‹ GrangeneuveChapitre 15 sur 18 · LES DEUX PARTIS · texte numérisé non relu

LES DEUX PARTIS

Adcline, après vingt jours d'inquiétudes poignantes, reçut enfin une lettre. Elle arrivait par la petite poste de Paris, et elle était datée d'un hameau inconnu, dont elle n'osa demander la situation à personne. Ce hameau se nommait Izeure. Ce ne fut pas sans peine, et sans feuilleter beaucoup de livres, qu'elle parvint à reconnaître, à peu près, la province éloignée à laquelle il pouvait appartenir; mais le fugitif n'avait dû séjourner là que quelques moments. Un autre avait donc, à Paris, sa confiance avant elle. Si c'était madame Duvillarsl

« Adieu, disait la lettre. Vous êtes encore, Adeline, la personne que j'affectionne le plus au monde; mais aucune illusion ni confiance ne m'est restée, toute explication devenait stérile. Dieu sait bien que le seul sentiment de l'égoïsme ne m'a pas toujours enchaîné à vous. J'espérais devenir utile à votre sort, j'espérais vous ramener, par quelque emploi de temps, à une condition plus digne de votre esprit et de la fierté de votre caractère. Je n'ai jamais eu, apparemment, la prétention d'un grave moraliste; je n'ai point affecté la mission de convertir une âme; mais c'est accomplir encore un devoir d'honnête homme que d'exciter au repentir et d'encourager à l'honneur. Pauvre femme ! je ne vous en veux pas de tant de résistances et de l'impuissance de mes efforts. Il n'y a que l'amour qui persuade et qui puisse ramener à la vertu : il fallait me faire aimer t

» Au lieu de ce résultat, nous n'avons obtenu qu'orages, déchirements de cœur et existence troublée. Pardonnez-moi le mal que j'ai pu vous faire en faveur du bien que j'avais rêvé pour vous. Amis, liberté, considération, j'avais tout sacrifié. J'avais espéré que vous me laisseriez vous estimer jusqu'à la fin: moi, du moins, un seul être au milieu de l'opinion qui vous entoure I J'avais cru qu'une personne légère, mais libre, pouvait pratiquer encore la droiture et changer d'uiïeclions sans s'avilir par le mensonge.

» Tout ce que je laisse à Pnris vous appartient; la moitié de ce qui me restait à mon départ a été déposé dans le tiroir de votre conso'e. A une heure plus solennelle, vous saurez, Adeline, que j'ai encore une fois pensé à vous. Adieu : nous étions liés trop peu pour recommencer une vie nouvelle, mais assez pour tourmenter celle que nous partagions. Ne murmurons pas toutefois; chacun de nous a peut-ê:re vengé sur son compagnon les torts du passé; Dieu nous avait associés sans doute afin de nous punir l'un par l'autre. »

Adeline pleura de rage, mais la résolution de son dévouement fut bientôt prise, et sans hésiter.

Pour Grangencuve, il poursuivait sa route à travers des périls qu'il soupçonnait à peine et dont il s'inquiétait peu. Il jouissait, depuis qu'il avait fait le projet de mourir, d'une sorte de tranquillité qu'il prenait pour la paix durable; mais les fatigues du corps commençaient néanmoins à lui peser. Il n'avait osé, sans passe-port, se confier à une voiture publique. Des occasions incertaines, des chevaux de retour, beaucoup de marches forcées pendant la nuit, faute de pouvoir calculer les distances, avaient épuisé ses forces. Il fut donc obligé de s'arrêter quelques jours, car il fallait se ménager la possibilité d'atteindre le but. Il choisit, pour prendre le repos nécessaire, un lieu, presque ignoré, à l'extrémité de la Touraine, et qui ne se recommande qu'au souvenir de quelques valétudinaires, à cause de l'efficacité de ses eaux minérales. Ce grand village s'appelle La Rocbe-Posay : là, quelques convalescents,, de conditions et d'opinions bien diverses, oubliaient tous les intérêts du monde pour celui de leur santé. Il y avait trêve de discordes. Cette colonie de quinze malades ne se trouvait sur le passage d'aucune grande route, et nul voyageur ne pouvait être soupçonné o'aborder ce désert que pour se faire buveur d'eau. Grangeneuve se soumit au régime et alla s'asseoir à la table d'hôte. Il était jaloux de D'éveiller l'attention de personne.

liais il arrivait. Les questions ne lui furent pas épargnées, soit par la curiosité oisive, soit par les intérêts politiques.

— Monsieur, dit une ci devant marquise qui, depuis que son mari et son fils étaient à l'armée de Coudé, se conduisait en veuve de vingt ans, pourriez-vous nous apprendre si on i,orie toujours, à Paris, des spencers de vulours na-

carat, et si les cheveux se séparent encore sur le iront pour former le chemin de Coblentz?

— Je viens de Lyon, citoyenne, dit Grangeneuve. Voudriez-vous, s'il vous plaît, me passer les truites qui sont devant vous? On les dit excellentes ici, pêchées dans la Gartempe.

Les mots de Lyon et de citoyenne déconsidérèrent à l'instant même le voyageur aux yeux de la marquise. Elle ne supposait pas qu'on pût arriver d'un autre lieu que de Paris; et, pour supprimer son titre de marquise, il fallait n'être pas né. Elle fit signe à la fille servante de prendre les poissons, et tourna la tête du côté opposé à ce grossier personnage.

— Si tu viens de Lyon, citoyen, dit une manière de fournisseur qui avait gagné des rhumatismes au bivouac et payé de quelques fraîcheurs le million et demi qu'il cachait dans son portefeuille, tu dois savoir ce que fait l'armée patriote ? On a dit que Précy s'était déclaré pour la Gironde, mais il doit être cerné à l'heure qu'il est. Est-il vrai que Barbaroux et Louvet, qui se rendaient près de lui ont été arrêtés ?

— Précy se défend encore bien, dit Grangeneuve. — Quelques olives, s'il vous plait? — Mais je n'ai pas entendu parler jusqu'ici de l'arrestation des députés.

— Ah ! elle est immanquable, reprit un muscadin empesté d'ambre et qui portait constamment les besicles d'or qui l'avaient fait exempter de la réquisition. Eux et tous les fuyards de la Convention ne peuvent échapper au décret que Tallien vient de faire rendre contre eux.

— Quel décret? demanda Grangeneuve sans cesser de s'occuper de son assiette.

— Pardieu! un décret sur les représentants qui se sont soustraits au mandat d'arrêt lancé contre eux ! Ils sont déclarés traîtres à la patrie, et mis hors la loi.

— Ahl ah t dit Grangeneuve.

— Mon Dieu, tout le monde peut courir sus, ajouta le fournisseur; il suffit de reconnaître l'identité pour les envoyer à la lanterne partout où ils seront trouvés.

— La liste en est dans le journal d'Indre-et-Loire, déposé sur le clavecin, à côté de mon mouchoir, dit avec intention la marquise, en adressant au muscadin une œillade assassine.

Le muscadin se leva et alla chercher la batiste brodée, où se trouvait, dans un coin et en toutes lettres, le nom d'Évelina.

— Je voudrais bien un peu de café, dit Grangcneuve à la servante.

— Je le défends, cria le médecin de l'établissement : il ne faut pas d'agitation factice dans l'état de santé où vous êtes. Le docteur rigide tenait pour son compte la table d'hùle dont ses malades étaient pensionnaires.

On passa dans le salon : Grangeneuve demanda au moins le journal; et, par un instinct fort naturel, le premier des noms qu'il y rencontra fut le sien.

Il partit dès le lendemain, au risque d'éveiller des soupçons sur sa brusque retraite; mais il avait calculé que le temps lui manquerait peut-être pour atteindre Bordeaux avant que son signalement fût répandu dans les provinces. Obligé de continuer à voyager à petites journées pour déguiser l'empressement même qu'il avait de franchir les distances, il ne voulut pas perdre une minute de plus. Ses pieds encore endoloris auraient refusé de le seconder, s'il avait pu ressentir autre chose que l'éternelle angoisse dont il avait le cœur étreint comme par une main d'acier.

Il écrivit à Dumeyril : il lui annonçait qu'ils allaient se revoir. Il essaya d'abord de lui déguiser l'état de son âme, en lui parlant des détails de son pèlerinage et des objets qui composaient sa vie extérieure.

Il s'est retrouvé des fragments de ce journal, évidemment tracé dans l'espoir de tromper lui-même son chagrin, et de chercher dans le calme de la nature un peu de repos pour son esprit.

Glénis, 29 octobre.

« Me voilà dans cette province qu'on appelait autrefois la Marche. C'est un pays désert, semé de grands bois, de roches grisâtres, et en tout d'un aspect assez en rapport avec les pensées d'un proscrit. Je foule aux pieds beaucoup de ruines, de pauvres champs de seigle ou de blé noir; je passe sous de hautes châtaigneraies silencieuses. Ce pays, coupé du nord au sud par une seule grande route, la route de Toulouse, n'offre, sur le reste de son étendue, que des chemins à peine praticables. Nul commerce, aucune naviga-

tion, point de voitures possibles. Ce serait un vrai champ d'asile pour qui voudrait échapper à la mort. Dôguisé maintenant, et cheminant d'un soleil à l'autre, je m'ouvre des passages de contrebandier. La seule direction qui m'oriente est le cours d'une rivière à qui la profondeur de son lit a fait donner le nom de la Creuse. La Creuse est mon guide et mon seul compagnon. Je m'avance chaque jour jour vers sa source, afin de gagner de là, par des régions toujours sauvages, les landes du Périgord, les sables de la Conèze, et arriver enfin,, s'il se peut, jusqu'à noire pairie, la revoir et m'y laisser mourir.

» La contrée où je suis est empreinte au loin des restes d'une domination tantôt gauloise et tantôt romaine. Ce nom de Marche, qui veut dire frontière, désignait ces terrains neutres qui s'étendaient jadis entre les domaines de deux populations rivales. Ces sortes de pays étaient consacrés aux dieux. C'est là que, loin du vulgaire, le prêtre allumait des signaux pour convoquer les adeptes à de mystérieuses assemblées. Çà et là mes yeux rencontrent encore les pierres levées du druide, les roches d'Epnelle en équilibre, les cirques, les thermes de César, les nobles camps de Vercingétorix et les nombreux moutiers de la primitive église, assis au bord des voies consulaires. Le grain nourricier qui couvre ici le plus abondamment les collines de ses teintes pourprées, s'appelle sarrazin, du nom des soldats d'Abdérame, qui le laissèrent dans ces guérets avec leurs ossements pour le féconder. Puis se lève après eux le souvenir des Anglais, encore vivant sur tous ces remparts ébréchés. Ce fut là toute la France au temps de Charles VI. Celle ceinture de forteresses qui hérissent les hauteurs que voilà composait un dernier système de défense : plus de patrie, si ces vieux murs qui tombent n'eussent pas en ces temps-là résisté.

» Ce qui me frappe, moi proscrit, dans le caractère de cette province si inconnue aujourd'hui, c'est la sécurité de ses solitudes, la beauté de ses forêts, le calme éloquent de ses paysages. Vous parcourriez ces brandes pendant de longs jours a travers les genévriers et les fougères, sans apercevoir à peine un chasseur, sans rencontrer ce qu'on appelle une àme. Si quelque bruit lointain vient dominer le gémissement de celle rivière presque souterraine, ce ne peut être que l'aigre cri des oiseaux sauvages : ce sera l'épervier qui

plane sur quelque donjon qui chancelle; ce sera quelque héron féodal qui voyage d'un étang silencieux à un autre étang de ses domaines. Si la voix du l'homme arrive jusqu'à vous, c'est la chanson du laboureur qui, du haut d'une roche escarpée, vous apparaîtra tout à coup dominant la Creuse avec son attelage de bœufs fauves et effrayés. Un bataillon de grues vient-il à traverser les airs? le superstitieux laboureur s'arrête. Il observe la direclion de ces oiseaux de l'hiver et admire leur vol dont l'ordre triangulaire imite en sa forme le fer de sa charrue. Le soc aérien des oiseaux s'allonge en effet en un angle, pour ouvrir le nuage à la manière dont le bouvier lui-même déchire la terre. Quand la troupe ailée vole à gauche, le paysan chante aux voyageurs des paroles de crédulité anlique: «Grue, tourne ta charrue I » Et si l'essaim obéit à ses prières, il en tire de bons augures pour sa pauvre moisson de marsèche, ou de blé sarrazin.

» L'objet qui vient rompre pour vos yeux la monotonie de ce doux paysage, ne peut être que la fumée bleue d'un toit, dans quelque métairie écartée, ou la colonne de flammes et de vapeurs qui s'élance d'un monceau d'herbes brûlées pour féconder la chenevière de la pauvre femme, ou bien encore la (ile de mulets qui traverse la brande et se rend aux forges d'Alboux ou de Croson. Cette armée silencieuse ne se compose pas quelquefois de moins de cent cinquante laborieux animaux. Vous la verriez poser avec adresse ses pieds non ferrés sur le serpolet glissant, entre les buis, le houx, les roches brisées qui tapissent la pente du précipice. Ces pèlerins marchent un par un et à la suite l'un de l'autre, par l'habitude des sentiers étroits. Un guide, un indigent pourvoyeur de minerai, conduit quelquefois, tout seul, l'interminable caravane. Il chante au bruit sourd des clochettes, assis, les pieds ballants, sur le plus ancien serviteur de la troupe, lequel est ordinairement gris, réfléchi et bourru comme un corbeau qui a cent ans. Au moment où l'escadron traverse la Creuse, il faut en voir une partie faire jailiir sous ses pieds les franges argentées de la rivière, tandis que l'arriére barde descend encore la rive, et que ia tête remonte dejii la côte opposée, en tournoyant le long des créneaux d'un manoir autrefois royal.

» Je la suis, cette rivière poétique, comme un être animé

qui porte la vie et le souvenir sur son passnge. Elle a ses caprices, sa grâce, sa colère, ses allanguissements. Je me surprends à m'intéresser parfois à quelques voyageurs qui remontent comme moi le courant tortueux. Ce sont les poissons de la mer, qui, entrés d'abord dans la Loire, puis de la Vienne dans ce torrent, cherchent les eaux douces aux temps de leurs amours. Que de difficultés, de luttes, de hasards dans l'entreprise I L'alose et la plie triomphent des résistances les plus fortes, et parviennent à surmonter les digues fort élevées de quelques écluses. Fatiguée de sa navigation, voyez une lamproie qui s'attache contre une roche, avec cette force d'adhérence qui lui a été donnée dans la partie supérieure de la tête. On la découvre au milieu des ondes, laissant, durant de longues heures, flotter son corps comme une herbe fluviale. On la prendrait pour une couleuvre endormie, si l'eau, jaillissant par les sept trous de cette anguille de mer, ne la faisait bientôt reconnaître. Puis, son corps se dresse : elle a pris son élan, et, d'un saut, elle est allée s'établir dans le bassin supérieur. Les enfants du meunier tendent à ces naturels de l'Océan des pièges assez naïvement grossiers. C'est un filet, lancé au hasard du haut d'une barque qui dérive; c'est le plus souvent une corbeille d'osier cachée sous l'eau. L'orifice resserré ne permet plus d'issue à la proie dès qu'elle y est entrée; et on l'a forcée à venir en barrant tout autre passage avec des quartiers de rocs entre lesquels mugit la Creuse.

» En remontant toujours vers le pays où cette rivière prend sa source, le poisson qui se joue au milieu de tant de périls, accomplit le but de son voyage providentiel : nourrir le pauvre riverain de la Creuse. Je reconnais l'alose, dont les flancs sont si vivement argentés, et qui, en ouvrant ses ouïes, laisse découvrir un carmin si éclatant. Elle recherche les cressons qui poussent à l'embouchure des ruisseaux. La lamproie dépose ses œufs sur le sable le plus fin du rivage, à côté de ces nids du martin-pêcheur qui sont balancés sur des herbes que les habitants de ce pays appellent des pavois. Chaque espèce a, selon sa force ou son habileté à nager, des latitudes qu'elle peut ou ne peut pas franchir. Ainsi les saumons, par exemple, sont arrivés de tous temps jusqu'au pied de ces vieilles citadelles où languissaient d'inutiles chevaliers de Rhodes, comme pour leur donner quelques

nouvelles de la mer ; tandis que les plies, friand régal de carême, ne parviennent jamais que jusqu'à l'abbaye de Fongoinbault.

Quand le soleil de mai atteint les poissons étrangers, ils languissent dans des eaux devenues tièdes. Les truites se rassemblent et se pressent à l'embouchure des affluents : elles sont là, haletantes et dardant leurs têtes vers le ruisseau glacé. On vient, près des ruines de Lurais, dans les prés charmants qui entourent le village de Lisigny, les prendre par centaines, à peu près comme on ramasse, dans l'île de Malte, les cailles fatiguées, où moment où elles essayent de passer d'Afrique en Europe.

Ici, par une prévoyance de celui qui envoie les émigrés du golfe de Gascogne aux terres de la Marche, le soleil qui les frappe fond en même temps les neiges sur les hauteurs de Saint-Vaury. Les inondations qui surviennent arrachent du sable les œufs du poisson de mer, pour les ramener dans le seul élément qui peut les faire éclore. Cet effort des eaux nettoie la Creuse des corps flottants qui pourraient vicier l'air. Il en coûte quelquefois au métayer ses foins déjà coupés qui séchaient sur la rive prochaine : le martin-pêcheur voit tout à coup sa maison emportée; il la suit avec inquiétude, il plane longtemps au-dessus de son pauvre nid, poussant des cris plaintifs; mais la prairie est fécondée de nouveau, en peu de semaines, par le limon généreux des débordements; et l'oublieux oiseau, revenu à son rocher, caché sous les branches de son érable, se console de sa première postérité perdue, dans les joies d'un nouvel amour.

A la Saint-Jean, tous ces phénomènes ont disparu. Tout reprend son aspect ordinaire : c'est le fleuve courant sur des cailloux bruns, et l'aspect de ses eaux est olivâtre et mélancolique. Tantôt la Creuse écume et bouillonne au pied des monuments gothiques, sous des profondeurs inconnues; et tantôt, entre les prés qu'elle divise, elle se fraie un i ii droit, uni, et si parallèlement bordé de grands arbres, qu'on dirait l'allée d'un parc royal. Elleest un moment comme enchaînée et recueillie tout entière dans une écluse ; elle monte, elle en dépasse les digues do quelques lignes, puis elle s'épanche doucement sur le versant facile. C'est un lit peu profond où germent des lotus, où s'épanouissent des menthes sauvages. La nappe des eaux est si légère et

transparente, qu'on croirait voir une prairie en fleur sous. un cristal. •

Ainsi, détaché que je suis de toutes les espérances du monde et des intérêts de la vie, échappé aux événements qui bouillonnent, et n'appartenant plus au souvenir de mes frères que par leur sentence qui me condamne à mort, je prends encore intérêt à ces aspects. Je suis bien dispensé d'agir : il n'y a plus d'avenir pour moi. Ma vie est conséquente, et ma paresse à son aise. Mais, mon Dieu! je ne suis pas hors la loi de ta bonté et de tes œuvres : que ne puis-je me réfugier dans ton sein I

Vers la fin d'une journée brumeuse, à l'heure où l'horizon des prés s'enveloppait, pour le voyageur, de ces nuées blanches qui s'élèvent au-dessus de la rivière et en dessinent dans l*air tous les capricieux détours, Grangeneuve vit passer, à cheval, une femme qui traversait la brande. Elle était suivie d'un guide. Il fut frappé, même à la distance où il était, de la taille élégante et de la rapidité de la marche de l'amazone.

Croyez-vous qu'il lui vint à l'idée que c'était là quelque châtelaine du voisinage, une dame du bourg prochain allant visiter sa parente ou revenant de quelque cérémonie d'église, et qui n'était pas, par excepiion aux habitudes du pays, montée en croupe derrière son fermier? Nullement. Il imagina reconnaître Adeline : il crut la retrouver dans ce désert, comme autrefois il la voyait partout à Paris devant ses pas, sous tous les chapeaux bleus ou roses et les châles bigarrés qui attiraient ses regards; soit que cette image passât furtivement à l'angle d'une rue, soit qu'elle s'enfonçât sous les arbres touffus d'une promenade. Chacune de ces méprises lui avait agité le cœur. Il y a des dispositions d'esprit et telle monomanie de la pensée, où tout ce qui frappe les sens se rapporte à la fois à ce qu'on aime. L'inconnue qu'un de vos amis a remarquée hier au spectacle, c'était elle. La robe verte qu'on a vue monter mystérieusement en calèche à côté d'un jeune homme, c'était elle : elle a une robe verte! La voix qui caressait d'un adieu si doux un cavalier fuyant le bois de Bouogne, n'avail-elle pas un accent de midi, comme la sienne? -»

La voyageuse passa. Cette apparition s'évanouit comme celle d'un fantôme; mais telle était la crainte ou l'espérance

irréfléchie du solitaire, qu'il calcula sur-le-champ qu'à l'approche de la nuit celte voyageuse ne pouvait guère aller, ce soir-là, que jusqu'à la Celle-Dunoise, dont il se croyait lui-même à peu de distance; et il doubla le pas pour la retrouver au gite. Une jeune femme, en effet, était venue; mais elle n'avait fait que changer son cheval. Elle était escortée d'une espèce d'ordonnance, et s'était dite l'épouse d'un officier qu'elle allait rejoindre à Chollet, sur la routo de la Vendée.

Grangeneuve alors, et par un retour sur lui-même de réflexions amères et de poignants souvenirs, approfondit tout son abandon. Il se jugea séparé de l'univers et étranger peut-être à toute inquiétude alfectueuse. 11 ne se doutait guère qu'on put s'occuper de lui-même à la Roche-Posay! et cependant son départ subit avait éveillé la bien des conjectures et des suspicions. Dans la venue d'une dame arrivée deux jours après ce départ, dans les questions qu'elle avait faites, dans les renseignements que son compagnon avait cherché très-secrètement à prendre sur le séjour possible d'un étranger de tel âge et de telle taille, on avait cru saisir des rapports immédiats avec la brusque disparition du Lyonnais.

Le pèlerin avait déjà laissé derrière lui, depuis le bec des deux Eaux, c'est-à-dire le confluent de la Vienne et de la Creuse, bien des sites remarquables et des pays dignes de L'attention du voyageur : c'était la Guerche, un vénérable château d'Agnès Sorel, où, par réaction contre les démolisseurs d'autels et de statues, les habitants d'aujourd'hui ont porté dans leur église l'image de la Belle des belles. Ils l'adorent comme une vierge, sans s'inquiéter de l'épigramme adressée au galant Charles VII.

C'était La Haye, patrie de Descartes, où son nom est inconnu, et où les rochers sont creusés pour abriter une colonie de tisserands moins industrieusement logés que les renards leurs voisins.

Puis l'imposante abbaye de Fontgombault, Longofonds, Rommefort; Château brun, où les vents déchaînés murmurent entre des murailles ouvertes contre l'industrie qui a découronné ces cimes et brisé les vaillants écussons.

Criait la forêt de Faisceaux, où il avait trouvé l'hospitalité. Là, il fut reçu chez un charbonnier déjà initie aux

mystères d'une association qui, depuis, a porté, on ne sait pourquoi, un nom italien. Là, le Carbonaro, ou mieux, comme il s'appelait lui-même, le bon Coupeur-charbonnier, l'accueillit avec la cordialité des apôtres. En partant, il lui remit cinq sols plies dans une feuille de fougère , afin de l'aider à continuer sa route.

—Tels sont les statuts de l'Ordre, lui dit-il en patois. Nous devons aussi, avec le passant qui serait dans le besoin, partager la soupe aux choux, le sac de copeaux, la cabane, et lui donner la moitié de notre journée, quand elle est gagnée. Nos pères, qui remontent aux disciples de Jésus, se retirèrent dans les forêts pour baptiser, et se firent coupeurs et fendeurs sur le Liban. Saint Thiébaud, notre patron, rendit le fer malléable. Nous savons lancer la hache. Un coupeur attaqué par un traître, ou guêpier, doit se défendre avec la hache seulement. Il ne doit frapper l'ennemi qu'à quinze pas, sur le front, entre les deux yeux ; et, s'il fuit, entre les deux épaules. Camarade, ajouta le bûcheron en pressant vigoureusement la main du député, je regrette qu'au lieu d'être en octobre, nous ne soyons pas au mois de mai; je vous aurais régalé d'un mets friand de nos bois : c'est une omelette composée de nos champignons et de mille petits œufs de nos oiseaux.

Grangeneuve garda les cinq sols de l'hospitalité rustique, et laissa furtivement à la place, sur la table de chêne, un papier de soie dont le charbonnier ne soupçonna pas même la valeur.

De là, le fugitif gagna Crozant, forteresse immense que les rois visigoths ont bâtie; masse imposante, solidité romaine, paysage digne de Salvator Rosa. Que de souvenirs militaires et religieux environnent de tous côtés cette résidence, qui fut celle de Louis le Débonnaire 1 Ici la Forêt-du Temple; là les Champs-Sanglards. Puis, en remontant le cours de la Sédelle, un torrent qui bondit sur des roches brunes et s'ombrage de distance en distance sous le panache ondoyant des bois, Grangeneuve rencontra la plus déserte thébaïde qu'il eut encore traversée.

Il revenait sur ses pas depuis la Cclle-Dunoise; car la déception qu'il avait subie dans cette localité l'avait décidé à couper le pays vers sa droite et à essayer de gagner la Charente par la Souterraine et Rulfec.

Tout à coup, au milieu d'une nature sauvage, derrière des forêts et des landes que nul chemin ne sillonnait, dans un lieu où l'on eût dit que les habitants avaient intérêt à ne communiquer avec personne, il se développa sous ses yeux de nobles lignes architecturales. Là, avec ses tours, ses donjons armoriés, ses ponts-levis, ses riches escaliers, ses belles terrasses, ses fossés pleins d'eaux vives et des orangeries étonnées d'y fleurir, un château parut sortir du désert comme par la puissance d'une baguette de fée. C'était Saint-Germain-Beau-Pré, ainsi nommé à cause de ses opulentes prairies. C'était le royal exil où vint Louise de Montpensier, dite la Grande Mademoiselle, expier le courage d'avoir fait tirer le canon de la Bastille sur les troupes de Louis XIV. C'est là, qu'avant de consumer sa vie dans l'amour malheureux qu'elle devait ressentir pour Lauzun, elle occupait ses loisirs à préparer les Mémoires qui nous restent d'elle. Voilà le balcon dominant les étangs, où chaque jour et à la même heure, l'impérieuse duchesse venait jeter aux poissons apprivoisés un peu de pain de sa main royale. Elle les appelait au son d'une cloche; et les carpes séculaires, les tanches qui, suivant la tradition du pays, avaient de la mousse aux écailles, accouraient dociles comme des courtisans qui auraient entendu parler de faveurs.

Là, le proscrit demanda refuge; et dans la famille de gentilshommes qui possédait ce manoir, il rencontra toute l'affable hospitalité et la discrétion généreuse qui s'y conservait depuis des siècles. Dans toute autre disposition de son cœur, Grangeneuve eût admiré à loisir les futaies druidiques qui, à cent pas des créneaux, venaient mirer leur tête dans les étangs profonds, sillonnés de poules d'eau, étoiles de nénuphars; il eût voulu étudier les tapisseries de l'Orient et les peintures d'une chambre où Henri IV avait couché. Là, figurent les portraits de tous les compagnons de cet aventurier, qui n'était encore que roi de Navarre. Le voyageur se fût intéressé aux détails des fêtes et des dépenses occasionnées pendant dix jours par la présence du Béarnais et de sa cour. Il se fut étonné que cinquante personnes, hébergées splendidement , n'eussent coûté au châtelain, qui a laissé d'exacts registres, que la somme de soixante-dix livres tournois.

Mais il avait des préoccupations plus vivantes. Il s'informa

avec anxiété des nouvelles publiques et du sort de ses amis, dont il était séparé depuis si longtemps.

— Monsieur, dit le marquis de Persan, son hôte, notre patrie est livrée à la colère de Dieu. Le maximum et la terreur commandent. Les hommes d'une opinion même pareille ne peuvent plus s'entendre; ils s'égorgent. Les Montagnards ont renversé les Girondins; les Cordeliers tueront les Montagnards. Le traître comte de Mirabeau avait raison de dire : La révolution se suicidera; le monstre dévorera ses enfants.

— Je sais, répondit Grangeneuve, que les fils de la même mère se haïssent en effet quelquefois. Dieu en a permis l'exemple depuis les premiers jours du monde. Je sais que des matelots qu'un même navire emporte, se disputent souvent pendant l'orage, au lieu de réunir leurs efforts; mais, au bout du temps, le vaisseau marche : il abordera aux terres de l'avenir; il apportera ses fruits à nos enfants sans qu'ils aient à s'inquiéter s'il a péri bien des hommes de l'équipage pendant la traversée. Quand nous savourons les fruits d'un autre hémisphère, nous informons-nous, monsieur, de ce qu'ils ont coûté de peine, de sueurs et de larmes? Nous en jouissons. Ici nous plantons l'arbre que nous ne verrons pas fleurir; nous l'arroserons peut-être de notre sang; mais l'arbre pousse, et, comme dit le philosophique La Fontaine : « JNos arrière - neveux nous devront cet ombrage. »

— Mais que de travail ingrat et odieusement payé !

— Parce que les ronces renaissent dans le champ de nos pères, dit le voyageur, faut-il cesser de le cultiver?

— Mais le sang, monsieur, dont la patrie s'inonde?

— La rend plus chère encore. C'est la robe de Joseph; et, pour avoir été trempée dans le sang, devint-elle moins précieuse a sa tribu? Toutes ces calamités finiront, Monsieur; c'est un orage qui épure l'air. Malheur à qui se trouvera, sans doute, devant ses coups ; mais l'avenir sera beau. C'est l'opinion de Vergniaud, de Valazé...

— Ils sont morts I monsieur, ces hommes d'erreur et de talent, dit le vieillard.

— Grand Dieul s'écria leur collègue; et Ducos, Brissot, Lehardi, Fonfrède?

— Ils sont morts.

GRAXGENEUVE 253

— Et Marat vit peut-être?

— Non, monsieur, une femme en q fait jusl.'cs.

— Son nom?

— Charlotte Corday.

Le proscrit découvrit sa tête.

— Elle descendait de Corncil'e, dit M. dePersnn.

— Les vertus peuvent donc être héréditaires chez les roturiers? remarqua Grangeneuvc.

Puis il essuya ses yeux, resta pensif, et ajouta, après quelques instants de silence :

— Ce coup, bien porté, s'est adressé mal. C'était à Robespierre...

Il s'arrêta.

— N'importe, reprit-il; le vaisseau dont nous parlions tout à l'heure, avance. Il trouvera peut-être encore sous lui des écueils de rois; on pourra régner encore sur ce peuple par l'épée, puis parla superstition des caduques idoles; peut-être un moment par l'égoïsme et la peur... Mais l'avenir est infaillible. Les lâches d'aujourd'hui deviendront nos alliés un jour.

— En attendant, que de misère aura coûté la perfectibilité impossible !

— La liberté est comme l'enfance, monsieur, dit Grangeneuve; il lui faut passer par les cris et les pleurs avant de grandir. Vous espérez le retour de l'ancien régime; moi, je ne le crains nullement. Je vois bien que demain est loin encore... mais hier ne reviendra plus.

— Et que deviendront les nobles opprimés? objecta le marquis.

— Opprimés! dit en souriant le représentant du peuple, opprimes qui regrettent tous un peu l'oppression I Je suis, comme vous, effrayé des malheurs publics: mais, quand le règne du fléau aura cessé, vous compterez les victimes. N'oubliez pas d'y joindre le voyageur ignoré qui vous parle en ce moment, et vous verrez qu'il n'est pns une misérable querelle ("e princes qui n'ait coûté plus de sanglants sacrifices que la fondation de la liberté. Si ces Montagnards, qui sont vo!re effroi, ont compris la nécessité des moyens violents, ce n'est pas haine, je l'espère, mais génie politique. Le salut d'un Etat est quelquefois impitoyable. S'ils épargnent à la France le sort de la Pologne , je leur pardonne.

Sous un roi, cette France serait déjà vaincue par la coalition des rois. Tout mal a ses profits. C'est à la guerre civile peut-être, c'est à la Vendée qu'on doit le respect des étrangers; on n'ose attaquer une nation qui s'attaque elle-même; et la guerre civile a de mâles avantages pour retremper les cœurs... Vous frémissez, Monsieur? eh bien! si la cause des dynasties vous amène quelque jour une invasion, vous comparerez les deux époques.

— Ces Jacobins que vous vantez, monsieur, dit enfin le marquis de Persan , incapable de déguiser plus longtemps son indignation, ils ont donc disposé de votre sort personnel ?

— - Oui, monsieur.

— Ce parti préconisé vous a donné sans doute une mission à accomplir ?

— Oui, monsieur.

— Et il vous envoie. . .

— A la mort, dit tranquillement Grangeneuve.

— Quoi? vous seriez...

— Un de ces Girondins que vous condamniez tout à l'heure. Oui, mon hôte, vous avez donné asile à un homme que l'échafaud de ses amis réclame. La nuit tombe; laissez-le partir à la hâte, car ce bienfait pourrait vous coûter la vie.

Le vieux noble voulut le retenir, mais ce fut en vain; î's n'avaient plus à échanger qu'une étreinte de leurs mains loyales.

— Quel destin ï dit M. de Persan en voyant s'éloigner le proscrit.

— C'est un temps de sacrifices pour les amis delà liberté, répondit Grangeneuve en se retournant encore. Ne nous plaignons pas. Nos frères meurent aux armées, fusillés dans les ténèbres peur la même cause; et nous, devant la nation, l'Europe entière et la postérité, notre mort ne peut être que glorieuse et belle. Ne méritons pas le reproche que faisait Brutus aux Romains : « Vous craignez trop l'exil, la pauvreté et la mort. » Tenez, Monsieur, ce Camille DcsnioulinSj'qui a été primitivement contre nous, me disait encore, la veille du jour même où j'ai quitté Paris : — « Qu'estce qu'un cebafaud? le piédestal de Sydney; et le fer de la la guillotine ? un coup de sabre, et le plus glorieux qu'on puisse aujourd'hui recevoir. »

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