UN ENFANT
Adcline avait deviné, par l'instinct de son affect.on et la connaissance qu'elle avait du cœur de Henry, que ce n'était pas à Caen qu'il se rendrait. 11 avait, devant elle, jugé en effet stériles les intrigues secrètes et même les généreux efforts des dissidents. Elle pressentit qu'il irait embrasser sa mère; et ce fut sur la route de Bordeaux qu'elle courut le chercher. Et puis, n'avait-elle pas reçu un billet daté du hameau d'Izeure ? Or, ce nom existait sur la carte du département de la Vienne; et, bien qu'il fût approprié à quelques autres localités do la France, elle se confia à son pressentiment. Dans la crainte d'être surveillée par Lacombe, elle avait fait retenir à la diligence une place sous un autre nom que le sien, et elle était partie dès la nuit même qui avait suivi la réception de Henry.
Quand elle arriva, après deux jours de marche, aux Ormes, relai de poste où il fallait quitter la grande route pour s'enfoncer, seule, au milieu d'une traverse inconnue, elle avait déjà réfléchi qu'une femme, sans moyens de transport assurés et sans domestique, serait souvent arrêtée ou retardée dans sa course; et elle venait de former le projet de s'improviser un compagnon. 11 y avait, sur l'impériale même de cette voiture qui l'emportait, un pauvre jeune réquisitionnaire qui paraissait blessé, et dont elle avait remarqué la figure intelligente, au premier moment qu'elle l'avait rencontré à Paris, dans la cour des messageries, à l'instant de leur double départ. Ce garçon se nommait Gabriel, llmonlrait volontiers son passe-port pour disposer à la bienveillance, dont il avait besoin partout; car il était pauvre, disait-il, et sa difficulté de marcher, qu'il attribuait à une récente maladie, allait lui coûter, pour se faire conduire dans sa famille, plus que ne lui accordait son indemnité de route. Le passe-port établissait le nom et le signale-
ment, assez exact, de Gabriel Treuil, fourrier dans la quatrième demi-brigade.
Adeline, au moment de monter en voiture à Paris, errant dans la cour au milieu de tant d'indilïérenls et le cœur serré, avait rencontré le regard de ce soldat, vivement attaché sur elle.
La finesse presque caressante de son humilité l'avait disposée en sa faveur. Chaque fois que , le long de la route, la voiture s'arrêtait un moment, Gabriel se trouvait, sans affectation, aux côtés d'Adeline. Il offrait de se charger tanlôt d'un petit paquet, tantôt d'une commission dans l'auberge. Il prêtait son épaule pour s'élancer du marche-pied; et, en montant que'ques collines, la jeune femme n'avait pas dédaigné de lui adresser plus d'une question et de lui ouvrir quelquefois sa bourse.
Enfin, elle lui dit, pendant que la carrossée déjeunait aux Ormes, pendant qu'on attelait des chevaux frais et tout en faisant descendre ses paquets que Gabriel lui-même aidait à transporter d'un air soucieux :
— Écoulez, mon garçon; vous m'avez dit, je crois, que vous alliez jusqu'à Bayonne et que vous étiez un peu embarrassé de fournir aux frais du voyage. Voulez-vous me donner une douzaine de vos journées? je ne serai point ingrate, et je vous mettrai à même de retrouver plus joyeusement votre famille.
La satisfaction la plus étrange éclata dans tous les traits du blessé. Mais, par un singulier contraste :
— Je voudrais, dit-il, pouvoir obliger madame; mais que faut-il faire? je ne suis guère ingambe... on m'attend chez nous.,.
— N'en parlons plus, mon ami; je ne vous prierai pas moins d'accepter ce faible secours. Vous m'inspiriez de la confiance et je croyais que vous consentiriez à m'accompagner, d'autant mieux que mon chemin, pour se détourner un peu, n'en est pas moins le vôtre et vous conduirait jusqu'à Bordeaux.
— Eh bien ! je ferai, dit Gabriel comme avec résignation, ce qu'il plaira à madame.
— Du tout, reprit Adeline, du moment que mes projets contrarient trop les vôtres...
Et elle lui tendit quelque argent. Mais le soldat avait dis-
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paru avec une vitesse qui témoignait assez bien en faveur de sa guérison prochaine. La voilure s'éloigna.
Demeurée seule, Adelioe éprouva un peu d'embarras pour s'équiper et commencer ses recherches. L'hôte, à qui elle avait demandé deux chevaux et un guide, ne lui avait pas caché que tout était difficile dans ce coin de la province, et qu'il ne se flattait guère de pouvoir la contenter sur-le-champ. Enfin elle sentait le découragement glacer sa résolution, et des pleurs de colère et de tristesse s'amassaient déjà au bord de ses yeux, lorsqu'un peu de bruit dans la cour de l'auberge lui fit mettre la tète à la fenêtre de sa chambre. Elle vit Gahriel, qui, déjà monté sur un mulet, et son porte-manteau attaché, tenait en laisse un cheval dont l'allure vive et la bonne selle de velours promettait une monture docile et un voyage agréable.
Adeline se précipita au-devant de sa providence. Elle eût volontiers donné sa moin à baiser à l'écuyer intelligent; et, payant tout sans compter, elle s'était élancée dans la campagne sans emporter d'autre indication que celle qu'elle devait puiser dans une carte de Cossini. Elle la donna à Gabriel, et celui-ci l'enferma soigneusement dans la coiffe de son chapeau à trois cornes. ■
Les voilà partis. Les deux premières journées, ils s'égarèrent plus d'une fois, à cause de l'impatience d' Adeline qui prétendait toujours abréger les routes en marchant à vo d'oiseau.
Ces journées ne produisirent aucun résultat; les voyageurs ne découvrirent aucun indice. Enfin ils arrivèrent à Izeure, et de la à la Rochc-Posay. Gahriel regardait tout sur la route avec une attention scrupuleuse; et cependant ils perdirent le fugitif après avoir passé à cinq cents pas de lui. Leurs routes se divisèrent; et, après quatre jours de fatigues extrêmes, l'intrépide jeune femme et son serviteur arrivèrent à Barbezieux, sans espoir de retrouver les traces de Giangeneuvo avant d'avoir touché Bordeaux, e'esl-àdirc une ville où tant de périls les attendaient.
Obligée de consentir à se reposer pendant quelques heures, Adeline réfléchissait tristement, assise sur un banc, au fond du petit jardin d'une auberge.
— Me voilà sur la grande route, se disait-elle; mais quelle apparence qu'un malheureux mis hors la loi suive la
grande route? Il évite, au contraire, la rencontre des hommes; et il est évident qu'il marche la nuit par des sentiers solitaires. Mais où adresser nos recherches? que devenir?
Elle avait, pour user de l'unique et ordinaire ressource des personnes dépaysées, fait demander un journal afin de voir si rien ne transpirait de la fuite des Girondins, et si elle n'aurait pas le bonheur ou le malheur plutôt d'apprendre ainsi quelques nouvelles de Grangeneuve. Mais la maîtresse de la maison était presque seule dans son auberge, et les soins de son enfant malade la préoccupaient si . exclusivement, que la voyageuse vit bien qu'il n'y avait qu'un moyen de l'intéresser : c'était de prendre part à sa peine et de lui offrir de veiller sur la petite créature pendant qu'elle s'absenterait quelques minutes.
Elle le détermina à cet arrangement en lui vantant la beauté de son fils; et Adeline, assise à côté du malade apaisé dans ses cris par la diversion d'une figure étrangère, ; 3 tarda pas à lui adresser quelques douces paroles pour se concilier sa belle humeur.
— Tu souffres donc beaucoup, mon pauvre ami? lui ditelle. Que t'est-il arrivé ?
C'était un petit garçon de quatre ans, à la peau noire, mais aux yeux de même couleur; et si singulièrement vif dans ses mouvements, qu'il se causait à lui-même de fréquentes douleurs, à force de s'agiter dans son lit.
A la question d Adeline, le marmot tira son bras endolori et le montra pour toute réponse.
— Tu es blessé 1 Est-ce que tu serais tombé d'un arbre, ou t'aurait-on poussé, en jouant, dans quelque fossé?
— Non pas, dit l'étourdi : c'est que, voyez-vous, madame, le meunier avait attaché son cheval à notre porte; j'ai monté sur notre banc, et puis sur son cheval...
— Je crois ce ligament trop pressé : donne, petit, que je le desserre. Et puis, mon enfant?...
— Et puis le cheval a senti les talons de mes snbots, madame; et puis il a galopé, et puis je suis tombé sur la grande route. C'est un marin qui m'a ramassé.
Adeline, qui avait délicatement délié tous les langes autour du bras de l'enfant, venait de jeter un cri de surprise et de joie qu'elle eût voulu retenir. Mais elle avait, dans le
premier bandage apposé, reconnu la moitié d'un foulard déchiré, et dans l'angle de ce morceau il restait les deux initiales des noms de Grangeneuve.
— Madame ! dit-elle à sa mère qui rentrait, et tout en cherchant à cacher son trouble, comment appelez-vous le chirurgien qui a posé le premier appareil à votre enfant?
— Je n'ai pu trouver le journal.
— N'importe. Ce chirurgien, où est-il?
— C'en est peut-être un, comme vous dites, car il s'est montré bien adroit; mais il n'a rien pris pour ses peines.
— Où est-il? au nom de Dieu !
— Mais, c'était un voyageur, un voyageur qui s'est trouvé là au moment de l'accident. Il m'avait l'air d'un sous-officier de marine. Le pauvre cher homme! Il m'a rapporté mon Jules, il l'a pansé lui-même, et il est reparti sans vouloir accepter même un verre de vin.
— Il m'a donné aussi ce flacon pour jouer, dit l'enfant, pendant qu'il m'entortillait; et il ne m'a pas fait mal! Je l'aimerais bien, moi, ce monsieur-là; il viendra me revoir, donc!
— Comment? demanda Adeline haletante d'intérêt.
— Laissez donc! Il a dit cela pour calmer Jules, prononça la mère à voix basse; mais il m'a confié à moi qu'il était attendu à Niort pour aller s'embarquer.
Adeline hésita. Ce renseignement, contraire aux idées qu'elle s'était faites, pensa la jeter à la hâte dans une direction nouvelle; mais elle comprit rapidement que le fugitif avait dû donner le change sur ses projets, et qu'il n'avait pa^ pris le chemin de Niort, précisément parce qu'il l'annonçait.
— Y a-t-il longtemps, poursuivit-elle, comme si elle n'eût été curieuse que de savoir l'époque du malheur qui occupait la pauvre mère, y a-t-il longtemps que votre enfant est tombé ?
— D'avant-hicr, madame, répondit l'enfant lui-même ; et je n'ai pas mangé depuis ce temps-là.
Et dix minutes après, Gabriel, précédé d' Adeline, reprenait la route qui conduisait à Bordeaux.
Ainsi, dans la même direction, à quinze lieues de distauce peut-être, se suivaient deux êtres attirés l'un vers l'uu-
tre, et qu'un hasard naturel pouvait à chaque instant rapprocher ou désunir.
Grangeneuve, surpris au milieu d'une nuit de marche par un de ces orages qui sont terribles à l'équinoxe d'automne dans nos provinces du midi, s'était réfugié, vers le point du jour, dans une maison de poste, et là, sous le prétexte d'attendre une voiture qui viendrait par la route d'embranchement voisine, il s'était fait donner une chambre, du thé, du feu dont il avait grand besoin; et, pour un moment, reposé dans une situation de bien-être depuis longtemps étrangère à sa condition de voyageur, il en jouissait avec complaisance. Mais telle est notre infirmité humaine, que si les peines de l'àme s'affaiblissent par les souffrances du corps, les inquiétudes physiques et les fatigues recommencent à régner avec tyrannie dès que les besoins matériels sont assoupis. Henry, appuyé sur une table qu'il avait rapprochée de L'àtro, ne s'apercevait pas que des pleurs s'échappaient entre ses Ljigts avec abondance, et qu'il oubliait d'écrire à Dumcyriï, comme il en avait formé le projet depuis un quart d'heure.
c Ami, lui dit il enfin dès qu'il eut saisi la plume, si je n'ai pas consenti à ce que vous vinssiez au-devant de moi, vous en savez la raison. C'était prudence pour moi-même et surtout pour vous. Mais j'approche du but, je le sens à l'intérêt que m'inspirent les aspects connus de tout ce qui m'en- ( ure. Si je ne vous ai rien laissé ignorer des misérables Urtures de ma route, il faut bien que je vous le confie; mon cœur de compatriote commence à bondira la vue de nos horizons, devant la forme de ces toits qui rappellent la maison de nos pères, à la senteur encore lointaine et vague des pins qui couvrent nos landes. Oh! si les coteaux chéris de Laint-Émilion, si nos vertes aubarèdes pouvaient cacher un baume qui guérisse, une fontaine où le passé s'oublie I — Toujours la même pensée, mon pauvre Dumeyrill toujours 1 même ennui dévorant I —Concevez-vous cet emploi de la vie, cette vocation stérile et poignante, cette consommation du temps? Ne pourrai-je donc jamais sortir de cet amour qui s'exile avec moi ? Je ne devrais plus vous écrire, ami; mon histoire devient monotone comme la vie. Vous savez comme on descend la montagne pr.s à pas; comme o:i sort de l'ivresse heure par heure; comme l'été s'en va fouille ù feuille. Je me méprise et je me hais.
» Et pas un péril ne m'a encore approché sur la route! Le malheureux est le dernier atteint par la mort. Si j'étais heureux, je serais déjà suivi, arrêté, condamné. Louvet, qui chérissait une femme dont il était aimé, a peut-être déjà subi le sort de Vergniaud.
» Quand je pense que je l'aimais sans conserver d'illusions sur elle! quej'avais besoin de la voir et besoin de la quitter, que je craignais de lui survivre! Elle était demeurée obstinément dans ses défauts natifs, et tantôt je l'excitais à en sortir, tantôt j'étais son complice. Repose-loi, lui disais-je, puisque tu bois le travail; vas respirer l'air des champs, vas écouler la musique italienne; je pourvoirai à tout, je veillerai sur tout. C'étaient là les jours où je l'aimais le moins; mais, découragé de ne vaincre ni elle ni moi, je me disais que la vie pourrait bien ainsi aller. Je me résignais à eslimer peu et à aimer aveuglément, pourvu que l'orage ne revint plus gronder sur deux plantes brisées. Elle sera coupable, mais du moins elle sera heureuse. Elle ne se plaindra plus. J'aurai sacrifié ma vie à la sienne; elle me bénira. Ainsi, j'étais héroïque par suite de nos renaissantes querelles. Mais d'aulres fois je lui criais: Le monde te regarde et te condamne; évite celte boue qui rejaillira sur tous deux. Sois l'artisan de la fortune, et ce monde te rendra l'estime. Veux-lu perdre aussi la mienne? Que tu es injuste et fantasque, répondail-elle; tu me berces sur tes genoux, et puis tout à coup tu m'éveilles en me frappant. Je dormais, endormie par toi; et voilà que tu me jettes sur la pierre froide pour me réveiller. — Hélas! la malheurense ne comprenait pas qu'elle ne devait pas s'endormir, même quand je chantais pour cela : ou, si elle le comprenait, que croire? elle ne le faisait pas moins; car j'ai des lettres d'elle sublimes d'ardeur, de remords, de malédictions sur elle-même; et jamais elle n'a pu passer deux heures occupées.
» C'était la prose unie à la poésie; le vice dans son ingénuité, 1 amour dans sa dangereuse influence. Il me semblait quelquefois la voir sourire à mon abaissement. Plus je me dégradais pour elle, et plus elle semblait lière. Au lieu de m' élever, ce saerilice absolu m'anéantissait. Et elle appelait cela de l'amour : se mépriser avec passion I Tout cela était ntanl et affreux, dites- vous? j'en suis sûr, et vous avez raison. Eh bien ! je ne voudrais pas subir une année de la
vie humaine, si elle n'avait pour compensation, aux jours de la sagesse, quelques-unes de ces déceptions-là.
» Ah! Dumeyril, ces jours trempes de mes larmes, ces jours où je me nourrissais de fiel, êtes-vous bien sûr que ce n'étaient pas là mes beaux jours? êtes-vous bien sûr que tous ces maux n'étaient pas des biens? Quel charme dans un seul regard ! Que j'étais heureux d'être auprès d'elle I son souffle, c'était l'air qu'il me fallait pour vivre. J'étais averti de son approche, et avant de la voir un vague désir me brûlait. Et sa voix pénétrante I elle était à elle, rien qu'à elle, comme un parfum exclusif est à la fleur. Si je la quittais, je rêvais à elle tout le jour, je cachais, le soir, son souvenir sous la cendre; elle accourait à mon réveil. J'ai revu les lieux que nous parcourions ensemble, je les ai trouvés déserts. Je suis entré au théâtre dans l'espoir de suspendre un moment ma peine; et à certains passages du drame, quand tous applaudissaient Molière, je me suis senti pleurer, parce qu'Adeline avait autrefois ri à ce passage.
» Mon ami,n'ai-jepasété bien sévère envers elle et envers moi-même? Absurdité que de se refuser à vivre! triste économie que celle de l'àme! Cette langueur qui me remplit les sens, d'autres, et de plus haut placés, ne l'ont-ils pas subie avant moi? Antoine, un noble soidat, n'a-t-il pas déserté la gloire et abandonné le sceptre du monde pour suivre sa maîtresse? Ce temple que voilà, à qui est-il dédié? A la créature repentante à qui le Christ lui-même a pardonné ses faiblesses. Il m'est tombé récemment dans les mains, un soir, en un de ces pauvres gites où j'ai été forcé d'entrer, un livre de l'abbé Prévôt, que certainement vous avez lu l Pourquoi l'héroïne, cent fois au-dessous de la femme que j'ai aimée, n'est-elle avilie aux yeux d'aucun lecteur? — Par la seule raison qu'elle aime.
» Mais elle aime! Et voilà ma condamnation prononcée. Moi, on m'abandonne; ai-je reçu une marque de sa sollicitude? sais-je si ma pensée même a traversé une fois seulement son souvenir? Non; abattu de douleur et terrassé de honte, il ne me reste plus qu'à vous embrasser, à presser sur mon sein, une fois encore, ma sœur, ma mère, et à mourir. Mais cette mort que je demande, je la subis vingt fois par jour! Je vis jusle assez pour sentir que je meurs. Mon Dieu, délivrez-moi donc du mal et arrachez de mon cœur ce
poison qui le tue. Je lui ai pardonné mes souffrances, j'ai oublié ses injures, mes jours perdus, déshonorés, mes insomnies amères; et je ne peux effacer l'image d'une iélicité fugitive. Pourquoi le bonheur ne peut-il donc s'oublier comme la peine! Ami ! si vous venez jamais à la découvrir, cachezlui bien mon état, cachez-le à tout le monde, comme si j'avais commis une mauvaise action, un meurtre, une bassesse. Qu'elle ne se doute pas de ce que je souffre ; qu'elle ne se doute point que je meurs pour elle. Qu'elle me croie consolé, occupé seulement de ma religion politique, et qu'elle sache enfin qfleje ne l'ai pas jugée digne de recevoir mon dernier adieu. »
Et pendant que l'infortuné traçait ces lignes vingt fois interrompues, pendant qu'il accusait de dureté et d'oubli une faible femme, il ne se doutait guère qu'elle était là; qu'Adeline, au seuil même de cette chambre, derrière une frêle porte qui tremblait au vent, moins qu'aux pulsations de son cœur, Adeline épiait ses soupirs, observait son maintien par une étroite ouverture, et que la crainte de blesser sa colère, autant que celle de trahir un proscrit, l'avait seule retenue et empêchée de voler dans ses bras.
Adeline s'éloigna : elle en eut la force. Elle résolut de préparer Grangeneuve à l'incident d'une pareille rencontre, soit qu'elle fit parler Gabriel, soit qu'elle chargeât ce compagnon assidu de lui remettre un billet écrit de sa main, daté d'une résidence voisine.
Elle chercha Gabriel assez longtemps et inutilement dans toute la maison. Le sergent novice n'avait qu'un défaut, mais il le portait à l'excès le plus condamnable. Il en avait si bien la conscience, qu'il s'enfermait ordinairement pour boire, comme un autre pour commettre la plus honteuse action. Adeline avait cru s'apercevoir déjà plus d'une fois de cette infirmité si précoce; mais grâce aux précautions du buveur et aux soins qu'il avait de ne se livrer à sa passion que pendant les nuits où les stations prolongées qu'il savait la voyageuse obligée de faire, cette vérité n'était pour elle qu'un soupçon.
A force de chercher, on découvrit le soldat dans une mansarde. Il s'était enfermé et ne fut trahi que par son bruyant sommeil. Mais Adeline, qui avait tant d'intérêt à ménager le dévouement de cet homme et une si grande hâte de pro-
(iter de ses services, fit ouvrir discrètement sa retraite et y pénétra seule avec précaution.
Le plus complet désordre régnait autour dj dormeur : un ou deux flocons de liqueurs l'ortes étaient renversés à ses pieds; il avait jeté au loin son habit comme un poids dont la chaleur l'avait apparemment accablé. On voyait qu'il s'était débattu longtemps sur le lit où il gisait encore ; et l'argent que lui avait confié Adcline pour acquitter les dépenses de leur voyage, était avec des papiers de formes différentes et de différentes grandeurs, épars et dispersé sur le carreau.
La jeune femme, un peu intimidée d'un tel aspect, se consultait pour savoir comment elle devait agir. Celte conjoncture nouvelle était si contraire à son impatience! Ses yeux erraient avec indécision çà et là, quand tout à coup ils rencontrèrent à terre, sous ses pieds même, un papier dont elle crut reconnaître l'écriture. Elle se baissa vivement; elle ne s'était point trompée: c'était l'écriture de Lacombe. Elle prit résolument cette lettre, et vit que, dans une instruction assez longue et astucieusement détaillée, Lacombe donnait à un jeune homme qui paraissait en possession de sa confiance les plus minutieux détails pour arriver à découvrir Grangeneuve et le livrer à la gendarmerie.
En effet, Lacombe, avec la perspicacité d'un homme de police, avait estimé que, pour s'emparer de son ennemi déjà échappé une fois à ses pièges, Adeline était la personne la plus propre à le mettre sur la voie. 11 l'avait fait explorer, bien sûr que si quelqu'un retrouvait les traces du proscrit, ce serait sa compagne abandonnée. 11 s'en était lié à, l'amour comme au plus clairvoyant et au plus ingénieux des observateurs; et il avait attaché aux pas de la trop confiante Adcline un fourbe que sa bonté lui fit accueillir comme nous l'avons vu. Le premier piège où elle tomba, en effet, fut la pitié généreuse, et même avant le besoin d'un appui, sur lequel, cependant, avait spéculé Lacombe.
La malheureuse Adcline se souvint alors, en essuyant sur son front la sueur froide, qu'elle avait annoncé a son compagnon, il n'y avait pas une «heure, que la journée ne se passerait pas sans qu'ils rejoignissent le fugitil ; car elle en avait suivi les traces dans plusieurs réponses amenées par
ses questions aux voituriers de la route, depuis cette auberge où Henry avait pris soin d'un enfant.
Que devenir? Si elle fuit, l'infâme espion sera bientôt sur de doubles traces; si elle se contraint assez pour le laisser vivre auprès d'elle, elle ne pourra approcher de Grangeneuve! L'idée d'empêcher Gabriel de se réveiller jamais lui traversa la pensée. Elle eut enfin assez de force ou d'amour pour dissimuler. Elle laissa tomber le papier à sa place, sortit a pas légers, et fit croire dans l'auberge que, son domestique étant tombé malade, elle ne pourrait repartir que le lendemain. Elle alla s'enfermer dans une chambre haute dont la fenêtre dominait toute la route. De là il était impossible que tout voyageur arrivant ou parlant ne fut pas distinctement aperçu. A la nuit tombante, elle vit fous des habits grossiers et un bâton de houx à la main, s'acheminer, vers le midi, un piéton modeste. Elle laissa échapper une plainte involontaire, étendit les mains vers lui, et, quand il fut à une distance un peu plus grande, elle ne put s'empêcher d'ouvrir la feuctre comme pour se rapprocher de lui.
Quand elle se retourna, Gabriel était debout derrière elle.
— Je fais peur à madame ? dit en souriant le prétendu soldat.
Lui, il était calme et ne conservait de l'état dont il sortait qu'une certaine pâleur bleuâtre qu'Adeline avait remarquée plusieurs fois sans en soupçonner la cause.
— Madame observait la-bas quelqu'un : ce personnage qui s'éloigne, peut-être? Auriez-vous des renseignements nouveaux ? Voulez-vous que je coure après le pèlerin ?
— Je renia rquais, dit Adeline avec une précision stoïque et une assurance dans la voix dont elle fut étonnée ellemême, je remarquais que le soleil vient de se coueher làbas dans des nuages de pourpre et de feu. Il fera beau celte nuit. Je serais d'avis de repartir.
Le séminariste, qui craignait beaucoup que quelque servante ou garçon d'écurie ne se lut aperçu de sa sieste un peu longue, n'élail pas fâché de quitter la maison de posle, et ses préparatifs furent achevés en un peu moins de tuinps que ne l'avait désiré Adeline.
Adeline voulait attendre une obscurité \ lus complète, afin de rencontrer impunément Grangeneuve. Car la sol.ieilude
de Gabriel était grande, ainsi qu'elle l'avait remarqué plus d'une lois pour en faire honneur à son dévouement pour elle f II possédait, dans l'instruction donnée par Lacombe, un signalement exact et dont il avait dû faire une profonde étude. Adeline, dans l'impossibilité d'aborder le proscrit en compagnie de son délateur, venait aussi de s'arrêter au projet de devancer désormais Grangeneuve, avec le même soin qu'elle avait mis jusqu'ici à le suivre. Elle pourrait ainsi prévenir les dangers qui arriveraient de Bordeaux au-devant de lui, et surtout mettre en défaut la vigilance de Gabriel, qui n'était guère moins attentif qu'elle-même à tous les incidents du voyage.
Elle trouva facilement le prétexte de différer le départ; mais quand vint le moment pour les deux cavaliers de croiser, sur la route, un sous-officier de marine, bien que les ténèbres dussent empêcher toute reconnaissance. Adeline fit parler son compagnon, à qui elle venait d'adresser une question sur ses premières campagnes, et elle donna en même temps à son propre cheval un coup de cravache, afin d'obliger ainsi, à cause de la distance , son écuyer à élever beaucoup la voix.
Grangeneuve, à l'approche des deux voyageurs qu'il entendait, s'était jeté, mais un peu tard, derrière une haie qui bordait la route ; car, à son pas ralenti et à sa tête baissée, Adeline avait compris qu'il était pensif. Il demeura là immobile un moment.
— Pauvre ami! se dit tout bas l'amazone en passant; faut-il que ce soit moi que tu redoutes, et toi devant qui je passe sans m'arrêter! Que Dieu veille sur tes jours, et que la vertu te protège !
— Madame! madame! s'écria Gabriel en s'avançant rapidement, n'avez-vous pas entendu là certain bruit à travers les feuilles? Je parierais qu'il y a ici quelque garnement qui se cache. Attendez : je vais y aller voir.
— Non! dit convulsivement Adeline , restez près de moi; j'ai peur.
Et l'accent de sa voix ne démentait point en ce moment un sentiment assez étranger à sa nature ordinaire.
— Je m'en vais bien le faire déguerpir ! ajouta Gabriel. Et, sans rien consulter que sa méchancheté instinctive, avant même qu'Adeline eût compris son intention, le mou-
chard avait saisi un des pistolets qu'il avait fait acheter en traversant Poitiers, et avait adressé le coup au milieu du buisson même où le bruit s'était fait entendre.
Adeline s'élança sur Gabriel comme une lionne blessée; elle lui arracha le second pistolet; et c'en était fait de l'infâme, si elle n'eût entendu au même moment s'éloigner le voyageur, assez vite pour indiquer qu'il n'avait reçu aucune atteinte. Le rire de l'assassin sur la prestesse de cette course contribua aussi à la rassurer.
— ïudieu I mais la peur vous rend folle, dit le faux sergent en redemandant son arme.
— C'est vrai, répondit Adeline. Mais je vous en avais prévenu, misérable. Pourquoi cette lâche action?
— Elle a été fort innocente, au contraire; le camarade est déjà loin du côté des bois. — Mon pistolet, s'il vous plait, madame.
— Non, dit Adeline sèchement : j'en ferai peut-être meilleur usage.
Et son intention en ce moment était de brûler la cervelle à son guide , plutôt que de lui laisser .mettre une seconde fois la vie de Giangeqeuve en péril.