DEVOUEMENT
Ce n'est pas la pire des conditions pour combattre que de s'exagérer le péril. Il y a parfois dans la confiance une mollesse dangereuse; mais dans l'action de grandir l'ennemi est l'obligation de rassembler plus de force et le calcul d'un plus haut triomphe. Grangeneuve, sans se rien dissimuler sur son état, résolut de lutter avec un persévérant courage. Il espéra que les intérêts du pays, qui déjà lui parlaient si haut, triompheraient bientôt dans sa pensée des souffrances cachées qui venaient de l'assaillir. Il se voua plus que jamais à la défense des intérêts de l'avenir, et il essaya de remplir tousses moments par la préoccupation des affaires publiques.
Nous approchons d'une journée his'orique. L'issue s'en préparait depuis longtemps à travers les doubles préparatifs
du peuple et du cbâleau. Il commençait, ce mois d'août 1792, dont le dixième jour esi matériellement marqué encore par la trace des boulets, sur le pavillon de l'Horloge des Tuileries.
L'assemblée législative n'était plus le centre des moivements politiques et le foyer de l'action. Il s'était formé en dehors un autre pouvoir établi dans une autre enceinte. Nous l'avons vu, les députés de la Gironde avaient té accueillis par la malveillance des Jacobins, ou par leur propre dégoût en abordant le fameux club : ils devaient quelque jour ressentir une aversion plus profonde, et enfin mortelle pour eux. Mais à l'époque où nous voilà, les complots de la cour et sa perfidie réunissaient contre elle les plus anlipatbiques alliés.
Grangeneuve, dans les premiers jours de solitude où il se résigna, se trouva assez dépourvu de renseignements sur l'objet, les heures, le lieu même des réunions de son parti. Tantôt elles se tenaient à Cbarenton, chez le brasseur Santerre, aspirant au commandement de la garde nationale de Paris, et tantôt, aux heures les plus avancées de la nuit, dans celte église même des Jacobins où nous avons pénétré une fuis.
Grangeneuve, malgré sa répugnance, avait consenti encore à s'y rendre; mais c'était dans une salle reculée, dite des ConférenceSjOÙ devaient se trouver seulement et après minuit, quelques personnes connues, hommes de prudence et d'exécution. C'était un soir qu'il était combattu plus vivement que jamais par la tentation de se rendre chez Adeline. Il ne l'avait pas vue depuis plusieurs jours. (1 en avait reçu deux billets pleins de grâce et de coquetterie, mais sans juger à propos d'y répondre autrement que par des compliments transmis de vive voix au porteur des missives.
Il est une heure difficile à remplir dans la vie : son approche seule pèse d'avance, et sa longueur est double de toutes les autres; c'est l'heure qu'on avait coutume de passer près d'elle. Quand l'amertume de l'absence et les pro la rupture sont venus vous restituer des loisirs, que faire de cette liberté misérable? A quoi user des instants dévorés autrefois si vite? Voyez le nouvel affranchi : il est désœuvré et errant. S'il s'est juré de rester fidèle à ses résolutions, de ne plus reprendre les chemins connus, de n'ap-
procher jamais du seuil qu'elle habite, à son insu et quand la nuit tombe, après une heure de détours, de contremarches, de rêveries incohérentes, le voilà devant cette maison fatale, au pied de ces fenêtres qu'il n'oserait affronter le jour. Là, que de craintes ou d'espérances il vient lire ! Ces fenêtres sont-elles transparentes ou noires? resplendissent-elles de l'éclat de plusieurs flammes? sont-elles voilées doucement par les doubles draperies? Elle a du monde... Elle est absente... N'est-ce pas une veilleuse qui perce cette nuit azurée des rideaux, comme une timide étoile ? Elle dort déjà... Non ! à la pâle lueur de cette lampe, elle attend le sommeil, un livre à la main... Elle pense... Elle écrit peut-être... Est-ce à lui, est-ce à son rival ?
Grangeneuve, pour aller de la place Vendôme à la rue Saint-Honoré, passa par la rue de Courcelles. Étrange chemin ! Mais il s'était assuré là qu'Adeline était dans son appartement. Cette sécurité lui ôta l'idée de monter. La délicatesse défendait toute explication : il n'avait qu'un projet encore, c'était d'échapper à la dépendance où il se sentait tomber. Il s'éloigna donc, il s'éloigna vite; et comme pour fortifier son courage, il résolut de se présenter chez Madame Duvillars, dont l'hôtel se rencontrait sur sa route. Mois ensuite il découvrit qu'il avait au fond du cœur bien plus d'antipathie pour cette femme depuis qu'il était brouillé avec l'autre. La volonté de se forcer à la diversion le décida néanmoins à s'imposer cette demi-heure de violence. Il la prit sur la soirée qu'il avait destinée aux intérêts de son club.
Il monta. Il aurait pu lire dans les yeux de la prude baronne un air de triomphe assuré, s'il eût prêté à cette figure une attention plus soutenue. Il ne le vit pas. Elle était presque seule, et l'entretien eut toute la liberté du coin du feu.
Madame Duvillars, après avoir fait à Henry quelques compliments ironiques sur son assiduité aux séances législatives, et les sérieux travaux qui seuls la privaient sans doute de l'avantage de le recevoir plus souvent, finit par attirer un tiers dans cette conversation, et fit son complice, maigre lui, d'un hobereau de sa province, qui se cachait à Paris pour se donner en Gascogne les honneurs de l'émigration. Un moment auparavant, il faisait chorus avec la
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baronne sur la perversité des mœurs et le mauvais ton de la jeunesse.
—Prenez exemple sur votre représentant,Monsieur le baron, dit-elle. Voilà un homme encore jeune qui n'est occcupé que d'intérêts publics, qui ne connaît d'amour que celui de la France, et ne fera de sottise que pour les beaux yeux de la patrie; tandis que vous, pécheur obstiné, vous courez encore les beautés mondaines, et vous vous laissez piper par des déesses d'opéra.
— Moi ! dit le parasite stupéfait.
— Vous-même. L'étonnement que vous feignez est un hommage rendu à la bienséance; je suis charmée de vous voir hypocrite. Autrefois, vous vous seriez vanté de ces choses-là; mais le fond n'en est pas moins impardonnable.
Le gentilhomme pris pour compère voulut, par un double geste, se justifier en montrant à la fois sa jambe goutteuse et son gousset vide ; mais la baronne lui adressa certain coup d'œil que Henry dédaigna d'apercevoir, et le commensal fut flatté d'entrer pour quelque chose dans cette hostilité contre un homme du nouveau régime. Il se prêta donc aux allusions de la baronne le moins gauchement qu'il lui fut possible.
— Eh bien ! c'est vrai, dit-il, la petite me paraît charmante; je ne me défends plus de lui être fort attaché, puisque vous savez mon secret.
— N'avez-vous pas de honte ! reprit Madame Duvillars, vous qui pourriez faire agréer votre hommage à d'honorables femmes, d'aller colporter vos adulations aux pieds d'un autel si banal.
— J'assurerais au moins, dit Grangeneuve, qui ne voulait pas se montrer tout à fait neutre au milieu d'une discussion dont il devinait la portée, que M. le baron a du moins bien choisi sa maîtresse. Il me fait l'effet d'être un connaisseur, et un très-fin !
— Oh vous ! dit Madame Duvillars, vous devez être indulgent : vous n'avez point de ces sortes de faiblesses. C'est singulier combien les hommes à idées qu'on appelle progressives, sont supérieurs sous ce rapport à leurs devanciers. Mais moi, Monsieur, mon devoir est d'avertir un ami du guet-apens où il est tombé. Imaginez que Mon-
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sieur (nous sommes seuls et je puis parler) est nssez fou pour se montrer en public avec une de ces femmes qu'on se donne à vingt ans, comme tel autre objet d'un luxe capricieux : soit un cheval de race ou une meute anglaise. Cette beauté-là a dû subir plus d'une rivalité avec des porcelaines du Japon et des magots de la Chine. Ma foi, mode pour mode et payer pour payer, j'aimerais mieux, à sa place, les magots; je serais du moins sûre qu'ils sont à moi ton! seul.
— Vous êtes sévère, Madame, dit le baron, dans l'intention de lui adresser un compliment.
— Mais, mon cher, c'est vous exposer, continua-t-elle, à avoir pour rival son tapissier, le maitre de son hôtel, à recevoir des billets dont son coiffeur aura corrigé les fautes d'orthographe. Ne savez-vous point comment s'écrit amoureux dans ce monde-là? T, r, o, m, p, é. Votre déité mourra portière. Et puis, sa vie passée, la connaissez-vous bien ? ses mœurs n'en sont-elles pas la partie la plus honorable? et déjà, avant de vous connaître, qui sait si sa probité ne lui a pas valu un procès criminel ?
Grangeneuve pâlit.
— Eh mon Dieu! Madame, dit-il en se remettant néanmoins un peu plus vite qu'il n'aurait osé l'espérer, M. le baron est peut-être plus excusable, après tout, que vous et moi ne le croyons. Sa prédilection est peut être fondée. Toute passion, Madame, suppose un mérite; n'en inspire pas qui veut! Il y a des charmes qui ne se révèlent qu'à un seul être, des grâces qu'un seul | eut apercevoir, et des vertus qu'une âme unique saura développer. Pourquoi ne serait-il pas celui à qui Dieu a destiné cette fragile créature ? Elle peut le tromper, dites vous ? mais c'est suivre sa nature. Un philosophe doit-il s'irriter que le feu brûle, que la pluie mouille, que la femme trahisse ? Il y a donc, Madame, dans d'autres conditions que dans la sienne, des femmes de qui la vertu est inlaillible ? Je l'ignorais; et, hors vous, je supposais qu'on pourrait rencontrer aussi dans le monde des déceptions et des bassesses. Cette jeune fille, à ce qu'il me parait, n'est ni épouse ni mère; elle n'a du moins trahi aucun devoir bien sacré; elle n'a corrompu la loi d'aucun homme peut-être... Si elle n'a pu résister à toutes les séductions qui ont environné ses premier ans. elle n'a porté elle-même la corruption dans aucune ame encore
chaste. Ceux qu'elle a délaissés ne lui avaient confié ni leur honneur, ni leur nom à porter. Et puis, voyez-vous, il faut pardonner quelques fautes à la beauté que tant de pièges environnent ; car il y a dans l'aisance de la fortune et au milieu des positions sociales où la vertu serait pourtant facile, plus d'une figure à qui, en vérité, la chasteté ne doit pas couler beaucoup de combats l
— Mais je ne veux pas, dit la Baronne avec des lèvres devenues violettes; je ne veux pas qu'un ancien ami, un homme encore de ma société, soit si grossièrement la dupe du premier beau-fils un peu plus jeune et peut-être mieux fait que lui. Je montrerai ce soir même à Monsieur son heureux vainqueur : j'attends la visite du comte espagnol Alvar de Montébert.
— Vous ne le connaissez encore que de nom, Madame, dit avec sang-froid Grangeneuve. Le zèle vous emporte à faire ici une promesse anticipée. On prend quelquefois pour un fait accompli, d'officieux rapports. Tout me porte à penser que j'aurai, moi qui vous parle, une occasion plus prochaine de- lier quelques relations avec lui. Je vous l'amènerai, si vous voulez.— -Adieu, Monsieur le Baron; puisqu'on m'a mis malgré moi dans la confidence de vos étourdcii ?s, recevez-en mes compliments de condoléance, et les autres; car les dupes, voyez-vous, ne sont pas toujours les plus malheureuses. Il y a encore avant elles, les envieux et les espions. N'exigeons qu'une chose, croyez-moi, c'est qu'on nous trompe bien : c'est qu'on fasse durer longtemps l'erreur. Après cela, entre craindre toujours et être abusé une l'ois j'aimerais mieux, pour moi, voir ma confiance hasardée, que mes amours éclairés par un piqueur, et la fidélité qu'on me doit protégée par la police. — Madame Duvillars, agréez mon respect, mon respect éternel.
Et il se relira.
— Ah 1 ah ! dit Brissot en voyant entrer Grangeneuve dans la salle obscure des Conférences, si celui-là ne vient pas ici souvent, il s'y présente aujourd'hui par un temps et à une heure assez propres à ne pas f ire douter de son zèle 1
— Que voulez-vous dire ? dit le nouveau venu.
— Il ne s'aperçoit pas, dit Chabot, que ses habits ruissellent sous une pluie d'orage. Mais il fait un temps, mon cher, à ne pas mettre un roi dehors.
Grangeneuve s'assit devant la table où la discussion se poursuivait.
— Messieurs, continua Merlin de Thionville, tout est mou, indécis, désespéré. Vous avez vu le 14 juillet de cette année: quel pauvre anniversaire! Plus de cet autel magnifique desservi par trois cents prêtres; plus de ces soixante mille gardes nationaux que l'égoïsme fait aujourd'hui cacher. Où était-elle, cette population que nous avons vue éfagée au champ de la Fédération sur les talus que des femmes ellesmêmes, que des mains de comtesse avaient élevés ? J'en ai vu conduire la brouette, et revêtir la terre de gazon. Où sont-elles ? On se hait aujourd'hui comme après une réconciliation feinte ; mais chacun dissimule ou hésite. Pélhion désarme les faubourgs; il arrête toute agitation partielle aux dépens d'une insurrection générale qui ne viendra pas. Il contrarie les mouvements de chaque jour, il enchaîne et ne domine point; il est maître et n'est jamais chef; il faut une direction, un mouvement, un homme capable de le produire. Qui de vous est cet homme? Qui est-ce qui a ici le génie de l'entraînement ?
— Louvet et Camille Desmoulins, dit Bazire, préparent des brochures.
— Oui, écrire ! continua Merlin, comme si c'était avec les armes d'une oie qu'il faut ici se défendre. N'en doutez pas, nous serons attaqués, messieurs; le vieux maréchal de Mailly organise déjà, dans les Tuileries mêmes, une troupe dite des gentilshommes, et il sera secondé par d'iiervilly et Viomesmil.
— Et que donneront-ils à leurs soldats pour armes ? interrompit Ducos avec dérision. Des pelles, des pincettes?
— Ils ont, dit l'abbé Grégoire, les canons de Courbevoie, les restes mal licenciés de la garde royale, et les Suisses commandés par d'Affry.
— Éloignez, s'il se peut, les Suisses, observa Grangeneuve; ils se feront massacrer tous. Il faut organiser nos forces et désorganissr celles de la cour, faire éloigner de Paris, par un décret, tous les régiments, mettre à lu solde
nos fédérés, et reunir en un corps de gendarmerie les gardes françaises, premiers vainqueurs de la Bastille.
— Faites agir les faubourgs, répéta encore une fois Chabot; instituez un comité insurrectionnel, et qu'on se porte au château avec un peu plus de bonne volonté qu'où mois de juin. Mirabeau a frappé la royauté au cœur; mais le monstre mort est demeuré debout. Pour le faire tomber, il suffira peut-être de le frapper cette fois au visage.
— Vous allez loin, hasarda timidement Gorsas. On pourrait ramener encore la royauté à s'occuper du bonheur des peuples.
— Mon bien bon ami, dit Brissot, il ne suffit pas de rompre une fois sa chaîne, vois-tu; il faut encore ne pas rester chien. Ah 1 tu espères, toi,! dans les repentirs de la monarchie ? et tu crois à sa généreuse nature ? As-tu vu le gui du chêne chercher à vivre sur lui ? Sans racine et sans fruit, il tire sa végétation de la substance de son soutien : il pompe dans ses flancs sa liste civile : voilà la monarchie. As-tu jamais planté un peuplier, sans que la chenille n'en soit venue dévorer les feuilles? Voilà la monarchie. Sais-tu quelque voleuse servante, sais-tu quelque Pénélope stupide qui défasse dans la nuit la toile que le peuple a tissue aux clartés du soleil ? qui mette un siècle d'hypocrisie à décomposer nos œuvres de [quelques jours ? Voilà la monarchie. Redeviendrons-nous peuple, ou resterons-nous un troupeau ? Prendrons-nous enfin des ailes, ou demeurerons-nous insectes à écraser sous les pieds! Voilà la question, avec la monarchie.
— Et ce peuple, dit Merlin, qui demande encore quelquefois un prétexte pour l'insurrection ! Il manque d'enthousiasme ; il ne soupçonne pas tout ce que peut enfermer une cour d'égnïsme, de perfidie et de projets de vengeance infernale. Nos volontaires, du moins, n'iront pas combattre les Prussiens, que les ennemis qui appellent l'étranger au milieu de nous ne soient anéantis.
— Mais l'étincelle qui mettra le feu aux poudres, continua Brissot, où est-elle, encore une fois ? Ah ! si cette cour, qui ne rêve que des projets de sang, était assez bien conseillée pour mettre la main sur un de nous ! Si elle attentait aux jours de quelque député de la France ! Ce serait là un signal de crise salutaire. En un moment, le peuple serait debout
pour venger son représentant; le corps sanglant serait pnrté dans tous les lieux publics, et avant la fin de la journée le château serait abattu.
— L'occasion serait sûre, et l'événement décisif! approuva Gorsas.
— Ainsi s'éclairerait la France, dit l'abbé Grégoire ; et Ton pourrait appliquer à la victime cette inscription de la" bibliothèque de Murcie : « Ici les morts ouvrent les yeux aux vivants. »
— Mais la cour, objecta Brissot, est trop habile pour vous fournir un tel ressort.
— iNe pourrait-on pas y suppléer? répondit Grangeneuve.
— Comment? demanda Merlin.
— Où la difficulté teparail-clle, à toi ? dit Chabot.
— A trouver, dit Henry, cinq ou six hommes qui se dévouent à frapper, et à faire le coup la nuit, entre rassemblée et le château, afin d'accréditer la certitude que nos ennemis ont payé les assassins.
— Oui! dit une voix découragée; mais où la trouver, cette victime.
— Ce serait moi, reprit modestement Grangeneuve.
Un silence de surprise retint les esprits. Cette abnégation héroïque venait de se produire sans effet. INonlc et grande comme une chose antique, il fallut réfléchir pour apprécier, tant la forme avait été simple et l'action de l'orateur sans faste.
Enfin, un cri d'admiration s'éleva de tous les cœurs.
— Ami ! tu ne seras pas seul, s'écria, d'un air inspiré, le moine aveyrnnnais ; je veux partager celte gloire avec toi.
— Quelle gloire? dit Henry; il faut, au contraire, cacher à tout le monde cette action.
— Un seul de nous pourrait suftire, reprit Ducos ; mais que le sort décide et choisisse entre trois. Messieurs, je vais réunir trois billets : l'un sera blanc, l'autre sera noir, et l'autre rouge. Et pour ne mettre personne que nous dans cette confidence, convenons, en 1 s tirant nous-mêmes dans un eh ipeau, que le billet noir désignera la mort, et le billet rouge le sacrificiteur. Y consentez-vous ?
O.i s'étonna. Sur neuf témoins, quatre restèrent comme à part de l'action, par des sentiments assez divers. Merlin se
réservait pour uno bataille; Buzot pensa à ses enfants; Bazire eut peur; Grégoire condamna le sacrifice selon la loi religieuse; et Gorsas ne parut pas même comprendre une afcncgation si magnanime.
— Convenons du jour, de l'heure, des armes, poursuivit Ducos.
— Demain, dit Grangeneuvc, à dix heures et demie du soir, à l'angle des rues de la Sourdière et Saint-Hyacinthe. Un coup de fusil à bout portant.
On n'opposa que le silence à cette rapide décision ; et Ducos acheva les préparatifs au milieu de l'émotion assez profonde de tous les spectateurs. Il teignit pur quelques gouttes de son sang l'un des triangles de papier, puis il les enferma chacun dans une enveloppe semblable, et présenta enfin avec respect cette urne à l'auteur du patriotique projet.
— Choisissez, dit Grangeneuve. J'accepte le sort dont vous ne voudrez pas.
Chabot plongea avec précipitation sa main dans le chapeau ; mais son billet retiré, il le tint serré sans l'ouvrir.
Ducos approcha sens empressement et sans hésitation, et il laissa immédiatement lire dans son regard un regret candide en déployant le second billet dans toute sa blancheur.
Le moine alors fit élinceler son œil roux. Il découvrit par un sourire long, immobile et forcé, toutes ses dents blanches et acérées; puis il regarda obliquement Grangeneuve en dessous, comme pour le décider a eu finir.
— Peine inutile! dit Henry; votre billet décide de nos deux sorts. Ouvrez la main.
Le moine ouvrit : le billet était noir. C'était le billet de mort.
Devant l'image de l'office qu'il avait à remplir alors, Grangeneuve ne put réprimer un frémissement. C'était à lui de frapper son collègue. Chabot, clans des expressions bruyantes d'enthousiasme, embrassa tous les conjurés; puis inaissant, dis;iit-il, du rôle qui lui était réservé, il se mita bénir Dieu avec des termes emphatiques.
Tout étant ainsi réglé, on se sépara. Le jour allait paraître, et Henry, rendu à ses réflexions solitaires, regretta sincèrement que le sort ne l'eût pas désigné pour mourir. 11
était si peu content de l'emploi de sa vie ! Il eût été fier d'en honorer le terme. Il trouvait beau de succomber jeune. Il avait dit tant de fois, dans sa confiance en une autre destinée, le soir, quand ses amis le quittaient pour aller dormir, et faisant abus d'une expression plus religieuse au fond qu'elle ne semblait d'abord absurde, il avait dit tant de fois : Si demain ne venait jamais ! Si je pouvais me réveiller mort!
Le lendemain Chabot lui écrivit pour l'avertir que l'exécution serait remise à deux heures après minuit. Il avait des affaires, quelques amis à voir, son testament à régler. Henri soupçonna le voluptueux capucin de vouloir mettre à profit son dernier jour ; il en eut à la fois .de confuses hontes et une vague espérance. Il voulut lui parler, et se rendit lui-même à son logement du Marais, vers le milieu de la journée.
C'était un mélange singulier de raison, de folie, de désintéressement, d'audace et de faiblesse que ce personnage de Chabot. Il était mixte. Sorti avec des qualités rares des rangs delà populace, fils d'un pauvre cuisinier du collège de Rhodez, il avait fait de très-précieuses études. Les facultés de son esprit lui avaient acquis des protecteurs dès l'enfance; mais l'exaltation d'une imagination torride l'emporta dès la première sève au delà de toute extravagance connue. A dix-huit ans, il avait voulu entrer dans les ordres, et s'était fait capucin par enthousiasme. Il édifia toute la province par l'austérité de ses mœurs, jusqu'au moment où, devenu directeur des consciences dans son monastère, il se crut obligé de connaître, afin de les combattre, les écrits du philosophisme et toutes les productions immorales de son siècle. Cette lecture transfigura le moine. Des conversions qu'il brûlait d'opérer, la sienne fut la première. Elle se fit en sens inverse. Il devint contempteur de toute mesure, et libertin aussi hnrdi qu'il avait été résigné dans l'abandon de ses prérogatives d'homme. Au premier cri d'affranchissement catholique, il avait jeté aux orties de l'Aveyronson froc; puis il adopta la constitution du clergé; et, placé grand-vicaire près de l'évêque de Blois, il vint , lui Chabot, ivre et impur, s'asseoir aux côtés de l'évangélique Grégoire. Chabot, de sa double existence, de ses deux âmes mélangées et frelatées l'une par l'autre, avait gardé le plus
hétéroclite extérieur. Il était, dans ses paroles, réservé comme un Pandour, et, dans son extérieur, petit-maître comme un capucin. Voyez-vous cette tête à moitié chauve comme celle des vieillards, à moitié hérissée comme celle des boucs! Voyez- vous ce col nu, cette poitrine ouverte, ces lambeaux de vêtement, tout ce cynisme qui passe, escorté de quelques repoussants disciples? Voilà Chabot! voilà le prolétaire qui, d'un mot lancé par lui contre la propreté des autres, avait fait un arrêt de proscription et de mort. Ce terme, c'était Muscadin; c'était lui qui l'avait inventé.
Grangeneuve, arrivé à la porte du moine vers deux heures après midi, la trouva fermée.
— On n'entre plus, cria un ancien bedeau qui lui servait de valet de chambre, et peut-être le plus complaisant serviteur. Votre collègue, monsieur, vient de commencer ce qu'il appelle son repas libre; il ne veut plus y admettre personne. Ils sont déjà cinq.
Grangeneuve insista.
— Hier, poursuivit le bedeau, il avait donné lui-même rendez-vous à son bijoutier pour solder les présents de noce : il l'a tout à l'heure congédié à travers la serrure, en lui déclarant qu'il n'avait plus de créanciers.
— Faites savoir que c'est moi qui arrive, dit Henry. Il sortira, j'espère, de sa retraite.
En effet, dès que le nom du député eut pénétré à travers le bruit des cristaux, des chansons et des rires, on entendit pousser, puis tomber une table, et un convive se lever pesamment. La porte à peine demi-ouverte :
— Il est trop tôt! Que veux-tu donc, fantôme? dit l'amphylrion pâlissant. Est-ce que tu viens me faire croire qu'il est minuit? deux heures? Regarde donc le soleil, ivrogne, et mets quelque ordre dans tes idées.
— J'ai des paroles à vous confier, répliqua Grangeneuve, non sans laisser voir le dégoût que lui inspirait l'orgie. Si nous passions dans la pièce voisine?
— Si c'est par discrétion, dit le moine, inutile. Personne ici n'a d'oreilles. Entre.
Il voulut s'effacer pour céder le passage; il hésita. Grangeneuve s'avança pour le soutenir : il n'en avait pas besoin.
— Eux, dit-il en montrant ses compagnons, ils ont la tête faible; mais moi, je sortirai du monastère sans la satisfae-
tion d'avoir pu me griser. C'est la seule satisfaction que je n'aurai pas connue. Tu vois bien là-bas ma fiancée? C'est une Autrichienne, c'est ma fiancée autrichienne, Léopoldine. Je n'ai point de préjugés, moi! Voici mon beau-frère : il dit qu'il s'appelle Ludwick Frey ou Freytag. Et pour ceci, ce sont deux dames que j'ai passionnément et successivement estimées. Tu vois, mon cher : l'amour d'autrefois à côté de l'hymen futur! Ils sont venus au rendez-vous sans se douter du solennel. Nous nous conformons, sans qu'ils s'en doutent, à ce passage des saintes Écritures: *Edamm et bibamus, cras enim moriemur ; » ce qui veut dire (si par hasard tu ne savais pas le latin) : Buvons et mangeons, car nous mourrons demain. Qu'est-ce que tu me veux?
CeUe appariiion inattendue de son partener avait toutefois éteint déjà les premières fumées du vin; et Grangeneuve, assis près du martyr désigné, à l'une des extrémités du salon vaste où ils se trouvaient, comprit qu'il pourrait y avoir, en effet, entre les discours bruyants de la table et le sang-froid un peu revenu à Chabot, une place pour des confidences décisives.
— Je te regarde! lui disait le député-prêtre. Je ne soupçonne pas ce que tu peux me vouloir avant le temps; mois ton aspect me parait de l'apocalypse. Es-tu bien le même homme qu'avant -hier? Comment! c'est toi qui disposeras de ce qu'ils appellent ma vie?... Toi, doux et humain camarade, tu seias mon bourreau? Toi ! c'est toi qui me feras cadavre? Mais tu me causes déjà quelque émotion, ou le diable m'emporte! Comment! tu me tueras, Henry?
— Je crains, dit l'autre, de n'en avoir pas l'affreux courage.
— Ah! poltron ! crains les maladresses, dit Chabot. Si tu allais m'esiropier ! bois un peu pour te raffermir.
— Je ne saurais.
— Ne me refuse pas..., je t'en voudrais jusqu'à la mort. Parle, voyons. Est-ce que tu désirerais modifier quelquesuns de nos petits arrangements?
— Je suis venu pour cela, dit Grangeneuve.
— Un moment! c'est impossible, mon cher, et il est trop tard. C'est une médaille frappée dans l'imagination de nos amis. C'est un drame qui sera immortel, ni plus ni moins!
— Je ne veux rien changer au drame, seulement dans la dislriluiiion des rôles.
— Comment ! objeela Chabot sans pouvoir dissimuler un peu de sa joie, tu prétends que j'aille abandonn * ta dosti— née qui m'est louie faite, et 1 immortalité qui m'attend? Mon brave, il est peut-èire dur de ne se fiancer qu'avec un mousquet; c'est une mariée un peu froide et sèche; mais c'est du moins en patriote que je rendrai l'àmc, ce que tant de gens ont perdu sans mourir.
— Si vous y tenez résolument... dit Grangeneuve.
— Voyons : qu'est-ce que tu me proposes?..*
— Je demande à rentrer dans les conséquences du projet que j'ai exposé. Je demande à reprendre le poste qui m'appartient, et le droit d'être frappé ce soir.
— Bien ! dit Chabot. Mais on dira que j'ai eu peur, moi; on croirait que celte concession est une lâcheté. Merci !
— Celui là pourtant, dit Grangeneuve, celui-là qui accomplit l'acte le plus courageux, est le plus honoré.
— Eh bien?
— Eh bien ! n'y a-t-il pas une force supérieure et un dévouement plus viril à frapper sans résistance?
— Tu crois ?
— Qui donc eut, de Brutus ou de son fils, l'âme la plus romaine?
— C'est toi ! s'écria Chabot. Mais l'intérêt de notre parti n'en soulTrirait-il pas?
— En quoi ? Le sacrifice d'un homme de votre mérite est plus important que le mien, sans doute; mais ce sont moins les qualités du citoyen qui succunbe que son cararactère public qui rend ici l'événement profitable. Ce caractère est
me en nous doux. L'idée de l'agression contre l'ennemi commun m'appartient ; et des deux missions qui nous sont confiées, jevous laisse enfin lascnle héroïque à remplir. Chabot se promena quelques moments comme un homme qui voudrait paraiire réfléchir et se décider avec beaucoup de peine. Il n'avait à se déha tire que contre la difficulté de croire à l'inexplicable ténacité de son complice. Enfin, brusquement, el pareil à l'escompteur qui tremble de voir s'éloigner un billet à trois -ignalures :
— Signe-moi la demande, dit-il, et compte sur moi pour deux heures après minuit.
— Pourquoi si tard?
— Je vais essayer de me griser. Il me faut le temps, mon cher ; veux-tu donc que la main me tremble ?
Henry écrivit quelques lignes destinées à être pour son cessionnaire un acte de garantie, une espèce de testament politique. Puis ils échangèrent quelques conventions de détail, un signal de reconnaissance, et le moine retourna boire. L'amant d'Adeline fit quelques dispositions nécessaires.
Adeline cependant était inquiète. Henry n'avait point répondu à deux lettres. Elle se jugeait blessée. Elle ne crut pas, ou de sa vanité de femme, ou de la sécurité de sa conscience, de faire encore une démarche; mais toutefois elle souffrait très-vivement de ne pas le voir.
Pour lui, dans l'émotion nouvelle de son sort, il voulut lui parler et lui consacrer quelques instants. C'est un aspect singulier des choses du inonde que leur point de vue du haut d'une condamnation à mort. Déjà le combat leur donne une physionomie grave : l'idée de ce jeu de hasard où la vie, deux fois engagée, doit être perdue pour vous, ou arrachée à un autre homme, a le droit d'émouvoir; mais la perspective d'un dénouement infaillible, mais ce duel, qui n'a pas de chances, laisse à bien peu d'âmes généreuses la liberté de l'être encore.