SO
c'est i[UG les clillérents |)artis ont voulu tous diriger la roligion dans un but [)oliti(jue ; et rien ne dispose moins à la piété que fl'employer la religion pour un autre but qu'olleménic'. w Joseph Hornung, dans sa belle étude sur les« Idées politicjues de Rousseau w, reconnaît en lui A une perpétuelle contradiction entre l'individu et le citoyen: ((Comme individu, dit-il, Rousseau est l'homme de l'absolue liberté. Voilà le vrai Jean-Jacques, le Jean-Jacques fondamental. Mais il y en a pourtant un autre, le Genevois, le citoyen, le lecteur assidu de Plutarque, celui qui rêve un idéal à la Spartiate, et qui, par conséquent, admet que l'individu se subordonne étroitement à l'ensemble et abdique entre les mains de l'Etat... Cette contradiction est fondamentale pour expliquer Rousseau. Dans les deux Discours, il veut l'entière liberté de l'individu; dans son Contrat Social, il nous le montre s'aliénant corps et biens à l'Etat et il lui impose sa religion civile *^ »
* Voir Revue des Deux Mondes, 1er septembre 1899 : « Mme de Staël et la Révolution française en 1798 », par Paul Gautier, p. 110.
^ J.-J. Rousseau jugé par les Genevois d'aujourd'hui, 1878, pp. 150-153.
Mais reprenons le récit de Jean-Jacques sur sa rentrée « dans le culte de son pays ».
« Je m'y déterminai, dit-il, je me soumis même aux instructions du pasteur de la paroisse où je logeais, laquelle était hors de la ville. Je désirai seulement de n'être pas obligé de paraître en Consistoire. L'édit ecclésiastique cependant était formel : on voulut bien y déroger en ma faveur, et l'on nomma une Commission de cinq ou six membres pour recevoir en particulier ma profession de foi. Malheureusement le ministre Perdriau, homme aimable et doux^ avec lequel j'étais très lié, s'avisa de me dire qu'on se réjouissait de m'entendre parler dans cette petite assemblée. Cette attente m'effraya si fort, qu'ayant étudié jour et nuit pendant trois semaines, un petit discours que j'avais préparé, je me troublai lorsqu'il fallut le réciter, au point de n'en pouvoir dire un seul mot, et je fis dans cette conférence le rôle du plus sot écolier. Les commissaires parlaient pour moi; je répondais bêtement par oui et non^ ; ensuite je fus admis
^ L'impossibilité où se trouvait Rousseau, quand il était ému, de parler devant une assemblée, même peu nombreuse, même pour dire ce qu'il avait appris par cœur, ne se manifesta pas d'une
à la communion, (;L nVinU^^i'ô dans mes droits do citoy(3n. Jo fus inscrit comme tel dans 1(; rôle des f,'ardes que paient les seuls citoyens, et j'assistai à un Conseil Général extraordinaire... »
Voyons maintenant ce que dautre part, surtout d'après les registres flu (consistoire, nous savons sur l'événement.
Le pasteur de la paroisse où logeait Rousseau était Jacques Maystre, d'abord pasteur à Jussy, puis à Cologny, de 17 W à IToo, Cologny ayant été séparé de Vandœuvres en 17^6, pour former une paroisse indépendante.
Dans la séance du Consistoire., le :2o juillet, M. Maystre prit la parole et dit : « que le sieur
manière moins surprenante dans deux autres circonstances. L'une, lorsqu'il fut cité devant le Consistoire de Môtiers et qu'au moment de s'y rendre, il en fut empêché, en constatant qu'il ne savait plus le petit discours qu'il avait péniblement appris et qu'il eût été bien aise de débiter (29 mars 4765. Confessions, L. XII). — L'autre quand, appelé à remercier l'assemblée des « communiers » de Couvet pour l'avoir admis dans leurs rangs (1er janvier 1765), il ne put que « prononcer quelques mots à peine intelligibles », bien qu'il eut appris à demi-voix le compliment écrit sur un papier très griffonné {J.-J. Rousseau au Val-de-Travers, par Fritz Berthoud, Paris, 1881, p. 238).
J.-J. Rousseau,^ citoyen, ayant été conduit en France, dès son bas âge, y avait été élevé dans la religion catholique Romaine et l'avait professée pendant plusieurs années ; que des qu'il a été éclairé et a reconnu ses erreurs.^ il n'en a plus continué les actes ; qu'au contraire, il a dès lors fréquenté assidûment les assemblées de dévotion à l'Hôtel de M. l'ambassadeur de Hollande, à Paris, et s'est déclaré hautement de la religion Protestante ; que c'est pour confirmer ces sentiments qu'il a pris la résolution de venir dans sa patrie pour faire abjuration et rentrer dans le sein de notre Eglise ; qu'il l'a prié de supplier pour lui ce vénérable Consistoire de vouloir l'exempter de comparaître céans, ayant des raisons importantes de ne pas rendre cette démarche publique, et qu'il lui plaise de le renvoyer devant tels Commissaires de son Corps qu'il lui plaira nommer.
Sur quoi étant opiné, on a représenté que le sieur Rousseau est actuellement atteint d'une maladie très dangereuse, que l'on peut user à son égard, vu cette considération, de quelque indulgence ; qu'il est d'ailleurs d'un caractère timide, et reconnu, même par les personnes les plus jalouses de son mérite, pour avoir des mœurs pures et sans reproche.
HA
L'avis en doux tours a (Ho Ho lo ronvoyor devant MM. les pasteurs do VValdkircli, Sarasin, l'aine, et Maystre, et MM. les anciens Grenus, auditeur, Pictet et Jallahort, professeurs, pour l'ouïr et le recevoir à notre communion, s'il satisfait aux difi'orentes (juestions qu'ils sont chargés de lui adresser.
Du i^"" août, M. le pasteur De Waldkirch a dit tf que le sieur J.-J. R. avait comparu lundi dernier devant la Commission, et qu'après avoir satisfait tant sur les motifs qui l'avaient ol)ligé de supplier qu'on l'exemptât de paraître céans que par rapport à la doctrine, ils l'avaient admis à notre communion K »
Joël-Henri de Waldkirch fit partie de la commission, comme Modérateur de la Compagnie. Il était pasteur en ville depuis 174o, après l'avoir été à Jussy et à Genthod. Sarasin l'ainé était un Jean Sarasin, successivement pasteur à Jussy, à Onex et en ville. Le pasteur Maystre représentait les pasteurs de campagne.
Parmi les trois membres qualifiés anciens, deux méritent particulièrement notre attention : les professeurs Pictet et Jalabert.
Pierre Pictet, né en 1703, membre du Con-
^ A. Cramer : Notes extraites des Registres du Consistoire.
seil des Deux Cents, était professeur de droit. Il avait une campagne à Saint-Jean, tout à côté de celle que devait habiter Voltaire, avec lequel il fut très lié. « Homme aimable et instruit, il s'occupait volontiers de philosophie. »
Jalabert, né la même année que Rousseau (1712), dont il fut un ami très fidèle, semble avoir été un des hommes les mieux doués et les plus honorables de la Genève d'alors, oi^i ils étaient nombreux. Fils d'Etienne Jalabert, ancien pasteur en France et mathématicien distingué, et petit-fils de Louis ïronchin, il perdit son père de bonne heure, et ses études furent dirigées par J.-Alph. Turrettini, qui espérait avoir en lui un digne successeur et lui fit faire des études de théologie. Il fut consacré comme ministre en 1737 ; mais sa santé ne lui permettant plus de prêcher, il résigna ses fonctions ecclésiastiques en 1744. Nous le voyons successivement ou simultanément professeur de physique expérimentale et se signalant par des travaux sur l'électricité, bibliothécaire et publiant des recherches historiques et bibliographiques, s'occupant de chimie et de mécanique, professeur de mathématiques, puis de philosophie. Très connu à l'étranger, où il avait séjourné deux ans, il devint membre des Académies de Londres, de Berlin, de Bologne,
(le M()iit[)ollierct corrospondanl do l'Acadomio des sciences de l*aris. Il fut aussi un liornine politicjue; élu membre des Deux-Cents en 17^), il entra au Petit Conseil en 17o1 et fut nommé ou maintenu syndic pendant les années si orageuses [)our Genève d(; ITOoà 1707. Il devait mourir l'année suivante à la suite d'un accident».
Rousseau connaissait l'article Oo des r)rdonnances ecclésiastiques de lo76, ainsi conçu : « Et quant à ceux qui, pour sauver leur vie se seraient dédits, et auraient renoncé à la pure foi de l'Evangile, ou qui, après avoir reçu la sainte Cène, seraient retournés aux abominations de la papauté : qu'ils soient appelés en Consistoire pour être exhortés à venir reconnaître et confesser leur faute au temple devant toute l'Eglise, pour là en demander pardon à Dieu et se réconcilier à toute l'Eglise, de laquelle ils s'étaient retranchés par leur chute. »
« Cet article, au XVI^ siècle, était appliqué avec rigueur, ditEug. Ritter dans la monographie déjà indiquée. Mais à l'époque de Rous-
^ Sénebier, t. III, pp. 126-133. Borgeaud, Histoii'e de l'Université de Genève, Genève 1900. passim.
seau et depuis plusieurs générations, le «rétablissement à la>paix de l'Eglise» avait lieu en séance de Consistoire et non plus en public, dans un temple. Ainsi l'usage avait modifié la loi ; une jurisprudence s'était établie. »
Il en ressort que les citoyens de Genève qui, en devenant catholiques, avaient perdu leurs droits de bourgeoisie, devaient, pour les récupérer, « passer par une filière qui comprenait, quand elle était suivie au complet : lo une comparution devant le Conseil ; â^deux ou trois jours de prison ; 3» une comparution devant le Consistoire ; 4" la génuflexion.
L'emprisonnement n'était pas prescrit par un règlement ; c'était une ati'aire d'usage. La génuflexion devant le Consistoire était de règle » ; même elle eut lieu une fois devant ce corps et devant le Conseil. Sur ces deux points on fit en faveur de Rousseau une dérogation à l'usage. A sa demande il n'eut pas à comparaître devant le Consistoire ; mais seulement devant une Commission de ce corps. «Quant à la comparution devant le Conseil, elle était de droit strict. »
Mais comment appliquer la jurisprudence établie à un homme fêté, entouré, honoré comme l'était alors Rousseau ? « Il eût fallu le considérer comme coupable, le punir ou au
moins le réprimander; sinon, on eût atlaihli la (lisci()line de l'KLat, en créant un précédent contraire à tous les autres. Le plus simple était d'éviter à la fois une procédure pénible et déplacée, et un acte de faveur qui eût constitué un embarras pour l'avenir. Il ne restait donc qu'un parti à prendre : c'était de fermer les yeux et de laisser les pasteurs arranj^^er l'affaire en Consistoire, en se gardant d'élever des « difficultés ». Quant aux effets civils que devait avoir la démarche de Rousseau, on s'entendit verbalement avec lui. »
M. Ritter conclut en disant que tous les documents établissent que, « lorsque Rousseau voulut effacer les conséquences des démarches inconsidérées de sa jeunesse et rentrer dans l'Eglise de Genève, il fut accueilli comme il méritait de l'être et n'eut qu'à se louer de ses compatriotes ».
C'était si bien le sentiment de Rousseau luimême qu'il résolut alors de se fixer à Genève. (( Je fus, dit-il, si touché des bontés que me témoignèrent en cette occasion le Conseil, le Consistoire, et des procédés obligeans et honnêtes de tous les magistrats, ministres et citoyens, que, pressé par le bonhomme Deluc qui m'obsédait sans cesse, et encore plus par mon propre penchant, je ne songeais à retour-
ner à Paris que pour dissoudre mon ménage, mettre en régie mes petites affaires, placer Mme Le Vasseur et son mari, ou pourvoir à leur subsistance, et revenir avec Thérèse m'établir à Genève pour le reste de mes jours. » «Cette résolution prise, dit-il, je fis trêve aux affaires sérieuses, pour m'amuser avec mes amis jusqu'au temps de mon départ. De tous ces amusements, celui qui me plut davantage fut une promenade autour du lac, que je fis en bateau avec Deluc père, sa bru, ses deux fils et ma Thérèse. Nous mîmes sept jours à cette tournée, par le plus beau temps du monde. J'en gardai le vif souvenir des sites qui m'avaient frappé à l'autre extrémité du lac, et dont je fis la description quelques années après dans la Nouvelle Héloise. »
Principales relations ou occupations de Rousseau.
Lettres écrites de Dranpe-Canal.
Importance pour Rousseau de son séjour à Genève.
Deux mots maintenant sur les relations de Rousseau, et d'abord sur le respectable groupe des Deluc père et fds.
François Deluc (4698-1780) est un des types les plus caractéristiques de la Genève du XVIIP siècle. Horloger de profession, c'était un ardent patriote, un des chefs les plus actifs du parti des Représentants, les libéraux d'alors, et en même temps un chrétien fervent, même un théologien, auteur d'un gros volume d'Observations sur les savants incrédules (1762). Ce fut lui qui pressa Rousseau de répondre aux Lettres de la campagne par les Lettres écrites de la montagne (1764).
Ses deux fils, Jean-André et Guillaume-Antoine, eux aussi, ont été des négociants, des hommes politiques et des chrétiens très décidés, bien qu'ils soient connus surtout comme naturalistes. Ils ont beaucoup travaillé ensem-
ble, mais c'est l'aîné qui a le plus écrit. Il a fini par s'établir en Angleterre, comme lecteur de la Reine. Il était membre de la Société royale de Londres et de la Société batave, correspondant des Académies royales des sciences de Paris et de Montpellier. Les deux frères, physiciens et géologues par goût, faisaient servir à leurs recherches les voyages d'affaires, mais l'aîné s'occupait surtout de l'atmosphère, et le second de géologie. Tout jeunes, ils avaient formé le projet de démontrer que l'histoire de la création est écrite dans les montagnes comme dans la Genèse, et ils y travaillèrent pendant trente ans. De là les Lettres physiques sur les montagnes et sur l'histoire de la terre et de l'homme, adressées à la reine d'Angleterre, « livre très riche en idées de tout genre, surtout en vues morales », dit A. Sayous. Ils ont aussi publié des Recherches sur les modifications de l'atmosphère, une Théorie des thermomètres et des baromètres, etc \
Rousseau, parlant des « principales liaisons » qu'il fit à Genève, mentionne, outre le
^ Voir Sénebier, t. 111 ; A. Sayous, Le XVIII^^ siècle à l'étranger, t. 1, chap. 12; Phil. (îodet, Histoire littéraire de la Suisse française, 1805, passim.
professeur .lalahcrt elles Deluc, Jacoh Vernes, né en 17i28 et successivement pasteur à la campagne et à la ville, — Jean Perdriau, alors pasteur en ville, plus tard professeur de belleslettres, — Amédée LuUin, né en Ujî)0, d'abord pasteur, puis professeur d'histoire ecclésiastique, un des plus grands bienfaiteurs de notre Bibliothèijue publi([ue, avec lequel, jusqu'à sa mort, Jean-Jacques resta en correspondance et qui le chargea d'emplettes de livres pour la Bibliothèque, — Jacob Vernet, l'ancien précepteur du fils de J.-Alph. Turrettini et, après lui:, l'homme qui a exercé la plus grande influence sur l'Eglise de Genève auXVlII^ siècle, successivement pasteur en ville, professeur de belles-lettres, puis de théologie, — enfin et smtout Paul Moultou, qui fut consacré ministre pendant le séjour de Rousseau dans sa patrie. Il fut toujours un de ses amis les plus dévoués, malgré ses relations avec Voltaire, dont il fut le grand collaborateur pour la réhabilitation des Calas et des Sirven. Ce fut Moultou que Jean-Jacques fit dépositaire de plusieurs de ses manuscrits.
Dans cette énumération, il n'est pas question d'un Genevois que visita cependant Rousseau et qui lui fit une profonde impression, le sage, le pieux, le savant Abauzit.
Né à Uzès en 1679, il devint orphelin de père à l'âge de deux" ans, et sa mère, pour le soustraire aux horreurs de la Révocation de l'édit de Nantes, l'envoya tout jeune à Genève, où elle le rejoignit au sortir de la prison. Après avoir brillamment parcouru un vaste ensemble d'études, FirminAbauzit voyagea en Hollande, où il gagna l'amitié de Bayle et connut les Basnage et Jurien. A Londres, il visita Saint- Evremont et il fut si bien apprécié par Newton que celui-ci lui envoya son Commercium epistolicum.^ en lui écrivant : a Vous êtes bien digne de juger entre Leibnitz et moi S). De retour à Genève et, bien qu'aussi modeste quejaloux de son indépendance, il consentit en 1715 à collaborer à une nouvelle traduction du Nouveau Testament, pour laquelle il rendit de grands services. En 1723, il refusa la chaire de philosophie qui lui fut offerte par l'Académie ; mais le Conseil lui ayant donné la bourgeoisie en 1727, il accepta la place de bibliothécaire honoraire. Toujours pressé d'étudier, sans se préoccuper de publier le résultat de ses recherches, il en faisait libéralement part à ses amis, « mais en paraissant attendre d'eux la science qu'il leur communiquait ». Théologie,
^ Sénebier, Histoire littéraire de Genève, t. 111.
mathcmati({uos, physiquo, fiistoire, l'attiraionL également ; seule la rriéta[)fiysique était [xmi (le son goût '.
Comme mathématicien, il découvrit dans le livre des Principes mathf'matiques une faute, que Newton corrigea dans la seconde édition'^
Suivant A. Sayous, « dans la discussion des matières historiques, il était l'égal de Bayle pour la finesse et il le surpassait pour la sûreté de l'érudition. Quant à la part directe de mise en œuvre et à la forme littéraire de ses écrits, il est de l'école de Fontenelle, dont il aimait à se déclarer l'admirateur et l'élève. Son admiration était fondée sur un mérite de Fontenelle, qu'on a trop sacrifié à ses défauts : l'honneur d'avoir, pendant les quarante dernières années de sa vie, rappelé avec autorité qu'il y a une philosophie des sciences ».
Arrivons aux rapports de Rousseau avec Abauzit. On raconte qu'il voulut voir « celui dont ses amis lui parlaient avec vénération comme d'un sage antique. L'imagination montée d'avance par la solennité de cette rencontre..., Rousseau s'avance vers Abauzit avec
^ A. Sayous, Le XVIII^^ siècle à l'étranger^ t. I.
^ Sénebier, Histoire littéraire de Genève, t. III.
l'air humblement fier d'un disciple qui se propose de surpasser son maître. « Je viens vous voir, dit-il, pour apprendre à penser, à raisonner, à être homme. » Abauzit, étourdi du compliment, se souvint à propos qu'il était sourd et avait le droit de n'avoir pas entendu. Il reste muet. Rousseau, assure le Journal Helvétique.^ fut très mortifié de son silence. » En tous cas, il n'en garda pas rancune.
On en trouve une première preuve dans un récit de Sénebier, qui doit se rapporter à une autre entrevue de Rousseau et d'Abauzit dans le même temps. « Rousseau travaillait à son Dictionnaire de musique, il s'était occupé, en particulier, de la musique des anciens, et il avait fait dernièrement des recherches très laborieuses, qu'il croyait complètes, il en parle à Aubauzit, et Abauzit lui rend un compte fidèle et lumineux de tout ce qu'il avait appris par un travail long et opiniâtre ; il lui découvre même beaucoup de choses qu'il ignorait encore. Rousseau croit qu'Abauzit s'occupait alors de la musique des Anciens ; mais cet homme qui savait tant de choses et qui n'avait jamais rien oublié, lui avoue naïvement qu'il y avait trente ans qu'il avait étudié cette matière. »
Une seconde preuve ressort d'une lettre
écrite par lioussoau au pasleur \ ornes, le l'> octobre 17o4. Après avoir prié son correspondant de le rappeler au souvenir de sa famille et delà famille Mussard, il ajoute : « J'ai voulu faire un article à part pour M. Abauzit. Dédommagez-moi, en mon absence, de la gène que m'a causée sa modestie, toutes les fois que j'ai voulu lui témoigner ma profonde et sincère vénération. Déclarez-lui, sans quartier, tous les sentiments dont vous me savez pénétré pour lui. »
Rappelons enfin une fameuse note de la Nouvelle Héloïse ^ : « Non, ce siècle de la philosophie ne passera point sans avoir produit un vrai philosophe. J'en connais un, un seul, j'en conviens; mais c'est beaucoup encore, et pour comble de bonheur, c'est dans ma patrie qu'il existe. L'oserai-je nommer, lui dont la véritable gloire est d'avoir su rester peu connu ? Savant et modeste Abauzit, que votre sublime simplicité pardonne à mon cœur un zèle qui n'a point votre nom pour objet. Non, ce n'est pas vous que je veux faire connaitre... c'est Genève que je veux illustrer de votre séjour. Heureux le pays où le mérite qui se cache en est d'autant plus estimé. Vénérable et
1 Vme Partie, Ire lettre.
vertueux vieillard!... au lieu de déposer... votre sagesse dans des livres, vous l'avez mise dans votre vie pour l'exemple de la patrie que vous avez daigné choisir, que vous aimez et qui vous respecte. Vous avez vécu comme Socrate, mais il mourut par la main de ses concitoyens, et vous êtes chéri des vôtres\ — » Dès que Moulton eut lu ces lignes, il vint tout ému les mettre sous les yeux d'Abauzit, qui, cette fois, ne pouvant faire l'aveugle, écrivit au bas d'une lettre le remerciement que voici : « Socrate ne laissa point d'écrits, il parle. Monsieur, dans les vôtres. Il m'est glorieux d être nommé si près d'un tel homme. 11 est vrai que l'objet de mon ambition fut d'avoir l'estime de mes concitoyens, bien des plus réels de la vie, et c'est tout ce qu'enseigne le no^ce te ipsiim. Pour le reste, je le voudrais bien mériter, je le mets sur le compte de votre amitié qui m'est plus précieuse qu'une réputation lointaine^ »
^ Phil. Godet préfère à ce panégyrique, comme plus digne de la simplicité d'Abauzit, le portrait qu'en a tracé de Bonstetten, qui le voyait souvent. Histoire littéraire de la Suisse française, p. 19i.
^ Manuscrits de Neuchâtel (D'après Sayous, Le XVin^^ siècle à l'étranger, t. I).
L'hommage si éclatant que Rousseau venait
Après avoir indique'; les principales relations qu'il entretînt parmi nous, Kousseau [)arle un peu de ses promenades solitaires et des travaux qu'alors il méditait ou exécutait. « Au milieu de ces dissipations, je ne perdis ni le goût ni l'habitude de mes promenades solitaires, et j'en faisais souvent d'assez grandes sur les bords du lac, durant lesquelles ma tête, accoutumée au travail, ne demeurait pas oisive. Je digérais le plan déjà formé de mes Institii-
de rendre à Abauzit, n'empêcha pas celui-ci de lui dire ce qu'il pensait de La Nouvelle Hêloïae. « Non, lui écrivit-il, votre HèloUe ne nous satisfait point et vous ne tenez pas ce que vous avez promis d'écrire touchant la pudeur, la modestie et la vertu des femmes ; si votre dessein est de les conduire à la vertu par le crime, votre espérance est vaine ». (Gaberel, Calvin et Rousseau, 1878, p. 143).
Citons aussi les derniers adieux qu'Abauzit, peu de temps avant sa mort (1767) chargea Moultou d'adresser à Rousseau : « Cher philosophe ! je vous ai beaucoup aimé, jai souffert sérieusement de tous vos malheurs. Si vous voulez retrouver le calme à l'avenir, crovez-en ma vieille expérience ; employez à reconstruire votre foi les facultés que vous avez mises au service du doute ; après avoir longtemps cherché, nous bénissons nos travaux lorsqu'ils nous amènent à croire » (Gaberel, Rousseau et les Genevois, p. 90).
lions politiques (dont un seul fragment devait être publié, en 176:2, sous ce titre : Du Contrat social ou Principes du droit politique) ; je méditais une histoire du Valais, un plan de tragédie en prose dont le sujet n'était pas moins que Lucrèce... Je m'essayais en même temps sur Tacite et je traduisis le premier livre de son histoire » (traduction qui figure dans ses œuvres).
Mais revenons un instant sur ces promenades solitaires, qu'il appréciait tant et qu'il a si merveilleusement décrites, du moins sur les promenades « souvent assez grandes » qu'il faisait au bord du Lac. Oh ! qu'il l'aimait ! Et qu'il en a bien parlé !
(( L'aspect du lac de Genève et de ses admirables côtes, écrivait-il en parlant de ses émotions de 473:2, eut toujours à mes yeux un attrait particulier que je ne saurais expliquer et qui ne tient pas seulement à la beauté du spectacle, mais à je ne sais quoi de plus intéressant qui m'affecte et m'attendrit. Toutes les fois que j'approche du pays de Vaud, j'éprouve une impression composée du souvenir de Mme de Warens qui y est née, de mon père qui y vivait (à Nyon), de Mlle de Vulson qui eut les prémices de mon cœur, de plusieurs voyages de plaisir que je fis dans mon enfance et, ce
me semble, de (juelque autre cause encore plus secrète et plus forte que tout cela. Quand l'ardent désir de cette vie heureuse et douce qui me fuit et pour laquelle j'étais né, vient enilaminer mon imaj^i nation, c'est toujours au pays de Vaud, près du lac, qu'elle se fixe. Il me faut absolument un verger au bord de ce lac, et non pas d'un autre, il me faut un ami sûr, une femme aimable, une vache et un bateau. »
Et vers la fin de sa carrière, en 177o, il répondait à un ami, le prince polonais Haloselski, qui lui avait écrit de Genève : « ...0 lac, sur les bords duquel j'ai passé les douces heures de mon enfance! charmants paysages, où j'ai vu pour la première fois le majestueux et touchant lever de soleil, où j'ai senti les premières émotions du cœur, les premiers élans d'un génie devenu depuis trop impérieux et trop célèbre, hélas ! je ne vous verrai plus? Ces clochers qui s'élèvent au milieu des chê nés et des sapins, ces troupeaux bêlants, ces ateliers, ces fabriques bizarrement épars sur des torrents, dans des précipices, au flanc des rochers ; ces arbres vénérables, ces sources, ces prairies, ces montagnes qui m'ont vu naitre, ne me re verront plus ? ^ »
^ Le prince Beloselski, né à Pétersbourg en
Il me semble que quand Jean-Jacques allait .de Grange-Carfal au Lac. il devait souvent y descendre par le plus court et le plus pittoresque chemin, les sentiers du bois de Frontenex, qui devait avoir déjà de très beaux arbres et dont l'entrée n'a été interdite que depuis quelques dizaines d'années au public, qui l'avait bien mérité. Et comment, dans ses promenades, n'aurait-il pas cheminé le long du petit sentier aux larges pierres qui bordait le Lac depuis le Bas-de-la-Côte jusqu'à Montalègre, puis de là gagné la Belotte aux filets étendus au soleil? Comment, du haut de Cologny, ne se serait-il pas dirigé vers le chemm qui passe devant la campagne Diodati et d'où la vue du Lac est si splendide ? Comment n'aurait-il pas suivi avec enchantement la vieille route qui de Cologny mène, par le flanc de la colline, à la Capite de Yésenaz, bien qu'elle
1757, fut envoyé par Catherine 11 à Turin, comme ambassadeur, et rappelé [)ar le conUe Panin, qui, ne s'occupant que d'affaires, kii trouvait, dit-on, trop d'esprit, il fit des poésies françaises que Marmontel publia en 1789. Rousseau écrivit cette lettre à une époque où il n'en écrivait presque plus. Voir Musset-Pathey, Histoire de la vie et des ouvrages de Rousseau, nouv. édition, t. Il, p. 20 et 539.
soit moins exceptionrKîllcrnent belle que la nouvelle qui lon^ie la crête et d'où l'on a, d'un coté, la vue du lac, de l'autre celle du Mont- Blanc et des montagnes qui l'environnent? — 0 Rousseau, c'est à ton école que nous avons appris à admirer toutes ces magnificences, en adorant le Créateur, comment ne les aurais-tu pas appréciées et pourquoi ne les as-tu pas dépeintes?
Outre les données qui précèdent sur le séjour de Jean-Jacques à Grange-Canal, je n'en vois que deux à signaler.
L'une se rapporte à une visite de Mme de Warens. « Durant mon séjour à Genève, dit Rousseau, elle fit un voyage en Chablais et vint me voir à Grange-Canal. Elle manquait d'argent pour achever son voyage ; je n'avais pas sur moi ce qu'il fallait pour cela ; je le lui envoyai une heure après par Thérèse. Pauvre maman ! Que je dise encore ce trait de son cœur. Il ne lui restait pour dernier bijou
qu'une petite bague ; elle l'ôta de son doigt
* pour la mettre à celui de Thérèse, qui la remit à l'instant au sien, en baisant cette noble main qu'elle arrosa de ses pleurs. » Cette rencontre de Jean-Jacques et de Mme de Warens devait être la dernière.
L'autre donnée concerne un nover de Bos-
sey qui joua un certain rôle dans l'histoire de deux jeunes pensionnaires du pasteur Lambercier, Jean-Jacques et son cousin. « L'idée de ce noyer et la petite histoire qui s'y rapporte, dit Rousseau (Coh/., livre 1), m'est si bien restée ou revenue qu'un de mes plus agréables projets dans mon voyage de Genève, en 1754, était d'aller à Bossey y revoir les monuments des jours de mon enfance, et surtout le cher noyer, qui devait alors avoir déjà le tiers d'un siècle. Je fus si continuellement obsédé, si peu maitre de moi-même, que je ne pus trouver le moment de me satisfaire. Il y a peu d'apparence que cette occasion renaisse jamais pour moi ; cependant, je n'en ai pas perdu le désir avec l'espérance. »
En fait de lettres écrites à Grange-Canal par Rousseau, je n'en connais que peu, sans parler de celle adressée à François Mussard et datée du 6 juillet, qui a déjà été mentionnée.
A la date du Ji6 juin, il y en a une, dans l'édition de Musset-Pathay, adressée à d'Alembert au sujet de l'Encyclopédie, et elle est fort intéressante. «Je vous renvoie, monsieur, la lettre G, que je n'ai pas pu relire plus tôt, j'approuve les changements que vous avez jugé à propos de faire. Je ne puis assez vous remercier de votre Discours préhminaire. J'ai
peine à croire (jue vous ay(;z eu plus de [)laisir à le faire que moi à le lire. La chaîne encyclopédirpie, surtout, m'a instruit et éelairé, et je me propose de la relire plusieurs fois. Pour ce qui concerne ma partie, je trouve votre idée sur l'imitati(m musicale très juste et très neuve. En effet, à un très petit nombre de choses près, . l'art du musicien ne consiste point à peindre immédiatement les choses, mais à mettre l'àme humaine dans une disposition semolable à. celle où la mettrait leur présence. Tout le monde sentira cela en vous lisant ; et sans vous, personne peut-être ne se fût avisé de le penser.»
A la date du l^^^" juillet, une troisième lettre est adressée d'après l'édition de Musset-Pathay « Au père Le Sage», c'est-à-dire « à Le- Sage père *». Il s'agit de Georges-Louis LeSa-
^ La lettre est dite envoyée des « Eaux-Vives ». Mais il semble que Rousseau, après être arri^^é à Genève, n'avait pas tardé à s'établir à Grange-Canal, et les Eaux- Vives n'en sont pas loin; les deux localités faisaient également partie de la paroisse de Gologny. La lettre à laquelle Jean-Jacques répondait était peut-être adressée elle-même aux Eaux- Vives, et il est probable qu'en v répondant il ne tenait pas à préciser le lieu de son habitation, supposition que le ton de la lettre ne fait
ge, dit de la Colombière. né en Bourgogne en 1676 et arrière-^'petit-tils d' Agrippa d'Aubigné^ Après avoir été dix ans précepteur en Angleterre et y avoir pris le dégoût de la France de son temps, il se fixa à Genève, où il donna des leçons à de jeunes étrangers de qualité. C'était un homme très spirituel, d'instruction très variée, fort indépendant de caractère et d'idées, mais ennemi de toute méthode, abondant en boutades et très frondeur. A Genève, « il ne voulut pas demander la bourgeoisie, prétendant qu'elle lui était due, et il n'y fut qu'un simple habitant, infatigable donneur de conseils politiques fort mal reçus. » Il se pi-
que conflrniei'. C'est par erreur (jue A. Sayous dit que (laus rédition de Musset-Pathey il y a : « Au Père l^esage », comme le prouve la table des matières (lu vohime de cet éditeur.
^ Son père, François le Sage, cousin de M'^e de Maintenon, était dit sieur de la Colombière. Georges-Louis Le Sa^e « fut emmené de France en Angleterre par ses |)arents à l'âge de huit ans, un an et demi avant la Révocation do l'édit de Nantes. Il tenait à lionniMii- la sentence du baillage de Montcenis d'août 1089, qui condamna le cadavre de son père, comme mort sans sacrement, à être exhumé et jeté à la voirie », sentence qui du reste fut honorablement cassée par le parlement de Dijon.
quait aussi d'ôtre musicien, jouait <lc la llûtc et avait envoyé à lîousseau certaines romar (|ues à propos du Devin du village. ()n lui ré pondit en prenant pour épigraphe un v^-re d'Horace signifiant : « 0 vous (pii écrivez, choisissez un sujet proportionné à vos forces M^et en lui décochant un peu plus loin une phase latine qui disait :« Vous me questionnez sur un sujet que j'ai souvent examiné et beaucoup médité. » La lettre est d'ailleurs assez longue, fort intéressante, et son contenu peut surprendre de la part de Jean-Jacques.
Il y est dit en particulier : « Le musicien qui, en 1720, disait que la musique la plus simple était toujours la plus belle, tenait là, ce me semble, un étrange propos. J'aimerais autant qu'il eût dit que le meilleur comédien est celui qui fait le moins de gestes et parle le plus posément... Si la musique ne consiste qu'en de simples chansons, et ne plait que par les sons physiques, il pourra arriver que des airs de province plaisent autant et plus que ceux de la cour ; mais toutes les fois que la musique sera considérée comme un art d'imitation, ainsi que la poésie et la peinture, c'est à la ville, c'est à la cour, c'est partout où s'exercent aux arts agréables beaucoup d'hommes assemblés, qu'on apprend à la cultiver.
En général, la meilleure musique est celle qui réunit le plaisi-r physique et le plaisir moral, c'est-à-dire l'agrément de l'oreille et l'intérêt du sentiment... Les principes de la beauté théâtrale me paraissent se réduire à deux, savoir, l'imitation et l'intérêt, qui s'appliquent également à la musique. Je ne dirai pas, de peur d'obscurité, que le beau consiste dans l'imitation du vrai, mais dans le vrai de l'imitation : c'est là, ce me semble, le sens du vers d'Horace et de celui de Boileau... Il y a des règles pour juger d'une pièce de musique, aussi bien que d'un poème ou d'un tableau. Que dirait-on d'un homme qui prétendrait juger de V Iliade d'Homère, ou de la Phèdre de Racine ou du Déluge de Poussin, comme d'une oille ou d'un jambon?... Je me garderai bien d'entrer dans la prétendue dispute de la musique simple et de la composée, jus(|u'à ce que j'aie appris ce que signifient ces mots que je n'entends point. Je penserais, en attendant, que les sons et les mouvements doivent être composés et modifiés par le musicien^ comme les lignes et les couleurs par le peintre, selon les teintes et les nuances des objets qu'il veut rendre et des objets qu'il veut exprimerV »
* Le Sage de la Colombière ne doit pas être
lOS —
Une (puilrinmc lettre, tn'S ditléronte des précédentes, datée du 11 juillet et dilo on-
confondu avec son fils, ((ui avait los inr'mos prénoms et qui (Hait, lui aussi, spii'itunl ot très original. Le second (icorges-Louis Le Sage était né en 1724 à Genève, quelques années après que la fannille s'}^ était établie. Il étudia la médecine à Baie et à Paris, mais il ne [)ut la prylifjuer à (ienévc n'en n'étant pas bourgeois. 11 se tourna alors du côté des sciences pures, fit des mémoires qui furent aussi appréciés à l'étranger que l'étaient à Genève les leçons particulières qu'il y donnait. Aussi devint-il correspondant de l'Académie des sciences de Paris, associé étranger des Sociétés royales de Montpellier et de Londres, des Instituts de Bologne et de Sienne, et Genève finit par lui donner la bourgeoisie d'honneur, niais non une place de professeur, ce que regrette M. Borgeaud pour l'honneur de l'Académie. Ce fut un vrai savant, éminent par sa méthode et sa rigueur scientifique, et si, quoique mort presque octogénaire, il n'a pas laissé d'oeuvres à la hauteur de ses facultés et de ses travaux, c'est qu'il voulait trop bien faire. Il n'en fut pas moins distingué comme physicien, comme mathématicien, comme philosophe, et aussi comme moraliste. Aimable et bon, il était arrivé à reconnaître que, pour combattre ses défauts, le meilleur moyen était d'aimer les autres comme soi-même. Les deux Le Sage appartenaient, comme les Deluc^ au parti populaire. — Outre le précieux volume de Pierre Prévost, Notice de la
voyée de Genève, est adressée à madame Gonceru, née ilousseau. Elle est touchante. « 11 y a quinze jours, lui écrit-il, ma bien bonne et chère tante, ((ue je me propose, chaque matin, de partir pour aller vous voir (elle s'était fixée à Nyon), vous embrasser et mettre à vos pieds un neveu qui se souvient, avec la plus tendre reconaissance, des soins que vous avez pris de lui dans son enfance, et de l'amitié que vous lui avez toujours témoignée. Des soins indispensables m'ont empêché jusqu'ici de suivre les penchants de mon cœur, et me retiendront encore quelques jours, mais rien ne m'empêchera de satisfaire mon empressement à cet égard le plus tôt qu'il me sera possible ; et j'aime encore mieux un retard qui me laissera le loisir de passer quelque temps près de vous que d'être obligé d'aller et revenir le même jour. Je ne puis vous dire quelle fête je me fais de vous revoir et de retrouver en vous cette chère et bonne tante que je
vie et des écrits de Georges-Louis Le Sage, où il est beaucoup parlé du père à propos du fils, voir deux études fort curieuses d'A. Sayous dans Le XVIII^^^ siècle à l'étranger, l'une dans le 1er volume, l'autre dans le 2'ne. — Sénebier, Histoire littéraire de Genève, t. 111, et Borgeaud, Histoire de l'Université de Genève.
Une (juatrièmc Ictlrc, trôs di Héron Lo dos précédentes, datée dn 11 juillet et dite en-
confondu avec son fils, qui avait les mémos [(i*'noms et qui était, lui aussi, spirituel et très original. Le second Georges-Louis Le Sage était né en 1724 à Genève, quelques années après que la famille s'y était établie. Il étudia la médecine à BAle et à Paris, mais il ne put la pratiquer à (ienève, n'en n'étant pas bourgeois. 11 se tourna alors du côté d^es sciences pures, fit des mémoires qui furent aussi appréciés à l'étranger que l'étaient à Genève les leçons particulières ([u'il y donnait. Aussi devint-il correspondant de l'Académie des sciences de Paris, associé étranger des Sociétés royales de Montpellier et de Londres, des Instituts de Bologne et de Sienne, et Genève finit, par lui donner la bourgeoisie d'honneur, mais non une place de professeur, ce que regrette M. Borgeaud pour l'honneur de l'Académie. Ce fut un vrai savant, éminent par sa méthode et sa rigueur scientifique, et si, quoique mort presque octogénaire, il n'a pas laissé d'œuvres à la hauteur de ses facultés et de ses travaux, c'est qu'il voulait trop bien faire. Il n'en fut pas moins distingué comme physicien, comme mathématicien, comme philosophe, et aussi comme moraliste. Aimable et bon, il était arrivé à reconnaitre que, pour combattre ses défauts, le meilleur moyen était d'aimer les autres comme soi-même. Les deux Le Sage appartenaient, comme les Deluc, au parti populaire. — Outre le précieux volume de Pierre Prévost, Notice de la
voyée de Genève, est adressée à madame Gonceru, née Rousseau. Elle est touchante. « Il y a quinze jours, lui écrit-il, ma bien bonne et chère tante, que je me propose, chaque matin, de partir pour aller vous voir (elle s'était fixée à Nyon), vous embrasser et mettre à vos pieds un neveu qui se souvient, avec la plus tendre reconaissance, des soins que vous avez pris de lui dans son enfance, et de l'amitié que vous lui avez toujours témoignée. Des soins indispensables m'ont empêché jusqu'ici de suivre les penchants de mon cœur, et me retiendront encore quelques jours, mais rien ne m'empêchera de satisfaire mon empressement à cet égard le plus tôt qu'il me sera possible ; et j'aime encore mieux un retard qui me laissera le loisir de passer quelque temps près de vous que d'être obligé d'aller et revenir le même jour. Je ne puis vous dire quelle fête je me fais de vous revoir et de retrouver en vous cette chère et bonne tante que je
vie et des écrits de Georges-Louis Le Sage, où il est beaucoup parlé du père à propos du fils, voir deux études fort curieuses d'A. Sayous dans Le XVIII'^^ siècle à l'étranger, l'une dans le 1er volume, l'autre dans le 2me, — Sénebier, Histoire littéraire de Genève, t. 111, et Borgeaud, Histoire de l'Université de Genève.