‹ GrangeneuveChapitre 10 sur 18 · RUE DE LA SOURDIERB · texte numérisé non relu

RUE DE LA SOURDIERB

11 était déjà trois heures de l'après-midi, lorsque Grangeneuve envoya prier Adeline de le recevoir. On lui rapporta sa lettre comme il en avait donné l'ordre en cas d'absence. Il ne resta ainsi auprès d'elle aucune trace du dernier soin qu'il avait pris.

Il avait toutefois subordonne une détermination à prendre a régaid de quelques détails de sa fortune sur l'issue de cet

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entretien; et, deux fois désappointé par un tel contre-temps, il hésita sur le parti qu'il allait suivre. Il se rendit nonchalamment à l'Assemblée pour faire heure, comme on dit, et échapper, s'il le pouvait, à l'amertume de ses réflexions. Étrange examen que celui de sa conscience! S'offrait-il en sacrilice exclusif pour le triomphe de sa cause? L'esprit de parti allait— îL suffire pour le séparer violemment de sa mère et de sa sœur? ou bien cette résolution sinistre s'appuyaitelle, à son insu, sur un profond dépit que le temps ne pouvait user ni guérir ? Il devait s'avouer que sa haine contre la cour n'était pas l'unique mobile de cette action; mais il se serait calomnié à dire qu'il succombait devant une faiblesse de son cœur. L'exacte cause de ce chagrin, tout à coup développé et saisi au piège par l'occasion de signaler sa grondeur d'àme, c'était l'ennui. C'était une longue et vaine fatigue de l'attente de la vie. Il avait déjà quelquefois répoussé le vertige du suicide, et aujourd'hui il était heureux de l'accueillir sous un autre nom. Son mal, d'ailleurs, lui paraissait honteux à souffrir, bien qu'il le sentit profond. Il ne voyait aucune utilité à le combattre. Le rêve d'aimer s'était résolu misérablement pour lui. Il ne voulait, par dignité, demander aucune explication; et après le malheur de n'oser fouiller dans sa propre conscience, il n'est pas de malheur plus grand que celui de ne pouvoir regarder dans le cœur de sa maîtresse.

Il traversa la salle des séances, sans jeter un regard ni sur les bancs de droite ou de gauche, ni même sur cette agglomération de quelques hommes à figures pales, qui, déjà groupés sur les sièges les plus élevés, allaient prendre le formidable nom de la Montagne. Vergniaud était à la tribune : l'accent de sa voix n'arriva pas à l'oreille de Henry. Il passa; il alla comme s'enfermer dans une bibliothèque solitaire destinée aux secrétaires-rédacteurs; et, là, il fut suivi par un député qu'il connaissait à peine.

Cet homme était un de ces lourds provinciaux, comme les Chambres de tous les régimes en perpétuent le type. ?(uls aux conseils, nuls à la tribune, nuls dans les délibérations publiques et dans les discussions de bureaux, ils sont incessamment employés à mille petits soins que j'appellerais domestiques. L'intérêt du pays s'agite et passe inaperçu sous leurs yeux; mais, pendant ce temps-là, ils se recommandent

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au souvenir de leurs commettants par une obligeance bourgeoise et le soin de faire dans la capitale toutes leurs petites commissions de province. Connus des femmes, comme des maris de leur arrondissement, ils savent placer les petits cousins et emballer des capotes. Ils profiteraient d'une insurrection pour quêter une recette particulière, et de la prise de la Bastille pour avoir un bureau de tabac. Intrépidesà l'antichambre plus qu'aucun sous-lieutenant sur un champ de bataille, ils passent sur le ventre de cent mille hommes pour arriver à une sinécure. Celui-là était magistrat et s'appelait Ferrières. Après ses travaux de courtage et de commissionnaire durant la session législative, il allait rentrer, plein d'importance, dans ses fonctions d'administrateur. Car cet homme qui ne serait pas propre aux spéculations industrielles, ni aux arts ni aux sciences; qui passerait pour mauvais écrivain, fût-ce à l'Académie de Hennés, et qui n'aurait à Chàtenay que l'étoffe d'un pièlre nolaire: il gouverne, il administre , il est administrateur I C'était une de ces médiocrités paperassières, un de ces triompheurs après l'événement, un de ces valets de la victoire qui ont toujours besoin d'être employés au service du plus fort. Il leur faut une place pour masquer le vide de leur existence. Ils remplacent la vie intellectuelle qui leur manque par les mouvements du corps, à la manière du singe ou delà mouche du coche. Ils ont soif de fonctions et de charges; et, assez semblables au balancier de la pendule, le poids leur donne des forces. Ordinairement ils resteraient bêtes, si les dignités n'en faisaient quelque chose de plus : des sots.

— Voilà que vous écrivez là bien sérieusement I On devine, citoyen, qu'il s'agit d'obtenir une faveur et de solliciter quelque ministre : ne pourrait-on vous aider à charge de revanche?

H-mry, tout occupé de sa pensée de quitter le monde, leva la tête, et regarda fixement cet homme sans le voir. Il y a des gens qu'on regarde ainsi toujours, comme il y a des jours gris qui n'ont point d'heures, comme il y a des femmes venues au monde à quarante-six ans. Ce regard, comme sorti déjà du tombeau, devait être ou poignant ou plein d'insolence. Si vous avez rencontré en votre vie le regard d'un malheureux qui, vingt minutes après, devait se percer

le cœur, vous n'en oublierez jamais la méprisante tristesse.

— Je ne veux pas vous offenser, Monsieur I dit l'homme aux déférences ministérielles.

Grangeneuve resta immobile.

— Mais me permettriez-vous de profiter de ce que je vous rencontre si à propos, pour vous prier de me rendre un bon office? Ce serait de joindre ici votre signature à quelquesunes des nôtres. Il s'agit d'apostiller un pauvre diable; vous avez certainement du crédit auprès du ministre Moutmorin.

Henry fit un mouvement qui porta sa chaise en arrière.

— Eli I oui ! n'êtes-vous pas de l'opposition ? On a {dus de penchant à la cour à obliger ses adversaires que ses amis; c'est fort naturel : ne faut-il pas conquérir? Nous vous rendrons la pareille une autre fois.

Et, sans attendre de réponse, l'indiscret solliciteur plaça l'énorme pétition de l'une de ses créatures sur le papier même où Henry achevait de consigner sa volonté dernière.

Celui-ci releva le papier; et, de l'air dont un homme distrait ferait signe à un mendiant qu'il ne peut l'assister, il rendit sa requête au député royaliste. La main ne fut pas apparemment assez vile avancée; la pesante pétition tomba sur le carreau.

Le quémandeur, humilié, prit son parti sans colère : il ramassa sa pancarte; et, jugeant qu'il avait affaire sans doute à quelque sans-gêne bien déterminé, il renferma sa courte honte, et se disposa à sortir.

— Ahl... je vous demande pardon, monsieur, dit, après un long intervalle, le républicain revenu à un instant de politesse lucide.

Ferrières, qui n'avait point d'abord supposé de hasard dans celte distraction assez démocratique, s'avisa d'en être blessé dès qu'il la crut involontaire. Il murmura donc quelques plaintes confuses contre le relus qu il subissait.

L'offenseur ne répliqua plus.

— Je trouve singulier, dit alors le désappointé prolecteur, que vous ne preniez pas même la peine, monsieur, d'expliquer... d'excuser une telle dcsobhgeunee. Il me semble qu'entre collègues on se doit...

Henry tourna lentement la tête, et regarda de nouveau le pétitionneur fixement.

L'autre baissa les yeux. Il tenait la porte entr'ouverte et allait s'éloigner, quand il crut démêler dans l'air sombre et un peu abattu de Grangeneuve un sentiment résigné et craintif. Il se rapprocha, et d'un ton demi-familier, demiarrogant :

— Allons, mon cher, il faut que vous me fassiez ce plaisir, que diable ! Quand le ministre verra que des députés aussi divisés d'opinions que nous le sommes se réunissent pour protéger le même sujet, il ne doutera point de sa capacité.

— Que voulez-vous, monsieur ? demanda Grangeneuve.

— Mais je vous le dis depuis un quart d'heure : une apostille.

Henry se prit à sourire assez mélancoliquement.

— Excusez-moi, monsieur, dit-il, je suis tout à fait étranger aux intérêts de cette nature. J'ai quelques affaires que je crois pressées; ayez un peu d'indulgence, et laissez-moi tranquille, si vous voulez bien.

Ces derniers mots ne renfermaient qu'une prière : ils parurent une menace à Ferrières, malgré l'inflexion de civilité profonde avec laquelle ils furent prononcés. Il remit donc sa pétition dans sa poche, et il dit :

— Je vous laisse. Je ne rentre pas dans la salle : ils m'ennuient tous avec leurs longs discours; je vais me promener. Adieu.

— Allez vous promener, dit le rêveur.

Si le postulant avait cru pouvoir se dispenser d'entendre cette dernière parole, ou s'il avait pu deviner par quel hasard inoffensif elle lui était adressée, évidemment il ne l'eût point relevée. Mais il se crut dans l'obligation d'en détourner le sens, pour éviter qu'elle ne devînt injurieuse. Il s'arrêta et, feignant de bien prendre la chose, il dit :

— Mais savez-vous qu'il faut être en bonne humeur pour vous aborder aujourd'hui, mon collègue?

— Eh ! pour Dieu, monsieur, la paix î répéta encore une fois l'amant d'Adeline, exaspéré par l'impatience.

— Là, là, dit Ferrières; il s'emporte I On prend les choses comme elles sont, monsieur; on ne vous demandera pas satisfaction, on ne vous appellera pas en duel pour cela.

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Henry leva les épaules.

Son interlocuteur était de ces sortes de gens que burs habitudes, leurs préjugés, la dignité même qu'ils attachent à leur personne, éloignent de toute action vive et surtout violente. Il était en même temps taquin et craintif. Il mettait ici à honneur de laisser trainer cette petite explication assez pour avoir ou le dernier mot, ou une parole de son adversaire qui mît au moins un peu à l'aise sa susceptibilité selon l'occasion, querelleuse ou pacifique.

Henry n'était pas, pour ce résultat, dans les dispositions qu'il fallait. Il suivait, au contraire, une de ces veines de jours malheureux, une de ces chances dans la vie où, pendant un temps donné, chaque événement tourne contre vous : les cristaux que vous touchez se cassent, les lettres que vous attendez s'égarent, les paroles que vous dites blessent, les nuages attendent pour crever que vous sortiez à pied sans manteau. La vie alors devient une lutte. Chaque incident est un ennemi. C'est alors qu'un Espagnol s'enferme pour fumer, et un Anglais pour se pendre.

Ferrières s'étonna que les mots de duel et de rendre raison n'eussent pas même éveillé l'attention d'une personne qui lui avait paru si brusque. Il en vint à suspecter son courage, et se sentit décidément offensé de la mauvaise volonté et de l'inattention même de ce personnage à deux faces.

— Monsieur, vous êtes un mal appris, dit-il; mais assez doucement encore et du ton d'un homme qui veut moins se porter agresseur que s'emparer du droit qui lui semble acquis de se venger d'un mauvais procédé par une parole amère.

Grangeneuve avait repris la plume, et il écrivait tranquillement.

— Un digne sans-culotte ! ajouta de trois tons plus haut le député du côté droit.

— Insupportable ! dit Grangeneuve sans se retourner.

— Vous ne m'aurez pas manqué impunément, monsieur I Henry jeta les yeux à droite, à gauche et de bas en haut,

sur toutes les parois de la bibliothèque dont il était entouré. Il inquiéta encore l'humeur fanfaronne de son adversaire. Puis il lui dit, à lui-même, en face et avec vivacité :

— Monsieur I savez-vous s'il y a ici des livres de droit?

On doit posséder un Domat, un Pothier. J'aurais besoin de consulter le litre des Donations.

Ferrières ne douta pas que cette question saugrenue ne fût une moquerie de sa partie adverse, une bravade, une impatience calculée, et il recula de deux pas.

Henry découvrit en ce moment, dans un angle, une de ces échelles à rampes, toujours mal assurées, au haut desquelles se hissent et se balancent assez gauchement les bibliophiles. Il y monta pour interroger les rayons supérieurs. Son adversaire regarda cette action comme une demi-fuite, et le poursuivit là-haut d'un nouveau défi.

Grangeneuve s'aperçut enfin de cette colère, et comprit le sens des injures. Il laissa tomber de son piédestal, assez frêle, quel jues paroles de pitié et de mépris.

— Ah! tu refuses de te couper la gorge avec moi !

— Oui, certes, répondit le dévoué Girondin. Votre folie me fait honte, monsieur; j'ai quelque chose de mieux à faire que de jouer ce jeu ridicule. A vous ma vie! Il faudrait, pour la livrer au non-sens d'une telle querelle, que la patrie la jugeât bien inutile.

Le solliciteur, colère et lâche, ébranla brutalement un des côtés de l'escalier mobile, et prit la fuite en voyant l'escalier lui-même et son adversaire tomber.

L'os frontal fut entamé sur la base d'un pilastre: le sang se mêla dans les cheveux; l'épaule et le bras gauche reçurent une contusion douloureuse.

— Mais voilà un assassinat ! dit Guadet entrant au même moment par une des portes latérales. Je dénoncerai cet acte odieux à nos collègues; je ferai connailre ce misérable.

— Gardez-vous-en. Ce n'est rien, dit le blessé, qui fut néanmoins obligé de prendre la main de son compagnon pour se relever. Il y a toujours, voyez-vous, un pelit ridicule à choir; et le seul moyen de faire pardonner une chute, ce serait de tomber de plus haut.

La nuit cependant s'étendait sur Paris, comme un voile de crêpe brodé çà et là de quelques étoiles d'or. C'était une de ces nuits transparentes et liôdcs, comme il en descend si peu à l'horizon de ce pays dédaigné du soleil. Il avait pesé des nuages sulfureux sur l'atmosphère de toute cette jour-

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née; on crut qu'ils étaient emportés par le vent du soir. Le dôme de l'École militaire et les bois de Meudon élincelaient de rayons rouges; on eût dit l'incendie à travers que'ques vitraux de l'École. L'essaim des Parisiens sortait : il bourdonnait, il s'éparpillait sous les ormes et les marronniers de ses promenades. Les calèches légères emportaient, deux à deux, certains promeneurs distraits; les jeux de boules finissaient, les marionnettes allumaient leur chandelle, et les petits enfants savouraient à mains pleines ces cassantes oublies à qui, si vous vous en souvenez, la poussière des Champs-Elysées donne un goût de vanille.

Grangcneuve avait voulu diner seul, sous les ombrages d'un jardin, dans la liberté du plein air, et il s'était arrêté à l'extrémité de la place qui prit depuis le nom de la Révolution. Là, vers la partie du sud-ouest, à l'entrée de ces Champs-Elysées dont nous parlions tout à l'heure, on a longtemps remarqué un restaurateur élégamment établi dans un pavillon qui porte le nom de Peyroimet, l'architecte du Garde-Meuble. Dans un étroit enclos de fleurs et de vignes vierges, qui attienl à cette petite maison, vivait un tilleul à grappes odorantes. Le vieux tilleul existe encore. 11 a reçu, dans un passé moins reculé, bien des confidences poétiques : c'est là qu'à certains soirs d'été s'assemblaient les riineurs de notre âge. Les beaux vers d'un poeme de Jeanne d'Arc, esquissé vers 1825, avaient fait donner à cet arbre le nom de X arbre des fées. 0 mes amis d'autrefois! pourquoi êtes- vous devenus académiciens, députés et minisires? Pourquoi avoir délaissé sur la route ceux qui n'avaient ni ambition ni carrosse? Pourquoi si infidèles à nos rêves? Pourquoi remplacer, par l'unique et immobile amour de soi, des amours jadis si généreux ou si fugitifs? Plaignez ceux qui ont gardé les illusions d'un âge écoulé; mais si on ne peut guérir les passions que par d'autres, leur en donnerez-vous de nouvelles? Dépend-il d'eux d'aimer l'or et ce que vous appelez les honneurs? Ne les connaissez-vous plus, parce qu'en dépit de leurs graves visages, et oubliant l'année de leur naissance, seuls ils sont restés jaunes des hommes de votre âge : jeunes de coeur, adolescents de crédulité? Il s'est formé, depuis, d'autres esprits parents de ceux-là; mais les nouveaux venus le savent-ils? Osent-ils nous aborder? N'onl-ils pas le droit de se délier des qua-

rante années qui nous accablent? Us n'ont remarqué à cette période de la vie, à cette saison de la sagesse, qu'un lâche amour du repos, la peur, et l'ironie des vertus désintéressées. Hommes de 1835, quels sentiments ignobles seront datés de notre millésime ! Quelle génération que cette olygarchie d'épiciers-janissaires, où l'égoïsme commande en bonnets à poil! Quelle maladie que celle où les intestins étoufferont le cœurl Le mal de la France est dans un seul mot : vieillards. La France a vingt ans, et son gouvernement soixante-dix. Otez le pouvoir à ces honteux Gérontes, la loi militaire vous réforme après quelques années de service, et les invalides civils sont plus funestes cent fois. Le cœur s'use plus tôt que les bras; les jambes s'engourdissent moins vite que la probité des ministres. Faudra-t-il, dans dix ans, pour savoir ce qu'ont pu signifier des mots jadis français : désintéressement et enthousiasme, ouvrir les dictionnaires imprimés sous un autre siècle ?

A huit heures du soir, Grangeneuve s'était levé de son banc de gazon ; il traversa tous les jeux, toutes les conversations si animées et protégées par le demi-jour de la fraîche promenade. Distrait et rêveur, il tomba au milieu d'un de ces cercles d'enfants, à travers une de ces rondes joyeuses où les petites mains enlacées se désunissent tout à coup par l'élan des courses rapides, et puis se reprennent avec le refrain des chansons accoutumées. A l'aspect d'un prisonnier si imprévu, la troupe éleva d'innocents rires ; on s'amusa de sa distraction; puis la sympathie de sa figure douce et grave fit resserrer les rangs. On refusa de lui rendre la liberté; on tourna autour de lui à l'éblouir. Mais, par une opposition bizarre, ces jeux si gracieux ne lui retracèrent qu'une sinistre image : celle des fêtes américaines, où les Sauvages tournent ainsi autour d'un condamné à mort.

Grangeneuve se dirigea, comme toujours, vers la partie haute du faubourg Saint-Honoré, et il vit d'assez loin, à la porte d'Adeline, un carrosse. Elle y montait blanche et parée; un homme lui donnait la main : c'était son admirateur assidu, son éternel chevalier. Henry n'en vit pas davantage. Oh! si la colère et la vengeance n'avaient pas été pour lui la honte! Il s'arrêta. La main sur l'appui d'une croisée voisine, il parvint à retrouver sa force. Il ne se rendit pas même compte du souvenir que la forme de la voiture

avait d'nbord éveillé en lui. Elle avait disparu du côté de la barrière de l'Étoile : c'était le chemin du bois de Boulogne et de toutes les retraites où deux amants peuvent cacher leur bonheur. Une lui vint pas à l'idée que les fugitifs pouvaient n'être pas seuls; il se jugea condamné. Il s'avoua que cette femme était bien libre; il ne comprit rien à sa conduite, et par conséquent il en tira la déduction qu'elle était ce que dénonçaient les apparences. Il passa de l'emportement au mépris, du regret à l'indifférence, et alla errer sans projet, sans but, sans compagnon qu'une montre qu'il interrogeait de quart d'heure en quart d'heure.

Il eût été bien en peine de dire quels lieux il avait parcourus, quelle action il avait accomplie, quand il se présenta, après minuit, chez Mme Duvillars. Il pleuvait. Elle-même, rentrait à peine : elle était éclatante de parure, et sa physionomie était enluminée d'une agitation particulière. Elle rayonna de contentement à la vue de Grangeneuve.

Pourquoi se présenter chez cette femme avec les idées qui le suivaient alors et la résolution qu'il allait accomplir ? Il expliqua lui-même l'intérêt de cette démarche en peu de mots; car la baronue, le laissant parler le premier, semblait prendre le temps de se recueillir, afin d'user à son tour de la parole.

— Madame, voilà des papiers importants que j'ai intérêt de faire parvenir promptement à ma mère. Nous ne sommes pas sans inquiétude, nous autres députés en mauvaise recommandation à la cour, sur le secret des lettres et la fidélité de la poste. J'ai pensé que vous voudriez bien les faire passer à Bordeaux, sous le couvert d'un de vos hommes d'affaires; et je vous les apporte avec confiance.

— Si tard? dit la baronne avec coquetterie.

— Demain, dit Grangeneuve qui faillit rougir, je par pour un voyage. Il était nécessaire que ces papiers fussent déposés ici, ce soir.

— Je suis flattée de tant de confiance. Ce voyage sera-t-il long? Mais à propos, Henry, saviez-vous que votre sœur est malade ? Je l'ai appris ce matin même par l'une de nos amies d'enfance.

— On m'aurait fait savoir cette nouvelle, dit Grangeneuve confus.

Mais, dans le fond de î'àme, il s'accusa de l'indifférence

et presque de l'oubli où l'avait l'ait tomber Adeline, sur tous lesobjeis qui lui étaient auparavant si chers.

— Ingrat, reprit Mme Duvillars, vous reconnaissez bien mal l'intérêt qu'on vous porte, et vous décourageriez une autre que moi, de l'émulation de vous servir. Mais je vous suis dévouée, vous ne le savez que trop.

— Madame, il est bien tard, dit Grangeneuve. Je prendrais, si vous le permet ez, la liberté de me retirer.

— Un moment. Je ne croirai la mission de mon amitié remplie, que quand je vous aurai tout à fait ouvert les yeux sur le compte d'une femme indigne de vous.

— Ali ! de grâce, répondit avec autorité l'amant d' Adeline; je ne suis pas venu ici, Madame, pour écouter des remontrances: c'est un service que je demande, et non pas des conseils.

— Vous m'écouterez malgré vous, dit-elle. Je vous ai aimé, ingrat, je vous aime encore peut-être ; vous m'avez séduite, vous m'avez arrachée à mes devoirs, et j'ai bien le droit...

— Démentir, dit Grangeneuve irrité. La victime n'est pas le séducteur. Vous avez b droit de parler sans qu'on vous réponde, sans qu'on vous écoute; car je vous avertis que de ce moment je regarde vos paroles comme un vain bruit. J'y ferme complètement l'oreille, et je ne demeure ici que le temps qu'il faut pour ne pas donner à vos gens l'idée que vous autorisez quelqu'un à vous manquer de respect.

— Mais quand je vous disais, poursuivit la baronne exaspérée, que celte femme vous trahissait pour le comte I Elle n'en fait plus un mystère: savez- vous où ils ont ensemble passé cette soirée qui vient de finir?

— Que m'importe I dit Henry, malgré la promesse qu'il avait faite de ne rien entendre.

— A l'Opéra, où j'étais moi même. Depuis le commencement jusqu'à la fin du spectacle, ils ont été dans la même loge. L'ambassadeur d'Espagne, qui est le protecteur d'Alvar, à ce qu'il parait, et une Madame Doviédo, qui passe pour la duègne de sa fille, l'ont là, en vérité, un joli métier ! Les deux bonnes gens semblaient exclusivement occupées du théâtre; mais le secrétaire d'ambassade était derrière la chaise de votre belle, et tout entier aux soins de la galanterie la plus empressée.

— Où est le mal ? se dit, pour lui-même et pour son

interlocutrice, Henry , devennnt plus attentif et plus calme.

— La coquette avait bien l'air de ne prêter à ses soupirs qu'une attention distraite; elle affectait bien certaine mine ennuyée; elle regardait bien sans cesse dans la salle, autour d'elle, comme si elle eût cherché quelqu'un, un esclave qui lui manquait: mais ce sont les ruses de ses pareilles, et ce n'est pas moi qui en suis dupe de ces bohémiennes.

— Était-elle?., commença à demander timidement Grangeneuve...

— Fort laide, interrompit la baronne. Elle était pâle, elle était mal coiffée avec de longs cheveux derrière l'oreille, qu'on appelle, je crois, des repentirs. Vers la fin du ballet, il est entré dans sa loge un homme que je ne connais pas, mais que j'ai vu souvent avec vous, un député de votre bord, à ce que je crois; il lui a dit quelques mots à l'oreille, et elle est sortie précipitamment, entraînant avec elle les deux ou trois niais qui lui servent partout d'escorte.

Grangeneuve respira.

— Vous m'avez rendu service, Madame! dit il en prenant la main de Mm* Duvillars qu'il porta jusqu'à ses lèvres. Oui, je reconnais vos bonnes inleniiunsl vous aviez justifié... mes prévisions. Je viendrais à mourir à l'heure même que j'emporterais pour vous une véritable reconnaissance.

— Je puis donc compter sur votre dévouement, mon ami ?

— Tant que je vivrai, dit Grangeneuve en se retirant Mois, Madame .. n'oubliez pas les papiers.

Quand il fut dehors, sa poitrine se dilata : Elle est innocente I dit-il. Je suis injuste et insensé. Js ne veux pas que cette jeune et faible fille, élevée au milieu d'un monde inconséquent, accoutumée à l'encens des éloges, soit sensible à l'hommage d'un cavalier brillant. Je veux rayer la coquetterie des défauts de son âge; je veux refaire cette âme en un jour, et l'enfermer, pour toute existence, dans l'occupation de m'adorer ! Parce que je n'ai qu'une pensée, moi, il faut qu'elle n'en ait qu'une ! Donnons-leur donc, à ces légers esprits, la force que nous n'acquérons nous-mème que par la souffrance et le temps. Faisons donc que L'élément où le créateur les fait vivre ne soit pas l'inconséquence. J'ai pris mes .êves pour le mal, et mes soupçons pour le crime. Et quelle preuve ai-je acquise qu'elle m'ait trompé? N'ai-je

pas, moi, de la bizarrerie et de l'humeur à me reprocher dans ma conduite? Pourquoi la punir de ma défiance? A l'Opéra ! devant deux mille témoins, à l'éclat resplendissant des flambeaux! Ah! s'ils avaient un secret de bonheur, ils l'eussent caché. C'est la retraite et non le monde qu'ils chercheraient. Qui rencontre-t-on à travers les fêtes, si ce n'est des malheureux qui se fuient, des cœurs désœuvrés, des esprits impuissants à vivre d'eux-mêmes ? S'il est un couple enivré de lui et de son bonheur, il n'est pas à l'Opéra, ni dans les groupes élégants d'un bal, ni assis devant les merveilles de la scène. Il est à l'angle d'un bois silencieux; il est appuyé sur le même balcon qui domine des prés, des fleurs, une rivière; ou, mieux encore, il est au fond d'un réduit impénétrable au jour. Elle m'aime ! J'en crois surtout l'instinct de mon âme, et la voix qui me le crie : Je puis être heureux encore !

Deux heures du matin sonnèrent à l'église prochaine. Il était devant le Louvre; il reconnut l'horloge de Saint-Germain-1'Auxerrois.

— Mon Dieu ! se dit-il, arriver ai-je assez tôt pour ne m'être pas fait attendre au rendez-vous !

Il avança au pas de course, et se trouva, en peu de minutes, à l'angle des deux rues qu'il avait lui-même désigné.

Il n'y avait personne. Aucune lumière ne brillait aux fenêtres de ce quartier, si laborieux le jour. Le seul bruit qui se fit entendre était le monotone retentissement des ' larges gouttes de pluie qui achevaient de glisser sur les pavés blancs et luisants. Il plongea avidement son regard dans les ténèbres ; il se tourna de tous les côtés: il ne vit rien, absolument rien, si ce n'est, au détour de la rue de la Corderie, l'extrémité d'une écharpe, un bout de draperie blanche qui disparaissait. Il prit cet objet indécis pour un reflet de la lumière du réverbère balancé sur le mur en face. Il croisa ses bras un moment, reprit fortement quelques aspirations pour soulager sa poitrine et apaiser le;battement des artères; puis il se mit à penser que, peut-être arrivé avant lui au rendez-vous, Chabot n'avait pas voulu s'exposer à être surpris là avec des armes, et qu'il s'était retranché sous l'abri de quelque auvent, dans l'enfoncement d'une porte cochùre, au fond de quelque allée obscure. Il attendait peut-être là avec insouciance.

— S'il s'était endormi! pensa Grangeneuve. Il toussa une première fois; mais l'organe embarrassé ne porta pas bien loin sa voix : il se reprit, et fit retentir au milieu de ce silence un avertissement grave et sonore. Il prêta l'oreille; rien ne parut s'émouvoir. Mais, après un assez long intervalle, il crut entendre, de loin et assez confusément, un cri prolongé de détresse qui répondait ù ce signal.

Deuxfemmes s'élancèrent presque en même temps du coin de la rue de la Corderie, et s'avancèrent de son côté. Il en fut aperçu à vingt pas de distance. L'une alors arrêta sa compagne impérieusement, parut la congédier malgré ses efforts pour résister, et s'approcha de Grangeneuve, sans marquer un mouvement d'hésitation.

Il avait reconnu Adeline.

■— Que faites- vous là? dit«elleavec un accent de voixconvulsif.

— Mais vous-même ? répondit-il doucement.

Sa parole était tremblante, et sa main s'avança pour saisir ou pour repousser la jeune femme.

— Moi, j'errais, dit-elle ; je vous cherchais. Je suis déjà venue ici; j'ai été à votre hôtel: j'y retournais; j'ai reconnu votre voix de bien loin... Que Dieu et les saints soient bénis ! Allons-nous-en.

— Et moi Je vous ai cherchée aussi, Adeline. Il y a bien long-temps que je ne vous ai vue ! J'ai cru que vous m'aviez oublié; j'ai cru que vous n'aviez jamais eu d'amitié pour moi. Je suis bien heureux de vous revoir !

— Allons-nous-en, dit Adeline.

— Moi, j'ai quelques affaires dans une maison voisine, reprit Grangeneuve; donnez-moi votre main, ot laissez-moi baiser vos cheveux. Et puis à présent, retirez-vous : il est tard. Vous aurez bientôt de mes nouvelles. Adieu.

Adeline réprima un frisson qui parcourut tout son corps; et, d'une voix qu'elle voulut rendre calme, à qui elle essaya même de donner quelques indexions caressantes et plaintives :

— Vous ne me laisserez pas me retirer seule, à l'heure qu'il est, Henry ? Prêtez-moi votre bras; voyez, il pleut, je suis seule: qu'a tlendez- vous?

Henry les ouvrit, ses deux bras, comme pour recevoir et abriter son amie. Il sentait ruisseler la pluie le long de ce

corps souple et délicat: le satin de sa chaussure était souillé; ni châle, ni mantelet ne couvrait ses gracieuses épaules; à peine si son col était protégé par un épais fichu d'indienne que lui avait noué sa compagne avant de s'en séparer.

— Oh 1 pauvre enfant, dit-il, prenez donc mon manteau. Tenez, retirez-vous; personne ne vous suivra à l'heure qu'il est; on ne soupçonnera jamais une femme sous cet accoutrement. Il n'y a pas une minute à perdre: allez vous-en, ma chère amie, et pensez à moi toute la vie.

— Je reste. Je vous attendrai, dit Adeline, sans impatience et sans plainte nouvelle.

— Pourquoi, ma chère petite? Je vous dis que j'ai un rendez-vous d'affaire importante et pressée.

En achevant ces mots, il regardait avec anxiété autour de lui.

— Ah ! je vois ce que c'est, reprit-il avec un doux sourire. Vous avez quelques fausses idées sur mon compte; vous soupçonnez ma fidélité, n'est-ce pas? vous supposez que je suis ici pour des intérêts de galanterie, pour quelque rendezvous mystérieux? Je viens faire l'amant espagnol sous cette fenêtre? Il n'en est rien. Vous saurez plus tard la vérité. Il faut partir: allons, laissez-moi!

— Non, non, dit Adeline; la jalousie n'est point dans ma pensée, et pourtant, que je vous aime ! Mais je vous sais le cœur généreux ; vous êtes un homme d'honneur, vous. Si vous me trompiez, je le saurais; ou plutôt vous briseriez des chaînes avant de les déshonorer.

— Eh bien ! il s'agit, ditGrangeneuve, de politique : c'est vrai. C'est une conférence qu'il faut avoir ici, hors des yeux delà police; quelqu'un à rencontrer sans qu'on puisse le surprendre dans une maison. Vous voyez bien que si Ton arrivait pendant que vous êtes là, si on me surprenait avec une femme, on croirait que j'ai commis quelque indiscrétion, que je puis compromettre nos amis, nos conjurés. Ayez de la condescendanee pour la réputation devolre ami, Adeline; soyez jalouse de l'estime qu'il veut mériter. Quittez-moi, je vous en prie.

Adeline savait le secret de Grangeneuve. Il n'a jamais été bien éclairei par quel moyen, par quel homme cette connaissance était arrivée si tardivement jusqu'à elle; mais sa

siiuaiion dans cette heure était de partager toutes les angoisses d'un dernier moment, sans avoir même la liberté d'épancher son effroi.

Elle aussi, et pendant que son amant essuyait ses bras mouillés, séchait quelques larmes égarées le long de ses joues; elle regardait avec terreur si le meurtrier n'apparaissait point au détour de quelque muraille anguleuse, si l'éclair d'un canon luisant ne trahirait pas sa venue dans les ténèbres.

— Rien ne peut donc vous décider à reculer pour moi cette entrevue ? dit-elle. Vous ne voulez donc point quitter cet endroit si noir ? Eh bien ! écoutez-moi, mon ami 1

Je ne puis m'éloigner, dit Grangeneuve. Écoutez-moi à votre tour. Je vous donne la positive assurance que je ne quitterai pas ce poste, que la personne que j'attends ne s'y soit rendue. J'engage mon honneur à cette persistance: c'est à vous de voir maintenant si vous voulez vous rendre importune et odieuse à la personne qui vous chérit le plus sur la terre, et qui mourra votre nom à la bouche et votre image dans le cœur.

— Restez donc ! répondit Adeline en laissant tomber ses bras de désespoir. Vous avez raison ; votre honneur m'est aussi cher qu'à vous-même ; je ne combats plus, je ne discute plus. Seulement, vous me croyez capable aussi de quelques sentiments élevés, n'est-ce pas? Vous ne redoutez ras une indiscrétion de ma part? Vous ne soupçonnez pas que votre secret puisse être mieux gardé au fond de votre cœur que dans le mien ? Eh bien 1 laissez-moi assister près de vous à cette conférence.

— Dieu m'en garde ! soupira Grangeneuve.

— Je serai inaperçue, cachée sous votre manteau. Je tiens si peu de place ! On n'aura pas le soupçon de ma présence. Je ne ferai qu'un être avec vous, je me boucherai, si vous voulez, les oreilles. Je vous jure de ne rien entendre. Mais, comme j'ai reçu votre serment, vous pouvez recevoir aussi ma promesse; et elle ne sera pas moins sacrée que la vôtre.

quitterai celte place qu'avec vous, jamais sans vous, vivante ou morte.

En disant ces mots, elle se glissa comme un oiseau; elle entra sous les plis du manteau, comme l'hirondelle en son nid un moment délaissé. Henry osa se débattre sous cette

étreinte. Le chêne voulut échapper aux anneaux du lierre. Impossible !

— Je crierai, dit-elle, si tu emploies la force. Tu vois bien que je puis faire manquer ton projet; tu vois bien que je puis empêcher, en me montrant, ton compagnon d'approcher. Mais, si tu me laisses là, près de toi, je me résigne, et 'y demeurerai sans rien dire.

Elle porta, en parlant ainsi, les yeux vers la rue Saint- Hyacinthe. L'épaule de Grangeneuve lui cachait la vue. Elle s'éleva sur la pointe fragile des pieds, et alors, à l'angle de a maison la plus avancée de ce côté., elle aperçut poindre une tête. Puis un homme fit un pas avec précaution; et enfin l'extrémité d'un fusil dépassa cette tête hérissée.

Adeline ne poussa point de cri. Henry, tourné vers la droite, attendait le moine par la rue opposée. Il ne vit paraître personne. Adeline pressa seulement son ami avec convulsion, puis passa à la gauche avec la prestesse et la rapidité d'un serpent, afin d'aller se coller sur son cœur. Ainsi posé, son corps était comme un rempart au devant du meurtrier. Elle dit à voix basse et rapide :

— Que la volonté de Dieu se fasse!

Puis elle pressa encore une fois Grangeneuve; et, immobile, elle attendit les balles mortelles.

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