-G. Galiffe dans son beau livre, « la ville jouissait de temps immémorial, sous le nom multiface de franchises, d'une banlieue considérable, comprise entre le lac, le Rhône, l'Arve, la Seyme et le Traînant », et ailleurs : « Le pourtour de la banlieue de ce côté (c'est-à-dire sur la rive gauche) était limité par l'Arve, la Seyme et le Traînant » (T. I, pp. 82, 9o). — L'ancienne banlieue ne comprenait pas en etfet Cologny, qui, de même que Vandœuvres, ne relevait pas de l'évêque, mais du Chapitre. Elle ne comprenait pas non plus Grange-Canal, dont les quelques maisons, sises au sud-est du chemin, dépendaient de St-

^ Histoire de Genève, t. II, pp. 518-520.

Victor ou de la chapelle et de l'hôpital Bolomier^ '

C'est ainsi que dans le très remarquable Plan manuscrit de la banlieue de Genève, que possède notre Bibliothèque publique et qui a été dressé par Micheli du Crest avant 173S, la limite, depuis la route de Chêne suit le chemin de Grange-Canal et va ensuite jusqu'au Traînant, laissant en dehors les maisons de Grange-Canal ^

La carte du lac de Genève, publiée en 1730 par Chopy, régent au Collège, assigne la même place à Grange-Canal. Cette carte, qui a été annexée par Spon à son Histoire de Genève, est dite avoir été « dressée sur plusieurs cartes et en particulier sur celle de Fatio, ingénieur, membre de la Société royale de Londres^ ingénieur de Leurs Excellences de Berne

^ Voir aux Archives les Plans réguliers de Cologny et Chêne, etc., déjà signalés, et le Plan du territoire de Vandœuvres et Pressy, Cologny, parties de Chêne, et autres lieux en 1758, feuillet 52.

^ Ce plan doit avoir fait partie des plans de Genève que Micheli, suivant Sénebier (t. 111, p. 168), « donna à la chambre de l'artillerie et à la Bibliothèque publique, et qui sont des chefs-d'œuvre d'exactitude et d'élégance. »

oL présentée aux .Ma^^nilifjue.s Seigneurs syndics et conseillers ».

L'ancienne délinnitation de la banlieue ne fut donc point effacée pour toujours par le partage conclu entre Berne et Genève en I08O ', et les événements ((ui le suivirent font bien connprendre qu'il ne pouvait en être autrement.

Après cet accord, presque toute la vallée du Léman se trouvait sous la domination de Berne ou de Genève, et les deux républiques firent leur possible pour introduire dans leurs nouvelles conquêtes le règne de l'Evangile :

^ M. Eug. Ritter m'a communiqué un curieux extrait du « Registre des particuliers wqiii confirme encore notre assertion. Il y est dit, à la date du 29 mai 1556 : « Mathieu Canard, lequel a requis qu'il plaira lui permettre qu'il puisse mener vers sa i2:range à dix florins de pierre qu'il a achetées — Arresté qu'on lui remonstre que maintenant on a besoin de retenir les pierres dans la franchise. » — Ce fut « Mathieu Canard, de Turin, né en Piémont, reçu bourgeois de Genève en 1516. qui construisit la Grange-Canard et qui fut le père de Jean Canal, syndic en 1580, 84, 92, 96, 1600. Voir le discours prononcé par le professeur Eug. Ritter à la Séance annuelle de l'Institut genevois, le 21 mars 1892, où se trouve une généalogie de la famille Canal plus complète que celle des notices de Galiffe.

de nombreuses paroisses protestantes, en particulier, furent fondées autour de Genève, et là où plus tard le catholicisme fut rétabli, ce ne fut qu'à la suite de persécutions.

Mais — sans parler de l'ambition de Berne qui la portait à s'approprier toute souveraineté sur Genève — si bien disposées l'une pour l'autre que fussent en général les deux républiques, les territoires qu'elles s'étaient partagés n'étaient pas toujours bien séparés, et plusieurs terres genevoises, telles que les mandements de Jussy et de Peney, et la Champagne, étaient enclavées dans les balliages bernois. Il y avait encore d'autres sources de difficultés.

« Bernois et Genevois, dit Galiffe (t. II, p. 133), n'auront que trop tôt l'occasion de voir combien ils connaissaient peu l'inextricable enchevêtrement de mouvances, de juridictions, de droits féodaux, ecclésiastiques ou simplement utiles des territoires qu'ils venaient de partager. Les Français et les Bernois avaient sagement prévenu entre eux tou" tes les difficultés de ce genre en se faisant cession réciproque de tout ce qui était enclavé dans leurs conquêtes respectives. Mais un accord pareil n'était pas si aisé à conclure avec nous, à cause de la petitesse et de la dissémination de nos possessions, qui étaient autant

d'enclaves de nature et de mouvance ditlV^rentes. Aussi vit-on surgir immédiatement une foule de questions des plus compliquées, non seulement sur les terres de St-Victor et du (lliapitre, où les Bernois avaient le domaine direct (souveraineté), mais encore à propos de celles des prétentions et possessions de ces antiques communautés, qui étaient enclavées dans les mandements épiscopaux, où la souveraineté appartenait à Genève. A diverses reprises, les baillis et châtelains bernois de Bonmont, de Gex, de Ternier, de Gaillard, de Ripaille et de Thonon firent acte d'autorité et de possession sur des domaines que Genève prétendait lui appartenir en entier ». Les Bernois allèrent même jusqu'à occuper plusieurs des territoires genevois, et en définitive il fallut arbitres, surarbitres et tout le zèle conciliant des Bàlois pour arriver à une solution générale qui ne fut exécutée qu'en mars lo44. Ce prononcé, dit Départ de Bàle, « était en général favorable aux prétentions des Genevois. Il laissait à la seigneurie de Genève le droit de nommer les châtelains et autres autorités dans les terres de St-Victor et Chapitre, ainsi que le droit de publier des mandements religieux et de rendre la justice, à la réserve seulement de la dernière décision dans les

causes criminelles entraînant mort ou mutilation. Les appels en première instance devaient être portés devant un tribunal composé du bailli de Ternier, d'un membre du Conseil de Genève délégué pour cela et d'un habitant notable des terres de St-Victor, choisi en commun par les deux Etats M). En outre, bien entendu, les Bernois devaient rendre toutes les cures ou bénéfices dont ils venaient de s'emparer, à savoir, comme le rapporte G autier (t. III, p. 183) », 4 de St-Yictor: Chancy, Cartigny, Laconnex et Troinex; o du Chapitre: Valleiry, Onex, Lancy, Bossey avec sa fdiale et Moens ; 2 de Peney : Malval et Bussin ; Armoy et Draillans, Neydens et Foncenex » . Ces deux citations font bien ressortir soit la complication qui subsistait sous la nouvelle adminisration, soit l'étendue du territon^e qu'avait alors Genève.

Mais, si difficile que demeurât la position de la campagne genevoise, elle le devint bien plus encore quand Berne rétrocéda une grande partie de ses nouvelles conquêtes au duc de Savoie, en ne gardant dans notre vallée que le pays de Vaud. Elle le fit par le traité dit de

^ Am. Roget, Histoire du peuple de Genève, t. II, p. 86.

Nyon en loi')'» ', triste année dans laquelle Genève avait déjà perdu son Calvin !

Herno, il est vrai, restait notre alliée; les protestants des provinces restituées à la Savoie devaient continuer à vivre selon la religion réCornnée, ^< sans qu'ils soient déboutés ou empêchés dans l'exercice d'icelle », disait le traité, qui ajoutait encore : « et ne seront pour cette cause reprins, molestés, persécutés et vexés en aucune manière, ni en corps, ni en biens, par nous, nos officiers, ministres ou autres. '^ » En outre, après de longues négociations, les cantons réformés obtinrent enfin d'Emmanuel-Philibert, en lo70, la signature d'un modus vivendi avec Genève, par lequel le duc lui garantissait la paix et la sécurité de son commerce pendant vingt-trois ans -^

Mais on entrait en plein dans cette grande réaction du catholicisme contre la Réforme.

^ Les préliminaires en furent signés à Nyon au commencement de mai, mais le traité lui-même le fut à Lausanne, le 30 octobre. Histoire de la Confédération suisse, par Jean de Millier, t. Xll, p. 75. Am. Roget, Histoire du peuple de Genève^ t. VII, pp. 107, 108.

^ Gaberel, Histoire de l'Eglise de Genève,. t. II, p. 560.

^ Emile Dunant, ouvrage déjà cité, p. 198.

qui commença avec les dernières sessions du concile de Trente, clos en 1560, et ne devait se terminer qu'avec la fin de la guerre de Trente ans et le traité de Westphalie conclu en 1648. Pendant cette longue période, papes, prêtres, surtout jésuites et capucins, et princes catholiques, s'unirent étroitement et rivalisèrent de zèle pour détruire le protestantisme. Parmi les ecclésiastiques figurent surtout l'archevêque de Milan, Charles Borromée, et l'évêque d'Annecy, François de Sales ; parmi les princes,. Philippe II et, plus tard, Louis XIV. Dans la lutte qui devait se poursuivre autour de Genève, ce n'était plus simplement Genève et la Savoie qui étaient en présence, mais avant tout la Rome protestante et la Rome des papes.

Le bon vouloir d'Emmanuel-Philibert pour les protestants devenus ses sujets était manifeste, mais les ignorances plus ou moins volontaires des subalternes se traduisirent bientôt en vexations. «En 1568, l'avocat général de la Savoie manda les pasteurs protestants et leur signifia « défense de reprendre et de réfuter en leurs sermons la religion romaine ». Cette prohibition fut accompagnée de paroles injurieuses et de menaces résumées en ces mots : « La Réforme est une hérésie qui sera

l)ienl6t extirpée '. » Toutefois, jusqu'au coinfnoncemcnt de l'iSÎ), la position dos f)rotestants savoisiens lui tolérahlo. Kn loHO, Cliarlos-Emrnanuel avait succédé à EmmanuoI-IHiilibert, qu'il était loin de valoir. Neuf ans après éclata une terrible «guerre entre le duc et les ^jencvois, plus ou moins soutenus [)ar Berne •et Henri III, fidèle au traité de I.jTD-. Nombre de protestants furent massacrés dans les an- ■ciens bailliages de Gaillard et de Ternier entre loSOetloîll^

A partir de la fm de lo03. Charles-Emmanuel conclut avec Genève une série de trêves à courtes échéances. Mais il profita de ces moments de repos pour charger Tévêque d'Annecy d'envoyer dans le Chablais des mission-

^ Gaberel, Histoire de l'Eglise de Genève, t. 11, p. 564.

^ Traité dit de Soleure, conclu entre Henri III, Berne et Soleure a pour la sûreté et la conservation de (lenève. Le roi de France sentait si bien que cette ville était la clef de l'Italie et de la Suisse, qu'il la couvrait de sa puissante protection 'Contre la ligue des princes catholiques, quoique lui-même détestât les huguenots. » Jullien, Histoire de Genève, 2e éd., 1865, t. II, p. 151.

^ Gaberel, Histoire de l'Eglise de Genève, t. II, ,pp. 429-447.

naires, et François de Sales y commença son oeuvre. Voyanlr. au bout de deux ans. que les moyens spirituels réussissaient peu, il conseilla lui-même au duc d'en employer d'autres : expulsion des pasteurs, prohibition des livres réformés, remplacement des magistrats et des employés protestants par des fonctionnaires catholiques, fondation d'un collège de jésuites, saisie des fonds destinés par les réformés à leur culte, pour être appliqués désormais à la construction d'églises romaines et à l'entretien de leurs prêtres. Bientôt, le duc envoya en Chablais un régiment pour assurer l'exécution de ses ordres. L'évêque d'Annecy parcourut la province, suivi de nombreux prêtres, jésuites et capucins, et, sous cette multiple et violente pression, secondée par les entraînantes prédications du père Chérubin, les défections se multiplièrent.

En io98, la France, l'Espagne et la Savoie lignèrent, à Vervins, un traité de paix qui comprenait les Suisses et leurs alliés. Henri IV voulait que Genève y fût nommée, mais le légat romain et l'ambassadeur espagnol déclarèrent que jamais leurs maîtres n'y consentiraient. « Henri IV dut se borner à déclarer que, personnellement, il regardait Genève ■comme introduite dans le traité et qu'il puni-

rait par les armes ceux (jui troubleraient la paix (le cette ville amie. (^Iiarles-Kmmanuei eut l'air (Tacfjuiescer à cette volonté du monarque rran(.'ais ' ». (Cependant, la même année, accompaf»:né d'un cardinal légat, il se rendit lui-m(*'me à Thonon et, au bout de peu de jours, ayant réuni tous les protestants devant l'Hôtel de Ville, il tit cerner par les troupes la place et les rues voisines, puis bannir immédiatement de ses Etats tous ceux qui ne voulurent pas renier leur foi.

De nouvelles difficultés ayant surgi entre la France et la Savoie, les puissances signataires du traité de Vervins se réunirent à Lyon en 1601. La paix fut renouvelée et Henri IV écrivit ailx Genevois : « Sous le nom d'alliés et confédérés des Ligues, votre ville et votre territoire sont compris au traité de Lyon ; ceci a été spécialement déclaré par nos députés, et le duc de Savoie est d'accord avec nous. » Pour ne pas trop irriter la cour de Rome. Henri lY s'était contenté de promesses verbales du duc ^

Malgré ces bonnes paroles, les Genevois étaient inquiets, et, déjà Tannée suivante, le

' Ibidem, p. 462.

2 Ibidem, p. 465.

duc tenta sa fameuse Escalade, où l'Espagnol et le jésuite rfe manquèrent pas de prendre part.

Profondément humilié et, d'ailleurs, sollicité de divers côtés, le duc fit à Genève des ouvertures de paix et, grâce à la médiation d^arbitres suisses et de délégués français, le traité de St-Julien fut signé le 21 juillet 1603. On y lisait, entre autres :

« Ar. V. Les biens, fruicts et revenus d'Armoy, Draillens et autres lieux rière le duché de Ghablais et Balliages de Ternier et Gaillard, possédés par les Seigneurs de Genève en l'an 1589 lors de l'ouverture de la guerre, leur seront promptement rendus et restitués sans autre difficulté.

Art. VII. Et pour ce qui concerne les Terres de St- Victor et Chapitre, toutes choses demeureront d'une part et d'autre en mesme estât qu'elles étoyent lors de l'ouverture de la dite guerre.

Art. XXII. Les dicts de Genève, comme aussi tout le contenu au présent Traité, demeureront comprins au Traité de Paix perpétuelle de Vervins, suivant la déclaration et Patentes de Sa Majesté Très-Chrétienne du 13 août 1601 (il s'agit de Henri IV). Et lequel Traité de Vervins s'entendra confirmé, nonobstant la prise des armes et tous actes d'hostilités survenus dès le mois de décembre de l'année dernière ; la mémoire desquels et de toutes aigreurs demeurera à jamais esteinte et abolie, et tous entrepreneurs et perturbateurs du repos public, seront punis et chastiés comme infracteurs de la Paix. »

Dans la << liatitication de Son Altesse ». il est

(lit :

« Nous Charles-Emmanuel, par la grAce de Dieu, duc de Savoie... Ayant le susdit Traité pour agréable, en tout et chacuns les Points et Articles y contenus, avons iceux, tant pour nous que pour nos successeurs à l'ad venir quelconques, approuvé, ratifié et confirmé, approuvons, ratifions et confirmons par ces Présentes et le tout promettons de bonne foy et parole de Prince, garder, observer et entretenir inviolablement, sans jamais y contrevenir, directement ou indirectement, en matière que ce soit. Fn tesmoin de quoi nous avons signé ces dites Présentes de notre main. ^ »

Si maintenant, d'après ce qui précède, nous cherchons à résumer, au double point de vue de Genève et de la Savoie, l'histoire de la position politique et religieuse de Grange-Canal, jusqu'au 21 juillet 1603, voici ce que nous dirons :

1» Grange-Canal, avant lo36, n'était pas compris dans la banlieue de Genève : il était en Savoie, mais sur la frontière, et, en tant que propriété de St-Victor et de l'Hôpital Bolomier. il pouvait être considéré comme une enclave genevoise.

2o De lo36, date du premier partage des terres conquises entre Berne et Genève, à 1564,

^ Spon, Histoire de Genève, Y., pp. 251-259.

date du traité de Nyon entre Berne et la Savoie, Grange-Canal était compris dans la banlieue de Genève, grâce à l'élargissement de la banlieue au sud-est : elle s'étendait alors jusqu'au haut de Gologny, de là se dirigeait vers le Pont-Bochet, pour suivre ensuite la Seime jusqu'à son embouchure dans l'Arve. Pendant cette courte période, notre hameau n'en demeurait pas moins assez près de la frontière, mais au delà, ce n'était plus le territoire catholique de la Savoie, c'était le territoire protestant de Berne.

30 De 1564 à 1603, date du traité de St- Julien, toutes les stipulations du partage entre Berne et Genève, relatives à notre cité, sont toujours plus remises en question et récusées par la Savoie. Par là même, la position de Grange-Canal, dans la banlieue ou en dehors, est indécise. En tout cas, le petit hameau reste terre genevoise, il est toujours voisin de la frontière, mais le territoire qui est au delà est toujours moins protestant, toujours plus catholique.

40 En 1603, date du traité de St-Julien, Grange-Canal redevient en droit doublement genevois et terre de la banlieue ; mais, en fait, la Savoie continuera-t-elle à le reconnaître? Telle est la question à laquelle nous aurons d'abord à répondre.

Cliarlcs-Emmanuel survécut l)ien des années au Traité de St-Julien, jusqu'en 1080, et, malgré ce Traité, il ne cessa de conspirer contre Genève, de manière ou d'autre, notamment en i004, 1007, 1009, iOlO, 1011, 1014, 1021 '.

Les conspirations continuèrent même après lui. Alors on cherchait surtout à soulever contre notre cité les puissances catholiques : ainsi en 1037 sous Victor-Amédée, à l'occasion du couronnement de l'empereur Ferdinand III, et de 1000 à 1074, sous Charles-Emmanuel II, à propos de la canonisation de François de Sales. Comme le remarque Gaberel, les escarmouches diplomatiques et militaires se prolongèrent jusques dans le XYIII^ siècle. Genève ne pouvait être assurée de la paix extérieure que lorsque les ducs de Savoie étaient en lutte avec l'Espagne ou avec la France.

D'autre part, les discussions, les violences, les tentatives de prosélytisme ne cessèrent pas

* Gaberel, Histoire de l'Eglise de .Genève, t. II, pp. 510-535.

sur la terre genevoise pendant cent cinquante années : de 1603 à 1754 \

La Suisse, qui, au XVP siècle, avait eu en Europe la malheureuse initiative des guerres de religion, les vit encore se prolonger sur son sol après la guerre de Trente ans ; en 16o6 eut lieu la première bataille de Villmergen, et, en 1712, la seconde. On comprend que pendant les terribles convulsions de l'Europe centrale, une paix solide ne pouvait s'établir entre la Savoie papiste et la Genève de Calvin.

Elle rencontrait déjà tant de difficultés provenant de l'entrelacement des territoires et de la complication des droits et des intérêts ! « Les Genevois, dit Galitïé, n'eurent alors que trop d'occasions, même en pleine paix, de regretter leurs voisins bernois, alors qu'il fallait porter au sénat de Chambéry les appels des jugements de leur grand-chàtelain, soit juge de St-Victor et Chapitre, et que tous les enchevêtrements de juridiction et des droits de toutes sortes furent remis en question comme s'ils n'avaient pas été réglés par le Départ de Bàle » (t. n, p. 148, note).

Quelques faits de détail donneront une idée

Ibidem, t. III, p. 286-307.

(lo ('«' ({ui se passait dans cette lon^rue pr^riode (l'angoisse et de tiraillements.

En U)lo, « (Charles-Emmanuel faisait garder soigneusement sa frontière aux environs de Jussy et de Chêne, afin d'empêcher ses sujets d'assister au prêche dans des temples genevois. Dans ce but, chaque dimanche, des détachements de soldats stationnaient près des maisons appartenant aux réformés; si leurs familles se dirigeaient vers Chêne ou Jussy », les femmes étaient maltraitées et les hommes incarcérés pour plusieurs jours.

Dans la même année, les officiers piémontais, irrités de ce que les protestants demeurés dans le Chablais venaient communier àGy, jurèrent qu'à Noël le pasteur de Jussy prêcherait à Gy pour la dernière fois : ils voulaient le pendre et détruire le temple. Ces fanatiques arrivèrent donc à Foncenex avec une compat gnie de soldats ; mais, rencontrant sur la fron-

I» tière un corps de Genevois, ils firent volte-face.

En 1640^ le fils et le neveu du pasteur de

Cartigny, très zélé pour convertir les paysans

pSi du voisinage, furent enlevés et emprisonnés à

Milan. Le Conseil dut recourir pour leur délivrance à l'ambassadeur d'Espagne àLucerne^

1 Gaberel, t. II, pp. 580, 581 : t. III. p. 309.

En 1642, le pasteur de Bossey, situé sur les anciennes teri^fes du Chapitre, Jean de la Fontaine, distingué par son zèle et par sa science, ayant collecté parmi ses paroissiens pour réparations du temple et placé sur le clocher une girouette aux armes de Genève, fut arrêté à Chambéry, où il s'était rendu pour affaires particulières, et accusé d'avoir violé la souveraineté du duc. Le Sénat le condamna à une amende de 600 Hvres et à rester en prison tant que la girouette ne serait pas enlevée. Le Conseil dut députer à Chambéry deux anciens syndics, se faire appuyer par Berne et Zurich et envoyer une ambassade auprès de la régente, mère du duc Charles-Emmanuel II. Enfin le pasteur fut relâché après plusieurs mois de détention, mais le Conseil dut faire ôter la girouette K

En 1684, (( comme on distribuait la Sainte- Cène au Petit-Saconnex, il y eut un grand tumulte, parce qu'un prêtre du Grand-Saconnex et des paysans de Pregny épiaient les gens du Pays de Gex, venus pour communier » ; toutefois ceux-ci furent si bien entourés dans le temple qu'on ne put les distinguer.

^ Ibidem, t. 111, p. 309. Catalogue des thèses de théologie soutenues à l'Académie de Genève, par H. Heyer, Genève, 1898, p. XXXV.

— 'Mi —

\]\\ 1 (■)*.)'"», « M. I. union, |);isUMjr à Jussy, l'f,'roiL (In ju^^e-mage de Tlionon l'avis que le curé (le Veigy a ordre de veiller sur la conduite des protestants de Gy. iM. Lamon ré[)on(i que ^ ledit cure s"ing(3re en ses affaires de j)aroisse, il procédera énergiqucment contre lui. — Les j^ens de Sionnet raf)portent que le curé de Meinier leur détend de travailler les jours de tête. M. Lamon les exhorte à travailler comme de coutume. Les paysans de Sionnet saisissent le valet de M. le curé, (jui vient leur faire menace de la part de son maître, et ils lui bailleront sur les oreilles, s'il y revient ».

Il n'est que juste d'ajouter que si les registres de nos Conseils sont remplis de plaintes de ce genre, les archives de Turin accumulent aussi les « griefs contre Genève » ^

On comprend que. de part et d'autre, on éprouvât toujours plus vivement le besoin d'en finir une bonne fois avec toutes ces contestations. Aussi, en 17o4, le roi Emmanuel III, à la requête pressante de Berne et de Zurich, consentit à entrer en tractation avec la République. Le rapport du syndic Galitfe à la Compagnie des pasteurs établit clairement la posi-

' Gaberel, t. III, pp. 311. 310, 308.

tion. « Dans le traité de St- Julien, dit-il, le duc ne se départ pas de ses prétentions sur Genève. Les difficultés ont été grandes durant le XVII^ siècle, surtout depuis 1669, lorsque le duc déclara ne plus reconnaître le traité. Les difficultés ont augmenté naguère à cause des réfugiés français et vaudois qui cultivent les terres de la République en si grand nombre ; on voudrait les bannir. Les Puissances ne peuvent rien comprendre à nos questions obscures de souveraineté. Il n'y a qu'un moyen de s'entendre : c'est de partager les terres en litige, et que le roi de Sardaigne reconnaisse pour toujours nos droits et nous laisse paisibles possesseurs de notre pays ». La Compagnie des pasteurs ne se résigna pas sans peine à la cession de villages protestants ; elle fit demander qu'au moins toutes les précautions fussent prises pour y assurer le culte de ses coreligionnaires, mais elle n'obtint que de maigres concessions.

Le traité fut signé à Turin le 3 juin, ratifié de part et d'autre le lo. En voici les articles qui ont pour nous le plus d'intérêt :

« Art. L Pour faire cesser toutes les difficultés qui naissent de la situation et de la nature des Terres et Fiefs dans les Balliages de Ternier et de Gaillard, il sera procédé, tant parvoye départage que d'échange?

à la lirnitatiori dos Territoires dont il s'agit, do la manière et aux conditions ci-après :

Art. II. La banlieue de Genève du côté de Gaillard, déjà lirtiitéo pur lo ruisseau de la Soime. dès son embouchure dans l'Arve jusqu'au pool de Chesne, contournera le long de ce même ruisseau, en le remontant, dès le pont de Chosne jusques au pont Bochet. d'où la limitation firendra ensuite par le chemin tendant ;ï Miolans et de là au Lac.

Art. TIL Les villages de Gy et de Sionnet seront unis et incorporés au Mandement de Jussy.

Art. IV. Du côté de Ternier, Sa Majesté cède à la Ville et République de Genève le terrain qui lui appartient à la rive gauche de la rivière Arve, ...fen laissant) du côté de la Savoie toutes les maisons de Carouge, par une ligne tirée dès le bord de la dite rivière jusqu'au chemin qui conduit de là au Grest des Morts, lequel chemin servira ensuite de limite : et de là sera tirée une ligne droite jusqu'au Rhône entre la Bâtie et St-George. A la charge que. à la réserve du Corps de garde existant au bout du Pont d'Arve^ tous les bâtiments qui sont dans ce territoire, y compris celui des Yernets, seront démolis et rasés aux frais de la Seigneurie de Genève, dans le terme d'une année, sans qu'on puisse à l'avenir y rien faire de nouveau.

^ Il est dit dans le Verbal joint au traité : « Sa Majesté pourra aussi faire enlever ceux de ses Bureaux du Pont-d'Arve et de Grange-Canal, dans le courant de la présente année; bien entendu que le sol des dits Bureaux restera aux Seigneurs de Genève. »

Art. y. La République retiendra encore les villages de Gartigny^ la Petite Grave, Epeisse et Passeiry, avec leurs territoires, dès le grand chemin tendant de Genève à Ghancy jusques au Rhône...

Art VI. Dans les lieux et territoires ci-devant exprimés, Sa Majesté, p( ur elle et ses Successeurs quelconques, cèàe à perpétuité à la République de Genève tous droits de souveraineté et autres qui peuvent lui appartenir, sans exception ni réserve.

Art. VII. Réciproquement, la dite République cède à Sa Majesté... tous les droits qui peuvent lui appartenir, sans exception et à quel titre que ce soit, hors des limites et territoires susdits, tant dans les dits Rai liages que dans le duché de Savoie; sous la réserve toutefois de Ghancy et Avully et du Mandement de Jussy, — duquel sera encore démembré en faveur de Sa Majesté les territoires des Etôles et Grange-Veigy jusques au nant de Tuernant, qui sera désormais le confin du dit Mandement du côté du Ghablais^..

Art. IX. Tous chemins, sentiers, ruisseaux ou ponts, qui, pour le présent Règlement, pourraient être regardés comme liinitrophes, seront de l'entière souveraineté de Sa Majesté.

Art. XII. Les habitans des lieux réciproquement cédés pourront, pendant le terme de 25 ans, conti-

>^ Dans le Verbal, p. 18 : » Le ruisseau appelé Nant du Creux ou de Tuernant, qui coule dès une limite de pierre existante entre la paroisse de St-Cergues et Machilly... et qui, après avoir traversé partie du Mandement de Jussy entre dans le Nant de Loisin, soit d'Hermance. »

micr, œrnme par le passé, If; libre (txarc'uKi do leur HeliKÎoii et en faire les fondions flans les Eglises f)u Tem{)lo,s vf)isins ; et celui de Bnssey sera (•onsfrvf'» avec s(is dépendances pendant le même terme, pour la commodité, l'usage de ceux qui professent la religion Protestante sous Salève. Ces mêmes habitans aurf)nt, pendant ce terme, la liberté de se retirer sans obstacle, ni payement de finances, avec leurs effets et le prix de leurs biens, s'ils ont occasion d'en faire la vente ; à défaut de quoi il leur sera loisible, après le dit terme, de les conserver, en les faisant cultiver par les personnes de la Religion permise dans l'Etat où ils seront situés.

Art. XIII. Pour donner à la République des preuves de la même bienveillance qu'EUe a éprouvée des Royaux Prédécesseurs de Sa Majesté (!), le Roi consent que ceux qui sont ou seront Citoyens ou Bourgeois de Genève ne puissent, non plus que leurs serviteurs ou domestiques, être inquiétés pf)ur cause de Religion pendant qu'ils séjournent, dans leurs maisons ou biens situés en Savoye, à la charge toutefois de ne dogmatiser et de n'y faire une habitation principale.

Art. XIV. Sa Majesté veut bien encore qu'ils demeurent comme par le passé exempts de toutes tailles, contributions, levées de grains, impôts, rations, décimes et de toutes autres charges, tant ordinaires qu'extraordinaires, pour les biens de l'Ancien Démembrement \ de même que tous ceux qui leur appar-

^ Cette expression se rapporte à l'état de choses constaté dans le Traité de Saint-Julien, comme en témoignent ces lignes du Verbal (p. 22) : «Et ceux qui échoueront dans les vérifications susdites,

tiennent actuellement dans tous les lieux que Genève cède par ce Traité ou qui sont dans la mouvance des Fiefs de Jussy, Peney, St-Victor et Chapitre.

Art. XVI. kSa Majesté accorde en outre, tant pour les officiers de Genève que pour la translation des prisonniers, passage par le chemin tendant du Pont-Bochet à celui de Ghoulex et de là à Jussy.

Art. XVII. Au moyen des arrangements portés par ce Traité et par le Verbal qui en fait partie, toutes les autres prétentions, de quelle nature qu'elles puissent être, demeurent, sans autre, éteintes et anéanties de part et d'autre à perpétuité. »

Ce traité est le premier où l'indépendance de la République a été publiquement reconnue par la Savoie. « L'exceptionnelle gravité de cette convention, dit même un récent historien de ce pays K^ se marque dans la reconnaissance définitive, sans réserve, de l'indépendance de Genève, contestée jusque-là avec

seront admis à établir que ces biens (c'est-à-dire certains biens contestés dont il est question dans le paragraphe précédent) sont dans ,1e cas de l'Ancien Démembrement, pour avoir été possédés par des Citoyens ou Bourgeois dès le 21 juillet 4G03. »

^ Histoire de la Savoie, d'après les documents originaux, par Victor de Saint-Genis, t. 111, 1884, p. 81.

obstination... I.cs traités de l.')8'.) ' rît de HiO.M n'avaient jamais etc. dans l'esprit de la cour (le Turin, (|u'une concession [irovisoire à des

' (Jncst-co (|nn CR ti'aité de ir>S!) ? i.c ne \>cui olre (ju'iin sonond Tmilé do i\yon,donl parlo trop hrièvemfnl roi liistorion dans iinf note rie la page 175, «•oiiuiic .'ivaiit r\t'' r-onfjii enlrr; l{<'i-iie el la Savoie le 11 oetohi-e 158!), et snr lerjiiel on trouve beaueoup plus de dr^'taiis soit rlans 17/utoire dp (ihv've. par Jullien (t. II, pj). 189. Iîi4d90), soit d ins le XH^ volume de VIfistoire de la Confédèraiion suisse, par Jean de Mùller (|)p. ^72-277). 11 avait étr'' conclu par des dr'dr''iLair''s du {gouvernement bernois et par des diplomates savoisiens, pour assurer à iierne la possession du Pays de Vaud, moyennant l'abandon rie Genève et de sa sainte cause religieuse. « Au cas où Son Allesse. y était-il dit, veuille poursuivre ses droits et prrîtentions par force d'armes ou de justice contre ceux de Genève, les seigneurs de Berne ne leur aideront en aucune manière. » En même temps, par un article secret, on lui promettait même de l'aider à la soumettre. A la nouvelle de cette ignoble convention, les Communes bernoises et celles du Pays de Vaud réclamèrent énergiquement leur droit d'être consultées. Du haut des chaires tonnèrent les pasteurs. Baie, Schaffhouse, Zurich intervinrent. Strasbourg exprima son regret d'avoir renouvelé son alliance avec Berne. Les autorités de cette ville durent se ressouvenir de l'engagement qu'elles avaient pris en 1531, de ne faire ni la paix ni la guerre sans avoir cou-

nécessités politiques. « Nous regardons Messieurs de Genèfve comme sujets de Son Altesse Royale », disait le sénateur Deville en 1624. Une lettre inédite de M. de Mallaréde au Sénat, du 4 septembre 1723, rappelle « qu'il est de principe qu'on considère Genève comme faisant partie des Etats ».

Le traité de Turin, qui réglait d'une manière définitive les rapports longtemps précaires et pénibles de Genève avec la Savoie, doit être rapproché d'un autre traité qui avait été conclu peu auparavant, en 1749, et qui fixait nos rapports avec la France. Par ce traité, Genève (( abandonnait à cette puissance tous les biens et droits genevois compris entre le lac, le Rhône et le Jura, à l'exception de Malagny, Genthod, le Mandement de Peney proprement dit et les villages de Marval (ou Mal val), Dardagny et Russin. La France renonçait de son côté à toutes les terres et prétentions qu'elle pouvait avoir, du fait de la baronie de Gex, sur ces territoires et sur Bourdigny, dont la

suite la nation. Les communes bernoises n'eurent qu'une voix pour protester, de même que les villes d'Argovie et les représentants du Pays de Vaud. L'avoyer de Watteville résigna sa charge et le Conseil prit unanimement la résolution de ne point ratifier le Traité.

portion, détachôo déjà au XIII*= siècle, fut alors rendue au même Mandement ». Le traité de Turin complétait ainsi l'œuvre commencée [)ar celui de Paris ^

Si heureux qu'ils fussent pour nous, il n'en est pas moins vrai que, comme le dit Galifïe (t. H, p. loi), «Genève échouait encore une fois, sur les deux rives, dans ses eiï'orts pour désenclaver ses possessions rurales et les réunir à la banlieue suburbaine. On ne se doute guère aujourd'hui des inconvénients qu'il y avait, pour citadins et paysans, à devoir emprunter continuellement le territoire de nos puissants voisins, à une époque où les routes n'étaient nulle part moins sûres que dans le voisinage des frontières ».

D'autre part, quelque douloureux que fussent les sacrifices jugés nécessaires afin d'obtenir enfin, pour le territoire restant à Genève, des conditions meilleures que celles du passé, ils furent, sur la rive gauche, adoucis jusqu'à un certain point par le bon vouloir des autorités sardes, par la ferveur des protestants qui habitaient les villages cédés par la République et par le patriotisme chrétien de leurs concitoyens.

1 Galliffe, t. IL p. 151

« Les paysans des villages cédés, dit Gaberel S étaient ifiviolablement attachés à la Réforme et témoignaient le désir de faire, le plus promptement possible, des acquisitions de terrains sur le territoire genevois. Les notaires savoisiens, les juges, les officiers civils reçurent du roi l'ordre de favoriser autant que possible les ventes et d'acheter les terrains à des prix élevés. Grâce à ces sacrifices pécuniaires, les émigrations protestantes furent rapides ; les villages genevois virent le nombre de leurs habitants s'augmenter dans une notable proportion et, vingt-cinq ans plus tard, lorsqu'on abandonna le temple de Bossey, Genève fit une souscription pour indemniser les émigrants pauvres », du reste en petit nombre. Les gens de Bossey et de Neydens s'établirent à Jussy et à Chêne. L'école de Jussy fut augmentée de 70 enfants. Chêne vit doubler sa population ^ Les petits hameaux qui en-

1 T. m, pp. 319, 320.

^ Sous la domination bernoise, l'église catholilique de Thônex était devenue un temple protestant; mais, de par le traité de Lyon conclu en 1601, le Mandement de Gaillard devait faire retour à la Savoie et le temple protestant de Thônex redevenir catholique. Heureusement, un nouveau centre protestant ne tarda pas à remplacer

vironnonl U\ villaj^'C de (^artif,my devinrcnL des localités assez importantes « pour avoir leurs écoles. Et si, malj^ré tout, plusieurs familles protestantes demeurèrent dans les territoires cédés, le roi fit proclamer par le Sénat de (^hambéry, l'édit suivant, daté du 17 mars 1780 : « Nous donnons l'autorisation aux sujets protestants des terres de Sa Majesté de remplir leurs devoirs religieux dans les villa ges voisins ; nous permettons à MM. les pasteurs de venir remplir leur ministère auprès de nos dits sujets, les sachant animés d'un zèle chrétien vraiment sincère et modéré. »

Rappelons maintenant le résumé précédemment donné de l'histoire politique et religieuse de Grange-Canal, jusqu'en 1603, et complé-

celui qui venait de disparaître. Les habitants de Chêne manifestèrent leur désir d'avoir un ministre, et en conséquence le culte évangèlique y fut célébré : d'abord dans une maison particulière et vers 1612 dans un nouveau temple, qui occupait l'emplacement de l'église actuelle de Chêne-Bourg. En 1758, conformément au traité de Turin, il fut remplacé par le temple actuel de Chêne-Bougeries, qui fut inauguré le 7 mai. Voir Jamin, Tetnples protestants des anciennes communes genevoises et surtout Goty, Les commencements de l'Eglise de Chêne, notice historique, Genève,

tons-le en y ajoutant ce qui concerne les temps postérieurs, jusqu'en 17o4 et même jusqu'à l'époque actuelle.

i» Grange-Canal, avant 1536, n'était pas compris dans la banlieue de Genève : il était en Savoie, mais sur la frontière, et, en tant que propriété de St-Victor et de l'Hôpital Bolomier, il pouvait être considéré comme une enclave genevoise.

2o De lo36, date du premier partage des terres conquises par Berne et Genève, à 1564, date du premier traité de Nyon entre Berne et la Savoie, Grange Canal était compris dans la banlieue de Genève, grâce à l'élargissement de la banlieue au sud-est, s'étendant alors jusqu'au haut de Cologny et, de là, se dirigeant vers le Pont-Bochet, pour suivre ensuite la Seime jusqu'à son embouchure dans l'Arve. Pendant cette courte période, notre hameau n'en demeurait pas moins assez près de la frontière, mais, au delà, ce n'était plus le territoire catholique de la Savoie, c'était le territoire protestant de Berne.

30 De 1564 à 1603, date du traité de Saint- Julien, toutes les stipulations du partage entre Berne et Genève, relatives à notre cité, sont toujours plus remises en question et récusées par la Savoie. Par là même, la position de

(iran^e-(^anal, dans la hanlieuo ou (mi doliors, est indécise. En tout cas, le petit hameau reste terre genevoise, il est toujours voisin de la frontière, mais le territoire qui est au delà est toujours moins protestant, toujours plus catholique.

4'J De 1()08 à 17o4, date du traité de Turin entre Genève et la Savoie, Granj^e-Canal est redevenu en droit terre genevoise et terre de la hanlieue, mais en fait ce double caractère est de nouveau toujours plus remis en question par la Savoie.

oo De 17o4 à 1798, Grange-Canal bénéficie naturellement de la pleine reconnaissance par la Savoie de l'indépendance de la république genevoise, il est toujours terre de la banlieue, il est toujours près de la frontière de la Savoie, mais celle-ci, bien que catholique, a pour Genève des dispositions bienveillantes.

6« De 1798 à 181o, Grange-Canal est français, comme le sont aussi Genève et la Savoie. Pour nous, Genevois, c'était l'inondation, c'était la mort. Nous avons su, nous aussi, ce que c'était que d'envoyer nos fils au Minotaure !

70 En I8I0, par la grâce de Dieu, Genève ressuscite ! Le petit hameau participe à la vie nouvelle. Redevenu Genevois, il n'est plus si près de la frontière, il fait intégrante partie

d'un modeste territoire, cette fois-ci bien compacte et où règne la plus complète égalité entre tous les citoyens, et ce territoire, tout modeste qu'il est, est enfin, conformément à d'antiques vœux et à d'incessantes aspirations, devenu lui-même un membre de la Confédération suisse, il fait un même corps avec les Waldstaetten, comme avec Berne et Zurich, Fri bourg et Soleure.

Et maintenant, pour terminer, un petit trait caractéristique de l'ancien Grange-Canal et du Grange-Canal de Rousseau.

Dans notre hameau, on parle encore quelquefois de sa Capite pour désigner son extrémité du côté de Chêne et, selon la tradition, il y avait là une douane.

Or, dans les deux plans que nous avons déjà mentionnés S on voit, à l'intersection du chemin de Grange-Canal et de la route de Chêne, au milieu de celle-ci, un assez grand triangle portant cette inscription : «Capite des gardes » et, un peu au-dessus, sur terrain de

^ Plans réguliers de Cologny et Chêne, hors de la banlieue, et de Bessinge, Ambilly, Thônex et Gaillard, Villette et Verna, 1730. Plan du territoire de Vandœuvres et Pressj, Cologny, parties de Chêne et autres lieux, 1758.

ÎSO

(iranf<e-(^anal, un petit carré intitulé : <( (aïpite. »

Entre autres sens du mot mpitc^ <( on désignait par là, dit Fontaine- Borf^oP, les maisons de tirage (ou tir;, la demeure des gardes ruraux, ainsi que celle des gardes de Savoie : c'étaient les capites des gardes ».

La Capite, située au milieu de la route de Chêne et on face du chemin de Grange-Canal, naurait-elle pas été l'hahitation des gardes de Savoie, et celle située presque à l'opposite, sur terre genevoise, celle des gardes de Genève, un poste d'observation ? C'est là ce que je me demandais, quand je lus, dans une « Grosse » conservée aux Archives '\ qu'à l'entrée du chemin de Grange-Canal était « la Capite des gardes pour le sel de Savoye ».

Rappelons d'ailleurs, d'après ce que nous avons constaté un peu plus haut, dans une note que, dans le Verbal du traité de Turin, Sa Majesté se réservait le droit d'enlever dans le cours de l'année ses bureaux du Pont-d'Arve et de Grange-Canal. Dans le Traité lui-mê-

^ Ouvrage déjà cité, pp. 128, 129.

2 Grosse de la prévôté de St-Pierre, rière Collogny et autres lieux, par Delaliarou, 1731, Feuille 13.

me, il est stipulé, à l'article XV : « Il y a aussi liberté réciprc^que de commerce, et, à l'égard du sel nécessaire pour le Mandement de Jussy et les villages qui appartiendront à Genève du côté de Ternier, on pourra le transmarcher comme par le passé sur le territoire de Sa Majesté, sans y commettre abus. Il sera de même loisible aux Finances et Gabelles de Sa Majesté de faire passer ou entreposer leurs sels dans la ville de Genève et sur son territoire, sans paiement d'aucuns droits. »

M. DuBois-Melly, dans sa description du Polet blanc, aurait donc pu faire allusion non seulement aux gardes du sel de Chêne, mais encore à ceux qui stationnaient en face de Grange-Canal. D'autre part, pour en revenir enfin à Rousseau, il a dû voir encore les Capites du petit hameau et il aurait pu assister avec une intime satisfaction à la démolition du bureau savoisien.

Genève et la France en 1154. La Dédicace

Ce fut un beau moment pour Genève et pour Rousseau que les mois qu'il y passa en 17o4, après avoir, dans sa jeunesse, follement quitté notre ville et n'y être revenu que très passagèrement : un beau moment, ou plutôt une belle éclaircie dans un jour d'orage, sous un ciel chargé d'électricité.

Non seulement Genève venait, par d'heureux traités, de fixer ses limites, d'accord avec ses deux puissants voisins, et de voir son indépendance enfin reconnue par son séculaire ennemi, mais encore la vie intérieure de la petite République était entrée dans une période de calme et de prospérité.

Après les troubles si graves de 1734 à 1737, l'intervention des magistrats de Berne et de Zurich, jointe à celle, autrement plus inquiétante, d'un délégué de la France, avait enfin réussi à faire accepter, en Conseil général, le 8 mai 1738, par 1316 voix sur 13oo votants.

une nouvelle transaction entre les partis, qui avait causé daias la ville une grande joie.

« La période de vingt-cinq ans qui suivit immédiatement cette médiation, dit GauUieur ^. peut compter parmi les plus prospères de l'histoire de Genève. Remis des secousses qui avaient plus ou moins nui à leur développement, les sciences, les lettres, les arts, le commerce firent de rapides progrès. L'édit de médiation, qui laissait debout les bases fondamentales de la Constitution... depuis la Réformation, avait eu pour principal objet d'établir l'équilibre entre les ordres de l'Etat. Il réservait au Conseil général le droit d'élection, celui de contracter des alliances, celui de faire les lois et d'établir les impots. Les citoyens avaient un droit de représentation pour tout ce qu'ils jugeaient utile ou préjudiciable au bien de l'Etat. Cependant l'édit laissait encore à l'aristocratie de puissants moyens d'action. Elle conservait l'initiative des lois, consacrée par l'édit de 1568... X une agitation politique très violente succède ordinairement... un calme réparateur. On sent le besoin d'oublier les que-

^ Genève depuis la constitution de cette ville en république jusqu'à nos jours, (ienève ISriG, pp. 224-228.

relies du roruiri cl de rentrer d;ins la vie normale. » Iii(^nt(')l le nombre des membres des l)enx-( lents fut porté à :2oO et, j)armi les nouveaux élus, figuraient plusieurs bourgeois appartenant à des ramilles (pii, jusqu'alors, n'avaient point eu part aux fonctions publiques. "Les natifs, admis aux maîtrises par l'édit, tinrent à honneur de prouver qu'ils n'étaient pas moins habiles ni moins laborieux que les citoyens. De cette émulation naquit une révolution commerciale qui répandit dans les classes non privilégiées une certaine aisance, en faisant tourner au profit de tous l'industrie, que le monopole concentrait naguère entre les mains des chefs des manufactures. Devenu aisé, l'ouvrier voulut s'instruire et instruire ses enfants, et peu d'années suffirent pour doter le peuple genevois d'une plus grande somme de bien-être et de connaissances qu'aucun autre peuple de l'Europe. L'esprit public commença à se former. Des savants se réunirent pour faire paraître des recueils scientifiques et des journaux. La presse jouissait d'une certaine liberté, lorsqu'elle évitait de traiter les matières de politique nationale et d'organisation intérieure. Montesquieu profita de cette liberté relative pour faire paraître à Genève, en 1748, par les soins du professeur Jacob

Ycrnet, qu'il avait connu en Italie, son immortel ouvrage de ¥ Esprit des lois ».

Voilà quelques traits de la physionomie politique, industrielle et commerciale, artistique et scientifique de la Genève de 1754. L'état moral était loin d'être aussi réjouissant. On pouvait y constater, en particulier, de rapides progrès dans le luxe, l'amour des richesses, la mondanité et un grand relâchement dans la foi.

Quant à Rousseau, qu'il nous suffise de dire qu'après une jeunesse obscure, errante, extrêmement aventureuse, où il avait exercé successivement plusieurs métiers, mais où il avait soutïért et beaucoup travaillé pour s'instruire et se former comme écrivain, il était arrivé tout d'un coup à une grande notoriété, soit par un discours couronné par l'Académie de Dijon (1749-o0), soit par le succès de son Devin du village.^ opérette pastorale, dont le carillon de notre Saint- Pierre redit encore une sereine mélodie. Dans le Discours, l'auteur recherchait si «le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs », et. au milieu d'une société raffinée, affolée de belle littérature et de philosophisme, sensualiste et sensuelle, profondément immorale, il s'élevait avec véhémence et une éloquence

parfois suporlx' contre les idées et les moîurs (le son si(^cle.

Le Di'iiii i/ti rlf/fujc avait été joué d'ahoni en l7oi2, devant le roi et toute la cour, à Fontaihleaij, et la réussite avait été complète. O succès pouvait conduire Jean-Jacques à la fortune : on voulait le présenter au roi. Il s'y refusa par raison de santé, mais aussi pour mettre en pratique les maximes rigoristes qu'il avait adoptées et ne pas aliéner sa liberté. Il déclina de même plusieurs postes avantageux. Il avait pris le parti de vivre dans la pauvreté et résolu de gagner son pain en copiant de la musique.

Il commence ainsi le récit de ses Confessions. relatif à son voyage à Genève ^: « Gautîecourt,

^ Livre VIII. Ce n'est pas sans certains scrupules qu'on cite cet ouvrage ; car, bien que précieux comme document historique et littérairement fort remarquable, ce n'est point moralement un bon livre et il pourrait faire beaucoup de mal à des lecteurs peu expérimentés. Il a été inspiré par un faux principe, puisque l'auteur, en l'écrivant, se faisait un devoir de raconter sa propre vie. jusque dans son tréfonds, dans ses détails les plus intimes, afin de faire connaître l'homme tel qu'il est, même chez les meilleurs. En outre, parlant ainsi de lui-même, il était conduit à parler aussi de son prochain un peu de la même façon, cest-

avec lequel j'étais alors extrêmement lié (c'était un de ses compatriotes établis alors à Pa-

à-dire encore plus indûment. Enfin, il voulait aussi par là se justifier devant la postérité de nombreuses accusations dont il avait été l'objet, et ce but apologétique était peu favorable à une pure recherclic et à une impartiale exposition de la vérité. On ne saurait donc absoudre cet ouvrage des reproches d'orgueil, d'impudeur et d'indiscrétion. Mais, comme document historique, il renferme (les renseignements qu'on ne trouverait pas ailleurs, et ce qu'il rapporte sur le séjour de Jean- .lacques à Grange-Canal, n'offre rien d'inconvenant. — Avec Rousseau, il faut souvent s'attendre à un singulier mélange de bien et de njal, de grandes erreurs de jugement et de magnifiques perceptions de la vérité. On y trouve des sentiments très élevés, des actes fort honorables, mais aussi du dévergondage spirituel et des faits plus tard amèrement déplorés par lui-même. A la fois il attire et il repousse. Cet étonnant mélange s'explique par l'éducation qu'il avait reçue, les circonstances étranges de sa vie, son exceptionnelle individualité et ce XVIIlme siècle où il a vécu. N'oublions pas en particulier que Jean-Jacques perdit sa mère en naissant, ce qui fut, comme il le dit, le premier de ses malheurs. Souvenonsnous aussi que. lorsqu'il écrivit ses Confessions (17()6-G9), il avait déjà beaucoup souffert, en grande partie de la part de ses semblables, parfois sans l'avoir mérité, et que son équilibre mental était, à certains égards, toujours plus ébranlé.

ris), se voyant obli*;/' d'allor à (ien(;vo pour son emploi, int' [)ro()osa ce voyage ; j'y consentis. Je n'étais [)as assez hien pour me passer des soins (le la gouverneuse ; il fut décidé qu'elle serait du voyaf,^e, que sa mère garderait la maison ; et, tous nos arrangemens pris, nous partîmes tous trois ensemble le [)remier juin '17o4. »

Rousseau, alors dans sa 4i« année, était encore à la tïeur de l'âge mûr. Mais il était fort soutirant depuis plusieurs années et, après s'être livré aux médecins, il s'était résolu à n'en plus consulter et « à vivre au jour la journée, restant coi, dit-il, quand je ne pouvais aller, et marchant sitôt que j'en avais la force ». A cette époque, il était profondément las « du train de Paris parmi les gens à prétentions », et certes, quand on cherche à se représenter quel était alors l'état, non seulement de Paris, mais de la France entière, cette lassitude n'étonne pas.

A l'extérieur, il est vrai, plus de guerre ouverte : celle dite de la succession d'x\utriche avait été terminée par la paix d'Aix-la-Chapelle (1748) et la guerre de Sept ans ne devait commencer qu'en 17o6. Mais, à l'intérieur, que de hontes et de divisions ! « Sitôt que le retour de la paix avait permis à la société

française de se replier sur elle-même, dit Henri Martin '.>des tiraillements et des chocs toujours plus fréquents et plus rudes s'étaient renouvelés entre les grands corps qui occupaient les sommités sociales : les rouages de la machine politique s'engrenaient de plus. en plus difficilement et semhlaient toujours plus près de se rompre. Tout s'usait et se disloquait, les tiraillements partaient du conseil même du roi, où les deux seuls ministres un peu importants étaient en opposition », Machault et le comte d'Argenson. Louis XV était toujours sous l'influence de Madame de Pompadour, qui appuyait tantôt le clergé et tantôt ses adversaires. Machault, ministre des finances, avait commencé à prendre d'énergiques mesures pour amortir une dette énorme, en mieux répartissant l'impôt, en le faisant porter également sur tous. Le Parlement n'avait pas tardé à céder, la noblesse aussi ; mais le clergé, qui se voyait atteint ou menacé dans tous ses exorbitants privilèges, et qui était sou-

* Histoire de France, t. XVIll, p. 12. (lest dans cet ouvrage, ainsi que dans l'ariielc de V Encyclopédie des sciences religieuses sur ('>liristophe de Heaumont (|u'ont été puisés nos renseignements sur ce qui se passait alors en France.

— (iO -

tenu par la roine ol le «laiipliin, (Hail inflcxi- \)U\ M otail alors sous la direction de l'évoque Boyer, en (juolque sorte le ministre des cultes, et de l'arclievêque (Christophe de Beaumont, tous deux sincères, mais inolinistes, c'est-à dire dévoués aux jésuites. Dans le reste du cler- *^é, on ne com[)tait plus fçuère de jansénistes. Pour mieux se détendre, on suscita des diversions, des embarras. D'une part, on accusait l'Etat de relâchement à l'égard de la révocation de l'édit de Nantes et on surexcitait la persécution contre les protestants, surtout dans le midi de la France ; d'autre part, on engageait, soit contre les Parlements et les jansénistes, qui faisaient cause commune, soit contre les philosophes, l'étrange et odieuse guerre dite des billets de confession. L'archevêque de Paris enjoignit donc aux prêtres de son diocèse de refuser l'absolution et les funérailles ecclésiastiques à tous les mourants dont les billets de confession ne prouveraient pas qu'ils s'étaient habituellement confessés à des prêtres adhérant à la bulle Unigenitus^ . Cette

^ Promulguée en 1713 contre les excellentes Réflexions morales sur le Nouveau Testament, du P. Quesnel, condamnées comme entachées de jansénisme.

ordonnance était d'autant plus grave que le même refus pouvait être appliqué dans beaucoup d'autres cas et qu'il n'y avait alors pas plus d'acte civil pour la naissance et le mariage que pour la sépulture\

Dès les premiers refus de sacrements, la lutte s'engagea entre le clergé et les Parlements, la cour appuyant tantôt l'un, tantôt les autres. Commencée en 1749, elle ne se termina, tant bien que mal, qu'en 1757. Elle devint extrêmement vive. « Les refus de sacre-

^ Ce fut en 1754, au plus fort de la guerre des billets de confession, et de la recrudescence des persécutions contre les protestants, que le jeune Turgot, qui devait devenir célèbre, publia, sous le voile de l'anonyme, son Conciliateur, qui fut envoyé aux conseillers d'Etat, aux ministres et même au roi. Il y distinguait deux sortes de tolérance : l'une ecclésiastique, qui ne pouvait être demandée aux prêtres, l'autre civile, nécessaire aux gouvernements. Selon lui, on devait tolérer jansénistes et protestants, ne faire aucune différence entre eux et les autres citoyens, et,. en même temps, ne point forcer les prêtres à administrer malgré eux des sacrements, désormais privés de tout caractère civil. « 11 demandait, en un mot, avant Voltaire, cette fondation de l'état civil, que devaient réaliser les institutions de 89 ». (H. Martin, Histoire de France, t. XVllI, p. 464).

monts se inultiplianl d un hoiiL (Ut la l'Vaiico à Tautre, dil II. Martin, les déclamations faisant retentir toutes les eliaires, les tribunaux poursuivant les prédicateurs et les curés, les évoques fulminant contre les Parlements, les Parlements brûlant les lettres des évoques, le conseil du roi cassant les arrêts du Parlement de Paris, les arrêts contradictoires du Parlement et du conseil criés et alïichés à la fois dans Paris, les jésuites jouant leurs adversaires dans leurs comédies de collèges, les jansénistes ripostant à coups de caricatures et de pamphlets, les philosophes persiflant et chansonnant les deux partis, tel était le singulier spectacle qu'ofïrait alors la France. »

Après 17o2 ce fut encore pire. En 17oo, le Parlement de Paris suspendit le cours de la justice et fut exilé à Soissons ; d'autre part, l'archevêque de Paris et plusieurs autres prélats furent relégués dans leurs maisons de campagne, et l'archevêque excommunia les juges qui condamnaient les prêtres en matière de sacrements, les prêtres qui obéissaient à ces juges, les fidèles qui lisaient les sentences du Parlement. Une vingtaine d'évêques suivirent cet exemple et le roi exila plusieurs prélats hors de leurs diocèses. En 17o6 et 1757, à la suite d'un arrêté royal modifiant gravement la

constitution et les attributions du Parlement, la plupart de se^ membres démissionnèrent, il n'en resta qu'une vingtaine.

En définitive, non seulement il fallut renoncer aux réformes financières de Machault, qui en 17o4 cessa d'être ministre des finances et trois ans après sortit du ministère, mais encore la bulle Unigenitus dut être respectée, bien que non comme règle de foi, et les tril)unaux ne purent s'occuper des refus de sacrements qu'au sujet de réfractaires non publics ni notoires, suivant une suggestion de Benoit XIV.

On comprend donc comment Rousseau pouvait être las du ^ train de Paris » et soupirer après la campagne. Mais, comme son métier ne lui permettait pas de s'y établir, il en était réduit à courir au bois de Boulogne, dès qu'il avait quelques heures de liberté.

Ce fut pendant un petit voyage de sept à huit jours qu'il fit à St-Germain, avec Thérèse (( son hôtesse » ou « sa gouverneuse )), et une de ses amies, qu'il composa, en réponse à une nouvelle question proposée en 17o3 par l'Académie de Dijon, son discours sur a l'Origine de l'inégalité parmi les hommes ».

Arrivé à Lyon, Rousseau se sépara de Gauffecourt, pour se rendre à Genève par la Savoie et revoir en passant Mme de Warens, cette

— «ii —

('(juivoque bionfailrico, (jui lui avait fait pciilêLre [)lus do. mal i\\i(' de hicri. Il la trouva, ditil, dans un profond avilissement ' et dans la misère, et elle n(; voulut pas accepter l'oUre (|u'il lui fit de venir vivre paisiblement avec lui et Thérèse.

« Avant mon départ de Paris, ra(;onte Jean- Jacques, j'avais esquissé la dédicace de mon discours sur l'Inégalité. Je l'achevai à Chambéri et la datai du même lieu, jugeant qu'il était mieux, pour éviter toute chicane, de ne la dater ni de France, ni de Genève ».

Cette belle Dédicace était adressée à la fois à la République de Genève et à ses « Magnifiques, Très-honorés et Souverains Seigneurs », c'est-à-dire ses magistrats. Datée de Chambéry le 1:2 juin 17o4, elle ne fut remise au Conseil d'Etat que le 18 juin 17oo,par M. Saladin, ancien syndic, qui la rapporta de Paris. Les habitudes littéraires de Jean-Jacques et la délicatesse de la tâche entreprise nous autorisent à penser que si le manuscrit fut « achevé » à

^ D'après les nouvelles études faites sur M^e de Warens, cette expression ne s'expliquerait que par des bruits calomnieux. Voir Eug. Ritter, La Famille et la jeunesse de Rousseau, Paris 1896, p. 302.

Chambéry, Rousseau n'en dut pas moins le revon^ et le retravailler en détail, soit pendant son séjour sur notre sol, soit après son retour à Paris.

Cette dédicace renferme un splendide éloge de Genève et elle n'est point aussi platonique qu'on le croit généralement. Rousseau était très au courant de ce qui s'était passé et se passait à Genève. En 1737, s'y trouvant en passage, il avait été témoin de la prise d'armes qui aboutit au combat meurtrier du Perron. « Ce spectacle, dit-il (Conf., 1. V), fit sur moi une impression si vive que je jurai de ne tremper jamais dans aucune guerre civile et de ne soutenir jamais au dedans la liberté par les armes». A Paris, il était en relation intime avec plusieurs Genevois, notamment Lenieps, qui, comme partisan et collaborateur de Micheli du Crest, avait été condamné en 1731 à un exil perpétuel. Il s'était alors établi à Paris, où il était banquier et commerçant, et, en 1737, des lettres qu'il avait écrites à des amis de Genève, à l'occasion des dissensions civiles, furent brûlées par le bourreau K

Ce que, dans sa dédicace, Rousseau dit de

* Supplément à l'histoire de J.-J. Rousseau, parMusset-Pathey, à la suite des Œuvres inédites, t. 1, p. 483.

sa f)atri('. se rattache ctroitcincnt à ce; (ju ollo était alors, commo cela ressort des allusions (liroctos à l'Acte de inédiation de I7'->8. au Traite de Paris de 174Î) et à celui qui venait (Tètre conclu à Turin. « Votre souveraineté acquise ou recouvrée à la pointe de Tépée, et conservée durant deux siècles à force de valeur et de sagesse, dit-il, est enfin pleinement et universellennent reconnue. Des traités honorables fixent vos limites, assurent vos droits et affermissent votre repos. Votre Constitution est excellente, dictée par la plus sublime raison, et garantie par des Puissances amies et respectables ».

Cette dédicace était avant tout une œuvre pratique, une généreuse tentative de bon citoyen. L'auteur cherchait à consolider, autant qu'il le pouvait, les bons effets de l'Acte de médiation. S'il accentuait les éloges, c'était pour mieux faire apprécier aux Genevois leur bonheur et les porter à s'assagir en conséquence. Il se faisait, du reste, si peu d'illusion sur ce qui pouvait le troubler, le compromettre, qu'il ne ménage m conseils, ni exhortations pour l'avenir '.

^ Ce point de vue est bien confirmé par la correspondance de Rousseau. Voir la lettre que le 28

« Mes chers concitoyens, écrivait-il, pour vous, votre bonheur est tout tait, il ne faut qu'en jouir ; et vous n'avez plus besoin, pour devenir parfaitement heureux, que de savoir vous contenter de l'être. Puisse durer toujours, pour le bonheur de ses Citoyens et l'exemple des Peuples, une République si sagement et si heureusement constituée ! Voilà le seul vœu qui vous reste à faire, et le seul soin qui vous reste à prendre... C'est à vous seuls désormais, non à faire votre bonheur... mais à le rendre durable par la sagesse d'en bien user. C'est de votre union perpétuelle, de votre obéissance aux lois, de votre respect pour leurs Ministres que dépend votre conservation. S'il reste parmi vous le moindre germe d'aigreur ou de défiance, hâtez- vous de le détruire, comme un levain funeste d'où résulteraient tôt ou tard vos malheurs et la ruine de l'Etat ».

Après avoir exhorté l'ensemble de ses concitoyens, Rousseau s'adresse aux magistrats,

novembre 1754 il écrivait de Paris au pasteur Perdriau qui lui déconseillait de dédier le discours à la République, comme chose nouvelle et dangereuse, ainsi que celle qu'il écrivait au D»" Tronchin le 28 avril 1759.

et il leur dit, (înlro autres : " Il rn; nra|)[)artient pas, et, grâces au Ciel, il n'est pas nécessaire (le vous parler des égards que peuvent attendre de vous... vos égaux par l'éducation, ainsi que par les droits de la nature et de la naissance, vos inférieurs par leur volonté, par la préférence qu'ils devaient à votre mérite, qu'ils vous ont accordée, et pour laquelle vous leur devez à votre tour une sorte de reconnaissance. J'apprends avec une vive satisfaction de combien de douceur et de condescendance vous tempérez avec eux la gravité convenable aux Ministres des Lois ; combien vous leur rendez en estime et en attentions tout ce qu'ils vous doivent d'obéissance et de respects ; conduite pleine de justice et de sagesse, propre à éloigner de plus en plus la mémoire des événements malheureux qu'il faut oublier pour ne les revoir jamais ».

Rousseau s'adresse ensuite aux pasteurs, puis aux Genevoises et, tout en complimentant, il exhorte aussi. N'a-t-on pas dit que tout « vieux Genevois » est un peu prédicateur? En tout cas Jean-Jacques semble bien se souvenir des sermons de Jeûne qu'il avait entendus. Et, si dans les années subséquentes on avait mieux suivi, de part et d'autre, ses conseils, pratiqué plus d'union fraternelle, de

respect mutuel, de respect pour les lois, de respect pour les magistrats, que n'eût-on pas évité?

(( Arrivé à Genève, dit Rousseau, je me livrai à l'enthousiasme qui m'y avait amené. Cet enthousiasme augmenta par l'accueil que je reçus. Fêté, caressé dans tous les états, je me livrai tout entier au zèle patriotique ».

On trouve quelques détails assez piquants sur le commencement de ce séjour de Jean- Jacques dans une lettre anonyme qui parut dans le Journal helvétique de 17o7^ et qui doit être de l'automne de 1734. « Tout Genève l'a vu, y est-il dit, depuis le sceptre (les magistrats) jusqu'à la houlette (les pasteurs), tout

^ Eug. Ritter, dans un article fort intéressant des Et rennes chrétiennes de 1884 sur « La rentrée de Rousseau dans l'Eglise de Genève », interprète les initiales du destinataire de cette lettre comme désignant M. Seigneux de Correvon, et il croit qu'elle est de Tollot. Ce doit être Jean-iiaptiste Tollot, né à Genève en 1698, mort en 1773. 11 était maître-a[)othicaire au coin formé par la rue de Rive et la place de Longemalle, d'après ce que n)'a dit un vieillard, et il devait avoir une campagne dans les environs de Thonex. Il a beaucoup écrit dans le Journal Helvétique sur des sujets d'histoire naturelle ou de morale, et il y insérait aussi des vers. Voir Sénebier.

s'est oin[)rrssé à ('()ntom[)l('r un liommo (\\n vient (le Paris, où il s'est fiiil un ^rand nombre d'ennemis, dont la haine et la jalousie n'ont fait que rendre son nom plus illustre. Pour se dérober aux rej'ards curieux dfîs spectateurs et jouir du repos (|ue sa mauvaise santé lui rendait nécessaire, il se retira à la campaj»ne, qui ne fut pas un asile contre des importuns. Il devait bien dire en lui-même : « Tous les badauds ne sont pas à Paris »; mais on voulait contempler cette Etoile. Voilà le Peuple et dans ce mot sont compris bien des gens qui se croient fort au-dessus. On a publié que Voltaire devait venir ici : il aurait été, à son tour, l'idole du jour. — Je n'ai pas été du nombre de ces personnes curieuses qui se sont empressées d'aller voir M. Rousseau pour apprendre à penser, raisonner, être homme. J'étais un voisin de campagne et j'ai attendu que l'occasion se soit présentée de le voir et de lui parler. Il dit que « l'Esprit court les rues à Genève, mais que le Bon Sens y est aussi rare qu'ailleurs ». Il a raison \ »

^ Comme je communiquais cette parole de Rousseau à un Genevois de beaucoup d'esprit, il me dit aussitôt : « Poiu* moi, je pense le contraire ». 11 ne me semble pas facile de choisir entre

C'est à Grange-Canal^ que Rousseau venait de s'établir pour échapper aux curieux qui l'assaillaient à Genève, où il était d'abord descendu, et il habitait la petite maison au toit pointu indiquée par la tradition. Il y devait rester jusqu'en octobre, bien que toujours un grand objet de bienveillante curiosité.

les deux appréciations. 11 faudrait au préalable préciser ce qu'on entend soit par l'esprit, soit par le bon sens, en particulier distinguer entre le bon sens, qui est assez rare, et le sens commun, (pie caractérise son nom.

^ On a conjecturé que Jean-Jacques avait été conduit à s'établir alors à (îrange-Canal par le souvenir d'un autre séjour qu'il y aurait fait dans des conditions bien différentes, à savoir en 1737, lorsque, devenu majeur, il était revenu à Genève pour quelques jours afin de recueillir la succession de sa mère. Rien ne le prouve, mais rien n'empêche de l'admettre. On comprend même très bien comment, à cette époque, Rousseau ne pouvant séjourner en ville et cependant ayant des affaires à y traiter, aurait logé à Grange-Canal, qui était sur la frontière de la banlieue. En outre, une lettre adressée à Mme de Warens et qui, dans l'édition de Musset-Pathey, ne porte en tête que le millésime 1737, renferme des détails qui ne conviennent pas mal au restaurant de Grange-Canal. « J'ai resté (sic) enfermé dans mon auberge, y écrit-il, comme un vrai prisonnier (il attendait

Rentrée de Rousseau dans l'Eglise et dans la bourgeoisie de Genève

L'événement vraiment liistorique du séjour (le Jean-Jacques à Grange-Canal fut sa rentrée

M. Barillot, un ami, (jui lui sorvait d'intermédiaire)... je suis aussi peu instruit de mes afîaires que si j'étais à cent lieues d'iei : ear il ni"est défendu de paraître en ville... il y a longtemps que ma bourse est à sec, quoique je sois assez joliment endetté dans ce cabaret... J'en était là de ma lettre quand M. Barillot m'est venu voir. 11 est fort assuré que mon affaire ne souffrait [ilus de difficultés... M. le Résident est intervenu, et a la bonté de prendre cette affaire-là à cœur. Comme il y a un intervalle de deux jours entre le commencement de ma lettre et la fin, j'ai, pendant ce temps-là, été rendre mes devoirs à M. le Résident, qui m'a reçu le plus gracieusement... du monde. Je suis siir à présent que mon affaire finira totalement dans trois jours d'ici, et que ma portion me sera comptée sans difficulté... Je n'ai point encore écrit à mon père, ni vu aucun de mes parents, et j'ai ordre d'observer le même incognito jusqu'au déboursement.

dans l'Eglise de Genève, et, en conséquence, sa réintégration comme citoyen.

« Rousseau, dit Gaberel,sans mentionner la source d'où il tire ce renseignement ^ est conduit à la fête des Promotions, son àme s'épanouit à la vue des enfants de Genève, puis une pensée amère lui serre le cœur... Tu n'es plus citoyen genevois, il y a déjà 2o ans qu'en abjurant la religion de ton père à Turin, tu as perdu ce droit. Cette idée lui devient intolérable, il prend la résolution de rentrer dans l'Eglise protestante et de reconquérir ainsi les droits de bourgeoisie. Cette réintégration a lieu le 25 août ».

Assurément, de retour à Genève, l'ardent patriote, l'enthousiaste ami des fêtes nationales et des enfants, a dû assister aux Promotions, et y être vivement ému. Mais ce n'est pas de là que provint son désir de redevenir citoyen, il remontait plus haut.

Il avait esquissé déjà à Paris la dédicace de son Discours sur l'inégalité et il en avait terminé la composition à Chambéry le 12 juin. Or cette dédicace était entièrement conçue comme émanant d'un citoyen de Genève et

^ Rousseau et les Genevois, 1858, p. 32.

c'étail comme (cl (pril devait, la sif^ncr. Il dosirait (lonc dojà rocouvrcr ses droits de l)r)iirficoisie ; ce reeouvremonl élait une condilion nécessaire de l'envoi de sa dédicace.

Il nous dit aussi ([u'il « avait <Ué am(;né à Genève par son enthousiasme républicain ».

Il y a plus encore. Dans les (juelques lettres qu'à notre connaissance il a écrites dans l'été de 17oi, il en est une datée du 6 juillet et adressée à M. François Mussard. que Rousseau appelle son compatriote, son parent et son ami et qui, ancien négociant, s'était fait à Passy une « retraite charmante ». Or cette lettre commence ainsi : « Je savais trop quels sont vos sentiments et vos bontés pour moi, pour douter du soin que vous donneriez à une affaire qui me tenait autant à cœur que celle que vous venez de terminer heureusement: mais les peines que vous avez prises et la diligence que vous avez employée donnent un nouveau prix au service que vous m'avez rendu dans cette occasion'». Musset-Pathay dit qu'on est encore réduit à des conjectures sur « cette affaire»; mais il se demande, avec raison, si ce Mussard n'avait point agi, grâce à ses relations avec Genève et surtout avec Pierre Mussard. le

^ Œuvres inédites de Rousseau, t. I. 1825. p. 28.

négociateur genevois du Traité de Turin; syndic de 1750 à 1762. pour aider Rousseau à recouvrer sa bourgeoisie sans être appelé à paraître en Consistoire, comme il le souhaitait. Jl ajoute : « du moins aucune autre affaire n'occupait alors Jean-Jacques ». — François Mussard, né à Genève en 1693, publia des lettres adressées au professeur Jalabert sur les fossiles, dont il s'était fait une curieuse collection ; il était très lié avec Bernard de Jussieu et d'Alembert, et il aimait passionnément la musique. Ce fut chez lui que les principaux airs du Devin du village furent composés i. — Rousseau dit qu'après être redevenu bourgeois, il avait assisté à un « Conseil général extraordinaire pour recevoir le serment du syndic Mussard », et nous savons que celui-ci avait été « absent de Genève à l'époque légalement fixée pour l'accomplissement de cette cérémonie ^».

Après avoir dit : « Fêté, caressé dans tous les Etats, je me livrai au zèle patriotique », Rousseau continue en ces termes : « et hon-

^ Confessions, t. VU). Séncbier : Histoire littéraire de Genève, [. m, p. 170.

^ Am. Roget : « Rousseau patriote genevois », dans Rousseau et ses œuvres, 1878, p. 54.

— Tli —

Loux (l'ôlre exclu de mes droits de citoyen par la profession d'un autre culte que celui de mes pères, je résolus de reprendre ouvertement ce dernier. Je pensais que l'Iwangile étant le même pour tous les chrétiens, et que le fond du doj'me n'étant ditïérent qu'en ce qu'on se mêlait d'expliquer ce qu'on ne pouvait entendre, il appartenait en chaque pays au seul souverain de fixer le culte et ce dogme inintelligible, et qu'il était par conséquent du devoir de chaque citoyen d'admettre le dogme et le culte prescrits par la loi. La fréquentation des Encyclopédistes, loin d'ébranler ma foi, l'avait affermie par mon aversion naturelle pour la dispute et pour les partis. L'étude de l'homme et de l'univers m'avait montré partout les causes finales et l'Intelligence qui les dirigeait. La lecture de la Bible, et surtout de l'Evangile, à laquelle je m'appliquais depuis quelques années, m'avait fait mépriser les sottes interprétations que donnaient à Jésus- Christ les gens les moins dignes de l'entendre. En un mot, la philosophie, en m'attachant à l'essentiel de la religion, m'avait détaché de ce fatras de petites formules dont les hommes l'ont offusquée. Jugeant qu'il n'y avait pas pour un homme raisonnable deux manières d'être chrétien, je jugeais aussi que tout ce

qui est forme et discipline était, dans chaque pays, du ressort des lois. De ce principe si sensé, si social, si pacifique et qui m'a attiré de si cruelles persécutions, il s'ensuivait que, voulant être citoyen, je devais être protestant et rentrer dans le culte établi dans mon pays ».

Il y aurait beaucoup à dire au point de vue théologique sur cette argumentation de Rousseau, mais nous nous bornerons à trois courtes remarques.

N'oublions pas d'abord que, dans le protestantisme du XVIIP siècle, on sortait d'une longue période de dogmatisme excessif, témoin le Synode de Dordrecht et le Consensus Helvétique, et qu'on entrait, par contre, dans une période de réaction qui ne pouvait guère être moins excessive. L'histoire montre souvent qu'après avoir trop penché d'un côté, on tombe dans l'excès opposé. Cette considération est d'une haute importance pour apprécier équitablement, non seulement les idées religieuses de Rousseau, mais aussi celles de ses contemporains.

En second lieu, il pourrait sembler, d'après l'exposé de motifs ci-dessus rappelé, que Rousseau n'aurait voulu rentrer dans l'Eglise protestante de Genève que pour redevenir Genevois. Mais on se tromperait fort en attribuant

- TX —

colLc r(MiLi'é(îà une pure inLciilioii poliliquc ou [)atri()li(iuo. Joaii-Jacquos était dovcriu siiuM*roincnt chrotien ot clirotien réformé ; la foi (|u'il avait alors pout paraître incompl<*to, même très erronée à certains éj^ards, elle avait à faire de grands proj^rès et elle en fit par la grâce de Dieu à travers de terribles épreuves, comme on le reconnaitrci toujours plus. Sans parler de la page sublime de VErnile.^ d'autres passages analogues des écrits et de la correspondance de Rousseau, surtout des « Rêveries d'un promeneur solitaire » et de VAlh^f/orie, si remarquable, qui n'a été connue que dans le milieu du siècle dernier, n'a-t-il pas dit, dans ses Confessions, en racontant comment il dut quitter si brusquement Montmorency : « Ma lecture ordinaire du soir était la Bible, et je l'ai lue entière au moins cinq ou six fois de suite de cette façon » ? Et en 1762, lorsqu'il fit part au pasteur de Métiers du désir qu'il avait « d'approcher de la sainte Table », ne sait-on pas ce qu'il lui écrivit? « Je vous déclare, que depuis ma réunion à l'Eglise dans laquelle je suis né, j'ai toujours fait de la Religion chrétienne réformée une profession d'autant moins suspecte, qu'on n'exigeait de moi dans les pays où j'ai vécu, que de garder le silence et laisser quelques doutes à cet

égard, pour jouir des avantages civils dont j'étais exclu par fna religion. Je suis attaché de bonne foi à cette religion véritable et sainte, et je le serai jusqu'à mon dernier soupir. Je désire être toujours uni extérieurement à l'Eglise, comme je le suis dans le fond de mon cœur ; et quelque consolant qu'il soit pour moi de participer à la communion des fidelles; je le désire, je vous le proteste, autant pour leur édification et pour l'honneur du culte, que pour mon propre avantage ; car il n'est pas bon qu'on pense qu'un homme de bonne foi qui raisonne, ne peut être un membre de Jésus-Christ ».

Quant à la singulière dépendance dans laquelle Rousseau mettait l'Eglise vis-à-vis de l'Etat, même pour « le culte et le dogme », c'est un côté faible bien connu de ses idées. Elle a été admise par un de ses plus nobles disciples, Mme de Staël, comme en témoigne le livre posthume fort distingué qui vient d'être publié et qui traite « Des circonstances actuelles qui peuvent terminer la Révolution, et des principes qui doivent fonder la République en France». Mais, sur ce point, Mme de Staël n'avait pas tardé à modifier profondément son opinion, et elle pouvait écrire : « L'une des principales causes de l'irréligion des Français,

Page 1