L'AUTOMNE DE
Un homme arrivé a trente ans sans être misanthrope, serait venu au monde sans cœur.
Cette vérité, déjà énoncée par nous-même; va trouver une telle application dans ce récit, qu'il ne nous a pas semblé inutile de la rappeler avant de le poursuivit-.
— Eli bien! disait Brissot à Merlin de Thionville, le malin du deuxième jour après le complot tramé dans la salle des Conférences, a-t-on des nouvelles de nos deux compagnons?
— Je ne sais que penser, répondit l'autre. Chabot a été aperçu ce matin par JJucos : était-ce lui, était-ce son ombre,
dans tous les cas, son ombre serait légère et insaisissable, car Ducos n'a puapprocherdumoine.il a disparu au fond de la cour d'un hôtel, comme s'il eût désiré éviter toute rencontre.
— Grangeneuve, reprit Merlin, aura manqué de résolution, Sais-tu qu'il faut un courage bien rare pour ôter sans colère la vie à un homme?
— Je connais Grangeneuve, dit Brissot; il n'est pas homme à se départir d'un engagement pris. J'ai bien d'autres idées sur son compte! Depuis hier, il n'a point reparu à son domicile; je conçois; à son sujet, des inquiétudes qui grandissent à tout moment.
— Allons voir un peu, dit Merlin, ce qui se passe dans le quartier de la rue de la Sourdière, aux environs du club et du château.
Les deux collègues s'acheminèrent avec préoccupation. Ils semblaient, dans le maintien des passants qu'ils croisaient sur leur route, chercher à lire le dénouement de cette mystérieuse histoire. Quand une chose vous intéresse fortement, ne semble-t-il pas que tout le monde en soit instruit?
Ils trouvèrent Gorsas au Palais-Royal, et loin d'éclaircir leurs doutes, il les augmenta.
— Vous ne savez donc pas, leur dit-il, qu'il a été décidé, en un comité plus nombreux que le nôtre, que l'action serait déconseillée aux braves qui se sacrifiaient? On n'a point accepté leur dévouement; de plus mûres réflexions l'on fait juger impolitique, et on a même été jusqu'à croire que la police, informée du complot, se garderait bien de l'empêcher, mais qu'elle se tenait prête à fournir les preuves d'un assassinat volontaire. Grégoire et Ducos se seraient particulièrement employés à arrêter l'exécution du projet.
La vérité, cherchée à travers toutes ces conjectures, éta i que ic seul Chabot avait démenti ses promesses. Quand il fut à la portée de la victime, il s'arrêta tout court; et, d'une voix beaucoup plus émue qu'héroïque, il lui signifia qu'il le laisserait vivre, et plutôt cent ans, qu'il donnerait plutôt ses jours pour ajouter aux siens, que de courber un seul cheveu de sa tète.
Adeline retrouva l'espérance aux accents de cette déclaration. Elle ne quitta pas son refuge encore; mais elle se dit, en respirant avec un effort moins pénible:
— Dieu soit loué ! ce n'est que Chabot.
— Entrons ici, poursuivit le moine en Rapprochant davantage; entrons dans ce passage que voilà en face. Il donne dans les dépendances d*un jeu de paume; le hangar doit être désert à cette heure, et nous causerons là sans éveiller l'attention de qui que ce soit.
Grangeneuve,- en deux personnes, suivit silencieusement son pacifique meurtrier.
— D'ailkurs, reprit le moine, dès qu'ils eurent quitté la voie publique, j'ai réfléchi, mon cher, sur le marché que tu m'as fait signer. Je suis lésé très-évidemment; et si tu persistes dans ta résolution prise, malgré toutes les oppositions de nos amis que je suis chargé de te signifier, c'est à toi de reprendre ce fusil que j'apporte, et à moi de me placer à vingt pas de distance.
— Vrai? dit Grangeneuve. Est-ce que l'Aveyron ne tomberait pas un peu dans la Garonne? Qui dirait que de nous deux, monsieur, c'est vous qui n'êtes pas le Gascon ?
— Que je suis donc bien aise de t'entendre plaisanter l dit Chabot. Tiens, je n'aurais jamais pu fusiller un si brave et si joyeux compagnon. Imagine-toi, mon ami, que je me suis endormi de fatigue vers la fin de la soirée d'hier, et l'imagination toute remplie de ton courage, j'ai rêvé de toi, Je te voyais protégé par les anges; je mêlais les images de mon ancienne et de ma nouvelle vocation; religieux et patriote, il m'a semblé, quand je m'approcherais da toi, que je te verrais sous l'égide de la vierge Marie et de la déesse de la Liberté.
Adeline écarta le manteau qui la couvrait, et Chabot recula de trois pas.
— Monsieur Chabot, lui dit-elle, remettez-vous vite de votre émotion; car nous n'avons pas de temps à prodiguer. Il va être trois heures du matin, et j'ai bien froid I Nous espérons peut-être des miracles, nous; mais nous ne les expliquons pas. C'est vous que cela regarde : c'était là votre ancien métier. Si vous tenez à honneur d'être passé par les armes, voilà votre collègue qui, non moins généreux que vous, bien qu'il soit soit un peu plus résolu, refusera certainement de vous servir à sou tour de sacrificateur. Mais moi, je puis vous rendre ce bon office. Prêtez-moi ce gigantesque mousquet. Est-il seulement chargé convenablement? Mettez-vous à
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présenta mes genoux; bandez-vous les yeux de vos deux mains épaisses, et laissez-moi faire le reste. Je vais vous fusiller.
Son amant sauvé, elle avait passé des larmes au rire, et du deuil a l'ivresse.
— La joie la rendra folle, ditGrangeneuve. La voilà bien pluie et soleil !
Elle prit, en effet, l'arme pesante. Elle eut quelque peine à l'élever, à l'appuyer contre sa blanche épaule, et tirant le coup en l'air, elle alla réveiller tous les échos endormis et tous les vieux époux du quartier.
— Maintenant, dit-elle au capucin stupéfait, vous êtes mort, et mort en héros. Demain on vous donnera un certificat authentique; vous aurez le plus régulier de tous les extraits mortuaires; mais aujourd'hui, voyez-vous, il faut nous sauver. Votre trépas vient de faire un peu trop de bruit dans ce monde, et il pourrait survenir une patrouille qui essaierait de nous prouver, au lond d'une prison, que vous êtes encore vivant. Vous n'avez pas une minute à perdre.
Chabot ne sut que penser, il ne sut que dire, il ne sut que répondre; mais il sut très-bien quel parti prendre. Il se mit à fuir le premier, sans même ramasser son fusil. Àdeline voulut reprendre sa course au milieu des ruisseaux débordés, en s'appuyant seulement sur le bras de Henry: Henry saisit sa taille charmante, l'enleva eomme une plume légère, et l'emporta à la manière gracieuse dont un peintre a depuis indiqué, dans les bras de Bélisaire, la pose de son jeune guide. Ils disparurent tous deux.
— Ohé! Obéi les Brestois et les Marseillais en déroute ! Voyez! quatre de leurs canons sur la place, un bon nombre de ces messieurs le ventre en l'air; toutes les cours du château sont vides, et les rues balayées jusqu'au Pont-Neuf! Encore un coup de collier, et nous reconduisons cette canaille au fond de ses faubourgs.
— Regarde donc, vicomte, ce cheval coupé en deux par un boulet; il n'est resté qu'une jambe de son cavalier.
— Laisse, mon cher; ces quarante-huit tocsins des sections de Paris m'assourdissent les oreilles : toute la population
peut encore revenir nous tomber sur les bras, et le feu est déjà dans tous les bâtiments qui avoisinent le château.
— Ma foi, c'est un beau spectacle! Je parie qu'il n'y a pas moins de neuf cents toises d'incendie. Il fait chaud. Dam ! que veux-tu ? c'est le dix août, aujourd'hui.
Ainsi commençait, par un avantage des Suisses et des gentilshommes réfugiés aux Tuileries, cette journée qui devait finir par la déchéance du roi. Aucun des défenseurs du trône, membre delà noblesse, n'avait voulu revêtir l'uniforme de la garde nationale, et se joindre aux bataillons dits constutionnels, tant ils avaient horreur, les chevaliers du poignard, de ce pacte que leur maître avait solennellement juré, le 14 juillet 1790 et le 18 septembre 1791. C'était la place du Carrousel, ordinaire enceinte de cette polémique, qui servait de théâtre au drame dont le premier acte avait été joué le 20 juin. La vengeance avait commencé là par le ridicule, et la tragédie par la parade. Les vainqueurs s'étaient fort amusés; on avait ri aux dépens de la majesté d'un homme. La langue des halles avait été parlée haut à la cour; et plus familière que brutale, la démocratie n'avait encore mis ce jour-là qu'un bonnet grotesque à la place de la couronne féodale. C'est toujours, remarquez-le bien, sur ce Carrousel chevaleresque que viennent se mesurer deux champions qui portent rarement des armes courtoises et le fer émoulu: le despotisme et l'esclavage. Il a vu, ce terrain si célèbre, pour ne parler ici que d'événements contemporains, le 31 mai, le 9 thermidor, le 13 vendémiaire, le 29 juillet 1830...., et voilà qu'il s'entoure encore de fossés, comme s'il avait la prévision de quelques dissentiments dans l'avenir. La justice du peuple est grande, car sa patience est longue.
Un seul personnage, une femme, se montra homme au milieu de cette cour hypocrite. Là, les apparences de conciliation étaient trompeuses; l'espérance était dans la défaite des Français, dans l'alliance prussienne, dans la perte de plusieurs milliers de citoyens, pour l'élévation de quelques courtisans. Cette femme, c'était la reine. Elle ne déguisait nullement sa pensée; elle eût voulu combattre et mourir, plutôt qu'accepter un déshonneur, Pour les autres, combinant leurs mouvements avec les étrangers, véritables facieuxqui se couvraient du manteau de la loi pour en anéan-
tir l'esprit, conspirateurs sans foi, sans génie, sans courage, ils méritaient ce que leur réserva cette journée. Quand leur mauvais sort viendra dépasser leurs fautes, nous reprendrons des sentiments de pitié noble; mais pour aujourd'hui, disons-le, bien que les artisans de cette révolte ne fussent que Danton et Robespierre, la victoire se fixa du côté de la justice. Encore un jour, et l'ennemi arrivait: la terre de France était souillée, avant 1815, par la monstrueuse aliance qu'ils ont appelée sainte! 11 fallait s'emparer du pouvoir pour résister à l'étranger: cette révolution était devenue nécessité politique. Louis XVI fut aussi coupable aux 10 août que ses ennemis le devinrent au 21 janvier.
Et ce roi déserta le poste, quand toutes les chances étaient pour lui! Marie-Antoinette, entourée de ruines et de vicitimes, déplorait moins sa perte que le malheur d'avoir succombé sans éclat.
Arrivé dans l'Assemblée au moment même où le combat Incertain laissait croire à beaucoup de députés qu'il ne leur restait plus qu'à mourir sur leurs bancs, Grangeneuve se souvint que Péthion était allé aux Tuileries. 11 essayait là déporter l'autorité conciliatrice du maire; mais sa présence était un dévouement inutile. Péthion pouvait devenir un otage, et être sacrifié à la peur ou à la vengeance des courtisans.
Grangeneuve proposa de lui faire ordonner, par un décret, de venir à l'Assemblée, rendre compte de la situation de Paris.
— Je vous dois la vie, messieurs 1 dit Péthion en entrant. Un cri mêlé d'horreur et de joie m'avait accueilli dans ce palais où j'ai refusé de ine taire le 20 juin, quand je parlais au nom du peuple. On voulait me couvrir de chaînes; on ne m'a renvoyé que chargé d'imprécations.
Quand L'Assemblée eut donné refuge au monarque dans la loge étroite d'un journaliste; quand Westermann et ses eau limiers eurent chassé du palais les étrangers placés entre le prince et le peuple, les députés sortirent de leur sénat; et Henry, un des premiers , parcourut ce jardin des Tuileries encore tout fumant de carnage. Là, des poutres enflammées, des débris, et la fumée épaisse traversant en colonnes sinistres ce royal enclos peuplé de tant d'orangers, de ramiers sauvages et de blanches statues. Les murs de
la terrasse étaient inondés de sang, et les seuils encombrés. Ici, des baïonnettes tordues, les tessons de flacons d'eau-devie distribués aux Suisses. Plus loin, et parmi des étoffes déchirées et rouges , un pan de manteau fleurdelisé. Dans l'épaisseur des gazons, au pied des marbres, sous les arbustes en fleurs, partout des cadavres. Une caserne de troupes de D'Affry, élevée au Pont-Tournant, brûlait : à ses lueurs, on voyait charger, sur la place Louis XV, des tombereaux des mourants ; et quelques satellites de d'Oriéans, qui avaient fui à la première décharge, revenaient égorger des Suisses, après le combat.
Grangeneuve se retourna alors; il regarda cette salle de manège où se tenait l'Assemblée, et que l'incendie avait pu gagner, il y avait moins d'une heure. Par les croisées entrouvertes de l'une des salles du comité des Douze, il vit une table servie, et, auprès de sa famille, immobile et l'œil baissé, l'impassible Louis XVI. Il faisait honneur à son repas accoutumé. Magnanime sérénité des rois 1
Sans impatience de ses intérêts propres au milieu d'événements si graves , et trop heureux peut-être pour se souvenir d'une offense. Grangeneuve, cependant, chercha, après quelques jours, à rencontrer l'homme qui s'était porté son agresseur dans un moment où il croyait, lui, avoir d'autres engagements à remplir. Il ne l'aperçut nulle part.
Un soir, cependant, il s'approcha d'un groupe où il venait d'entendre le nom de Ferrières mêlé au sien. Il apprit là, et seulement alors, que Guadet avait donné suite au mouvement ue la colère que lui avait inspirée une déloyale brutalité, et que, sur un décret, ses collègues avaient envoyé à l'Abbaye le député royaliste.
Le temps marchait. Déjà s'assombrissaient les premiers jours de septembre : les prisons étaient menacées, et Ferrières pouvait périr au milieu de quelques sanglants désordres. Apprendre ce danger, voler à son secours, fut une même action jour Grangeneuve; il savait son adversaire enfermé à l'Abbaye, c'est là qu'il courut pour le réclamer et le dépendre.
Ou ne s'attend pas que nous décrirons les événements à qui ce mois dj septembre a laissé son nom; assez longtemps a régné la mode littéraire de ne s'inspirer que des tortures, de ne se complaire qu'aux vapeurs du sang. Le rôle de la
philosophie et de la justice est plutôt d'expliquer aujourd'hui, par le seul concours d'un petit nombre d'insensés, cette tache de meurtre dont la France a souillé sa robe. Disons que cette mission d'extermination fut accomplie par des êtres dégradés d'ignorance. La société est ainsi faite : le crime est exécuté par les victimes de l'égoïsme du riche. Celui qui conçoit, provoque ou inspire, est, avant tout, responsable : la tête est toujours coupable quand le bras ensanglanté pourrait être innocent.
Ils avaient dit à quelques mendiants, privés de raison aussi bien que de pain, que des vieillards, des femmes, des prêtres conspiraient au fond des cachots contre la République à peine décrétée. Et, pour quelques deniers, ils avaient animé d'affreux courages, un désintéressement non équivoque et le patriotisme le plus aveuglé. Ce qui étonne, afflige et confond, c'est moins qu'il se soit trouvé des fanatiques pour concevoir une telle pensée, quelques instruments hideux de ce projet hors de l'humanité, que de voir une population de huit cent mille âmes n'opposer aucune résistance à l'exécution du complot. Les auteurs de l'attentat étaient dix : on peut et on doit les nommer. Ils s'appelaient Robespierre , Couthon, Sainl-Just, Danton, Billaud-Varennes, Collot-d'IIerijois, Sergent, Panis et Matât. Les égurgeurs bien comptes, payés rigoureusement à deux francs par jour, comme l'établissent les registres exacts de la Commune, ne dépassaient pas cent quatre-vingts. Et ils firent leur office, non pas à la fav: ur d'une nuit, non pas durant un jour de stupéfaction et d'épouvante; mais pendant quatre nuits, mais à la clarté de quatre jours ! Le massacre, commencé le 2, finissait à peine le 6. Où donc se cachait la garde nationale? Elle se composait de cinquante mille hommes, et elle ne vint pas! Les Parisiens restèrent impassibles spectateurs de ces actes. Cinquante fusilliers auraient empêché ■sassinats : tout Paris laissa faire.
« Je n'espérais plus, dit madame Roland, que la liberté s'établit parmi deslâeh is, insensibles aux derniers outrages qu'on puisa contre la nature et l'humanité. »
La garde nationale attendait-elle un ordre de Bon chef? Lui faut-il donc reconnaître son capitaine et marcher en e impunie réglée pour voler au secours de ceux qu'on égorge ? Hélas I j'en demande pardon, ou plutôt explication
à tant de braves qui composent le plus égoïste et le plus servile de tous les corps. Comment cette garde que nous avons vue appuyer tant d'équivoques expéditions, tant d'autorités monstrueuses, faire la police pour Saacken, assommer de coups de crosse les passants distraits qui n'étaient pas assez vite leur chapeau devant les processions de Quélen ? Comment, dis-je, a-t-elle plus d'une l'ois manqué de zèle au profit des opprimés? Que faisait-elle, la garde nationale, aux assassinats de septembre? En ces jours-là, il n'y avait donc point d'intérêts matériels à protéger et point de boutique à défendre? On n'égorgeait donc que des prêtres, des vieillards et des enfants ?
Lorsque Grangeneuve se présenta aux portes de l'Abbaye, l'effervescence était dans sa première ivresse. Le bruit de la prise de Verdun s'était partout répandu; on disait les Prussiens en marche sur Chàlons, il ne fallait plus que trois journées pour que la capitale fût envahie. Le danger de la France était proclamé solennellement, le canon d'alarme tirait de quart d'heure en quart-d'heure, et le drapeau noir flottait sur l'Hôtel-de- Ville. Sept furieux, ils n'étaient que sept à l'Abbaye, avaient déjà prononcé sur le sort de soixante captifs, parmi lesquels ils n'avaient épargné que mesdames de Saint-Brice et de Tourzel, déclarées enceintes par un heureux mensonge; et puis l'inslituteur des sourds-mu ts, l'abbé Sicard. Le livre des écrous à la main, quand les assassins croyaient trouver un innocent, ils le laissaient sortir en criant au peuple armé : Chapeau bas 1 Puis ils amoncelaient l'or, les bijoux, les portefeuilles, pour déposer le tout, sans distraction d'une parcelle, au greffe de la terrible Commune.
Pour réclamer son collègue, lorsque Grangeneuve eut traversé une voûte de piques, de sabres, de massues, on alla dire aux forcenées qu'un commissaire de l'Assemblée demandait à intervenir dans l'action de ce qu'ils nommaient leur justice. Un homme sortit de la foule; il portait à la main une lance de fer. laquelle était émoussée et rouge.
— Ce sang, déclara-t-il, est celui de Montmorin le ministre ti compagnie. Nous sommes à notre poste; retournez au vôtre. Si tous ceux que nous avions chargés de la justice eussent lait leur devoir, nous ne serions pas ici. Nous faisons leur besogne, et nous sommes à leur lâche.
— Il n'est pas là, ton Ferrières ! dirent presque à la fois Chabot et Bazire, qui, envoyés pour apaiser la rage des meurtriers, semblaient les encourager et leur sourire.
— lia obtenu, ajouta Bazire, d'être transféré à Bicêtre, parce qu'il y connaît le médecin en chef; il se réclamera de cette protection.
Henry, rassuré très-imparfaitement et voyant trop que l'autorité de sa magistrature était méconnue, offrit en secret à l'un des satellites d'aller, à prix d'argent, s'informer, avec plus de détails et de certitude, sur l'objet de sa démarche.
— Prenez ce portefeuille, mon ami; cherchez exactement dans toutes les parties de cette maison. Si votre représentant s'y trouve, amenez-le; il est inviolable. Il vous récompensera de son côté, et vous aurez fait une bonne action.
— On me paie pour tuer, dit l'autre, et non pour faire de bonnes actions.
Il lui tourna le dos.
Grangeneuve, assuré pourtant que celui qu'il cherchait n'était point là, allait regagner sa demeure, le coeur soulevé et l'esprit éperdu. Il entendit les égorgeurs qui, indignés d'être oisifs depuis quelques minutes, parlaient de se rendre à Bicêtre.
— Là, disaient-ils, sont les principaux complices que les hommes de Coblentz devaient délivrer et employer contre nous. Marchons !
— Oui, criait l'homme à la pique de fer; car, à l'Abbaye, les cachots sont vides : les prisonniers ont été massacrés tous... à l'exception de quelques-uns.
— Et pourquoi ? demanda un Marseillais.
— Parce qu'on les a jetés par les fenêtres.
Avez-vous vu cette masse de bâtiments informes, un panel ■monium de constructions bizarres, qui pèse au sud de Paris, sur le sommet d'un coteau stérile? Celte fabrique domine et sépare les deux anciennes routes d'Italie et d'Espagne. Après le Mont-Valérien et 1rs hauteurs de Sanoois, c'est le point culminant du paysage. La colline a recelé dans son sein presque toutes les pierres dont la capitale est bâtie, et ses lianes se hérissent encore de roues de grues à envergure énorme, qui poursuivent l'excavation. Nul rideau de
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verdure, nulle végétation un peu élevée ne dérobe à l'œil du voyageur l'enceinte des murailles tristes, et les mille croisées à barreaux de fer, et le chétif clocher de ce sinistre séjour. Est-ce un château, est-ce une citadelle, est-ce un hospice, est-ce une ville ? C'est tout cela ensemble : c'est Bicêtre. Bicêtre, où le nombre des habitants ne s'élève guère à moins de six mille. La raison du siècle y a renfermé la folie, et, avec elle, trois autres infirmités de la nature humaine : le crime, l'indigence et la vieillesse.
Ce lieu, dont le nom est d'origine anglaise, vous ne le trouverez guère recommandé à l'histoire du moyen-âge que par des traditions de félonie, de vol, de meurtre et de superstition. Depuis l'ancien cimetière des Romains jusqu'à la crête de la montagne, s'était établi, vers 1540, le refuge des revenants et des loups-garoux. C'était au fond des carrières prochaines de Montrouge que les nécromanciens faisaient voir le diable à nos pères.
Aujourd'bui, il n'y a de poésie sur cet horizon désolé que quelques amas de pierres qui blancbissent d'espace en espace, assez semblables à d'immobiles troupeaux de moutons; et puis ces roues grandissantes : soit qu'elles vous rappellent des idées de supplice, ou soit que l'une d'elles, venant tout à coup à s'émouvoir, vous la preniez de loin pour quelque intelligence souterraine, un mystérieux télégraphe, les signaux du berger fantastique à ses chiens de pierre et à ses innombrables brebis.
Toutefois, si vous parveniez sur les sommités de cette colline, où le silex et le calcaire marin se confondent, vous verriez s'élendre la perspective à de prodigieuses reculées. Là, les panoramas* qui se découvrent, ont un double caractère de splendeur et de rusticité. Parcourez-le, ce plateau, où le cabestan des carrières rivalise avec le soc du laboureur; où le terrain, quelquefois bouleversé à sa surface, rappelle les fouilles de Poinpeï; devant vous se creuseront les vallons secrets de la Bièvre. Les parcs d'Arcueil et de Caeban étaleront sous vos pieds la cime de leurs grands arbres, comme un tapis de velours nuancé. Au nord, voilà Paris! avec son amphithéâtre de monuments, toutes ses pointes gothiques, ses dômes variés, et le cours de la rivière plus onduleux qu'un serpent replié vingt lois sur luimême.
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Le choc de tous les vents épure cette atmosphère, et produit la longévité. Quelques prisonniers ont passé là jusqu'à cinquante années dans les l'ers. On parle d'un voleur célèbre qui, vivace encore après quatre-vingts ans, dont il avait usé les deux tiers au fond d'un souterrain, contrefit jusqu'à deux fois le mort pour êlre rendu à l'air et à la chaleur. Lorsqu'on l'eut remonté, immobile et froid, dans les cours, il ouvrit les yeux et dit :
— J'aurai vu encore une fois le soleil 1
Mais au temps dont nous retraçons une si fugitive esquisse, il y avait encore à Bicètre, parmi quelques scélérats dignes de la chaîne et les meurtriers réservés à la mort, plus d'une victime du bon plaisir et des froides atrocités du code féodal. Ainsi des (ils de famille, qui avaient résisté à la vocation imposée par l'ambition de leurs parents; des frères ou des époux en révolte contre les amours effrontés de quelques courtisans, et surtout grand nombre de braconniers condamnés aux fers pour avoir, un jour, essayé de tuer un lièvre, un jour que leur famille avait faim.
Les égorgeurs de septembre, confondant toutes- les idées, ou mieux, incapables d'en concevoir une autre que celle de vider les prisons au profit des cimetières, gravirent avec sept canons la colline de Bicétre. Ils avaient résolu d'occuper cette citadelle, gardée par un corps de vétérans, fallûtil en former le siège.
Ils montèrent. Un silence de mort régnait autour de l'enceinte; car le concierge, objet des haines de la Commune pour avoir été soupçonné d'appartenir au parti de la cour, avait fait fermer Us grilles et se préparait à la défense. Arrivée devant une porte principale dont le cintre élevé ne manque pas de quelque grandiose et qui s'enîoure d"
iriquesetde bordures de buis à la manière des parterres de Versailles, l'armée des Montagnards s'arrêta. Elle fit sommer la prison de se rendre, et, avant toute chose, obligea à descendre d'innocents couvreurs qui réparaient une aile avancée du bâtiment. Elle les prenait pour un poste de tirailleurs. A la vue de l'artillerie, les vétérans passèrent du côté des agresseurs; le concii rge fut couché enjoué par les siens ; les portes furent enfoncées, et un tribunal en plein air s'établit devant l'entrée même de la pri>on. On peut voir encore l'escalier à rampes de 1er où l'on appuya la table et
les trois juges. Comme à l'Abbaye, comme à la prison des Carmes et à la Salpétrière, les jugements et les exécutions se suivirent tout un jour sur le livre des écrous, consulté comme unique accusateur. Nulle résistance ne fut opposée; les bourreaux eurent même des spectateurs sans colère et autre passion que la curiosité. Ces indifférents si dépravés n'étaient que les habitants de la maison même; c'étaient ces vieillards accueillis là sous le nom de bons pauvres; car la sécurité sur les besoins physiques peut conduire à l'idiotisme, et la vieillesse à l'insensibilité. Cependant il y avait, dans une cour carrée réservée aux forçats et dans un assez grand nombre de cabanons, des hommes de coups de main et de carnage, qui avaient été circonvenus peu de jours auparavant par des émissaires du parti aristocratique et quelques guichetiers à la dévotion de leurs anciens maîtres. Quand, le soir, les premiers vainqueurs pénétrèrent dans leurs quartiers, les prisonniers se méprirent. Ils crurent voir accourir ceux qui leur avaient fait promettre des récompenses et d'abord la liberté pour seconder un mouvement contre-révolutionnaire.
— Vive Condô ! crièrent-ils. — Vivent les Autrichiens! — A bas la nation !
Maillard, qui commandait, fit subitement refermer les portes; le jour allait tomber, on dissimula, on réserva pour le soleil levant la vengeance. Mais, dans la nuit, le concierge, échappé miraculeusement aux recherches des sansculottes, fit avertir les forçats, fournit quelques armes et fit ouvrir leurs cabanons. Les prisonniers y restèrent néanmoins comme en un retranchement, attendant l'occasion d'enfoncer les lignes extérieures et de profiler du tumulte pour échapper aux premières lueurs de l'aube. On essaya d'appeler, un par un, les prisonniers, qu'attendaient les assommeurs. Aucun d'eux ne consentit à sortir. Alors il s'établit, entre les galériens et les Montagnards, un de ces assauts, une de ces luttes de géants, un de ces combats dignes de l'enfer des poètes. Adroils et protégés par les angles de leurs cachots, situés au rez-de-chaussée, les chasseurs ne manquaient pas un coup d'espingole. Les assiégeants tiraient au hasard; le nombre perdait ses avantages. Ceux qui n'avaient point de fusils ou à qui manquait la poudre, se fabriquaient des armes de toute espèce. C'étaient des bar-
rcaux arrachés, c'étaient des pavés énormes entassés dans leur retraite. Malheur à qui approchait ! Pendant trois heures, les prisonniers soutinrent le siège : plus d'une de leurs sorties avaient fait reculer les Montagnards. Enfin, le chef des terroristes eut l'idée d'un moyen grotesque et terrible, dont l'emploi a été imité depuis par les suppôts d'un gouvernement ennemi de la France. Il fit venir des pompes, il réunit toutes les eaux gardées pour les douches des fous, et ainsi il mouilla la poudre des combattants et en asphyxia quelques-unes dans les tortures d'un abominable supplice.
On vit des hommes, la bouche sanglante et les yeux crevés, se précipiter au hasard sur la pointe des sabres et des baïonnettes. On vit descendre des toits de misérables insensés qui, échappés de leurs loges et déchaînés par une main inconnue, vinrent avec des cris et des rires ^e mêler aux saturnales du combat, regarder dans la bouche des canons, y plonger leurs bras dévorés par la chaleur, et faire enfin disperser leurs membres sans qu'il en restât un vestige.
Un homme parut au milieu de ce désordre, qui n'était d'aucun des deux partis, et avait à redouter de doubles attaques. Il réclamait un prisonnier, il le cherchait à travers la fumée du combat, depuis le fond des plus secrètes cellules jusque sur les toits en plate-forme, qui, revêtus de plomb, sont éclairés, la nuit, par un triple rang de réverbères, afin de prévenir d'audacieuses évasions. L'investigateur, c'était Grangeneuve; l'objet de sa sollicitude, c'était Fcrrières. Le médecin en chef, protecteur du député aux arrêts, lui avait vu gagner les terrasses : mais sur ce lieu élevé, un chien, ordinairement préposé à la surveillance des condamnés, errait en multipliant ses détours et ses cris. Irrité par la fusillade, l'animal écumait et bondissait comme s'il eût été en proie à la rage. Nul n'osait l'approcher. Le guichetier même, qui le nourrissait, en était méconnu. Cependant Grangeneuve crut voir dans une guérite renversée, et dans la fureur même du boule-dogue quand il approchait de ce point, l'indice do la présence d'un homme caché. 11 allait braver la lutte et les morsures de son adversaire, lorsqu'un coup d'espingole, parti du haut de l'escalier en face, abattit le terrible animal; et l'un des massacreurs, animé aussi par l'espoir de retrouver là un fugitif, s'élança sur la terrasse et
courut relever la guérite. Elle était abattue sur son ouverture. Un homme, demi-mort de frayeur, était protégé sous cette espèce de bière : il s'en était fait un abri. Le septembriseur, nommé Retou, releva l'inconnu d'un coup de crosse, et, posant sur sa tête une main déjà sanglante :
— Encore une pelotte à dévider, dit-il.
— a Monsieur, dit Grangeneuve à qui le courage manqua pour l'appeler camarade, malgré son vif désir de le fléchir, cet homme n'est point ce que vous soupçonnez. Ses habits seuls vous l'indiquent.
Le vêtement des prisonniers de Ricêtre était, en effet, mipartie noir et gris.
— Habit de pierre de taille , dit Retou , parements d'ardoises et doublure de brique...
Il voulait indiquer par là qu'il le croyait évadé de prison :
— Voilà son uniforme; s'il en a changé, il en changera encore!
— Respectez, dit Grangeneuve, un représentant du peuple, un membre de l'Assemblée nationale, que je viens réclamer, moi, son collègue. Vous connaissez le décret d'inviolabilité?
— Je connais Huguenin, Lesueur, Héron et Maillard : Maillard, notre chef, le chef des tape-durs, dit Retou. Laissez-moi envoyer celui-là à la piscine des carmagoles : on le fera éternuer à la fenêtre, ou bien je vais l'élargir tout de suite moi-même *.
Retou souleva une hache passée dans sa ceinture de cuir; Ferrières poussa un cri, et Grangeneuve avança paisiblement en déployant, sous les yeux du bandit, le décret d'inviolabilité dont il s'était muni comme d'un préservatif en quittant l'Assemblée.
L'égorgeur fut frappé du sang-froid du député, et il se sentit flatté en même temps de la marque d'estime qu'on lui témoignait en mettant un papier sous ses yeux. Il le prit à l'envers, le parcourut dans le même sens, et, le remettant avec déférence à Grangeneuve :
— C'est très-bien, dit-il; je vois que tout est en règle, vous êtes de bons sans-culottes, et vive la nation I
1. Élargir, dans le langage de ces hommes, signifiait tuer. La piscine des carmagnoles désignait le tribunal révolutionnaire; éteruuer à la l'eue tre, la guillotine.
Ferrières s'attacha sur la poitrine, avec plusieurs épingles, le décret d'inviolabilité, et il ne crut pas cette précaution superflue pour traverser les cours de la prison et les doubles lignes d'égorgeurs qui gardaient toutes les issues.
Quand il fut hors de danger et seul dans la campagne avec son libérateur, il lui baisa humblement les mains.
— Que ne vous dois-je pas ? dit-il; se peut-il, monsieur, que ce soit vous qui soyez devenu mon ange gardien? Vous qui, pour me délivrer, avez bravé tant de périls!
— Vous m'aviez offensé , dit Grangencuve : j'avais le droit d'obtenir une vengeance.
TjE collier de perles
— Ne me tourmentez plus, chère Adeline : je suis coupable si j'ai pu vous causer de l'inquiétude et des ennuis; rien ne me distraira désormais du bonheur d'être près de vous et avec vous. Avançons. Voyez ces trois pointes aiguës, ces tours noires, ces murs d'une élévation si menaçante et si triste, c'est le Temple. Ce lieu n'a-t-il rien à dire au cœur d'une femme?
— Il dit que les fautes et les malheurs peuvent faire hésiter la pitié, répondit Adeline; et cependant, je le sens, la pitié l'emporte. Mais je ne puis rien changer à la fatalité, si c'est là le nom que vous donnez à la déloyauté ou a la faiblesse. Permettez que, sans hypocrisie, je m'intéresse à moi avant de me préoccuper des autres. Je ne crois pas les malheurs des princes plus grands que ceux des bourgeois : personne n'a le monopole de l'innocence. Je hais les sentiments solennels et les vertus de théâtre.
Henry regarda Adeline comme un homme qui veut faire comprendre qu'il a saisi l'amertume d'une allusion contre sa conduite.
— Eh bien ! oui, dit-elle, qu'alliez-vous faire pendant la
journée d'hier, si longue et si horrible, dans ces cabanons de Bicêtre , à travers des fous de toute espèce, et la mitraille tirée sur des malades? sauver un homme que vous ne connaissez que par un outrage qu'il a voulu vous faire ? Il y a du faste dans cette générosité. Et qui vous avait charge de garder cet homme? Aviez-vous peur qu'on vous dit, s'il avait succombé : Caïn, qu'as-tu fait de ton frère? N'y a-t-il pas, je le répète, ostentation au fond de cette conduite? Et c'est votre vie, c'est la mienne que vous alliez jouer encore dans ces hasardeuses expéditions! C'est pour ce misérable que vous risquiez le bonheur de deux existences! Vous ne m'avez donc jamais aimée? vous aimeriez la vie : vous ne m'abandonneriez pas pour une affectation de valeur et de magnanimité.
— Enfant, répondit Grangeneuve, laissez-moi jouir un moment du spectacle que j'ai sous les yeux : j'en avais besoin pour oublier les actions d'hier, atrocités telles qu'on n'en a jamais reproché de semblables à des sauvages et à des cannibales ! Regardez cette prison du Temple, respectée du moins par les vainqueurs. Voyez ce frêle ruban tricolore, appuyé d'espace en espace en espace sur des rameaux de coudrier : il suffira pour arrêter ici toutes les colères, et former une barrière inviolable.
— Eh! que n'en mettait-on aussi ailleurs? dit Adelino avec amertume. N'y a-t-il de sacré que la prison des rois ?
— La colère vous rend injuste, ma bien-aimée; qui pouvait prévoir, et par conséquent prévenir ces malheurs ? Il a fallu une aiïreuse expérience pour les repousser. Et, quant à moi, je n'accueille pas davantage vos reproches; ils me supposent trop généreux ou trop simple; je n'ai mérité ni cet honneur ni cette indignité. Le prisonnier de Ricétre, puisqu'il en faut parler, m'avait offensé. L'injure, devenue publique, m'obligeait d'en tirer satisfaction, puisque l'opinion ne flétrissait pas complètement cet adversaire; et si je l'ai obtenue cette satisfaction, si j'ai repris l'avantage sur lui sans répandre de sang dans une rencontre obscurément égoïste, où est l'équité de m'en blâmer? Je me suis conduit sans lâcheté, peut-être, mais non pas sans calcul; et où il n'y a pas de colère, le calcul est permis. Il fallait, eu un mot, pour triompher d'un homme, ou lui ôter ou lui sauver la vie. N'avais-je pas le droit de choisir? Je ne suis ni un
héros de roman ni un grand philosophe. Je trouve insipides ces hommes parfaits, tels que vous voulez me dépeindre; et je crains bien plutôt d'avoir à prouver, dans ma vie,, que je ne suis pas sir Charles Grandisson. Vous aurez trop d'occasion de le voir. Du reste, ajouta-t-il, le désintéressement de ces forcenés n'a pas moins éclaté que leur barbarie. Et s'il n'y a jamais eu au monde un événement plus hideux, si ce n'est pourtant la Saint-Barlhélemy, il faut remarquer la disposition récente des esprits. Il y a progrès. L'humanité est moins dégradée dans la fièvre de la liberté, dans la réaction de l'esclavage contre la tyrannie, que sous le joug du fanatisme et au sortir de la main des prêtres. Ainsi, nous apprenons que bien peu de communes, en France, ont imité l'exemple des Sergent, des Marat; peu ont suivi les ordres infâmes de la Commune de Paris; tandis que, pour l'assassinat des protestants, il y eut émulation du Rhin aux Pyrénées : et hormis D'Orthez, dont l'exception est devenue immortelle, tous les magistrats nommés par les cours, tous les chefs militaires ou civils suivirent et dépassèrent les ordres de Charles IX.
Cependant l'humeur inquiète d'Adeline tenait moins aux événements passés qu'à ses craintes de l'avenir.
— Qu'avez-vous résolu? disait-elle. Votre silence sur vos projets ne peut rien me présager d'heureux. Voilà que la révolution d'août et la captivité de la famille royale amènent un gouvernement nouveau. On parle de convention nationale : voudrez-vous y être nommé? Faudra-t-il retourner à Bordeaux? M'emmènerez-vous? Ces questions, qui, depuis vingt jours, se pressent sur mes lèvres, laissez-les déborder toutes ensemble, et tirez-moi du plus insupportable des supplices connus : l'incertitude.
Pour première réponse dans le lieu où ils se trouvaient alors, c'est-à-dire une des contre- allées de ces boulevards interminables qui enveloppent Paris d'une double ceinture, Henry pressa le bras d'Adeline. Puis il dit avec un accent de mélancolie plein de reproches contre lui-même :
— J'aurais dû aller à Bordeaux; d'abord pour ma mère, pour ma sœur, que je semble oublier pendant qu'elles redoublent envers moi de sollicitude et de tendresse; et puis alin île résigner dans les mains de mes compatriotes le premier mandat dont ils m'avaient charge. Je ne prévois plus
que des malheurs pour la France. Ils vont rendre la liberté effrayante et haïssable; elle ne peut exister sans la morale, l'ordre, les lois ; et je découvre déjà que l'action du gouvernement futur se renfermera dans un seul moyen : la terreur. C'est l'opinion de Vergniaud, de Ducos, de Fonfrède, de presque tous nos Girondins. Reste à savoir si j'avais le droit de déserter un poste où leur fidélité demeure. Enfin l'événement a répondu pour nous; ce dont vous vous inquiétez est accompli; vos questions d'aujourd'hui sont résolues parunfait déjà vieux d'une semaine, et sans que j'aie trouvé l'opportunité de vous le dire.
— Comment ?
— Oui ; on a pris mon séjour qui se prolongeait à Paris pour un éloignement des intrigues, pour une sollicitation de la modestie; et, contents qu'ils étaient de la députation tout entière, les électeurs, guidés par Dumeyril, n'ont pas fait une exception, dirai-je, pour ou contre moi, en reportant deux fois leurs suffrages sur les mêmes choix. Je suis donc, et à l'heure qu'il est, membre de la Convention nationale... à mes risques et périls.
La jeune femme ne put retenir un mouvement de joie. Ses yeux brillants allèrent chercher ceux de Henry, et elle lui rendit à son tour l'étreinte qu'elle venait de sentir.
— Bien ! dit Grangeneuve : on salue aussi de sourires et de vœux le navire qui ne reverra plus le port. Ce n'est pas la première fois qu'on pose une branche de myrte sur un bouclier qui servira de lit de mort.
— Il est au moins consolant, reprit Adeline, de penser qu'une seule existence en règle deux. Vous ne pouvez mourir, vous, que pour une noble cause , et moi je ne puis pas vivre après vous. Maintenant fermons les yeux, et allons avec sécurité au devant de l'avenir, puisqu'il ne faut qu'une flèche de cet ennemi-là pour abattre à la fois doux combattants.
Ils étaient rentrés dans l'appartement de la rue de Courcelles. Adeline lisait dans le regard de son ami la plénitude de son bonheur, toute l'expression de cetle joie tranquille et profonde qui fait mal à l'envie, qui semble irriter le sort, et qui ne peut durer, tant elle est surhumaine. Elle avança du pied un moelleux tabouret devant le fauteuil était assis, puis elle y posa ses deux genoux, moitié rumine un enfant joueur, moitié comme une dévote de vingt ans
sur le prie-Dieu qui va recevoir ses premiers secrets.
— Je voue ma vie à la vôtre, dit-elle: tu es le créateur de mon àme; sans toi qu'aurais-je connu de la condition d'exister? Tu m'as dévoilé l'énigme. Va! je te bénis, non pas seulement pour les douces heures que nous avons partagées ; non pas seulement pour la félicité que tu m'as fait comprendre, mais aussi pour la puissance de souffrir, de vivre et de connaître. Sans toi que serais-je ? un d: eus êtres inachevés qui s'en vont sans soupçonner le prix de la vie, occupés seulement d'un matériel bien-être, d'une végétation paresseuse, se plaçant au rang des êtres sensibles, parce que leur corps ne souffre pas , parce que leurs besoins grossiers sont prévenus. Oh ! que de facultés tu as éveillées dans un être si faible ! tu es ma mère que je n'ai pas connue; tues mon Dieu, bien plus que celui qui avait usurpé avant toi ce nom. En le donnant mes jours, je ne te rends que ton bien; car mon àme est une partie de la tienne, et elle se réunit à l'autre comme va un ruisseau à la mer, parce que la rosée remonte au ciel.
On frappa assez familièrement à la porte.
Adeline était bien changée depuis qu'elle connaissait, ou plutôt depuis qu'elle aimait Grangeneuve. Son caractère avait un peu moins d'indécision, son maintien avait plus de pudeur et par conséquent plus de grâce. Son esprit surtout s'était élevé et développé parla culture : car elle avait désiré vivre avec lui par l'intelligence, et communiquer avec toutes les facultés de son être. Avcz-vous, dit Simonide, (quelque temps avec la rose? vous retiendrez un peu de son odeur. Mais pour toutes les traces d'une éducation commencée à l'enfance, comment les effacer? Vous appellerez seconde nature des habitudes qui sont la première et toute la nature même, s'il s'agit de Légèreté et de coquetterie dans l'éducation d'une femme.
Adeline parut contrariée , puis embarrassée de la visite. Elle rougit, elle hésitait à se lever. Elle eût voulu s'être méprise sur le bruit d'un doigt qui avait heurte le panneau. Elle aurait voulu surtout que Henry ne l'eût point entendu, qu'il ne pût jamais l'entendre.
Peut-on, quand on est belle et gâtée par la corruption des éloges, préférer un amant au reste de l'univers, et rester sensible encore à l'admiration des indifférents ? Ceux qui
nient que l'amour et les distractions de l'esprit soient compatibles, ont-ils bien réfléchi, d'abord à l'impuissance d'une longue contention de cet esprit féminin, puis au besoin d'étendre incessamment un empire, et enfin à l'enivrante satisfaction que donne à un tyran la tyrannie? Il y a dans un luxe, même inutile, une grâce incontestable. Dieu aussi aime l'encens perdu ; Dieu et la femme peuvent se laisser adorer sans en tirer d'autre profit que la vanité des hommages. Il y a, d'ailleurs, et cela ne m'a été confié que cet hiver même, au coin d'un feu paisible, par une amie qui m'a coûté autrefois quelques larmes, il y a, dans l'empressement d'un homme épris, dans cette fièvre de son âme, dans l'agitation de ses sens, dans sa pâleur, dans la vie ou la mort que peut lui donner un sourire, il y a une émotion contagieuse, un si vif attrait d'exercer le despotisme, un tel bonheur enfin de régner, que nulle vertu de femme ne peut abdiquer pour jamais cette puissance. — Pourquoi souriez-vous, ma brune et distraite lectrice? Ah ! que je plains celui vous aime !
Le visiteur, quel est-il ? se demanda Grangeneuve. Il croyait être certain que les assiduités du comte Alvar avaient discontinué. Jamais il n'en avait parlé à Adeline; jamais aucun indice, du moins volontaire, n'avait, de sa part, fait de cette absence une condition de son dévouement pour elle; et cependant il croyait qu'elle avait fait pour lui ce sacrifice. Et cependant ce fut vers lui seul que toutes ses pensées se reportèrent, surtout quand il vit la contenance inquiète de la jeune femme.
Adeline n'avait recherché aucune occupation ; elle n'avait pris aucun parti sur son existence future. La paresse l'environnait toujours de ses pièges, malgré les premières instances et quelques amoureuses menaces, à propos des derniers fonds que lui avait remis Grangeneuve delà part de son créancier de Bordeaux. Grangeneuve s'en souvint au moment même; il la blâma dans son cœur avec amertume, et pourtant pouvait-il se cacher qu'il y pensait lui-même pour la première fois? Il avait été si malheureux et si heureux depuis ! Les réflexions de la sagesse ne se placent guère qu'entre ces deux extrêmes de la vie. Et puis, le doux maintien de ne rien faire allait si bien à Adelinel Elle était si voluptueusement née pour cette occupation italienne. C'était
cette langueur du bain, ces rêveries de l'ottomane, toute cette existence horizontale, où la méditation se développe à la faveur du repos: c'était sa vie! Pouvait-il les condamner bien rigoureusement ces jours qu'il avait partagés lui-même, ces jours sans réflexion et sans projets, qu'on accueille comme un ciel bleu, où l'on se laisse vivre, où le cœur, en véritable lazzarone, se couche au soleil, végète avec l'herbe qui pousse et la fleur qui s'entr'ouvre?
On frappa une seconde fois. Adeline se leva comme malgré elle, et fut au-devant de la personne qui insistait. Henry, déjà debout, avait pris son chapeau par un mouvement de dépit, et malgré un bras étendu vers lui qui le conjurait de rester. Encore s'il avait pu douter du sexe et de l'intention présomptueuse du survenant! Mais il avait saisi, dans l'intervalle des deux sommations, le cri de ces bottes élégantes qui se sont séchées dans la garde-robe d'un petit-maitre à la faveur de leur grand nombre; et une certaine toux brève et hautaine qui annonçait le contentement du fat. Il aurait parié., si le fait avait pu se vérifier à travers la serrure, que le personnage relevait sa cravate ou décroisait son gilet à larges pattes, pour étaler le diamant de son jabot.
Adeline, troublée au moment d'ouvrir (ce qu'elle eût dû se dispenser de faire par le seul mot : Entrez !) porta la main plus haut que cette action ne l'exigeait, et posa le doigt sur un verrou de cuivre doré, en regardant Grangeneuve. Il répondit à ce coup d'œil d'intelligence par l'invitation d'entrer faite lui-même à l'inconnu, et prononcée d'une voix haute et mesurée.
La porte s'ouvrit. Adeline se trouva naturellement cachée par le développement du battant de droite, et l'inconnu, ur. énorme bouquet à la main, s'avança jusqu'au milieu de la chambre. Quand il redressa latèle, après avoir salué, et qu'il éleva le bras pour offrir ses fleurs, il ne trouva devant lui que le dos de Grangeneuve.
— Eh bien! dit-il d'une voix de tête assez insolente. Adeline toucha poliment un fauteuil qui étail près de lui,
Henry se retourna après avoir vu l'importun dans la glace et l'importun dit sottement au député :
— Je ne vous aurais pas reconnu de ce côté-là.
— Ce n'est que vous, Lacombe? dit Grangeneuve : je oe m'attendais pas à l'avantage de vous rencontrer chez ma
dame. Madame doit être fière de dérober quelques-uns de vos moments à la diplomatie!
— Point d'épigramme, mon cher citoyen, dit Lacombe , madame n'est-elle pas, comme vous, parée du beau titre de compatriote à mes yeux, sans compter tous ses autres charmes ?
— Voulez-vous permettre, séduisante Liline, dit-il, que je remplace le bouquet d'avant-hier?
A ces mots, dont Adeline parut interdite, l'ancien maître d'école, l'ancien agent ministériel, s'approcha d'une console, saisit par la tête des œillets et des héliotropes placés dans un vase de p orcelaine du Japon. Il les enleva, au risque de s'inonder par l'eau qu'entraînaient ces fleurs avec elles, puis les lança par la fenêtre au hasard des passants, mit son fagot de roses à leur place, et vint se rasseoir avec l'affectation d'un rire étourdi et tout le contentement d'un sot.
— Avez-vous déjà, dit nonchalamment Grangeneuve, opéré quelques progrès sur la conversion de madame ? Estce que vous prétendez professer, à présent, des opinions politiques à la portée des dames?
— Nous prétendons à mieux que cela, dit avec fatuité Lacombe. Mais, puisque je vous retrouve, permettez-moi de vous faire mon compliment. Ah ! que vous aviez bien raison de tenir à vos principes, et de choisir l'opinion que vous défendez! J'ai suivi votre exemple, moi; le temps m'a dessillé les yeux : ma foi, j'ai abandonné le parti de la cour.
— Depuis que le roi est au Temple? dit Grangeneuve.
— Je suis revenu dans le bon sentier.
— Vous voulez dire au parti qui triomphe; mais vous me l'aviez franchement annoncé.
— Ces Bourbons sont de bien pauvres gens ! espèce abâtardie! race épuisée! Il serait bien temps que la branche cadette vint régénérer La famille.
— Ah! ah! dit Grangeneuve, c'est en faveur de la légitimité et du courage personnel, que vous faites des vœux aujourd'hui pour le bâtard du cocher Monlbrtet le déserteur du combat d'Ouessant?
— Mais n'est-ce pas là, dit Lacombe un peu interdit, le plan de Danton? les vues secrètes de Marat ? N'ont-ils pas l'ail nommer le prince Égalité à la Convention ? J'ai rendu à Marat et a Hébert des tels services, je leur ai dévoilé à
propos de toiles intrigues, au moyen de mon ancienne intelligence avec les gens de Montmorin, que je suis au mieux, je crois, dans leur esprit. Est-ce qu'on ne vous a pas parlé de moi, comme d'une récente et précieuse recrue ?
— Je n'entends jamais parler de vous, dit Grangeneuve, et ne parlerai de ma vie ni à Hébert, ni à Marat.
— Vous n'aimez donc plus la révolution ?
— Telle que vos patrons d'hier la comprennent.
— Mais vous étiez ami de Chabot? Chabot m'a pris en affection: il m'a mené avec lui à l'Abbaye, à la Salpétrière. Où donc étiez-vous pendant ces grands jours ?
— Au milieu du péril 1 dit orgueilleusement Adeline.
— Ah ! je vous reconnais là ! J'y étais aussi avec Chabot. Nous avons chanté les matines de septembre; nous avons vu célébrer la messe rouge.
— Cela devait élre ! dit Henry qui ne savait plus comment dissimuler son horreur, son mépris pour cet homme, et qui craignait de regarder Adeline, de peur de lui laisser lire son accablant élonnement de le rencontrer chez elle. Il eût voulu s'éloigner, il ne pouvait saisir la résolution de le faire.
— Comment trouvez-vous les bijoux que voilà, belle dame? dit Lacombe en s'approehant alors d' Adeline.
Il lira grossièrement de son gousset, sans papier qui leur servit d'enveloppe, une agathe d'un prix inestimable, qui devait avoir été montée en médaillon, plusieurs colliers de -, où les brillants et les grenats confondaient leurs éclairs. Tout cela formait une confuse poignée qu'il laissa tomber brutalement sur une petite fable à ouvrage.
— Je les trouverais beaux s'ils n'étaient pas dans vos mains, dit Adeline. Depuis quand vous étes-vous chai ■confirmer cette vérité, qu'on peut semer des perles devant les...
— Vous avez de l'esprit comme un diable I interrompit Lacombe; depuis qu'elles sont à bon marché, ma chère amie. Je les destine à une femme charmante que j'adore, et qui l'ail la cruelle. Ces babioles-là sont en baisse depuis le commencement de septembre, voyez- vous : elles abondent sur la place; il y a eu un coup de commerce superbe !
Grangeneuve s'approcha par ce mouvement de curiosité que peut inspirer l'horreur. Adeline s'était éloignée avec
dégoût, et Lacombe profita du moment pour dire à l'oreille de Henry :
— Je ne sais pas si vous êtes lie ureux dans cette maisonlà; mais je crois savoir que la petite a un adorateur mystérieux qu'elle a la bêtise d'aimer plus que nous; entendonsnous donc pour reconduire.
Henry n'écoulait pas. Les yeux fixés sur les boucles et les colliers, il croyait voir déchirées et sanglantes les oreilles, les poitrines où ils avaient brillé. L'image de la princesse de Lamballe se retraça à sa pensée; il vit du sang dans les reflets du grenat, et un assassin dans le stupide Lacombe.
Il repoussa de la main toutes ces richesses. Lacombe décontenancé les ramassa par terre, fit une pirouette au fond de la chambre, et, voyant Adeline entourer de sollicitude et de soins le député, dont elle ne comprit pas non plus l'émotion subite, il jugea qu'il était diplomatiquement à propos de se retirer.
— Vous avez des spasmes nerveux, citoyen? dit-il : il faut soigner cela; cela peut dégénérer en névralgie chronique. Au reste, qui est-ce qui n'a pas ses infirmités? Moi, je suis poursuivi par des migraines atroces : le cerveau est la partie dominante et sensible de mon organisation. J'éprouve en ce moment même une grave atteinte. C'est ce temps-là! il fait lourd et chaud pour la saison.
— Vous feriez bien d'aller dormir, dit Adeline.
— Pour rêver de vous? ma charmante! J'ai véritablement un mal de tête affreux.
— Affreuse, vous voulez dire.
Et le nouveau montagnard se retira.
Demeurés seuls, les deux amants tombèrent dans un silence glacé. Adeline eût peut-être dû justifier, si elle en avait un moyen, la présence de Lacombe; mais, soit que sa conscience ne lui en inspirât pas la disposition, soit que la fierté mal entendue de son innocence lui conseillât de s'abstenir, elle laissa passer les cinq ou six minutes pendant lesquelles la spontanéité d'un mouvement de cœur peut faire croire à la franchise et à la sincérité.
— Vous êtes donc contrarié, dit-elle enfin, de cette visite? Les manières et le ton de cet homme ne m'ont pas moins blessée que vous. Heureusement que sa fatuité n'est pas
dangereuse; toute sa personne n'est pas faite assurément pour me compromettre et pour donner de la jalousie.
— Moi ! dit Grangeneuve en se levant, je n'ai été frappé que d'une chose, madame, c'est de la présence de ces dépouilles. Il m'a semblé reconnaitre une parure autrefois admirée dans un bal de la cour. Si quelqu'un avait pu voir, comme moi, promener au bout d'une pique la tête encore si belle de l'amie de la reine...
— Ah ! n'en croyez point de pareils soupçons ; Lacombe aurait-il eu le courage ?...
— Non pas de la couper, mais de la porter, le misérable ( On ne sait pas de quoi sont capables ces hommes qui passent d'un parti à un autre, souteneurs de tous les gouvernements, éternels valets du plus fort.
— Vous vous emportez d'exagération, et lui faites trop d'injure, reprit Adeline.
— Il est naturel que vous le défendiez, madame ; seulement, j'ai peut-être le droit de m'étonner de la facilité de vos affections, de l'ampleur de vos amitiés, qui sait admettre des personnes si différentes et de tels contrastes ; peut-être me deviez-vous de m'avertir, afin de ne pas m'exposer à rencontrer de pareilles gens dans vos intimités : tout le monde n'a pas l'âme aussi libérale que vous, et un si philosophique laisser-aller 1
— Vous savez bien que nous connaissions Lacombe depuis Bordeaux.
— ■ Vous savez bien I Je ne sais rien, madame; et ma présence ici le prouve assez. Vous saviez bien aussi, vous qui parlez, que je ne veux nuire à personne; que je ne gène la liberté de qui que ce soit, tant je suis désireux de la mienne. Vous saviez bien que le rôle d'importun est le dernier que je veuille jouer. Vous ne me devez rien sans doute, et je ne demande pas compte de vos préférences; mais, encore uni' fuis, pourquoi me témoigner des sentiments qui ressemblent à un piège ? pourquoi me faire jouer un personnage de fâcheux ? Savez-.vous s'il me convient d'entrer en concurrence avec les projets, les cadeaux et les hommages de M. Lacombe ?
— Ses cadeaux ! dit Adeline ; les ai-je reçus, monsieur ? l'ai-je encouragé dans cette impertinence ?
— J'étais là I dit à voix basse Grangeneuve.
— Et qui vous a dit, reprit-elle, que ces bijoux fussent seulement destinés pour moi ?
— Ah ! vous devenez fausse ; vous le savez aussi bien quo je le sais moi-même.
— Dois-je deviner d'avance la sottise avantageuse d'un homme ? aller au devant d'une injure qu'on veut m'adresser ? Non, monsieur ! ajouta-t-elle en élevant beaucoup la voix; il est toujours trop tôt pour recevoir un affront, et jamais trop tard pour repousser des soupçons injustes.
— Mais si vous étiez irréprochable et pure, reprit Grangeneuve en lui touchant un bras dont il soulevait légèrement le coude, en la couvrant de son regard, en attachant ses yeux sur le front qu'il faisait rougir et baisser, en donnant à son propre accent toute la douceur vibrante d'un reproche, hélas 1 et peut-être d'une plainte : si vous étiez irréprochable et pure, ce n'est pas la dispute qui vous animerait en un pareil moment,- vous ne plaideriez pas; vous seriez plutôt confuse et humiliée, comme je le suis moi-même, si le passé a pu donner lieu à cette conduite envers vous. Les prétentions de cet homme vous accableraient, vous humilieraient, vous dis-je ! Vous vous demanderiez d'où vient qu'on pense à vous destiner de tels présents; où l'on a puisé le droit d'en agir ainsi'envers vous; vous ne vous défendriez pas contre moi, vous nous plaindriez tous les deux en silence. Vous ne contesteriez pas, vous pleureriez.
Adeline fut émue. Son amant le vit, il lui adressa un regard où se peignait la pitié, et peut-être aussi le remords de l'accuser si vivement, sans preuve. Elle reprit quelque assurance, mais, cette fois, sans emportement et sans colère.
— Hommes impitoyables! dit-elle, rien ne peut donc vous conduire à pardonner ! Vous êtes plus absurdes que le Dieu des prêtres, qui punit des générations qui ne sont pas nées. Le passé, dites-vous I vous en voulez à un ennemi que vous n'avez pas connu? et comment aurais-je pu devenir coupable envers vous, quand vous ne soupçonniez pas même mon existence? Et ce sont des hommes, les complices, les artisans de nos fautes, qui nous les reprochent, éternellement, nous ferment le retour à l'innocence et tout chemin du repentir ! qui font revivre, pendant toute une vie, l'erreur d'un jour, d'une heure peut-être ! Pourquoi ne me deman-
dcz-vous pas compte aussi de la candeur de ma mère?
Des larmes ! njouta-t-clle ; non, je n'en verserai pas, vous n'en verrez pas une sur mon visage.
Et son visage en était baigné.
Grangeneuve fut tenté de voler dans ses bras; puis une mauvaise honte, sa dignité d'homme grave, peut-être, et la difficulté qu'il avait à se pardonner à lui-même son emportement, le retinrent. Il voulut cacher son hésitation, son manque de contenance, par une prétendue distraction, une occupation futile. Il se mit à faire voler les feuilles d'un enhier de musique laissé au fond de l'appartement, sur un piano entrouvert; mais, à peine fut-il arrivé à la dernière page, qu'il sentit qu'elle recouvrait quelque objet caché. Il la souleva : de l'or, des bijoux, les mêmes colliers, les mêmes diamants.... Ils avaient été laissés par Lacombe.
— Adieu dit Grangeneuve sans la regarder et en saisissant la clé tremblante de la porte.
— Non ! vous ne sortirez pas ! dit Adeline en se précipitant sur ses traces et hors d'elle-même. Vous ne sortirez pas! Je suis innocente, et vous m'écouterez. Je m'explique peutêtre mal; je vous ai peut-être irrité par des paroles mauvaises; c'est ma faute si je ne persuade pas ; mais je suis innocente! Cet homme, eh bien! qu'a-t-il fait? Il a voulu m'otïenser ; j'ai repoussé l'offense. A-t-il insisté? Aurait-il osé me laisser ses présents ? est-il revenu à vouloir me les faire accepter? Non ! il s'est retiré avec sa honte, sa honte qui ne me regarde pas. Il en eût agi autrement s'il m'avait méprisée.
Grangeneuve eut la pensée de saisir tous les bijoux et de les briser aux pieds de l'effrontée. Un autre l'eût fait peutêtre; mois lui, homme digne et réservé, retenu surtout dans les expressions extérieur
— Oui. vous avez raison, dit-il; laissez-moi passer, je vous rends complètement justice.
— Voulez-vous abuser de mon désespoir?
— Nullement. Je veux aller à l'Opéra, ou Laïs chantera ce soir.
—Si vous me quittez. Henry, je meurs : je me jette par cette fenêtre ; tenez, je me précipite après vous ; je serai plus tôt que vous sur ce pavé île la cour, que vous allez fouler sous vos pieds moins impassiblement que moi-même.
Henry haussa les épaules, et retint une parole moqueuse qui voulait dire : Ce sont là des menaces de roman.
Adeline, en lui voyant franchir la première marche de l'escalier, sentit changer toutes ses résolutions : elle s'arrêta pâle de colère. Elle était, comme elle le disait, innocente, du moins de fait, et ainsi qu'il eût convenu peut-être aux susceptibilités d'un homme uniquement ému d'amour-propre et jaloux seulement de la possession exclusive des charmes de sa maîtresse. Cet avantage lui troubla la raison. Elle recueillait dans son cœur, qui débordait de courroux, plus de dépit et de rage que d'attendrissement et de chagrin. Ne pouvant se douter du témoignage accablant que renfermait sa propre chambre, et sûre enfin de faire revenir à elle tôt ou tard l'ingrat et l'inflexible ami qui fuyait au risque de la faire mourir, elle voulut se venger; elle voulut le punir atrocement des soupçons qu'elle croyait si peu fondés.
Elle essuya toutes ses larmes, et elle accueillit en un clin d'œil une idée folle et odieuse; une idée qui n'était pas d'elle; une idée qui appartenait à la mauvaise compagnie qu'elle avait pu voir autrefois ; une idée u'horreur et de dérision, inventée par l'esprit de ces iemmes qui se font un jeu des tourments de l'âme, une joie des larmes, un passe-temps d'agir sur une faculté à elles inconnue : le cœur. Elle exécuta un de ces complots qui, avant elle, avaient rendue fière et heureuse une des furies qui triomphent de nos désastres, spéculent sur le scandale, fondent leur renommée sur un duel, dépouillent de sa considéra Lion un père de famille, et le jettent à la banqueroute et à la Morgue.
Pendant que Henry, pale et les yeux attachés vers la terre, descendait lentement cet escalier qui s'enveloppait déjà des ténèbres du soir; pendant qu'il s'arrêtait sur le palier de l'entresol, hésitant encore, et sans force à s'éloigner de cette maison, Adeline avait arraché le traversin d'un lit. Elle y avait fixé, en le croisant, le chale de cachemire qu'elle portait; puis, coifi'ant le tout d'un chapeau, et murmurant entre ses dents serrées: — Il parle de menaces! — elle approcha de la croisée.
Au moment même où Grangeneuve dépassait le péristyle pour traverser la cour déserte, il vit passer une ombre, et devant lui, à ses pieds, le chale et le chapeau dispersés de sa maitresse.
Peignez-vous son effroi, son horreur, ses cris, puis son indignation et sa fuite.
Adeline l'avait vu chanceler un moment, appuyer sa main contre la borne prochaine; elle espéra le rejoindre. Elle descendit à peu près avec la même vitesse que son effroyable effigie; mais quand elle arriva... personne! Celui qu'elle avait si odieusement épouvanté avait disparu. C'est elle qui tomba à son tour sur la pierre froide; c'est elle qu'il fallut relever et porter dans son lit, sans connaissance.
Dans la nuit, elle quitta ce lit de douleurs; elle erra dans son appartement; elle voulait écrire à Grangeneuve : elle chercha longtemps du papier, des plumes, qui échappaient à toutes ses recherches. Ses recherches étaient sans suite, abandonnées, reprises, distraites, et ressemblaient à un cauchemar. Elle ne savait plus ce qu'elle implorait. Enfin, à force de dérangement, d'agitation et de désordre, elle fit tomber à ses pieds des diamants, des perles. Elle comprit alors les sentiments de Grangeneuve, et l'impossibilité de le désabuser jamais. Elle les considérait à la lueur de sa lampe, pâle et les cheveux hérissés, ces trésors qui, venus du meurtre, s'en allaient à la corruption. Elle portait ses deux mains à son front, tantôt comme une personne qui voudrait retirer un poignard de la plaie, et tantôt ressaisir un objet égaré. La raison l'abandonna; le délire s'empara d'elle: il fallut la reporter encore une fois sur une couche brûlante, et l'on désespéra longtemps de ses jours.