LA PORTE SECRÈTE
— Que feras-tu, toi ? disait à Vergniaud son collègue Louvet, qui, avant de quitter Paris, était venu prendre congé de l'illustre orateur.
— J'attendrai mon sort. Je mo soumets au décret rendu contre nous. Je solliciterai un jugement. J'ai écrit déjà pour demander que mes dénonciateurs portassent leur tète sur l'échafaud, s'ils ne produisaient pas les pièces qu'ils ont annoncées contre moi.
— Courage admirable, mais stérile! dit l'auteur de Faublas, devenu aussi austère homme d'État, et aussi courageux agresseur de Robespierre, qu'il s'était montré jadis écrivain futile et brillant. On a commencé par se contenter de nous mettre aux arrêts chez nous : c'est bien ; mais demain on nous donnera des gendarmes, on nous conduira au Luxembourg avant un mois; et puis les accusés présents seront jugés, et les absents mis hors la loi. Viens avec moi, puisque Grangeneuve que voilà, me refuse.
— Ton accoutrement de chasseur et tes belles guêtres de peau en donneraient envie, dit le nonchalant solitaire, qu'on avait surpris à sa fenêtre de la rue Saint-Florentin, regardant passer des chiens savants et des ours; mais les embarras d'une évasion sont énormes! Et puis on n'emporte pas la patrie à la semelle de ses souliers.
— Fais au moins quelques lieues pour te souslraire à ton sort, dit Louvet; quand tu n'irais que jusqu'à la vallée de Montmorency partager l'asile que Rose a offert à Grangeneuve et à quelques-uns de nos amis!
— Je ne quitte pas le clocher de ma paroisse des Invalides.
— Tu blâmes donc notre projet d'aller chercher des ennemis à nos oppresseurs, plutôt encore que des refuges pour nous-mêmes dans les départements?
— IVon pas, dit son collègue. Je crois qu'il est utile, au contraire, que le plus grand nombre de nous aille réchnulTer les cœurs, et opposer à l'influence de Paris le patriotisme des provinces; mais il est bon aussi que quelques-uns restent pour otages, et comme garants de l'innocence de ceux qui partent.
Et il se remit à la croisée, en faisant place à ses deux collègues, sans qu'il fût possible de lui arracher une autre parole sérieuse. L'enfant de son portier lui monta une lettre, dont il prit à peine le soin de regarder l'adresse; mais, accoutumé à jouer avec l'envoyé, qui souriait déjà, il lui ôta un moment des mains un joujou et se prit à respirer avec délices celte odeur de sapin du Jura mêlé au vernis des couleurs grossières. On lui parlait, il ne répondait plus. Il était absorbé dans des souvenirs d'enfance. - Laissez-moi, murmura-t-il enfin; je n'ai que trois ans : si vous m'allez faire redevenir un nomme, vous me rendrez là un fameux service!
Grangeneuve aussi voulut rester à Paris. Mais, trop fmne pour se cacher à lui-même sa faiblesse, il ne parlait point de résolution courageuse; il savait bien que l'attrait qui l'enchainait là était la présence d'Adeline. L'emmener était impraticable; et l'irritation d'une jalousie sourde et vague lui rendait l'absence impossible. On peut s'éloigner de sa mailresse aux deux extrémités de la chaîne qui vous lie. Heureux, on en a la confiance; irrité ou trahi, on en prend le courage; mais, dans la mobilité des impressions, dans la fièvre du doute, le sacrifice est au-dessus de vos forces. Ne la quittez pas surtout si elle repose dans la complète quiétude de votre dévouement, et la fatuité que lui donne votre constance. L'esprit calme est distrait; la paix va se tourner contre vous. Assuré d'une conquête, on songe à en faire une autre; le chagrin occupe et vaut mieux que la sécurité pour rappeler un serment. Plutôt qu'a la reconnaissance d'un bon souvenir, croyez à la fidélité de la colère, si absolument vous voulez croire à quelque chose.
— Eh ! mon Dieu, se disait Henry, qunnd il s'était bien fatigué le cœur de craintes et de préventions, je ne puis malheureusement pas m'accuser d'injustice. A quoi s'exerce tout le jour cet esprit inoccupé ? Il faut vivre d'une distraction quelconque et de sentiments mauvais ou bons; rien n'attire sa sollicitude, ses soins de tous les jours; et je n'ai pas l'orgueil de croire que je puisse suffire à tous les instants de cette vie- là.
Le soupçon est un corrupteur. Qui peut vivre impunément à côté d'un mauvais exemple? Croyez que si vos qualités ne refluent pas sur l'objet d'une affection exclusive, bientôt vous prendrez quelques-uns des défauts qui vous circonviennent. Rarement le vaincu donne ses moeurs au vainqueur. Deux fleuves qu'un même lit rassemble ne marchent pas longtemps sans mêler leurs couleurs : hélas! et ce n'est pas le Rhône généreux qui donne son azur à la Saône: c'est sa compagne, au contraire, qui trouble la pureté des deux eaux réunies.
Un soir, quand le jour allait tomber plus radieux qu'à l'ordinaire, derrière les coteaux de Saint-Cloud, Henry était assis sur le balcon de l'appartement qui touchait à celui d'Adeline. Car ils s'étaient réunis, depuis que des arrêts militaires et la surveillance d'un gendarme, établi chez le conciprge, obligeaient à s'enfermer dans sa demeure le député décrété d'accusation. Il tenait un livre; et depuis vingt minutes le même feuillet était, immobile. Son attention et ses yeux étaient ailleurs. Il avait remarqué, passant et repassant sous les fenêtres, un jeune homme dont la tournure sentait la domesticité, bien que toutes les livrées fussent alors proscrites, et qui, à force de précautions adroites, avait donné le soupçon qu'il pouvait bien être chargé d'une mission secrète. Adeline éLait sortie pour avoir, chez madame Roland, des nouvelles des Girondins, réfugies à Caen. Au lieu d'accueillir l'idée qu'il pouvait être ici question d'un renseignement politique et de quelques mystérieuses relations avec ses amis absents, Henry n'eut que le pressentiment d'un message clandestin adressé à Adeline. Il lui sembla voir dépasser, entre les doigts du subalterne ambassadeur l'extrémité d'un billet. Il crut le voir aussi mesurer de l'œil la hauteur des fenêtres ouvertes d'Adeline et chercher à terre quelque caillou léger pour aggraver, apparemment.
le poids du papier qu'il songeait à lancer dans l'appartement, s'il pouvait tromper les regard». Henry regretta de (aire obstacle à cette intention par sa présence : il se relira du balcon sans affectation de complaisance; mais déjà le personnage, qu'il fût mystérieux ou non, était entré chez un jardinier-fleuriste dont l'enclos se trouvait en face du logement même de Grangeneuve. Là, il le suivit encore de l'œil, à travers la mousseline des rideaux : il le vit en conférence longue et animée avec le jardinier, et puis s'éloigner avec le contentement d'avoir bien fait sa tâche, regardant toujours les mêmes croisées.
Henry, cependant, ne pensa pas longtemps à cet incident, qui pouvait être étranger à ses iutérèls; peut-être allait-il même se repentir d'avoir accueilli de si folles supnosi ions, quand Adeline rentra. Les nouvelles du Calvados étaient mauvaises : les fugiiifs, trahis par un général royaliste, M. de Puysaye, allaient se disperser et chercher de nouveaux appuis, les uns dans le Finistère, les auircs dans la Gironde; mais la riante antichambre d'Adelinc était tout embaumée. On venait d'y déposer, et au moment même où entrait Grangeneuve, une caisse de citronnier en fleur*. La jeune femme prit l'arbuste pour un cadeau de son amant, et elle allait l'en remercier, lorsqu'en levant les yeux sur lui. elle le vit pâlir. Elle n'osa demander d'explication, et demeura comme interdite. Elle ne semb'ait pas avertie dLi message, mais elle pressentait qu'il y avait la un mystère; que cet envoi pouvait ren!ermer un aveu, un billet peutêtre. Et un billet I un aveu ! un myslère ! quel trésor d'émotions, quel événement dans l'existence d'une femme désœuvrée 1
Grangeneuve entrevit du premier coup cTœil le billet assez grossièrement caché sous la mousse qui entourait le pied de l'arbusic. Il l'enleva pendant qu' Adeline le précédait dans la pièce voisine; et, sans intention de commettre une action indigne de sa loyauté ordinaire, il le glissa dans son sein pour attendre un moment plus opportun de le rendre à son adresse.
— J'ai passé hier, dit Adeline. devant l'orangerie du jardinier, notre voisin. J'ai mis quelque complaisance à admirer ses fleurs; et je gagerais que c'est lui qui aura voulu, malgrémoi,m'imposer l'avantage d'être une de ses pratiques.
Celle facilité à deviner le lieu d'où pouvait être parti l'envoi, parut bien suspecte à Henry !
— On aura peut-être caché la facture dans les branches, dit-il ; cherchez un peu.
Adeline se retourna, mais elle réprima vivement ce premier instinct de curiosité. Elle revint ensuite à parler de l'àpreté des marchands et de leurs expédients pour vendre, de manière à faire supposer que, si elle ne croyait pas à sa propre explication, elle n'était pas fâchée qu'Henry pût y croire.
La soirée fut courte et silencieuse: l'un cachait une préoccupation de curiosité; l'autre, une mortelle angoisse. Ce qu'avait dit Adeline de sa visite à l'orangerie était vrai; mais elle l'avait tant de lois abusé, que Henry n'était plus obligé de la croire. Et puis, selon sa supposition, le citronnier n'était pas offert à acheter; il était déjà vendu et payé généreusement.
Quand la nuit, qui les sépara, fut venue, ce billet qu'il avait vingt fois touché pour le rendre, pesait, comme un poids accablant, sur le cœur de Henry. Il le plaça sur sa table, il le contempla longtemps, il s'enferma avec lui, il en fit le compagnon et la pensée unique de son insomnie.
— Mon sort est là, se disait-il. Je ne suis séparé de la vérité que par un cachet fragile; et telle est l'exagération d'un point d'honneur factice et la délicatesse d'une probité que le monde a faite exprès pour protéger des turpitudes, que je ne puis me mettre en défense et aller au devant de mon salut. Eh bien, puisque cette femme m'inspire des mouvements si honteux, me fait subir de telles tortures, elle est jugée. Qu'est-ce que j'attends pour m'affranchir ? Il me faut prendre condamnaiion sans plus de bassesse. Quand tout honneur et toute félicité s'évanouissent , il est temps de partir. Mais si elle n'était qu'inconsidérée ou légère I Si ceci était un piège qu'on lui tend ? Ai-je bien pensé à l'horreur d'une vie sans elle, à l'abandon, à l'ennui, aux chagrins qui vont me dévorer! Ahl malheureux! c'est la vengeance d'un délit que tu ignores, c'est un crime que tu dois un jour commcltre, qui t'a lié à elle comme à l'accomplissement d'un supplice.
Et en disant ces paroles, il froissait le papier dans ses mains. L'idée de fuite qui lui était conseillée par sa position
politnnp, par l'instinct de sa conservation; par la juste crainie surtout d'une mort sur l'éclinfaud, il ne la puisait que dans ce frêle et équivoque témoignage de trahison; le reste, il l'avait oublié. Il ne s'aperçut pas d'abord que, dans les mouvements convulsil's de sa colère, il venait de faire céder le billet entre ses doigts, et qu'il avait involontairement brisé une cire, ou bien mauvaise, ou bien insoucieusement employée. En ramenant ses yeux vers l'écrit, il fut épouvanté de la découverte : puis il attribua l'événement à quelque avertissement du ciel, et il y vit l'invitation de profiter du hasard. Il prit, il jeta, il ressaisit ce billet, désurinais impossible à rendre; et, dans l'agitation qui ressemblait au délire, à la fascination, au pouvoir du serpent, à l'invincible force du vertige, il parcourut deux fois, avant de les comprendre, les cinq ou six lignes qui composaient celte misérable lettre :
« Mes chères amours ! Je ne suis plus le même homme » qu'hier. Vos bontés m'ont ravi au ciel. J'attends, comme » la fleur épie l'aurore, l'occasion promise de vous renouve- » 1er mes ardeurs. Le Jacobin n'était pas votre fait : il vous » faut un amant bien né, et qui vous fasse aller à la cour » incessamment. Pardonnez si l'impatience me rend indis- * cret; mais j'ai besoin de vos nouvelles comme de l'air » qu'on respire. Cet arbrisseau a moins de boutons que je » n'ai d'amour. »
» Post scriptum. Nous nous verrons toujours chez madame » Lagrévolle. »
A cette lecture, redevenu subitement tranquille, éclairé comme par la chute d'un bandeau épais, et frappé d'un bain de glace, Grangeneuve pensa à s'occuper de son départ et du double soin de tromper son gendarme et Adeline, comme s'il s'était agi d'un détail de prudence ordinaire et de l'action la plus naturelle.
— Ce billet ne peut être une fiction, se dit-il; l'homme qui l'a écrit est trop bète ! On n'invente pas de ces choseslà. Et voilà l'ordinaire objet des prédilections de ces dames! l'échantillon de leurs idoles ! Elles oublieraient un bra\e pour Thersite, un homme de génie pour un danseur.
Et puis, dans la défense de sa vanité, il songea à la compagne de Socrate, à la femme de Molière, à d'autres
exemples historiques : c'était là de bien mesquines et froides réflexions; niais, nous l'avons déjà dit, il se sentait guéri tout à coup. Il était vengé par son rival.
Cependant, la faction victorieuse, trop satisfaite d'abord de son triomphe pour en abuser, se réveilla bientôt de cette inertie. Lyon, Nantes, Brest, Lorient s'étaient déclarés en faveur de la Gironde. Lanjuinais, Pethion et Barbaroux enflammaient du sentiment de leur vengeance les campagnes de la Normandie; et un intérêt puissant, celui d'arrêter les ferments d'une guerre civile, était plus que suffisant pour motiver toutes les fureurs de la Montagne contre un parti qui ne lui opposait que ses talents et la justice dé sa cause. La fuite de quelques députés servit de prétexte pour surveiller de plus près ceux qui s'étaient confiés à la sauvegarde du peuple de Paris. Ils furent successivement, comme l'avait prédit Louvet, arrêtés et conduils en prison; et bien plus, soizante-lreize de leurs partisans furent atteints par une condamnation nouvelle !
Un matin, et un peu avant le jour, il se présenta à la porte de Grangeneuve quatre hommes de sa section. C'étaient des sans-culotîes de bonne volonté, armés de toutes pièces, et que précédait un commissaire en bonnet rouge. Un sabre et une écharpe lui bardaient la conscience. En homme adroit, le commissaire frappa d'abord aux vitres du coiuïerge; il fit réveiller le brigadier de gendarmerii'. qui n'aurait pas dû dormir, disait il, depuis les trois semaines que durait sa faction.
— Ne sais-tu pas bien, Fabricius, que, depuis décadi dernier, Guadet, Buzot et Henry Larivierre ont encore séduit ou trompe leurs gardiens ? Les yeux de la Montagne ne doivent jamais se fermer.
— Soyez quiet, mon commissaire, répliqua en bâillant "Nascal Benatru, dit Fabricius. Le député qui est là-haut, voyez-vous, se garde tout seul. Pauvre cher homme I il ne songe guère à éviter le tribunal, celui là; et il est si sûr de son innocence qu'il m'en a quasi convaincu moi-même un peu... jusqu'à nouvel ordre, s'entend 1
— Ne t'y fie pas, toi. Tu perdrais la pljce; et l'appétit vient | lus vile que l'argent. Tu ne sais donc pas que tous les ennemis de la chose s'entendent? Les royalistes offrent à ceux-ci des asiles; ils ont pour eux les riches, les gens à
breloques, et jusqu'aux cnlotins, à ce qu'on assure; porce que, depuis qu'ils ne votent plus à la Convention, on ne messe plus, ot on a fait fermer toutes les boutiques à prêtres. Montons un peu.
Adeline, qui, seule dans l'appartement contigu à celui de Grangeneuve, dormnit peu depuis que son sommeil était respecté, entendit une partie de cette conversation; et sa sollicitude devina le reste. Elle avait, dans les premiers jours de la réclusion de Henry, supplié en vain le député de fuir, et de permettre qu'elle s'attachât à son sort. Elle craignit, en ce moment, qu'il ne lut bien lard de prendre ce parti! mais elle se hâta, pour aller l'avertir, de franchir un passage secret, ménagé, en des temps plus heureux, dans la double épaisseur d'une armoire.
C'est en de pareils moments que, toute fierté oubliée ou mauvaise conscience vaincue, on ne se souvient guère si l'autre boude, s'il est justement blessé ou inexplicable.
Le commissaire et ses hommes avaient gravi l'escalier à pas de loups. Ils trouvèrent, à leur grand étonnement, la première, puis la seconde, puis toutes les portes de l'appartement légèrement appuyées sur leurs serrures; aucune n'était fermée. Ils entrent : une femme éperdue se présente seule à leurs regards; et la première question qui s'élève, c'est elle qui la leur adresse.
— Où est M. Grangeneuve ? au nom du ciel !
— Citoyenne, nous le cherchons; et vous nous aiderez sans doute à le présenter devant l'autorité compétente. Il n'y a point, s'il vous plait, de comédie à jouer ici.
— Ah! malheureuse! je suis abandonnée, se dit Adeline avec un accent de voix étouffée.
L'armoire, cependant, était encore entr'ouverte. Fabricius consterné découvrit le passage, et les hommes qui l'escortaient se précipitèrent avec lui dans l'appartement de la jeune femme. Rien ne fut ménage dans leurs recherches. Un de ces furieux, le même peut-être qui, dans les journées d'octobre, avait perce de coups de poignard le lit encore «•li;iud de la reine, bouleversa ia couche d'Adeline; mais, le cœur plein d'un seul regrel et les yeux \uiles de larmes, éllene s'apeçot pas même de l'outrage.
Après des perquisitions qui ne s'arrêtèrent que dans les caves les plus ténébreuses de la maison, le commissaire
?emonta auprès d'Adcline, et lui signifia l'ordre de b suivre.
— Où demanda résolument l'infortunée.
— Devant un des secrétaires du substitut du procureursyndic de la commune, qui nous envoie ici : le citoyen Lacombe.
Adeline fit un mouvement en arrière. Mais, incapable de perdre toute présence d'esprit :
— Voyons le mandat, dit-elle, qui vous investit du droit de m'arrêter ?
— Mon droit, c'est que vous avez été trouvée au domicile du traitre. Vous êtes sa femme ou sa complice, et vous aurez à répondre devant Lacombe de votre connivence avec l'émigré.
— Oui, citoyenne! dit Fabricius Benatru, indigné d'avoir vu sa niaiserie dupée : vous êtes prise ici en fringant délit; marchez.
Adeline se résigna, ou plutôt se laissa conduire, avec quelque espérance; car elle pouvait trouver des renseignements précieux jusque dans la bouche des ennemis mêmes du i'ugkif.
— Eh bien ! dit Lacombe en reconnaissant quelle capture ses agents venaient de l'aire, est-ce que nous n'en aurons que la plus belle moitié?
Un coup d'oeil d' Adeline le fit hésiter dans sa gaîté cynique; et le secrétaire d'Hébert, tout en félicitant la troupe, renvoya tout le monde pour interroger, disait— il, la prévenue sur d'importants secrets.
Adeline ne songeait point qu'elle était prisonnière; elle n'avait qu'une pensée : l'espoir que la police saurait au moins quelque ebose de la fuite de Henry, et qu'elle pourrait apprendre quelles conjectures formait là-dessus Lacombe luimême.
Lacombe était à peine demeuré seul avec elle, qu'il lui parla de son amour. Et tel était le malheur et la poignante inquiétude de madame Gravier, qu'elle n'osa témoigner tout son mépris. Elle se ménageait une ressource pour arriver à découvrir des traces perdues.
Eile hasarda une question dont le municipal devina la portée; mnis, affectant l'indifférence la plus désintéressée :
— Mon Dieul dit-il, les hommes qui, comme nous, sont
chargés d'intérêts graves, ne s'informent pas de si petites choses. Il ne peut nous échapper tôt ou tard. L'important n'était pas qu'il perdit sa liberté un peu plus tôt, à Paris ou à Caen... peut-être; mais bien qu'il vous rendit la vôtre. J'espère que vous ne regretterez pas le voyageur! un esprit mécontent, un jaloux, qui ne vous avait pas adressé une parole depuis cinq jours...
— Comment savez-vous cela? dit Adeline en reculant de surprise, et dévorant du regard le Jacobin triomphant.
— Est-ce que je puis ignorer le moindre détail sur ce qui vous touche? dit-il d'un air caressant et faux. Vous ne me rendez pas justice : je pense à vous avant toute chose, et je vous surveille à votre insu. Ne vous dois-je pas plus de reconnaissance que vous ne croyez? C'est vous, méchante, qui m'avez fait, malgré vous, ce que je suis. Vous avez été ma providence. Certains bijoux, offerts à l'amour, sont tombés en offrande aux pieds de la fortune; et je vous demande de partager ma destinée. Elle ne s'arrêtera pas au poste que j'occupe- On organise, en ce moment, des tribunaux révolutionnaires dans toutes les grandes villes de la France. J'ai la promesse d'être nommé président dans la localité qui me conviendra le mieux. Où voulez-vous régner, Adeline? Est-ce à Lyon, à Rouen, à Marseille, à Bordeaux même, la patrie de mes premières amours? Vous n'avez qu'à parler : je mettrai à vos pieds toute la ville.
— Lacombel dit gravement la jeune femme : dans les temps où nous voilà, les hommes comme vous peuvent beaucoup; et je ne doute nullement que vous n'ayez le crédit de me faire retenir en prison. Mais prenez garde ! je ne vous conseille point d'user de violence. Le pouvoir qui crée peut détruire, et la main qui vous a élevé peut arracher le masque qui vous couvre. Quand une femme y veut sacrifier sa vie, elle peut toujours perdre son ennemi avant de succomber.
— Je ne serai jamais le vôtre, ingrate, dit le futur président, soit crainte, soit espoir de la fléchir par la douceur.
Son chagrin est trop nouveau, pensai t-ii, pour admettre encore des consolations; mais on se calmera. Laissons pleurer la veuve d'une journée; l'ennui viendra à mon aide, la misère, peut-être, et, en attendant, je ne perdrai pas de vue ce trésor.
— Huissier, dit-il, après avoir fait retentir une énorme sonnette qui décorait son bureau, ordonnez au factionnaire de laisser passer librement madame; et vous-même, offrezlui votre bras pour la reconduire à son domicile, si elle veut bien le permettre. C'est une bonne citoyenne; elle n'est point fédéraliste. Allez; et vive la nation!
Grangeneuve était sorti de Paris par la barrière du Maine. Aucune précaution, aucun déguisement n'assurait sa roule. Sa sécurité la plus grande était dans cette absence même de tout mystère. Mais qui dira ce qui s'était passé dans son âme au moment où, la main posée sur la dernière porte qu'il fallait soulever doucement, il allait franchir le seuil de la maison où il laissait Adeiine? Tous les déchirements du cœur, toute l'amertume d'une vie se résument ainsi en quelques minutes. Sans limage de sa mère et de sa sœur, accourue pour le retenir, s'il avait pu se résoudre à mourir sans embrasser ces deux êtres si chers, et pourtant depuis si longtemps étrangers à son existence, le transluge se fût avec joie enfoncé un couteau dans la poitrine. Quelle est donc la puissance de ce délire qui brise ou détend tout autre lien, vous isole, et fait commencer et finir le monde à l'objet qui vous occupe ? Un voyageur qui a péniblement accompli le tour du globe, un prisonnier arrivant de Sibérie sont moins séparés de relations sociales que la victime ayant subi deux mois seulement l'exil absolu que le premier des tyrans commande.
Grangeneuve, cependant, avait des soins à prendre encore relativement à sa fortune menacée par le décret de proscription. Il lui fallait échanger plusieurs renseignements avec son avocat. Il résolut de s'arrêter en quelque gite prochain, du moins pour une nuit ou deux. Afin de déguiser sa marche et (aire perdre ses traces aux surveillants qui auraient pu l'explorer, il coupa la plaine de Mont-Rouge par ce diagonal sentier qui gagne les hauteurs de Chàtillon, et à travers des champs labourés que fertilisent tous les débris du luxe de la capitale. Là, vous verriez le fumier cacher des lambeaux d étuffes, des porcelaines brisées, l'écorce du cédrat lointain, les coquilles de l'builre océanique. Les deux mondes concourent à féconder celte moisson du paysan de la Banlieue, homme le plus corrompu et le plus ignorant à la l'ois; le moins intelligent, le moins hospitalier
dos animaux. Soumis à toute In dureté des caprices du riche, c'est à celui-là qu'on pput faire oublier, pour quelques sous, sa femelle et ses petits, et l'envoyer, égorgeant les citadins à domicile, commencer la guerre intestine au profit de toutes les polices.
Henry passa non loin des carrières profondes qui devaient, quelques jours plus tard, refuser un asile a Condorcet. Lui-même, il éprouva la dureté d'un accueil équivoque dans la maison assez voisine d'un de ces hobereaux sans caractère, autrefois son ami; mais qui, déjà déserteur à cette époque des intérêts et des périls de sa caste, était destiné à subir les enthousiasmes successifs de tous les partis vainqueurs. Parmi ces girouettes, tel se dit impartial qui n'a jamais été que médiocre; il est quelquefois bien plat de n'être strictement qu'un honnête homme. Et qui ne connaît, dans la noblesse, cette catégorie toujours prête à repousser les hommes qui réfléchissent, et à se faire protecteur de la canaille?
Alors le fugitif se ressouvint de la retraite de Bosc. Il fit, comme disent les chasseurs, un crochet dans sa marche commencée; il passa la Seine à Ivry, et chemina assez rapid meut à travers les campagnes de Charonne et de Villcla lieuse.
t'AFFUT
Georges Dagron s'en revenait un soir de l'Ile -Adam à Montmorency. Celait un soir d'oct >biv; il marchait aussi vite que pouvaient le lui permettre ses blessures, autrefois gagnées au siège de Gei truydeinberg, et la bise qui, souflUini déjà du nord-est, le prenait en profil comme pour opposer une résistance à la direction de ses pas.
Arrive a la hauteur d'Andilly, le vieux sergent se reposa. Il voyait presque à ses pieds le hut de sa course : une mai-
son isolée. Elle paraissait solitaire au milieu de la solitude abandonnée dans le désert.
Dagron, qui avait porté assez péniblement un objet lourd, caché sous les pans de sa lévite taillée sur le patron de l'uniforme des invalides, déposa cet objet sur la mousse du rocher où il s'était assis. Il se donna le temps de reprendre haleine avant d'achever sa commission : une commission qui lui avait déjà fait faire cinq lieues avant de penser a rentrer à son domicile par un temps rigoureux.
Ces pauvres gens! pensa-t-il; il n'y a pas une apparence de fumée au-dessus du toit. Toutes les persiennes sont closes. Ils n'ont, là-dedans, ni feu ni clarté 1
Et, pendant la route, il n'avait cessé de dire : Pourvu qu'ils n'aillent pas, les imprudents, s'aviser de brûler les fagots qui sont dans la cour; et d'ouvrir le moindre contrevent sous prétexte de lire ou d'écrire 1
Il les plaignait de leur résignation; et il se fût plaint de leur désobéissance. Honnête Dagron! Tout ce qui sortait de cette humeur inquiète, soit pitié, soit prohibition, avait sa source dans la bonté de son naturel. Pourquoi fallait-il qu'il manquât de quelque intelligence?
Gomme il se levait avec effort pour reprendre sa charge, descendre la colline et se présenter avec solennité devant ceux qui l'atlendaient, car vous avez remarqué que rien n'ôte de l'importance à un personnage et de la gravité à une démarche, comme l'air essoufflé, l'haleine courte et les soulèvements convulsifs de la poitrine; il crut, lui Dagron, apercevoir, et il vit en effet, un homme appuyé sur un long fusil à un coup, derrière un châtaignier qui dominait la côte, laquelle côte dominait l'enclos de la maison où il se rendait.
Il reconnut le fusil. C'était une de ces canardières employées avec succès pour atteindre les sarcelles et les oies sauvages, qui descendent ordinairement, vers celte époque de l'année, sur l'étang voisin de Sainl-Gralien. Celle arme sortait de la vénerie de l'ex-monseigneur duc de Bourbon, prince de Condé, suzerain des châteaux et bois environnants, lequel prince était pour le quarl-d'heure occupé, aux environs de Coblentz, à exercer aux manœuvres quelques bons émigrés qui menaçaient la France. La canardière, hélas! avait été longtemps dans les mains de Dagron. Thé-
rèsc Moreau, la femme d'un gnrdechasse, la lui avait prêtée dans sa jeunesse et à l'insu de son mari, quand Dagron braconnait encore. Depuis ce temps, le fusil avait été vendu en fraude; mais l'acquéreur illicite était devenu maire d'une commune voisine; et, soit par discrétion pour la mémoire de Thérèse, soit par une crainte assez fondée du nouveau municipal, Dagron n'avait pas osé confronter publiquement la eanardicre avec ses souvenirs.
— A qui diable, se dit-il, le citoyen Sénégal peut-il avoir prêté son fusil? car ce n'est pas là Sénégal; il est petit et gros, et l'individu qui est là-bas me parait maigre et fluet comme un peuplier d'Italie.
Dagron s'avançait avec précaution; et, quand il ne fut qu'à quelques pas du personnage, qu'il supposait mystérieux, il s'arrêta à le considérer. Celui-ci n'avait pas entendu venir l'invalide. Est-ce que Dagron, contrairement à ses habitudes, marchait légèrement, par hasard, sur les feuilles mortes? Est-ce que la bise, glissant de l'inconnu vers le soldat, emportait l'écho des souliers ferrés? Était-ce, enfin, que le chasseur fût assez préoccupé de la proie qu'il convoitait, pour être devenu inaccessible à toute distraction ?
Quoi qu'il en soit, le soldat voulut savoir ce que faisait là cet homme, et il l'aborda brusquement.
— Tiens! fit-il, quand ils se trouvèrent face à face, toi, citoyen Gabriel?
Gabriel, à qui on ne connaissait que ce prénom dans le village, était venu, depuis deux ans, habiter la vallée. Présenté d'abord au curé comme un pauvre séminariste chassé de son asile parles décrets de l'assemblée législative, il avait fait honteusement renvoyer la servante de son protecteur. Ensuite, il s'était emparé de l'école, dès que les Frères ignorantins avaient été chassés; et enfin il avait renonce, depuis quelques mois, à cet emploi de son temps, qu'on avait jugé son unique ressource. Il faisait de fréquents voyages à Paris, et beaucoup de motions aux clubs de Saint-Denis et de Montmorency, sans qu'on fût informé encore des nouveaux moyens de son existence, qui paraissait améliorée.
Gabriel fut un peu troublé à l'aspect de Dngron; mais la conscience de sa supériorité sur l'esprit de l'honnête homme le rassura en peu de secondes. Quelqu'un même qui eût été dans le secret de ses pensées intimes n'eût peut-être pas
tardé à démêler que le jeune homme n'était pas fâché de cette rencontre imprévue.
— Qu'est-ce que vous faites donc par là? dit Dagron. Gabriel ne répondit point.
— Depuis quand donc savez-vous manier un fusil, vous?
— Depuis mon enfance, dit l'ancien séminariste. Ignorezvous que je suis des montagnes du Roussillon? Là, tout le monde porte une escopette, et nous savons faire descendre les ramiers et les aigles du haut des nuages où ils vont percher.
— Oh ! il n'y a guère que dos lapins chez hous, dit Dagron; et encore depuis que le prince de Condé les laisse tranquilles. Mais ce n'est pas dans ces carrefours-là qu'ils se tiennent. Tu es encore un fin braconnier, M. Gabriel!
— Je ne sais pas bien même où je suis exactement, répondit Gabriel; car je ne sors presque jamais. Isi'est-ce pas là l'ancien Hermilage?
— Ça? la maison de M. Jean-Jacques? Vous n'y êtes pas du tout : c'est dans le fond à gauche.
— A qui donc est ce pavillon isolé?
— Ah! jp ne sais pas. Ils sont un tas de bourgeois qui se repassent, les uns après les autres, toutes ces bicoques-là, comme si c'étaient des bagues au doi:?t.
Mais l'invalide avait pris, pour faire cette réponse, un air de discrétion ou de finesse si équivoque, que son interlocuteur faillit sourire. Il s'en garda bien toutefois ; et, pour amener Dagron à quelque confiance, il passa, sans transi- . ;i un sujet de conversation différent.
— rsTous avons des nouvelles récentes de votre fus Charles, dit-il.
— Bah ? depuis la dernière lettre que vous avez bien voulu me lire de lui?
— Certainement. Le général de brigade où il sert a écrit au maire de la commune... Il est dans la quatorzième deinihrigade, n'est-ce pas ?
— Oui, brave homme.
— Qu'est-ce que c'est donc que vous portez si bien caché sous votre redingote ?
— Ah! c'est du linge, un petit paquet. Et il lui a écrit...
— Qu'il était fort content du bègue. C'est bien votre enfant, je crois.
— Ilélns! oui, le pauvre garçon. Ça l'cmpêchera-t-il d'avancer, celte maudite langue rétive?
— Non, non; surtout si vous savez parler pour lui, vous.
— Parler? à qui? au maire, n'est-ce pas, monsieur Gabriel?
— Oh ! à tous les amis donc, franchement. Mais il est bien dur le linge que vous portez, Dagron? On vous l'aura empesé sans doute.
— Possible, dit Dagron. Et vous, quel gibier guettez-vous donc là? Ah! je vois : c'est peut-être ce grand oiseau qui plane si haut, si haut là-bas, que c'est à peine si on le distingue dans les airs.
— Juste! dit Gabriel vivement. J'ai besoin de ses plumes pour dessiner.
Et il porta les yeux à droite, tandis que le gibier déployait son vol dans la direction opposée.
— Par là donc! dit naïvement Dagron, sans interpréter la méprise.
— C'est un milan royal, dit Gabriel apercevant l'oiseau pour la première fois. Tenez, il a la vue meilleure que la nôtre, et je gagerais que du haut des régions où il s'élève, il aperçoit distinctement à terre quelque proie sur laquelle il s'apprête à tomber.
— Que voulez-vous qu'il découvre ici? dit Dagron : quelque pauvre grenouille du ruisseau, si elle ose sortir de son trou par le froid qu'il fait.
— Ou. lque poussin de la basse-cour, dit Gabriel en regardant l'enclos où le soldat avait déjà surpris ses yeux si fixement attachés.
— Oh! il n'y a là, dit Dagron, qu'une vieille poule presque aussi respectable que la mère Ragot, et qu'elle conserve, je crois, par souvenir de sa jeunesse. Il n'y a ni chrétien ni milan capable de la manger, tant elle doit être coriace. Elle est plus coriace que la mère Ragot.
— Vous disiez que vous ne saviez pas à qui était ce pavillon?
— Ah ! je vas vous dire, répondit Dagron décontenancé; je ne sais pas à qui il est pour le quart d'heure, c'est vrai: mais la mère Ragot est toujours concierge; elle demeure là depuis vingt ans, toute seule comme une chouette. Il y a au
moins... oh ! oui, il y au moins vingt ans qu'elle et son chat, et je crois bien sa poule aussi, ont vu passer trentesix maitres,] qui se sont ruinés tous , les uns après les autres.
— Mais enfin, le dernier propriétaire comment s'appellct-il, Dragon?
— Ah ! vous dites que ces milans c'est bon à dessiner? répondit le sergent qui affectait la niaiserie.
Gabriel fronça le sourcil.
— Ne serait-ce pas du pain que vous portez là, Dragon ? dit-il. Vous savez que c'est défendu depuis la loi du Maximum : prenez ganle d'être dénoncé comme accapareur. Depuis qu'il se cache dans nos environs des gens suspects, on ne doit se procurer du pain que pour soi et à son propre domicile. Vous le savez ?
— Ah ça 1 pas de bêtise au moins, citoyen Gabriel ! n'allez pas croire...
— Moi! je crois que les plumes de milan sont très-fines et très-fermes. C'est un oiseau remarquable, au moins ! Il n'a guère que vingt-six pouces de la têle à la queue; mais son envergure est de près de cinq pieds. 11 habite toujours quelques lieux semblables à celui-ci : le pied des collines giboyeuses. Il passe sa vie dans l'air; il parcourt, dans une seule journée, des espaces immenses. Le vol est son état habituel. Il reste quelquefois suspendu et immobile sans qu'on puisse apercevoir le mouvement des ailes. Ensuite il glisse comme sur un plan incliné, et tombe aussi rapide que la foudre, tnnlôt sur une couleuvre qu'il emporte dans ses serres, tantôt sur quelque poule, quand même elle serait à la mère Ragot.
— Eh bien t oui, c'est du pain, dit Dagron effrayé, et qui avait écouté assez mal ce lambeau d'histoire naturelle. Vous n'êtes pas un homme à me dénoncer, que diable I
— Les parties supérieures sont brunes, ajouta le séminariste ; 1b bord des plumes est roux; celles de la têle sont blanchâtres et striées de brun; les p'us précieuses sont celles de la queue, qui est fourchue; le bec est brun; les pieds sont jaunes.
— 11 faut que vous ou moi nous nous en allions bien vite, dit Dagron en pressant ses paroles : j'ai affaire dans cette maison, citoyen.
RANGENEUVE 237
— A qui est-elle ?
— Elle esta... M. Bosc, un honnête homme s'il en fut jamais! On a besoin de moi là-dedans.
— Bosc? un proscrit? un partisan des Girondins, un ancien ami de La Réveillère et de la femme Roland?
— Je crois qu'oui.
— Mais vous vous exposez beaucoup, mon pauvre ami Dngron; il est fort heureux que vous m'ayez fait celte confidence. Et... ils sont donc tous dans ce pavillon?
— Je ne sais pas combien ils sont au juste; pour ma part, je n'en connais que deux; mais ce que je n'ignore point, c'est qu'ils meurent de faim, Monsieur Gabriel, et que ce pain, c'est pour M. Bosc.
Le milan descendait en ce moment comme la flèche, ainsi que Gabriel l'avait annoncé; et Gabriel, par un mouvement Irréfléchi, le coucha en joue. Le coup de feu vint partager en doux la dernière parole de Dagron.
— Qu'avez vous fuit? dit celui-ci.
— Je n'ai pas tué l'oiseau, reprit étourdiment le jeune homme; mais je l'ai blessé, ou si terriblement effrayé qu'il a laissé sa proie : entendez-vous les cris plaintifs de la poule? Il n'aura pas pu s'arrêter dans sa chute; mris à peine la terre touchée et sa victime atteinte, il reprend son vol tout effarouché. Le coup serait singulier : allez voir.
On entendit quelques voix d'hommes, et des pas retentirent vers la basse-cour.
— C'est assez, dit Gabriel; prenez ce fusil : si on vous demande là-dedans qui a tiré, dites que c'est vous. Il ne faut pas effrayer inutilement ces braves gens. Je vous laisse en paix achever votre bonne action. Adieu, D;igron.
Et Gabriel s'éloigna en prenant beaucoup de précautions pour n'élre pas aperçu.
— Qu'est-ce que c'est donc? disait un des proscrits en s'avançant intrépidement dans le jardin, où la buurrc du fusil fumait encore.
— Mon bon ami, dit le maitre de la maison, ouvrant à demi un petit contrevent d'oeil de bœuf, qui devait éclairer. dans un temps meilleur, un cabinet de rez-de-chaussée; c'est peut-être un signal des gendarmes qui vous cherchent. Il est fort imprudent de se montrer en dehors; rentrez, au nom de notre salut commun.
— Ah! mon Dieu! s'écria un autre personnage, futur membre du directoire exécutif, ils ont tué ma nourrice.
Et, en disant ces paroles, il prenait par la tète et soutevait avec attendrissement une créature sanglante et noire qui semblait répondre à ses plaintes par un dernier gémissement. Voyez ce qu'ils ont fait de ma providence! Cocotte se meurt, Cocotte est morte! Adieu ses œufs, quand elle en daignait seulement faire un par jour-, pour composer mes quatre repas.
Il faut, pour l'intelligence de ce qui peut suivre, savoir quels étaient les membres de cette colonie de- proscrits réfugiés dans une maisonnette de la vallée de Montmorency. Ils n'étaient encore que quatre; mais ils appartenaient tous à celte catégorie de patriotes que la Montagne avait mis hors la loi.
C'était d'abord le maître du logis, Augustin Bosc, que l'affection de madame Roland eût sufli pour honorer, qui fut le dépositaire de ses écrits, et l'ami de sa mémoire comme il l'avait été de sa personne.
C'était ensuite un homme de solitude et de botanique, que la révolution avait surpris au milieu des piaules de son beau jardin d'Angers. Celui 15, comme législateur avait fait écrire sur les drapeaux de la France cette légeivie si bien justifiée : Liberté ou la Mort ! C'était lui qui avait demandé la mise en accusation de Marat, le 12 avril, et s'était écrié au 31 mai : Nous partagerons les fers de nos collègues! Ce fondateur d'une religion cherchait là un abri pour ses jours mortels. Futur roi de France pour un cinquième, destiné à régler un jour la guerre ou la paix, et à traiter fastueusement tous les ambassadeurs de l'Europe, il se désolait pour une poule élouflée. Tour à tour il mêlait dans son langage la fougue de Tyrtée et l'ingénieuse raillerie d'Ésope : deux poètes bossus, dont sa taille rappelait un peu les disgrâces.
Après lui, c'était le procureur de la commune de Paris, ramené à des sentiments généreux depuis qu'il avait vu s'accomplir septembre; c'était lui qui avait dit de ces massacres : « C'est la Saint-Barthélcmi du peuple; ce jour-là, il s'est montré aussi méchant qu'un roil » Hélas! il allait bientôt, cet éditeur des lettres de Mirabeau écrites au donjon de Yincenncs, être assassiné deux fois : d'abord par les Jaco-
bins de Montargis, ses compatriotes; et enfin par un arrêt du tribunal révolutionnaire. Le mois qui devait servir à dater sa mort était déjà commencé.
Notre ami, comme on l'a prévu, était le quatrième.
Enfin on attendait un cinquième condamné; et, en changeant ce jour-là même de retraite, ce dernier ne se doutait guère que son futur asile fût déjà un poste où la police envoyait ses chasseurs à l'affût. Ce proscrit était membre de la plus ancienne noblesse, un capitaine de vaisseau de la marine royale, mais dévoué a la cause de la liberté avants1.). C'était ce gentilhomme qui, le premier proposa de remplacer la garde suisse, et qui avait accusé Louis XVI de n'avoir pas déclaré la guerre à la Sardaigne. Il demandait la déchéance. Puis, après avoir eu le courage de refuser boi) vote à la mort du roi, l'officier avait dépouillé son inviolabilité de conventionnel, pour éviter, disait-il, un crime aux assassins. Réduit à être le collègue des panégyristes de septembre, je veux, au moins, avait-il écrit au président, défendre ma mémoire du reproche d'avoir été leur complice,
— Mais qui donc a tué notre poule? répétait La Reveillère-Lépaux, en retournant la maigre victime. J'ai bien entendu un coup de fusil; mais, plus j'examine celte pauvre
et moins j'y vois les traces du plomb. Le sang ne lui sort que du bec. Voyez donc, monsieur Grangeneuve.
— Consolons-nous, interrompit le procureur de la commune de Paris, accouru à son tour. Ce n'était pas la poule aux œufs d'or I
— Celait bien plus! reprit le valétudinaire député de Maine-el Loire : c'était la poule aux œufs frais! Vous m'aviez, messieurs, dédié ses productions, comme au plus souffreteux de la bande : que voulez-vous que je mange à présent, s'il vous plait?
— Ce n'est pas l'embarras des mets qui peut vous arrêter, toujours! Si votre estomac y peut sufiire, vous avez le choix entre des patates gelées et des racines d'althœa.
— La poule aux œuls d'orl reprit le désolé La Reveillèrc; et qu'en ferions-nous, mon bon ami ? Ma peine et votre comparaison me rappellent le désespoir de ce naufragé qui croyait, dans les débris de son navire, avoir retrouve des noisettes, quand il découvrit, en ouvrant le petit sac, qu'il ne contenait, hélas ! que des diamants.
Cependant Manuel avait levé la tête au bruit d'une petite porte qui s'ouvrait dans le mur du jardin, enlre les espaliers; et ses narines s'étaient subitement élargies à l'odeur encore vague, mais appétissante du pain chaud.
C'était Dagron qui rentrait entre ce parfum-là et celui de la poudre. Il faillit s'engager une lutte entre le pourvoyeur et l'affamé.
— Citoyen, citoyen, ne mangez pas tout : il n'y en a que douze livres! et il en faut garder un peu pour les autres.
On distribua, en effet, une ration à peu près égale à chaque prisonnier, et l'on attendit le nouveau compagnon d'infortune avec une sorte de confiance orgueilleuse dans cette hospitalité qu'on pourrait lui offrir.
— Mais c'est donc toi, mon vieux camarade, qui as fait ce bruit inutile? dit Bosc à Dagron, en lui voyant un fusil que celui-ci aurait bien voulu cacher derrière la porte.
— C'est moi..., dit le soldat, c'est censé moi... Je sais d'où il vient le bruit; il ne faut pas que ça vous inquiète.
— Il vient de ce fusil-là, dit Manuel en ouvrant le bassinet, qu'il fit signe à Dagron d'essuyer.
— Mais où l'as-tu pris, et pourquoi tires-tu?
— Allons, allons! dit La Réveillère, ne voyez-vous pas qu'il est tout nonleux d'avoir manqué son coup? Est-ce que nous aurions le courage de gronder noire père nourricier, qui voulait peut-être nous donner quelque chose à mettre sur notre pain? Il aura tiré un merle, et notre poule est morte de peur, car elle n'a ni balle ni cendrée dans les ailes, au moins Est-ce que c'est la poule, Dagron, que tu tirais?
— C'était un milan qui fondait dessus, qu'on a voulu tuer. Excusez, messieurs; mais n'ayez pas peur, je réponds de tout.
Et il rechargea le fusil.
— Peur? dit Bosc, que veux-tu dire?
— Le milan n'est donc pas tombé? demanda La Réveillère.
— Il est blessé, dà! reprit Dagron.
— Relrouve-le donc, mon vieux : on en ferait du bouillon.
— Un potage digne de Véry! s'écria Manuel.
— Et pourquoi nous dis-tu de n'avoir pas peur? reprit le maitre de la maison.
Dagron ne répondit plus; mais son maître, ou plutôt son
ancien bienfaiteur, accoutumé au caractère du bonhomme, et très-exercé à juger son humeur, devina qu'il cochait un s civt. Il l'emmena, sous un prétexte futile, dans sa chambre, et là, il résolut de lui faire avouer toute la vérité.
Mais on entendait un mendiant nazillard psalmodier un noèl à la porte fermée de la cour. C'était le signal convenu avec le nouvel arrivant. L'ancien procureur de la commune et le futur président du directoire ne purent se refuser, en l'absence de Bosc, au périlleux plaisir d'aller lui ouvrir eux-mêmes et de le recevoir : Grangeneuve les avait devancés.
Ce mendiant pouvait être déjà, toutefois, un émissaire de Sénégal, mis en campagne sur le rapport de Gabriel; mais les proscrits n'eurent aucune appréhension à la première vue du personnage. C'était bien leur collègue, sans déguisement aucun, dans les mêmes babils, dans la tenue exacte où ils l'avaient toujours abordé durant les deux assemblées dont ils avaient été membres en m:me temps que lui.
— Quelle imprudence! dit à voix basse La Réveillèrc.
— Citoyens! répondit hautement et cérémonieusement le mendiant prétendu, j'ai l'honneur de vous présenter, en ma personne exténuée, Armand Gui, ex-comte de Kersaint, excapitaine de vaisseau, ex-riche, ex beaucoup d'autres choses, mais toujours prêt à vous servir s'il en était capable. — J'espère que vous n'avez pas diné?
Les trois hôtes ne purent, entre eux, échanger un regard sans sourire, car ils se rappelèrent à la fois, sur celle question si abrupte, que le comte de Kersaint avait mérité la réputation du plus fin gastronome et du plus diflicile gourmand qui fût dans tout Paris.
— Nous attendions vos conseils, dit Manuel, sur la façon de jeter un peu de variété et de [tiquant sur les divers services que nous aurons à vous offrir.
— Oh ! je savais que Bosc, dit l'officier de marine, a toujours aimé à bien diner!
Et il se passa, en disant ces paroles, sur des lèvres un peu hàlées par le vent, une langue de dégustateur exercé et de convive à qui l'appétit commence à venir.
— Passons par la cuisine, dit-il, pour arriver au salon.
— Il faut attendre ici un moment, dit La Réveillera en introduisant le comte dans une petite salle basse, éclairée
par des jours de souffrance, Bosc et son maître-d'hôtel Dagron.
— Messieurs, reprit le capitaine de navire s'asseyant sans remarquer l'absence du feu, et comme un homme tout occupé de sa pensée favorite : il ne faut pas médire d'un bon diner! J'en ai donné quelques-uns en ma vie, et, bien que j'espère vivre dans le souvenir de mes camarades de l'amirauté par l'exemple de mes bons services et de quelque mal fait à l'ennemi sous leurs yeux, je ne désespère pas non plus d'avoir laissé dans leur mémoire l'image succulente de quelques gueuletons recommandables! La reconnaissance qui revient à table a des chances pour êtro longue, et le cœur est plus près qu'on ne croit de l'estomac. Le dernier festin dont je fis les honneurs, je l'ai offert en rade de Brest, aux deux états-majors de la Jeune-Adèle et du Jean-Bart. Quatre services, messieurs, en vaisselle plate! Tous les vins de la terre, tous les fruits des deux mondes. Quels potages, quels entremets! Des faisans qui se rencontraient avec des poissons du tropique! Des ragoûts d'ortolans à la Soubise et des crèmes à la Condé! Les gelées, les aspics, les suprêmes! Et des sauces, non pas à manger son père, comme dirait Grimod de la Reynière, ce serait immoral, mois à manger son oncle avec ces sauces-là 1
— Au fait, dit Manuel, l'eau en vient à la bouche. Quand Bosc rejoignit ses compagnons, il avait la figure
bouleversée. 11 était évident que le vieux soldat lui en avait appris, par ses confidences, plus qu'il n'avait lui-même deviné. Mais en homme de résolution et de lêle, Bosc avait déjà adopté un plan décisif, et jusqu'au moment de l'exécuter, il ne jugea pas à propos d'intimider ses hôtes.
— Eh bien! dit le noble capitaine en le voyant entrer, ce n'est donc pas assez d'offrir un château à vos amis, vous voulez encore les régaler, à ce que disent ces messieurs?
— Oui, mon pauvre comte, dit Bosc. Aujourd'hui, vous êtes deux fois le bien venu : hier, nous aurions été embarrassésde vous recevoir, mais ce matin, noussommespourvus.
— Ah! ah! qu'est-ce que vous me donnerez? dit M. de Kersaint. J'aime assez, moi, comme tous les gens qui savent vivre, à repaitre mon esprit avant mon corps, à me préparer aux bonnes choses. C'est diner deux fois que d'en parler avant que le servicecommence.
— Nous avons du pain, dit Bosc.
— Quoi?...
— Du p;iin.
— Ah ça ! pas de mauvaises plaisanteries, messieurs!
— Mais ce n'est pas tout! dit La Réveillère.
— A la bonne heure.
— Nous avons aussi une poule, et qui s'est laissé mourir exprès pour vous faire honneur.
— Est-elle mortifiée, au moins?
— Il n'y a que nous dans ce cas-là, dit Manuel; mais il nous reste des carottes pour la faire valoir.
— Et puis?...
Dagron entra sur la question.
— Et puis voilà le milan! dit-il; je l'ai retrouvé dans les broussailles. Il a fallu me battre avec lui. Il c'était que démonté, et ne voulait pas mourir, le misérable! Oh! qu'il a la vie dure!
— Et la chair donc! dit Manuel.
— Ainsi, dit le comte de Kersaint, voilà sérieusement le problème à résoudre : du pain, une poule et un milan étant donnés, faire dîner cinq honorables personnes, je m'en charge!
L'apprenti amiral savait exécuter presque aussi bien que commander cet autre genre de manœuvre. En un instant, il eut quitté son habit, passé une serviette autour de ses reins, et il alluma trois fourneaux pendant que Dagron plumait laborieusement les deux étiques volaiiles.
Le milan fut mis à la crapaudine, les abattis de la poule en salmis et son vénérable corps à la broche.
Quelle odeur se répandit dans la maisonnette abandonnée! Depuis l'arrivée des fugitifs, on n'avait rien respiré de pareil.
— Voyez comme elle prend couleur! disait M. de Kersaint en étendant son bras sur la lèchefrite avec un geste de commandement. Voilà une carcasse qui me fera honneur! Si nos ennemis voyaient ce luxe, messieurs, ils s'en mordraient les doigts, et vous allez lécher les vôtres!
La gaieté devint communicalive.
— Ou frappe à la grande porte, monsieur! vint dire Dagron à sun mailre, avec une physionomie renversée.
— Quelque friand! dit Kersaint, par l'udeur alléché.
— Amis! il n'y a pas une minute à perdre! s'écria rapidement le pauvre Bosc. Notre retraite est découverte, et la police est sur iios traces. Je le sais depuis un quart d'heure; mes précautions étaient prises pour notre évasion à la tombée de la nuit; mais j'espérais, je l'avoue, que les agents de Robespierre nous laisseraient le temps de faire honneur à ce bon repas.
— Allons, allons! dit La Réveillère, ma foi, la liberté vaut encore mieux qu'un milan à la crapaudine. Gagnons l'issue secrète et prenons, par pointe, la vallée de Montmorency.
— Moi ! dit le capitaine de vaisseau, que je laisse tout le butin à ces corsaires? J'aimerais mieux y perdre mon nom! Monsieur Manuel, prenez la poule; je mets le milan dans ma poche, emporte la sauce qui pourra!
Dagron avança son chap:au.
— Dagron ! dit Bosc, il ne s'agit pas de cela, mon brave, il faut envoyer la mère Ragot au-devant de ceux qui frappent.
— Et s'ils ne reculent pas, dit le troupier, qu'est-ce que nous ferons?
— Tu parlementeras; tu feras durer le siège aussi longtemps que possible, et, quand tu seras à peu près sûr que nous aurons gagné les taillis de Saint-Brice, tu te rendras avec les honneurs de la guerre. Éclaire le passage qui va nous servir.
Dagron gagna la porte secrète et madame Ragot la grande porte.
Aussitôt les proscrits longèrent, en se courbant, le mur du potager; ils entrèrent dans la prairie à gauche, dont ils suivirent la haie trop dépouillée alors de ses feuilles pour leur sécurité absolue, et, au moment d'entrrr dans les bois, prévoyant bien que les incidents de la fuite pourraient les séparer, ils s'embrassèrent comme des amis qui ne sont pas sûrs de se revoir.
Une vedette, placée sur la colline, les découvrit.
— Essaierons-nous de prendre une direction nouvelle? dit Grangeneuve, ou rentrerons-nous dans la maison?
La vedette se replia sur le corps de gendarmerie, en annonçant que l'ennemi regagnait la citadelle.
Cepsndant Dagron, assis sur un mur de clôture, observait les manœuvres de la mère Ragot. Lorsqu'elle ouvrit un
petit guichet grillé à la manière des couvents, et qu'elle avança son menton, déjà lui-même un peu avancé, pour demander qui est-ce qui est là, il y eut un moment d'hésitation parmi la troupe municipale; mais Sénégnl harangua ses hommes, et toutes les terreurs superstitieuses disparurent. On se di<posa à enfoncer la porte.
— Attendez! attendez! citoyen Sénégal. C'est vous! dit Dagron du haut de son observatoire; qu'est-ce qu'il y a pour votre service?
— Au nom du comité de salut public, répondit le maire, ouvrez !
— Ah ! c'est votre fusil que vous voulez? je vois bien ça. On va vous le rendre, monsieur le maire.
Gabriel, à qui on avait prêté cette arme, crut de son honneur de la reprendre. Il courut vers Dagron d'un air menaçant, mais il ne put saisir la canardière que par l'extrémité du canon.
— Laissez ça, chasseur de milans! cria le vieux soldat d'un air terrible; ça ne vous connait guère, et je veux rendre moi-même à César ce qui appartient à Sénégal.
L'ex-séminariste ne tint compte de l'avertissement.
— Imprudent! s'écria le maire, cessez dune; vous pouvez faire rencontrer la détente sous les doigts de cet homme qui se défend. Cessez; il ne fait nulle difficulté de me rendre à moi mon arme.
Gabriel, par un entêtement vaniteux, donna une dernière secousse à la canardière, et, soit hasard ou vengeance du vieux soldat qu'il avait si malheureusement l'ait parler, la décharge partit et alla effleurer sa poitrine.
— S'il y avait une jusiiee là-haut ! se dit Dagron.
On ouvrit la maison Bosc : aucune perquisition n'y fit trouver un seul habitant.