‹ GrangeneuveChapitre 13 sur 18 · LIBERTE, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ OU LA BHQT · texte numérisé non relu

LIBERTE, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ OU LA BHQT

« Giloyens! je vous envoie à la hâte, pour être joints au trésor de l'Étal, et spécialement pour l'emploi ei-dessous indiqué, une agathe de grand prix, deux colliers de perles de l'Inde, et deux pendants d'oreilles (diamants et grenats). Je les ai conservés avec soin c'epuis les journées de s, p.embre. Je ne crois pas pouvoir en faire un meilleur usage que de les déposer dans vos mains, afin d'en purifier Tontine.

GHANGENEUVE 199

Ce sont des bijoux volés, soit par quelques infidèles travailleurs, soit par de vils coquins venus à la suite de ces expéditions. Je crois savoir qu'on destinait ces bijoux à corrompre et à assouvir les honteuses passions, et j'ai pensé qu'il était de mon devoir... »

L*' galant n'en lut pas davantage. Depuis les mots de vol et de septembre, il avait pâli, et il cherchait des yeux la porte de la bibliothèque, sans pouvoir la retrouver.

Adeline en eut pitié et horreur; et, la lui ouvrant tout entière :

— C'était donc vrai ! dit-elle. Et moi qui tremblais de m'étre abusée, de calomnier ce monstre! Grangcneuve avait raison dans ses pressentiments!

— Grangeneuve? dit Lacombe écumant de rage. Je lui ferai bien voir, quelque jour...

— Tes talons, dit Adeline.

— Et lui qui porle si haut la tète...

— Il n'a jamais porté que la sienne.

— Adeline!...

— Va-t'en, séducteur! Il ne peut jamais ressembler qu'à celui que tu t'es ménagé avec la princesse Lainoalle, le tètè-a-tete que lu auras avec moi.

Et le mara liste sortit, en se disant au fond de son i de boue :

— Je posséderai l'une, et je ferai périr l'autre.

LES JAP.PINS de lie

C'était le 20 décembre 1702.

Jl était onze heures «lu malin, et Paris s'enveloppa;' core d'un de ces voiles de brouillards qui glacent \e corps et attristent l'esprit. L'hiver de Paria est sans grandeur. Ce

n'est ni la saison âpre et généreuse qui couronne de frimas

les monts et les forêts, ni ce grand vieillard des poètes, qui enchaîne sous sa main les fleuves, et hérisse de glaçons ses cheveux, sa barbe, que les aquilons se disputent. C'est un temps de misère et de douleurs physiques; c'est un mendiant demi-vêtu, qui se traîne le long des édifices, soufile les idées de corruption, de vol, de meurtre, et insulte à l'indigent qui tombe de souffrance et de faim à la porte de Rotschild.

— Ici, disait une jeune femme enveloppée de fourrures, et qu'escortait son compagnon empressé, le long du boulevard de la Madeleine, ici la neige n'est pas même blanche. Souillée aux pieds du passant, ou trop tôt détachée des toits par la chaleur et la fumée des mille loyers qui la combattent, elle ne tombe qu'en boue et en catarrhes sur la population maladive. Lèvent, brisé parles angles des rues, perd toute la majesté <Je son vol, sans se dépouiller de ses dards. On a tout à souffrir et rien à admirer.

Grangeneuve la fit détourner un peu de la chaussée glissante, et l'attira sous les arbres noirs de la contre-allée, car on entendait sourdement rouler derrière eux un carrosse. Ce carrosse ouvrait la neige avec effort comme un soc de charrue; et pourtant il obéissait à la course He quatre chevaux vigoureux avec une telle célérité, qu'elle déconcertait parfois la vigilance d'une ligne de garde nationale destinée à faire la haie et le cortège. Cette voiture, qu'on n'entendait pas venir, fuyait comme la flèche. Des canons, des drapeaux disposés sur son passage, avaient à peine le temps de se ranger en batterie et de se déployer silencieusement. A travers l'escorte des cavaliers galopant aux portières, à peine si les spectateurs rares pouvaient distinguer derrière les glaces quatre hommes assis. L'un d'eux, personnage élevé pour deux jours à la périlleuse dignité de maire de Paris, se nommait Chambon; l'autre, son obscur acolyte, Etienne Colombeau. Le troisième était de taille épaisse et ramassée : il avait le visage large et plat, le regard timide et fin, l'air humble, la physionomie lacrymonieuse. Vêtu grossièrement, il portait les cheveux longs et noirs. C'était Chaumclte; c'était l'auieur de la loi des suspects, un athée de profession, Anaxagoras ChaumeUe, le procureur syndic de la sanglante commune de Paris. Le quatrième personnage, enlhi, ne se faisait guère remarquer que par une re-

dingote de couleur noisette, passée par dessus son habit bleu : c'était un prisonnier, conduit du Temple à la Convention nationale. C'était Louis XVI.

Louis XVI se rendait, pour la deuxième fois, à la bnrre. De sa prison aux Tuileries, le voyage ne devait durer que quatorze minutes. C'était ce jour-la même que ses défenseurs allaient prendre la parole et que son sort se décidait irrévocablement.

— Hélas I disait Adeline, c'est la reine que je plains. Pauvre femme! encore belle, ses cheveux ont blanchi au fond de la tour. Pauvre mère! elle apprend à son fils à lire, et à sa tille à chanter l'air de Grélry : « 0 Richard I l'univers t'abandonne. »'

— Louis aussi oppose de la dignité au malheur, disait le juge qui se rendait à son poste. Quelle sérénité de maintien! La première fois, ma chère, qu'il lit le même trajot avec les mêmes geôliers, il leur adressait des questions bienveillantes en échange de paroles brutales. — De quel pays êtes-vous? demandait-il à Colombeau.

— Des bords de la Loire, monsieur. — Un pays enchanté, dit le r,oi ; on me l'a dit, car je ne l'ai point vu ; je n'ai vu que le pays de Caux. Je me proposais de faire en deux ans le tour de la France... Et à la lin de la séance, si pénible et si longue, il était exténué de besoin : il s'approcha d'un autre gardien, avec qui un grenadier venait de rompre sa ration, pour lui adresser quelques mots à voix basse. — Dites tout haut ce que vous voulez, cria le dur Jacobin.

— Je vous demandais, répondit avec calme le roi de France, un peu de pain.

Vous savez, Adeline, ce que je pense sur cet homme; combien de fois j'ai attaqué sa puissance ! mais, qui ne le plaindrait, aujourd'hui que d'indignes vainqueurs insultent à sa défaite? Quand on songe qu'un des magistrats qui le veillent, un homme d'esprit cependant, ou qui du moins a l'intention de l'être, prépare contre lui des sarcasmes et des antithèses! Il lui disait, au commencement de septembre : — Vous n'êtes plus roi, voilà une belle occasion de devenir citoyen. Au reste, consolez-vous, la chute des rois est aussi prochaine que celle des feuilles.

Et Mailhe, un de nos secrétaires, qui affecte pour le prévenu une insolence de laquais, qui lui passe, par-dessus le-

paule et sans le regarder, les pièces du procès qu'il faut faire reconnaître.

Du reste, tout Paris dévoué à la Montagne, toute la garde nationale esclave de Marat, laissent peu d'espérance que l'accusé sera traité avec la dignité qui conviendrait à un peuple. Je ne blâme point l'action d'avoir porlé à la monnaie le sceptre, la couronne, les ornements du trône et la main de justice; mais pourquoi mutiler des statues, pourquoi insulter aux arts et se ruer en vandales sur quelques monuments qui sont des propriétés publiques? Quelle vengeance d'une nation affranchie y a-t-il donc au- fond des galeries, des bibliothèques et jusque dans les tombeaux de Saint-Denis? Pourquoi, au milieu des nuits ténébreuses, aller réveiller des captifs, deux femmes, deux enfants, pour hurler l'abolition de la royauté dans les cours du Temple, à la lueur des torches et au bruit des sinistres tambours? Vous verrez qu'aucun des rois de l'Europe n'interviendra utilement pour sauver son frère ! Vous verrez que nul royaliste ne se fera tuer pour son maitre ! A peine si le courage de ces messieurs ose saisir une timide allusion au sort du monarque, au vœu de le délivrer, en assistant bravement le soir aux représentations de l'Opéra-Gomique si on joue Raoul de Créqui ou Richard-Cœur-de-Lion.

Mais Grangeneuve, plein du devoir qu'il avait à remplir, quitta bientôt Adeline et entra dans cette salle de la Convention où les partis étaient si nettement marqués en trois groupes. Car, après la Montagne et la Gironde, Rarrôre avait formé un de ces partis mixtes, fléau de toutes les assemblées, capiit mortuum de tous les corps délibérants, et qu'on a toujours flétris sous des noms si justement ignobles. Ce milieu enfin, ainsi nommé parce qu'étranger à tous les points de la circonférence et isolé dans le cercle, il est à un éloignement de toutes les vertus qui font la vie des États. Un tel chef était bien digne de diriger ces masses qui semblent dicter les lois et fléchissent sous toutes les menaces.

Quand le jugement fut prêt à être prononcé, Grangeneuwe après Lanjuinais, Rrissot, et quelques autres dont l'histoire sait mieux les noms, essaya modestement, jusqu'au sein des bureaux et dans l'intimité des conférences, a faire adopter ses idées de justice cl de raison.

— Pourquoi, disait-il à ses collègues, oublier que la Cous-

timtion déclare cet homme inviolable? Faut-il, pnrce qu'il ;i été parjure, le devenir après lui ? La plus forte peine qui fût prévue était l'abdication. Prononcez-la ; mais souvenezvous que l'avenir dépend de votre justice. La mort du roi sera le suicide de la république.

Anéantir est une absurdité qui n'est pas même légitimée par la victoire. Abolissez bien plutôt et à jamais la peine de mort; et commençons aujourd'hui par Louis XVI. Est-il coupable? personne ne le nie parmi ceux mêmes qui le défendent : condamnez-le au supplice de vivre.

— Non I il faut un exemple pour ses confrères, disait Guadet en souriant.

— Mais sa comparution devant vous est plus humiliante pour eux que ne serait sa mort. Louis a répondu en accu é3 il n'a point méconnu votre puissance, il s'est délendu par des mensonges. La mort peut relever et ennoblir cet homme qui aurait eu de la probité dans une autre condition; car, qui peut régner innocemment? Exilez-le,, bannissez-le au fond des Amériques. Vous ne craignez pas qu'il revienne, à main armée, redemander un jour sa couronne. A une école républicaine, il apprendra le repentir.

— Qu'il soit jugé, criait Bazire !

— .Mais le livrer aux chances d'un jugement, c'est mettre la république en litige: acte impoli tique avant dette injuste. Eh quoi ! parties civiles, accusateurs et juges dans un même procès I Monstruosité I Vous l'accusez, vous plaidez contre lui, et vous le condamneriez ! Mais ce serait pour vous, sept cent quarante-cinq citoyens que vous êtes contre un seul, ce serait être plus iniques que les vieux parlements, et plus absurdes que les despotes.

• — Eh bien! soit, disait Danton avec un accent féroce: Louis le dernier, n'est qu'un ennemi vaincu. Point de sophismes : nous ne le jugerons pas, nous le tuerons.

— Prenez garde! ajoutait le Girondin : tuer n'est pas détruire. La mort crée des vengeurs et des successeurs; tandis qu'un roi éconduit ne reparaît plus. Quand Barrer e soutient qu'il n'y a que les morts qui ne reviennent jamais, il oublie les Sluarls. Il n'y a, au contraire, que les morts qui ressuscitent. Si la France pouvait être un jour assez abandonnée du ciel pour retomber sous le joug des Bourbons, de quelque branche qu'ils fussent, elle ue devrait cette ca-

lamité qu'au sang que vous allez répandre. Louis peut être un otage. Si les rois se croient le privilège du meurtre, laissez-le leur.

Inutiles paroles ! ïl fit des efforts nouveaux pour obtenir au moins l'appel au peuple. C'était, disait-il, consacrer sa souveraineté, montrer moins de craintes et plus de justice, agir en plus dignes républicains. Vœux perdus! la plupart des hommes de la Gironde parlèrent dans le même sens, avec plus d'éloquence; car ce parti illustre voulait renverser la monarchie, mais il voulait sauver le roi. Tout fut inutile. Grangeneuve brava longtemps, avec ses compatriotes, les cris des Jacobins, les poignards des Septembriseurs. Le vingt et un janvier devait se lever sur la France pour épouvanter l'histoire, et faire reculer de cinquante ans tout progrès de la science politique.

Ce qui avait le plus frappé Henry, durant les sinistres veilles où s'était prolongé l'appel nominal, c'était un homme à la tribune. On voyait errer les autres conventionnels sous la clarté des lampesprcs de s'éteindre : ils se croisaient comme des âmes en peine, assemblées pour un jugement de l'enfer.

Les uns attendaient avec terreur le moment où leur nom ébranlerait les voûtes de la salle; d'autres traçaient, puis effaçaient sur le papier un vote indécis. Quelques-uns le changèrent jusque sur les marches mêmes de la tribune, et la terreur fil des homicides. C'était un tableau digne des pinceaux de Fuséli. L'homme était impassible.

11 était de la députation de Paris. Quand ce fut son tour déparier et de jeter dans la balance une voix qui pouvait emporter le salut de la victime, le silence devint effrayant; l'anxiété se peignit sur tous les visages. On attendait de celui-là la clémence, fût-ce au prix de ses propres jours. Il commença :

— Fidèle à mes devoirs...

On osa respirer.

— ...El, convaincu que ceux qui ont attenté, ou qui attenteront par la suite, à la souveraineté du peuple, méritent la mort, je prononce la mort de Louis.

— 0 le monstre! ô le lâche I ô l'infâme! cria une voix de stentor dominant les rumeurs élevées de toutes parts.

— Quelle est donc, demanda Grangeneuve, cette voix? Qui est cet énergique vengeur de l'humanité?

— Un boucher, lui dit-on; le dur et impitoyable Leçon dre.

— Et l'assassin de la tribune? dit-il : c'est bien, n'est-ce pas?...

— Joseph d'Orléans, le parent de la victime, le bourreau du 6 octobre, le calomniateur de sa mère, la créature de Marat, le soudoyeur de septembre, le créancier de madame de Lamballe, dont la mort l'ut une quittance pour lui.

Le duc d'Orléans fut étonné de cette réprobation. Il chercha du regard un appui vers la Montagne. Il se tourna du côté de Marat, en souriant; Marat, Vadier, Saint-Just et Couthon détournèrent les yeux de lui avec horreur.

Passons la trop faible délense de Desèze; passons les larmes éloquentes de Malcsherbes; passons la touchante allocution prononcée par Louis XVI lui-même, et qui avait été écrite par notre admirable André Chénier. Il faut tirer, avec piété, un voile sur un événement si funeste à l'humanité, si faial surtout à la cause républicaine.

Le dernier jour de Louis XVI fut, comme on sait, presqu'un anniversaire du trépas de Charles Ier. L'un périt le vingt et un, et l'autre le vingt-ncul de ce mois qui jette comme un linceul sur la terre. Mais qu'il y eut plus de grandeur dans le jugement du monarque anglais! Ici, on procéda par l'abaissement de l'homme : il avait d'abord été suspendu, puis déchu de sa puissance; et, à l'exception du carrosse qui remplaça l'ignoble charrette, on n'immola qu'un criminel vulgaire. En Angleterre, ce fut un roi. La garde noble marchait tout armée devant lui, des gentilshommes l'entouraient tête nue, et quatre d'entre eux : Richemond, Herlford, Southampion et Lindsey avaient déclaré être responsables, et s'étaient offerts à mourir. Il traversa la salle où il recevait les ambassadeurs. Par un pont élevé à la hauteur des fenêtres du palais, et tout tendu de draperies noires, il descendit au-devant de l'exécuteur. 11 passait de Wiltc-Hall à l'échafaud. Lui-même était vêtu en prince; il av;iit le cordon bleu et le manteau royal. Il ne se plaignit que d'une chose, c'était que le billot ne lut pas plus élevé qu'a l'ordinaire. Du reste, il n'était retenu par aucun lien, et il donna de sa propre main le signal de la hache. Enfin ce fut la monarchie tout entière, avec son appareil et son cortège, gui fut abattue devant un peuple.

A Paris, toutes les portes étaient muettes, toutes les croisées aveugles devant un cortège inutilement sanguinaire. Bourbon répéta à peu près les suprêmes paroles de Stuart : « Je passe d'une couronne périssable à une couronne immortelle. » La sentence ordonnait qu'il serait frappé entre le piédestal de la statue renversée de son prédécesseur et les Champs-Elysées, sur la place même qui portait son nom. Il vit à ses côtés se dresser une colossale image de la liberté, et il put, de son dernier regard, effleurer le vieux manoir des Tuileries. On sait qu'il s'avança inutilement pour parler. Puis il laissa tomber vers le peuple les derniers assignats que lui avait prêtés Péthion, le républicain, dans sa captivité; et, déposant lui-même le modeste habit qui le couvrait, il se montra tout vêtu de blanc, pour affecter un dernier symbole d'innocence.

Le soir, et à l'heure ordinaire, le rideau de l'Opéra se levait. Grangeneuve, enfermé dans sa retraite, et le cœur en deuil de sentir déshonorée ainsi la cause populaire, disait à Adeline une parole qui s'esl retrouvée sur les lèvres de Charlotte Corday :

— Quel peuple pour la liberté!

Mais ce peuple, né en effet mobile et laquais, célèbre par son amour de ses maîtres, ce peuple que peuvent gouverner des hommes qui n'ont que deux choses, de la peur et de l'argent; qui tient encore au principe monarchique de la vieille Europe, c'est à-dire au pacte fait entre une demidouzaine de jongleurs dont l'esprit ferait honte à Nicaise et la probité à Cartouche; ce peuple qui accepte, sous le nom de rois, des hommes dont, en explorant la biographie, personne ne voudrait pour portier; ce peuple qui, quand il devient souverain, se conduit en roi fainéant, l'ait prendre son bon sens pour du hasard et son courage civil de trois jours pour un accès d'épilepsie; ce peuple est sans rival à la guerre. Il créait alors et à la fois tous les cléments de la victoire, depuis la poudre à canon et le 1er, jusqu'à des généraux arrachés à la charrue. De vaincu, il devenait conquérant. Il soumettait le Rhin, Chambéry, Genève. Le soldat semblait grandir de toute l'abjection du citoyen, et le drapeau s'illustrait quand la toge était souillée.

Pour les députés qui n'avaient pas voté la mort du roi, ils se trouvaient en bulle aux ressentiments d'une ma-

jorité qui ne se pardonnait pas à elle-même l'abus de sa puissance; car, dans un tribunal ordinaire, il faut les deux tiers des voix pour condamner un parricide, et ici le nombre des juges ne dépassait que de cinq le chiffre absolument exigé pour prononcer la sentence. Grangeneuve était, comme ses amis, livré aux menaces des tribunes, aux injures de la feuille d'Hébert, et désigné aux poignards de ces hommes dont la Gironde avait résolu de faire punir les attentats contre les prisons. Chabot ne le connaît plus; les chef de la faction aristocratique dont se composait la société de madame Duvillars, avaient fait alliance avec les Jacobins, afin d'encourager leurs crimes et de ramener le pays à la royauté, par haine des excès démagogiques. Enfin, Lacombe ne s'endormait pas; il avait une double passion a assouvir. L'honneur de son offrande patriotique l'avait porté à la faveur de la Montagne et jeté dans tous les profils de l'opinion triomphante.

Ces périls publics étaient loin d'abattre le courage de Grangeneuve; mais ce qui minait sourdement sa vie était l'inquiétude remisante du sort futur d'Adeline, et son manque de foi sur la fidélité de ses affections. Oh! s'il avait pu croire en elle I

— Travaillons, disait-il, disposez du peu que je possède pour vous ouvrir une carrière, un but de l'existence. C'est une nécessité de cette vie, c'est une garantie de l'honnêteté; c'est un préservatif contre l'ennui. Je le répète trop souvent peut-être; mais la grâce de l'oisiveté a de trop nombreux périls; il faut de la prose dans le monde, et appuyer ses rêves sur quelque réalité. Il ne faut pas dédaigner la peine, car elle double tous les plaisirs. C'est aussi une poésie que celle des devoirs et des privations. Et puis, si je venais à mourir, si l'éehafaud politique me surprenait au milieu de ma course modeste, quelle amertume à mes derniers moments, de vous abandonner sans défense contre l'avenir!

Il voulut profiter d'une réforme qui commençait à s'opéper dans les costumes, soit ;i ia ville, soit au théâtre, pour la faire associer à un atelier de broderies. Sous l'inspiration de David et de Talma, déjà s'ornaient les manteaux; et les tuniques se lamaient d'or pour la scène et pour les têtes. Voilà, disait-il, ce que nous avons de plus épique à vous offrir dans l'industrie commerciale : c'est l'œuvre la moins

indigne de vos belles mnins. Mois Adeline tombait de jour en jour dons une apaihie plus profonde, dans les rêveries d'une distraction sans objet, dans le marasme et rabattement que 1 inertie peut produire. Il lui fallait, pour exisier, avoir à tourmenter sa vie, pardonner ou demander pardon ; appeler l'émotion des reproches et la distraction des querelles.

Les soupçons jaloux qui lui venaient à elle-même étaient pour Grangeneuve une source de chagrins renaissants. Il retournait contre elle les agressions qu'elle lui faisait subir. Une telle défiance exaspérait la sienne : il voyait un caractère faux dans les craintes qu'elle osait montrer; et quelque manque de probité lui semblait se trahir dans les infractions qu'elle supposait à la fidélité de son amant. Et puis elle mentait sans cesse; elle mentait pour les détails les moins importants, sur les choses les plus indifférentes de la vie : elle combattait la vérité, souvent sans profit, sans préméditation, peut-être sons s'en apercevoir, tant la haine de cette vérité semblait dons sa nature. Henry avait reçu plusieurs lettres anonymes dont il avait méprisé la teneur, dont il avait attribué la lâcheté à Lacombe; mais la calomnie a cela de cruel, qu'elle ébranle encore la fui la plus robuste, et laisse une cicatrice sur les blessures les mieux guéries. Une action équivoque peut se réduire à peu de chose, mais non pas une équivoque pensée : un mauvais sentiment est plus qu'une action mauvaise. Henry n'avait point de preuve acquise de la trahison de sa maîtresse. Il était trop noble, d'ailleurs, pour chercher à en acquérir un matériel témoignage, l'espionner, la foire suivre; mais il avait comme l'instinct du doute. Adeline était loin d'être heureuse; car il n'y a pas de pire accusation, et qu'on puisse moins repousser, que colle qui ne se manifeste pas en paroles, mais bien par une altération dans la voix, la brusquerie du geste, la dureté d'un regard. On la comprend mieux que si elle étoit parlée; et on sent, en même temps, que si on demandait, à celui qui soupçonne, de préciser son accusation, il la nierait.

Enfin, Grangeneuve en vint à ces appréhensions secrètes, à ces tortures de la pensée qu'on n'ose approfondir, qu'on aurait honte d'avouer à un autre et peut-être à soi-même. S'il voyait sortir Adeline après les soins d'une élégante toi-

Icttc, clic avait évidemment des projets de conquête et devait rencontrer un rival. De plus odieuses terreurs lui profanaient encore l'esprit, si elle s'éloignait au contraire enveloppée d'un vêtement négligé et les cheveux en désordre. Il n'y avait plus, pour lui, de promenades innocentes, plus de visites chez les marchands, plus d'écheveaux de soie à assortir, plus de bains nécessaires à prendre. Voulail-il s'éloigner de Paris pour un moment? il lui semblait qu'elle inclinait à rester, ou à ajourner l'absence à un temps plus favorable aux calculs de ses artifices. Voulait-il aller revoir la mer par l'un de ces désirs impérieux qui saisissent quelquefois un rêveur passionné? — Attendons, disait-elle, qu'elle soit bien méchante! Je voudrais voir un bâtiment périr. En as-tu vu? Que d'émotions fortes on doit éprouver.

— Mais c'est là, ma chère, un désir bien inhumain et assez dépravé.

— Oh I mais je voudrais être avec toi. Je désirerais certainement sauver ces pauvres gens; mais quel bonheur de les voir à chaque instant près de s'engloutir! Je me trouverais mal, j'en suis sûre; je me serrerais contre toi.

Ainsi, l'esprit égaré de soupçons, il prenait pour l'arrière-pensée d'un complot, pour quelque infamie méditée, ce qui n'était peut-êlre qu'un caprice d'enfant, une curiosité irréfléchie.

Le printemps était revenu. Et souvent, le malin, avant de se rendre à son poste plus périlleux de jour en jour, Henry se laissait accompagner par Adeline dans une promenade, soit aux Champs-Elysées, soit dans les silencieux jardins de Mousseanx, toujours chers à leurs souvenirs. Un jour qu'ils étaient dans cette demeure presque royale, abandonnée par son impur possesseur (c'était le 2 juin 93), le bruit éloigné du tocsin arriva jusqu'aux oreilles de la jeune femme. Henry l'écoutait depuis longtemps, et les coups retentissaient sur son cœur; mais il paraissait comme absorbé uniquement dans la sensuelle jouissance de respirer une de ces roses de Constantinople qui, sans fleurir ici dans les quatre saisons, comme leur nom l'indique, se reproduisent encore plus fréquemment que leurs sœurs. Est-ce une distraction des pensées pénibles, est-ce un accroissement de leur amertume, que l'action de s'identifier avec un parfum? Ce mélange de conlrastes, cette volupté qui dilate les sens

pendant que le chngrin serre le cœur, s'associent ensuite dans le souvenir, n'est-ce pas? Nous connaissons une femme à qui l'odeur de la violette arrache des larmes et le nom de sa mère. Et vous-même, pour qui j'écris ce livre, vous ne pouvez, sans sourire de joie, respirer la tubéreuse.

— Qu'est-ce donc que ce bruit sinistre ? demanda Adeline avec une inquiétude vague.

— Une des mille insurrections par lesquelles les Montagnards veulent dégoûter de la liberté, dit Grangeneuve.

Il n'avouait pas que lavant-veille, le 31 mai, les hommes de sa cause avaient été dénoncés et assaillis sur les bancs de la Convention.

Adeline ne parut pas se contenter d'une si courte réponse; et Henry, moitié pour la satisfaire, moitié pour détourner son attention du présent, lui analysa, en peu de paroles, la situation du pays et les événements accomplis brusquement depuis quelques semaines.

— Voyez-vous, lui dit-il: il y a, maintenant que la royauté est abattue, deux partis qui se disputent l'avenir de la France. Il y a les hommes do probité et de talent: Vergniaud, Gensonné, Pélhion, madame Rolland, Condorcet, R.'issot et quelques autres parmi lesquels s'assied bien modestement votre ami, qui voudraient le triomphe impartial des lois, la pratique de vertus nobles, et qui ne définissent pas a république une égalité de privations et un règne d'éch'ifauds pour tout le monde. Et puis il y a des ambitieux, des esprits affamés de stupide vengeance, qui demandent deux cent mille tètes, veulent dominer sur des cimetières et s'emparer de l'héritage des victimes. Ceux-là portent les noms de Robespierre, Marat , Hébert, Couthon. J'y vois mémo celui d'un ancien ami, François Chabot, et un homme que la gloire seule devrait connaître: l'auteur de Philintcel des Précepteurs, Fabre-d'Églantine.

Le peuple de Paris est pour les bourreaux. Il on a composé sa députation, il a donné ses derniers suffrages an chef ignoble de toutes les turpitudes qu'un mouvement révolutionnaire a dû faire naître. Je parle du seigneur de lieux, vase où Ion a peut-être jeté trop d'ordure depuis 89, mais vase de juste élection; ambitieux qui conçoit le crime sans pouvoir s'élever jusqu'à le commettre; qui voulait la déchéance de Louis XVI et non sa mort qu'il a votee si

lâchement; qui se laisse rendre par Marat tous les mépris que reçoit le tribun; paie de ses deniers les verres de vin et de sang; pactise avec la Montagne et Coblentz; prépare avec Saint-Just les articles de la loi agraire; tandis que. pour garder la couronnedans sa famille, ses cousins lesémigréset lui s'entendent. Un prince seul, parmi les hommes, peut descendre à ce degré d'avilissement.

Notre assemblée tergiverse au milieu de ces partis; elle approuve et rejette les mêmes mesures; elle accuse Robespierre et condamne Louvet; elle prononce des proscriptions et les rapporte; elle veut une garde pour assurer la liberté de ses délibérations, et n'ose pas la prendre à l'aspect des assassins. Le mot de toutes ces énigmes, c'est la peur. Et l'homme qui la domine au plus haut degré, cette Assemblée, celui qui va demain saisir la dictature, est le plus frappé de tous de cette inlirmilé misérable.

M;iis le voila ! dit tout à coup Grangeneuve en s'arrêtanl au détour d'une allée, et saisissant le hras d'Adeline par ui. mouvement instinctif de protection généreuse.

Ils se trouvaient à quelques pas d'un promeneur, venu comme eux pourpasser quelques instants delà matinée dans cet enclos. Inconnu du concierge, il avait déjà essayé là quelquefois des leçons d'équitation. Au moment où il fut aperçu, il descendait du cheval le plus doux et le plus tranquille; il renonçait à le guider et en abandonnait pour jamais les rênes. Ce cavalier, blême et glacé de frayeur devant le plus courageux des animaux et le plus nécessaire de tous à l'exécution des grandes entreprises, c'était Robespierre lui-même : l'homme dont le sourcil faisait mouvoir le sénat, et dont la parole ébranlait toute l'Europe. Il avait peur d'un cheval.

Il reconnut Grangeneuve : il s'anima d'un affreux sourire, et lui montrant du pouce, par dessus l'épaule, la direction de Notre-Dame, où le tocsin &'agi ait dans les tours: — On nous attend a la Convention, dit-il. Mais il s'éloigna en hatj connue1 s'il eût redouté te réponse.

Henry, sans paraître mettre à cette rencontre une bien grave importance, culmina sa compagne du côté de sa demeure, où il la voulait déposer, et il acheva de lui exposer ainsi le rapide tableau de cette époque.

— Nous ne pensons pas que les doux partis puissent à la

fois subsister, dit-il. Il faut, delà Montagne ou de la Gironde, que l'une des deux périsse. Nous avons pour nous la France entière; nos adversaires ont Paris. Nous attaquons hautement et à figure découverte; ils fomentent des complots et méditent des assassinats. J'ai quelquefois profité du peu de popularité de ma figure et de l'obscurité démon nom pour entrer dans quelques clubs, et j'y ai entendu faire contre nous des motions de plus d l'une espèce. Il n'y a pas huit jours qu'à la section du Temple un homme disait (il était pâle et il parlait lentement) : Il faut saisir, au moment où ils rentrent chez eux, les vingt-deux coquins de députés dénoncés par la Commune, huit autres que je vous désignerai encore, et les conduire tous dans une maison isolée du faubourg Montmartre : elle appartient à d'Orléans. Parvenu à une certaine pièce du fond, chaque prisonnier y trouvera des Jacobins pour lesseptembriser; on les jettera dans une fosse commune, creusée d'avance; et nous dirons ensuite qu'ils ont émigré. Le Moniteur publiera leur correspondance avec Pilt et Cobourg.

Adeline ne put s'empêcher de frémir.

On nous accuse de fédéralisme, poursuivit Grangeneuve, c'est-à-dire de vouloir sympathiser avec les départements de la France; de nous souvenir de nos commettants, et de ne pas croire que la patrie soit bornée au midi par la barrière d'Enfer, et au levant par Pantin. Punissable crime, comme vous voyez, et préjugé bien illibéral ! Si nous voulons venger les horreurs de septembre, cela s'appelle calomnier Paris. Si nous voulons arrêter la soif du sang et enchaîner le bras des égorgeurs, on nous répond par les menaces de la proscription et de la mort. Avant-hier, une de nos commissions, la commission des Douze, avait fait arrêter un démagogue, un journaliste, la honte de sa profession, et qui, sous le nom du père Duchêne, s'efforce à pervertir les sentiments et la langue des Français. La Commune de Paris, son maire en tête, est venue réclamer, pour le couvrir de palmes civiques, ce citoyen, à qui Camille Desmoulins avait dit si justement . Quand les rois de l'Europe veulent faire croire à leurs sujets que nous sommes un peuple de Vandales et couvert des ténèbres de l'ignorance, ce sont les lambeaux de tes fejilles qu'ils insèrent dans leurs gazettes; comme si ces saletés étaient celles de

la nation ; comme si un égout de Paris était la France. Mais, par dessus le marché de leur réclamation et comme un accessoire de leur démarche, les magistrats de Paris ont demandé In proscription des vingt-deux. Une première tentative a échoué. Fonfrède a exprimé le regret public de n'être pas du nombre de ceux sur lesquels la municipalité appelait les poignards. — Monsieur, a dit Penières à Paehe, n'auriez-vous pas sur votre liste une petite place pour moi ? il y aurait cent écus pour vous. — Tousl tous! se sont écriés nos ennemis un peu honteux du non succès. Mais qui sait...

— Oui, qui sait ! s'écria Adeline effrayée, qui sait ce que peut obtenir une réaction de la vengeance, une obstination du meurtre ? 11 faudrait fléchir ces hommes exaspérés.

— On peut me faire tomber sous leurs couteaux, dit Grangeneuve en souriant, mais jamais à leurs pieds.

— Et ce tocsin qui ne cesse pas 1 ajoutait Adeline; j'entends aussi, je crois, battre au loin la générale. S'ils tiraient le canon du Pont-Neuf, le canon d'alarme 1 II faut ne pas aller à cette séance.

— Nous avons eu cette faiblesse l'autre jour, Péthion et moi, dit Henry; et c'est Pétbion qui m'a décidé en prédisant avec justesse que les assassins ne viendraient pas. Il pleut, me dit-il en ouvrant sa fenêtre; il n'y aura rien. Et en effet. Mais aujourd'hui le soleil brille, et Robespierre a voulu monter à cheval : il faut se rendre à son poste.

Adeline prit une résolution, en même temps que son ami exprimait la sienne.

Henri plaça dans son sein, sans vouloir cacher cette action, des pistolets que vous connaissez. Il se saisit d'une canne enfermant une épée, et dit en s'éloignant, le regard plein de sérénité : — Ils n'auront pas, comme dans les prisons, des victimes sans défense à frapper.

Adeline arriva presque aussitôt que lui-même à la Convention. Elle se glissa dans les tribunes, à la faveur d'un vêtement grossier qui la déguisait, et se prépara à prévenir ou à partager tous les périls de l'homme dont elle faisait le malheur.

Mais, pour y pénétrer, dans ces tribunes envahies dès la pointe du jour, que de résistances n'eut-elle pas à vaincre, d'obstacles à franchir, de combats presque a soutenir? —

214 RANGENEUVE

Es-tu pour les Noirs, ma petite citoyenne, lui demandait le Sans-culotte à demi ivre, ou bien pour les braves Montagards? — Pour la bonne cause, répondait Adeline; ei, la stupidité des quesiionneurs leur faisant interpréter à leur avantage cette réponse un peu jésuitique, elle passait aussi à la faveur de cetle protection hasardeuse qui suit en tous lieux une jolie femme; mais quand elle avait trouvé, soit un bras pour la soutenir, soit un genou officieux qui se courbait pour l'aider à franchir ces planches et ces gravats qui obstruaient alors toutes les approches des Tuileries, elle tombait dans un groupe de tricoteuses. Au milieu de ces femmes à l'œil rouge et aux poings sur les côtés, l'indulgence s'éloignait bien vite.

— Que vient-elle donc faire ici, celle-là, avec ses mains blanches, son tablier de bonne, et sa robe de soie? C'est une ci-devant, vois-tu, une apiloyeuse, une des camarades de la veuve CnpelîEh! dis donc, mijaurée ! à qui en veux-tu dans la Convention ? Es-tu la maîtresse deBarbaroux ou de l'incorruptible Robespierre ?

— Fi donc 1 Cornélie 1 Robespierre n'a point de maîtresse.

— Ah ! tu le sais, toi ; ce n'est pas ta faute, s'il n'en a pas.

Un peu plus loin, Adeline rencontrait une armée entière, un parc d'artillerie avec ses bombes, ses obus, ses fourneaux à rougir les boulet-:, et tout le formidable appareil d'un siège. Mais qui peut enchaîner le dévouement de la femme qui aime? Si c'était devant elle que la soleil se fut arrêté) si c'était sous ses pieds que les flots de la mer fussent devenus solides, qui jamais aurait douté des miracles?

Au moment où elle trouvait, où elle se recréait enfin une place le long d'une colonne qu'elle embrassait de son bras gauche, et pendant que ses yeux, avidement penchés vers l'enceinte reconnaissaient Grangeneuve placé au côté droit, entre Gensonné et Ducos, un horrible tumulle, un vil assaut de pugilat s'élevait autour de la tribune qui dominait le président. La cause de ces vociférations, où se joignaient les cris, les menaces et les trépignements du public, était la présence de Lanjuiuais: il venait dénoncer la H) a robe de t'insurreciion armée, et ce projet de la Commune de Paris d'asservir la Convention et de la décimer.

Drouet et Legendre s'étaient élancés pour terrasser l'orateur; ils essayèrent à le rejeter du haut de sa place aux pieds de la Montagne. L'intrépide Breton résistait; et, pendant que Legendre, une main sur la tète de son ennemi, heurtait contre le marhre cette lète dévouée, Lanjuinnis se contentait de dire : « Fais donc décréter que je suis un bœuf, et m'ass tînmes. » Le boucher recula ; et le député, en se tournant vers la Montagne : « Quand les anciens, dit- 1, préparaient un sacrifice, ils couronnaient de fleurs la victime, et vous, vous l'outragez. »

I! y eut un instant de silence. Puis les pétitionnaires, qui se succédaient à la barre, revinrent, sans intervalle, hurler leur accusation contre les vingt-deux représentants et les membres de la commission des Douze. Ils demandaient, ils commandaient la proscription au nom de ce peuple insensé composant les quarante-huit sections de Paris.

— Écoulez ce que je vais vous dire, répondait le président Isnard : Si le fer était porté au sein de la représentation nationale, je vous le déclare, au nom de la Fiance, Paris serait anéanti. Oui, la France entière tirerait vengeance de cet attentat, et l'on chercherait bientôt sur les rives de la Seine si Paris a exislé.

Cette image atterra tous les esprits; un moment elle glaça tous les coeurs, mais à l'exception d'un seul. Il se dressa une tète d^' lion qui ressemblait a Mirabeau. L'air intrépide et moqueur, jovial et t?rrible à la fois, c'était ce courageux prolétaire qui avait proclamé l'audaei le premier ressort des révolutions; c'était ce paresseux sublime qui avait dit; J'aime mieux dormir sur l'échafaud que travailler pour vivre; c'était l'athlète qui, vaincu à son tour, devait un jour dire au bourreau qui l'empêchait d'embrasser un ami, compagnon de son supplice: Imbécile! défendras-tu à nos têtes de se rencontrer dans le panier sanglant ? enfin, c'était Danton. El on se demande aujourd'hui où sont les enfants de pareils pères.

— Moi, je déclare, dit-il, que nous vous résistcronsl Tant d'impudence commence à nous peser.

Mais les fauteurs de la révolte, les artisans de ce complot conlre l'inviolabilité de la représentation, ces Montagnards qui allaient chasser leurs collègues d'une assemblée où la liberté des opinions avait été proclamée, étaient déjà captifs

eux-mêmes. Les masses aveugles et furieuses qu'ils avaient déchaînées ne les distinguaient plus de leurs collègues; et quand Lacroix, Barrère et quelques autres amis de Marat, voulurent sortir de l'enceinte, ils n'avaient rencontré à toutes les issues que des piques menaçantes et des baïonnettes croisées.

— Vive la Montagne ! Périssent les Girondins 1 criaient les tribunes.

— Pointde guerre civile, répondaient quelques timides voix.

— Nous ne sommes plus libres, s'écria Malarmé; je proteste contre l'oppression qui nous entoure.

— Il faut entin, dit Barrère, savoir ce que' nous veut le peuple. Sortons, que la Convention se présente tout entière aux hommes armés qui l'assiègent, et s'assure de leurs dispositions.

— Ne sortez pas, Girondins ! s'écria une voix que Grangeneuve crut un moment reconnaître.

— Il serait urgsnt, ïit observer Lacroix, que les dissidents se fisstut justice à eux-mêmes ; que la cause de tous ces troubles s'anéantit de sa propre volonté, et que les délégués, repoussés aujourd'hui parle vœu national, donnassent à l'instant leurs démissions.

— Lâcheté! répondit Grangeneuve. Le mandat que nous avons reçu, nul de vous n'a le droit de le révoquer. Je ne ferai point à voire haine le sacrifice de mes devoirs et celui de mon honneur; mais si vous aviez la générosité de vous contenter d'une victime, frappez! Puisse cet attentat vous suffire.

— Vive Grangeneuve !

La même voix répéta : — Ne sortez point!

Cependant Hérault de Séchelles, qui venait de remplacer Isnard au fauteuil, favorisait l'insurrection. Il descendit de sa place, se couvrit et marcha vers la porte, suivi des deux tiers de l'assemblée. Alors une autre terreur se manifesta d'une autre part; elle était en faveur de la Montagne. Par des gestes expressifs et des corps à demi penchés hors des tribunes, il l'ut expliqué que ceux qui sortiraient, allaient être massacrés. La Montagne hésita, mais enfin elle marcha avec le président, se serrant toutefois de manière à n'admettre dans ses ra;igs aucun des proscrits. Llle désignait ainsi le groupe isole aux égorgeurs.

Dans ce jardin royal où s'avançait la troupe errante des députés, se présentant à toutes les issues et repoussés partout, une des premières personnes reconnues par Grangeneuve à travers ces spectateurs si diversement animés de curiosité, de haine ou de sollicitude, ce fut Adcline. Il la supplia des yeux de se retirer; elle répondit par un calme sourire et un long regard.

llenriot, le chef de ces bandes armées, se présenta alors, à cheval, devant le front des députés.

— Que veut le peuple? demanda le président; la Convention n'est occupée que du peuple et de son bonheur.

— Hérault! répondit le bravache empanaché de plumes tricolores, et tirant un sabre de grandeur ridicule, le peuple n'est point levé pour écouter des phrases, mais pour donner des ordres souverains. Il lui faut des victimes! il lui en faut vingt-deux! Livrez les !

— Nous vous offrons tous! s'écria La Réveillère. Et personne n'osa le contredire.

— Vive Marat! hurlait un autre groupe composé d'enfants déguenillés, et se précipitant vers la Convention étonnée.

Marat lui-même sortit du milieu d'eux.

— Au nom du peuple, dit-il, je vous somme, vous autres, de retourner au poste que vous avez lâchement abandonné.

On se présenta, sans lui répondre, au Pont-Tournant. Hérault de Séchelles lut, à haute voix, un décret qui levait toutes les consignes autour de la Convention et ordonnait à la force armée de se retirer.

— Je ne connais do rançon, dit Henriot, que de livrer les hommes qu'on vous demande.

— Soldats I répondit le président, arrêtez ce rebelle.

Henriot ht reculer son cheval de quelques pas, puis, agitant de nouveau son sabre : — Aux armes I Canouniers, à vos pièces.

Lescanonnicrs saisissent la mèche, la cavalerie s'ébranle et l'infanterie couche en joue les représentants du peuple. Il y eut parmi eux unanimité de sang froid et de courage; mais, de tant de curieux assemlilés a lenteur, tous avaient déjà fui, à l'exception d'une femme.

Nul ne frappait; la Convention entra dans les lignes et les

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parcourut au bruit de vive In république! une constitution f vive la Montagne l à bas les Girondins, les Brissotins, les Itolandins! Rentrez dans la tanière!

Repoussée encore une fois du côté de l'hôtel de Brionne, l'assemblée fut contrainte de rentrer en effet dans la salle de ses séances.

Les tribunes s'étaient déjà remplies d'hommes à figures sinistres, armés de poignards et de doubles fusils. Le premier orateur qui reprit la parole avait une voix tranquille, que démentait un affreux regard:

— Eh bien ! mes collègues, dit-il, vous venez de vous convaincre que la Convention esL parfaitement libre...

On se regarda... Quelques-uns osèrent sourire. Ce panégyriste inattendu était Coulhon, Coulhon qui, dans une nuit de sa jeunesse, égaré dans les vallons du Mont-d'Or pour se rendre auprès de la femme qu'il aimait, tomba dans un marais mouvant et glacé. Il en sortit privé à jamais de l'usage de ses jambes. Son front était resté serein ; un air de douceur et de souffrance animait ses beaux traits : il avait le cœur de la panthère. Un domestique apportait tous les jours sur le premier banc de la Montagne ce membre terrible du Comité de salut public.

— L'horreur du peuple, poursuivit-il, ne se prononce que contre des mandataires inlidèles; mais nous, il nous entoure de son respect et de toute son affection. Que tardons-nous? obéissons à notre conscience, aussi bien qu'à ses vœux. Je demande donc...

Et on pressentit qu'il allait parler de proscription et d'éebafaud. Il se fit un morne silence. Il vint subitement s'asseoir à ses côlés un de ses collègues, trop connu de toute l'assemblée. Celui-là était un avorlon de moins de cinq pieds : stature courte et grêle, traits communs dont la mobilité convulsive décelait l'agitation de l'ame et les intestines fureurs. Celui-là, arrivé par le mépris de tous à une sorte de popularité, était tantôt réfugié dans une cave, et tantôt apparaissait à la tribune, une dénonciation dans une main, un pistolet dans l'autre. Il avait l'esprit d'un fou et la folie d'un monstre. Un jour Vergniaud avait dit : « Je suis honteux d'aborder cette tribune après Marat. Je n'aime point Marat. » Il avait donc, ce ridicule scélérat, pressenti la vengeance; et il venait près de Coulhon, alléché par l'o-

GRANGENEUV 2lD

deur du sang. Voyez sur cette tè!e énorme et sur ces yeux hagards un chapeau rond presque en lambeaux. Ses cheveux gras, en forme de queue, sont attachés par une corde; il porte une houppelande grise à collet de velours vert jaunissant et écrasé, des culottes de peau sans jarretières, et des bottes si usées qu'il marche sur les tiges.

— Je demande, reprit Coulhon, encouragé par sa présence, que Lanjuinais, Vergniaud, Gensonné...

Il hésita à retrouver quelques noms; mais, sans embarras comme sans interruption de personne, il tira de son portefeuille une liste étroite et longue, et il continua :

— Gensonné, Guadet, Péthion, Lanlhenas..,

— Non, dit Marat; Valazé.

Et ce nom l'ut, par un seul coup de crayon, substitué à l'autre sans avoir consulté l'assemblée.

— Yalazé, Lehardi, Boilcau, Biroleau, Bertrand, Gomaire, Ducos...

— Non ; Louvet.

— Louvet, Bergouin, Mollevaut, Barbaroux, Brissot, Grangeneuve...

Un cri échappa des tribunes.

— Kervélégan, Buzot, Lidon, Lasource, Chambon, Gorsas, Lesage, Vigée, Henri Larivierre et Kaboul Saint- Élienne... soient mis en état d'arrestation sur Ic-champ.

On mit aux voix la liste en masse. Une assez forte partie de l'assemblée se leva pour protester contre l'oppression et déclarer qu'elle ne prendrait aucune part à cette délibération. Vaine résistance I Un grand nombre de Jacobins étrangers, introduits dans l'enceinte et confondus sur les bancs de leurs compilées, improvisaient une majorité factice. On se lève, on proclame la victoire; l'acte est rédigé d'avance et il est signé du président qui semble fuir en quittant le fauteuil.

La s ance est levée, mais non pas la consigne. Le temps avait été dévoré par tant de convulsions successives ! Il était onze heures du soir, et les députés de la France étaient encore prisonniers des dix brigands que Paris avait mis u sa tète.

Enfin les portes s'ouvrirent. Chacun put chercher dans les ténèbres un chemin hérissé d'embûches et couvert d'assassins. Grangeneuve retrouva Adeline au pied de la

statue du gladiateur. Un homme était avec elle qui s'éloigna brusquement à son aspect; et le couple, qui pouvait échanger tant d'inquiéludes et de douces paroles, regagna silencieusement la rue de Gourcelics.

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