A LA GRACE DE DIEU
Rentré seul, et presque furtivement dans sa maison, Grangeneuve alla trouver sa mère et sa sœur. Il en reçut de silencieuses étreintes; elles n'osaient ni se' plaindre de l'honneur qui investissait le chef de la famille, ni s'applaudir d'un événement qui allait le séparer d'elles. Soupirer et le presser dans ses bras, était toute l'éloquence du combat maternel. La même conviction politique était loin, du reste, d'occuper ces trois cœurs; mais chaque personne respectait dans l'autre l'autorité de la conscience. Henry dormit mal, et s'enferma tout le jour suivant pour échapper ù la première importutiité des visites, à des curiosités pué-
riles, et peut-être à l'indiscrétion des conseils. Puis une crainte de plus en plus dominante de remplir mal son mandat s'empara de sa modestie. Il comparait souvent, dans son hésitation, l'existence paisible qu'il abandonnait pour la vie tumultueuse de Paris : un monde où il serait inconnu, une arène de passions, un désert d'affections fidèles. Au lever du jour suivant, il sentit le besoin de mettre quelques objets extérieurs entre lui et la fixité de ses réflexions.
Dans cette disposition d'humeur, il monta à cheval et prit son chemin par les rues les plus détournées, afin de gagner la déserte promenade qui s'étend vers la route de Bayonne. Quand il fut hors des murs et devant un horizon plus vaste, loin d'augmenter, sa confiance en lui diminua. Il eut, plus sincèrement que jamais, le regret d'avoir accepté un poste éminent : il se trouvait si peu de chose en présence du ciel et du monde!
Il voyait, à une distance fort grande, marcher devant lui deux cavaliers qui s'éloignaient d'un pas rapide. Étonné de ne pas les reconnaître à la première vue, car tout le monde se connaît dans une ville de province, et surtout les gens qui sont en rapport de fortune, il résolut de les rejoindre pour se distraire, et il piqua vivement son cheval. Rapproché de cinq cents toises, il distingua déjà les vêtements d'une amazone, il voyait flotter un voile vert, et il reconnut, par la distance où se tenait de son compagnon le second cavalier, que celui-ci était simplement un domestique.
L'amazone était Adeline. Grangeneuve pensa à prendre un sentier qui donnerait à sa course une direction différente; mais il pouvait avoir été signalé à son tour, et cette première pensée de fuir, cette conscience d'une appréhension sans objet, l'irrita contre lui-même au point de lui faire continuer sa route avec une assurance qu'il s'exagérait. Il se traita lui-même comme il en agissait quelquefois aveson cheval favori. Quand un objet vague, le tronc couch d'un saule, l'ombre d'un oiseau qui passe, le reflet du soleil dans un ruisseau agitait le noble animal; quand, les oreilles en avant et les naseaux ouverts, il faisait un écart pour passer, Grangeneuve domptait sa nature ombrageuse et rebelle, et, le ramenant devant le fantôme de sa peur, il le lui faisait flairer, reconnaître et braver.
— Monsieur, dit Adeline à Henry dès qu'ils furent à la porlée de la voix, il était écrit que je devais aujourd'hui vous voir. J'ai pensé à vous toute cette matinée; je vous ai adressé un billet pour avoir vos conseils sur une petite acquisition, importante pour moi; et vous seriez certainement à cette heure occupé à lire chez vous mon griffonnage, escorté de contrats et de titres, si je n'avais pas été destinée à une meilleure chance encore.
— Disposez de moi, Madame, dit avec réserve le nouveau député.
Et toutefois il n'avait pu se défendre de jeter sur Adeline un long regard en l'abordant. Il demeura frappé de la séduction nouvelle que lui prêtait l'exercice animé de l'équitation. Ses joues étaient plus vermeilles et ses yeux plus brillants : l'intrépidité et la grâce inspiraient tous les mouvements de ce corps souple et léger. Il obéissait harmonieusement aux ondulations de la course; et Adeline a anblait plutôt un oiseau rapide planant au-dessus de son cheval qu'une faible femme emportée au hasard.
Au bout de quelques instants, apparemment satisfaite d'avoir donné les preuves de son adresse, elle modéra d'ellemême l'allure du coursier, le flatta de sa main charmante, et le mit au pt,s en le rapprochant fraternellement de celui que montait Grangeneuve.
— Vous me voyez, dit-elle, la plus heureuse personne du monde! Depuis hier, Monsieur, j'ai un cheval, un cheval à moi! il est jeune et presque indompté encore : il est beau. n'est-ce pas? Mon Dieu! que j'ai de joie à vous le faire voir ! Je ne me flattais guère d'une si prompte rencontre. Je sais que vous aussi, vous aimez les chevaux. Toute la vie, j'avais rêvé un andalou comme le voilà, la robe miroitée, les crins abandonnés au ventl le premier profit de mon héritage a été employé à me procurer ce trésor. Regardez-le (fuie, mon bel espagnol : il s'appelle Demandez. Il ne me coûte que dix mille francs; et vous savez si les assignats commencent déjà à perdre de leur valeur.
— Dix mille francs! dit Grangeneuve.
■—Oh! ne me grondez pas : je vais visiter aujourd'hui même un petit bien de campagne, aliu de placer le peu je possède et ne plus rien dépenser follement. J'ai été élevée en enfant gâté. Monsieur; et si je ne me hâtais de prendre
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un parti sage, je serais capable de dissiper en six mois co qui peut suflire à toute une vie heureuse et tranquille.
Henry s'informa avec détails de projets si bien conçus, et apprit en effet qu'il se trouvait à quelques lieues de Bordeaux une ferme, des vignes, un manoir à peu près philosophique, et dont le prix pouvait tenter un modesie acquéreur.
— Savez-vous ce que vous devriez faire ? ajouta la jeune veuve, les yeux vivement ouverts et tout le regard caressant : venir avec moi jusqu'à ce petit domaine, l'examiner pour moi. Ce n'est pas tout que les titres soient en règle et qu'on ne m'ait point trompée sur le prix des baux; il faut encore que le site me plaise, et que vous me donniez vos plans pour des réparations intérieures. Je vous devrai mon bien-être. Venez : vous aurez été mon architecte, et je me souviendrai de vous quand je serai bien vieille.
Il y avait, dans cette proposition si impromptue, quelque chose de sincère, et, si nous osions le dire, quelque chose de si bon enfant, que nul n'aurait pu se défendre de l'accueillir.
— A vos ordres, dit Grangeneuve. Et à l'expression de son sourire, Adcline lui tendit la main.
Les voilà cheminant côte à côte, en étourdis camarades; et, pour être revenus de bonne heure à la ville, ils allongèrent doucement le pas de leurs chevaux. Si vous avez jamais voyagé ainsi près d'une femme, je ne dis pas dans les allées poudreuses du bois de Boulogne, où les dandys qui vous croisent et les calèches qui se heurtent vous obligent sans cesse à des préoccupations de sûreté et de vanité, mais dans des chemins verts et creux, sous la voûte des buissons chargés de prunelles, vous savez qu'il n'est rien de plus amical et de plus doux. Tantôt il faut éclairer la route de votre compagne, couper devant elle avec la cravache les fils de la vierge, puis la laisser passer la première, à son tour, afin qu'elle choisisse le moins périlleux sentier, et éviter les branches qu'elle menace gaiement de vous renvoyer. Cette marche est une succession d'incidents qui ressemblent parfois aux capricieuses évolutions de nos danses. Et puis, que la conversation est libre et aisée du haut de ce piédestal mouvant qui livre à vos regards le paysage agrandi 1 Placé à la gauche de l'amazone, sa position même
à cheval la tourne coquettement vers vous : un pied furtil', un genou témérairement avancé, tout est péril, grâce et attrait autour d'elle. Les chevaux même se sont animés à se suivre, ou ils s'agacent en marchant l'un près de l'autre : tout s'associe dans ce groupe aventureux; et si le sol uni vient à solliciter un temps de galop, ne dirait-on pas un seul être disparaissant dans le poudreux nuage ou sous les profondes allées d'une forêt? Pour moi, je ne voudrais pas plus confier celle que j'aime à un adroit cavalier qu'a la profane étreinte d'un walseur.
Mais Aduline et son compagnon s'occupaient d'intérêts sérieux.
— Vous allez partir, disait la jeune femme; je suivrai vos succès du fond de ma retraite oubliée. Pour vos plaisirs, je ne pourrai m'en faire une bien juste image : je n'ai jamais vu ce Paris, où vous allez perdre vos souvenirs anciens et nouveaux.
— Quoi ! vous n'avez pas vu Paris ? s'écria Grangeneuve étonné. On m'avait dit... Je croyais savoir...
— Je n'en ai jamais eu le désir, dit Adeline d'un ton simple et détaché. Je suis si accoutumée à savoir que l'idée qu'on se lait d'une chose est au-dessus de toute réalité, que je me résigne désormais à fermer l'âme et les yeux, ii ne lire que les Mille et une Nuits, à n'habiter que le pays des chimères.
— Mais, cependant, je croyais que pour échapper aux chagrins... pardon... que causait à ses parents la maladie d'Alphonse, on vous aurait conduite...
Adeline parut fort occupée à rajuster la gourmette de sa bride; et, penchée ainsi en avant, elle mit assez longtemps l'encolure de son cheval entre elle et le regard attentif de Henry.
Quand elle se releva avec grâce :
— Vous doutiez- vous, Monteur, dit-elle, de tous les amis qui étaient présents à votre élection? Il y en avait de bien cachés dans la foule, et les plus obscurs n'étaient pas les
moins heureux peut-être les moins attristés, ajouta-t-elle,
d'un triomphe qui vous exilera.
— Comment ! vous étiez à l'assemblée?
— Je vous remercie de me reconnaître dans ce portrait de vos amis. Oui, Monsieur, j'élais à l'assemblée; j'ai vu se
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croiser les intrigues, les meneurs agir; et vous devez une partie des meilleurs suffrages qui vous ont été donnés à vos propies collègues, nommés dans la séance de la veille ou du lendemain. J'étais fière pour vous de l'amitié de Ducos, de Fonfrède, de Brissot, de Guadet, de Vergniaud. . .
Là, il fallut mettre les chevaux au petit pas pour franchir un village. Les voyageurs firent la remarque que, quel que soit le mauvais état de nos routes de France, le lieu le plus incommode et le plus périlleux à passer est infailliblement celui où les hommes ont établi leur demeure. Là, il y a émulation d'immondices, assaut d'incurie, mépris comme affecté de toute apparence hospitalière. Du reste, la première maison que vous rencontrez est à peu près l'échantillon fidèle de toutes celles qui se suivent. Un village, comme un seul homme, est tout malpropre ou tout rangé: l'exemple de l'habitant le plus considéré suffit pour décider de ses mœurs. — Je me rappelle à ce sujet, disait Grangeneuve, que, dans un voyage autrefois fait en Suisse à trèspetites journées, je me décidais toujours à suspendre ou ù continuer ma route sur l'aspect extérieur du hameau qui se présentait à moi vers le coucher du soleil. Seulement, en ce pays où les croyances religieuses sont diverses, si, de loin, j'apercevais un groupe de maisons sur un terrain favorable à l'épanchement des eaux, des murs blancs, quelques arbustes fleuris et le linge voltigeant des nombreuses lessives. j'étais sur d'aborder cuez des protestants. Si le hameau était cassis dans un fond humide, entre des lacs de canards et des obélisques de fumier; si j'entendais déjà de loin des accents de querelles ou de musique barbare, j'entrais avec componction en pays catholique.
— Ce hameau, dit Adeline, est catholique : voyez plutôt l'enseigne de la seule auberge qu'il renferme. Quelle promesse de misère, et quel outrage aux arts I Vuudriez-vous vous confier à la Grâce de Dieu ?
Ils passèrent.
Mais on aperçut bientôt, à mi-côte, les modestes bâtiments de la petite ferme à vendre. Adeline s'arrêta spontanément; et, bien qu'elle ne fût jamais venue en ce lieu, elle dit, comme par inspiration : Ce doit être la I — Donne femme, ajouta-t-elle en s'adressant à une aïeule qui ramassait quelques fruits au pied d'un cormier, comment appelez-
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vous ce chôtr-au que voilà sur la droite? — La Roche-aux- Belles, Madame.
— J'étais sûre de mon instinct divinatoire! reprit A4 avec toute la satisfaction d'une pensionnaire.
On descendit bientôt dans une cour ombragée tout en par un seul pommier, mais si riche de ses fruits, que les branches courbées les présentaient à la hauteur d'une main d'enfant. Petite antichambre saine et bien close; petit tendu en étoffe simplement plissée; salle à manger pour trois convives; trois chambres à feu à l'étage supérieur; et, au-dessus de tout cela, un belvédère dominant un horizon sans rivages : telle était la demeure en miniature où prétendait s'enfermer Adeline. .Mais les distributions, à la vérité, avaient toutes été faites sous l'ingénieuse inspiration de cette économie d'espace qui préside à l'arrangement d'un navire américain : il y régnait cet à-propos et ce bon goût qui n'abandonnent jamais un artiste.
— Quelque peintre a passé par là? observa Grangeneuve.
— Oui, confirma sa compagne. Voyez! avec un autre prédécesseur ceci n'eût été qu'un misérable bouge, la muse en a composé la commode maison de Socrate. Qu'est-ce qui manque ici, je vous prie? Dans cet ermitage de trente pieds de long, tout est calculé et prévu. Il y a, voyez-vous, en'.re entendre et n'entendre pas la vie, la différence d'un palais à une auberge, d'un parterre à un champ d'orties.
On parcourut l'enclos : il était vaste et fertile. La fermière vint offrir de la crème. Adeline, dans le petit ruisseau du moulin, entrevit des écrevisses; il y avait des violettes et des résédas entre toutes les marches du pern> descendait au jardin : en fallait-il davantage pour la décider ? Et je vous demande si on peut jamais acheter trop cher une maison qui produit des violettes?
Henry recueillit, presque à l'insu de sa folâtre compagne, des renseignements positifs; il fit signer au fermier une promesse de bail; et la riante voyageuse, arrivée une heure auparavant sans asile et sans projets bien fixes, remonta gaiment sur son cheval espagnol, châtelaine de la Rucheaux-Belles.
Il s'assemblait toutefois, du côté du couchant, des nuages qui avaient plusieurs fois attiré l'attention de Grangeneu\e :
lïs avaient la couleur du soufre. Il les montra du regard à AdeliDe, qui ne comprit pas même sa sollicitude.
— Je sais bien, acheva-t-il, que le tonnerre est chose assez rare dans cette saison; mais toujours est-il que nous ferons sagement de doubler le pas.
— Comment I dit Adeline, vous nous croyez menacés du tonnerre ? Oh I quel bonheur si nous pouvions avoir un orage !
Il ne tarda pas à éclater. Adeline, enchantée, précipitait la course de son cheval, au risque d'attirer la foudre dans la masse d'air qu'elle déplaçait : une pluie large et obstinée se mêla bientôt aux éclairs. Les arbres criaient sous l'effort du vent. Toute cette crise de la nature parut être pour Adeline un sympathique élément. Pâle de plaisir et demiéchevelée, elle courait, en mêlant ses rires et ses chants à la voix de la tempête. Elle allait tantôt perdue dans une obscurité opaque,, et tantôt elle reparaissait illuminée d'une auréole de feux : on eût dit, à la voir, un page égaré à la chasse, si ses vêtements, que pressait la raffale, n'eussent accusé à son insu l'élégante richesse des formes féminines. Enfin, Hernandès s'abattit : il heurta contre le talus d'un fossé plein de joncs; et sa maîtresse, légère comme la plume d'un cygne, alla s'asseoir plutôt que tomber sur le talus opposé.
Mais l'andalou était blessé. Ici finirent toutes les gaietés de l'amazone, et force fut aux deux pèlerins de chercher à gagner un gite. On retrouva le mauvais village aperçu en passant, et on s'y rendit comme on put, traînant à la bride Hernandès boiteux.
— Dix fagots I s'écria Adeline en entrant.
Et en un moment elle se fut rendue souveraine de ce triste et fumeux asile. Qui expliquera les bizarres caprices et les phases inattendues d'un caractère de femme? Cette petitemaîtresse, tout à l'heure si malheureuse de 1 accident survenu à son cheval, si décontenancée de sa présence dans une hôtellerie de village, la voilà, depuis que le sarment pétille, depuis qu'elle a caché ses petits pieds au fond des sabots de la fille de la maison, depuis que, seul; avec le voyageur qui s'est dévoué pour elle, elle se sent l'unique providence qui veillera à ses besoins, la voilà devenue un autre être. Son regard s'empreint de recueillement et d'es-
pérnncc. C'est une reine tombée du trône avec résignation, ou c'est une sœur de charité coquette. Le temps continua d'être hostile, et la nuit devint affreuse et plus menaçante que l'enfer. L'appétit cependant s'était éveillé chez les voyageurs, et il fut décidé qu'on se résignerait à attendre le jour sous ce chétif abri.
Henry, empressé de faire panser Hernandès, accompagna, pour le retenir dans son zèle, un officieux vétérinaire; et les soins que sous ses yeux il fit prendre du malade, le retinrent hors de la maison une demi-heure. En une demi-heure tout était transformé dans l'auberge. Adeline en avait l'ait un lieu méconnaissable. Elle s'empara exclusivement de tout l'étage supérieur; le feu brillait dans l'àtre des deux chambres séparées par l'escalier rustique, et la table fut dressée dans la pièce qu'elle avait réservée pour son usage. Devant les croisées assez mal fermées par un vitrage de plomb, descendaient de longs draps blancs, honneur d'une lessive toute récente. Le sol humide avait été si adroitement recouvert d'un léger tapis de foin, qu'on eût dit marcher sur ces tissus de sparterie imitant le gazon. Elle avait obtenu, malgré la foudre et la nuit, qu'on al'at dépouiller le verger et le pauvre parterre à la lueur des lanternes. Sur la cheminée, sur le haut des armoires, sur la table surtout qui portait b frugal souper, étaient amoncelés des Heurs et des fruits. Il y avait des fleursjusque sur l'inévitable salade. Elle était cachée tout entière sous des corolles de capucines, de balsamines, et ces petites étoiles bleues qui tombent du buglossus. Le vin généreux du pays brillait dans une carafe en reflets de grenat. Mais le dessert surtout avait occupe l'ingénieux maître-d'hôtel. Les poires, les figues, les chasselas reposaient sur les feuilles détachées d'un pampre déjà nuancé par l'automne. Comme Henry rentrait, la grave hôtesse déposait, au milieu de ce dessert, un énorme bocal de pèches à l'eau-de-vie. Adeline ne put retenir un éclat de gaieté qui déconcerta la bonne femme; mais s'avançant pour prendre le vase :
— Que je vous remercie! dit-elle; je ne savais où placer ion plus riche bouquet.
Elb ouvrit la fenêtre, vida le bocal, substitua de l'eau fraîche à la liqueur, et y plaça symétriquement un buisson de roses, à la stupéfaction de la matrone.
Quand les voyageurs furent enfin seuls, à l'issue de leur modeste repas :
— Savez-vous, dit Adeline avec l'accent d'une voix pé nétrante, savez-vous bien que si quelques-uns de nos amis de Bordeaux se doutaient que nous sommes réunis à cetteheure dans une hôtellerie de campagne, séparés du monde par trois lieues de distance et un orage impossible à affronter, savez-vous qu'il leur viendrait peut-être des idées singulières? Croiraient-ils à la puissance du hasard? A quoi tient cependant la réputation d'une pauvre femme 1
— Nos amis auraient tort, dit Grangeneuve un peu embarrassé : je ne vous proposerai pas de me sacrifier aux apparences : vous n'accepteriez pas le dévouement de mon départ pour n'éviter que de lointaines et incertaines suppositions; mais toute innocence est en nous. On peut toujours avec succès opposer à beaucoup de choses le témoignage de sa conscience.
— C'est ce que je ferai, dit Adeline moqueuse. Mais vous aurais-je blessé par l'aveu indiscret de mes appréhensions ? On le dirait à votre réponse.
— blessé ? reprit Grangeneuve. N'abusez pas de votre vantage contre un caractère grave, Madame , et de votre
supériorité d'enfant léger sur une espèce de misanthrope. Non, je ne puis jamais être que flatté de toute idée qui me rapproche de vous.
— Vous me rassurez ! Je suis bien aise de savoir que vous ne vous croyez pas trop... compromis. C'est que, voyezvous, Monsieur, on ne m'ôterait jamais de l'idée que vous redoutez singulièrement les femmes! Vous éviteriez, n'estce pas, de cultiver leur affection par la crainte de tomber sous leur dépendance?
— • 11 serait permis d'avoir cette défiance à vos côtés.
— Ah! ceci, c'est de la politesse, ou peut-être, comme vous dites dans le beau monde, du persiflage. Tenez, moi, je n'entends pas finesse, et j'ai peu l'habitude des belles phrases. J'ai lu à peine dix romans en ma vie, et mon éducation a été fort abrégée. Je ne suis pas de force à jouer à la conversation avec vous. Mais je démêle que vous êtes un poltron en fait de sentiment, et que vous savez mieux fuir que combattre. C'est déjà un grand aveu de votre faiblesse !
— Vous me connaissez mal, Madame, ou plutôt bien peu
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encore; je n'estime, au contraire, au monde qu'une seule vertu, et c'est, la force de se dominer soi-même. Je sacrifierais !a plus grande félicité de la terre à la satisfaction de rester mon maître; et, au lieu de les appréhender, je serais capable de rechercher les occasions d'augmenter cette confiance en moi, dont je suis fier.
— A présent, dit Adeline, ceci devient de la fanfaronnade.
— Voudriez vous vous convaincre de la vérité sur ce point-là, Madame?
— Comment? Moi ! non, sans doute. Je ne serais pas la caution d'un esprit fort. J'aurais toujours peur que mon philosophe ne cédât à la plus vulgaire des tentations.
— Je résisterais, dit Grangeneuve, à la plus enivrante! Tenez, Adeline, ajouta-t-il en se rapprochant d'elle, je vous trouve adorable : il est bien inulile de le dissimuler ici; vous êtes sans contredit la plus ravissante femme que j'aie rencontrée en ma vie : tout en vous est perfection, amour et grâce. Je donnerais tout mon sang pour les faveurs dont vous disposez. Eh bien, si j'avais intéressé une fois mon honneur à braver votre puissance, je saurais me défendre contre vos séductions les plus infaillibles; je saurais fermer l'oreille et le cœur à l'aveu même de votre tendresse; je saurais étouffer jusqu'aux mouvements involontaires du désir. Savez-vous l'histoire de Lais et deXénocrate?
— Ma foi, non, dit encore la jeune femme avec étonnement.
— Eh bien, c'était un défi entre un des sept sages et la plus rare des beautés de la Grèce. Xénocrate s'engagea à passer auprès d'elle, et dans la même couche, une nuit tout entière, sans s'émouvoir plus qu'une statue.
— Ah 1 par exemple, dit Adeline, et gagna-t-il la gageure ?
Elle prononça ces mots avec l'assurance et la fierté d'un regard qui aurait pu appartenir à la femme chargée de venger tout son sexe.
— Je ne m'en souviens plus, dit Grangeneuve; mais je tiens avec vous le même pari, quand vous voudrez.
Adeline fut étonnée d'abord, puis choquée de la déclaration.
Elle passa ensuite en une minute du sentiment de l'orgueil blessé à une assez folle envie de rire. Et enfin, après
avoir toisé le téméraire d'un regard dont la traduction exacte était : Pauvre fou, qui t'exagères tes forces! Elle répondit avec le ton d'une modestie qui n'avait rien de trop prude :
— Monsieur oserait donc parier à coup sûr?
— Rendez-vous plus de justice, interrompit Grangeneuve avec enthousiasme.
— Je ne veux voir ici, dit-elle, ni piège ni impertinence. Mais monsieur permettra bien que je ne m'expose ni à ma ^onte... ni à la sienne. Il faudrait le haïr ou le mésestimer : l'imbroglio est trop compliqué pour mes forces. Je ne suis pas un sujet digne de vos expériences.
Le grave député, craignant d'avoir blessé la belle veuve, s'efforça avec un empressement assez gauche d'entrer en réparation à coups de flatterie; mais, loin de paraître conserver l'apparence d'une rancune, Adeline reporta toute l'application de sa pensée vers l'admiration des caractères stoiques.
— Que vous êtes donc heureux, vous autres hommes, ditelle, de savoir ainsi choisir vos pensées, diriger vos impressions et commander à vos sens 1 Nous, chétives créatures, nous sommes remplies d'erreurs et de faiblesies. Un sourire nous gagne; l'apparence d'une affection vraie dispose de nos résolutions. Ah! c'est bien à tort que l'on croyait autrefois que Dieu nous avait faites vos compagnes. Quel rapport y a-t-il entre ces deux prétendues moitiés, dont l'une, celle que vous représentez, attire à soi toute la vertu et toute la force? Et l'on raconte que nous sortons de votre côte, que nous sommes la chair de votre ebair : erreur! Vous êtes avec raison nos maîtres sublimes. Notre mission est de vous amuser, comme un songe ; nous sommes les rêves de vos yeux ouverts. Seulement, pourquoi manquezvous quelquefois d'indulgence pour des êtres si secondaires et si loin de pouvoir luaer avec vous ?
Et en disant ces paroles, elle déroulait ses beaux cheveux. Rentrée, par le déli même qu'elle avait reçu, dans la sécurité la plus parfaite, affranchie de toute crainte d'être accusée de coquetterie et d'abuser de l'effet de ses charmes, elle s'occupa de quelques soins de sa personne, comme elle eût agi en présence de son frère. Elle sépara en deux masses égales cetto brune chevelure, dont l'extrémité bouclée re-
tomba sur un cou blanc et mobile, derrière les mignonnes oreilles d'un enfant. Cette ligne de chair, formée et suivie jusqu'au sommet de la tète, semblait un sentier facile qu'elle ouvrait elle-même pour quelque idée nouvelle. Du léger mouchoir des Indes, qui avait été sa cravate d'amazone, elle se fil un turban à la manière des créoles. Puis un bâillement insensible et involontaire, qui montra cependant toutes les perles de sa bouche, appela en m me temps autour d'elle je ne sais quelles idées de langueur et de sommeil.
— Mon Dieu! dit-elle, que ces vêtements d'homme et ces grossiers tissus de laine sont pesants sur nos épaules! il faudrait toujours un cheval pour les porter.
Elle détacha l'agrafe d'or avec un grand soupir de bienêtre, et, débarrassée par son poids lui-même de sa première enveloppe, elle se trouva voilée encore par une moitié de costume féminin. Mais la robe était fine et serrée, et la jupe un peu courte trahit les formes d'une jambe échappée aux moules de la Diane antique. A la voir tout à coup si blanche de mousseline et de dentelles, elle parut une fois plus femme à son présomptueux alîrouteur. Et puis, par une inclinaison de tête un peu boudeuse et douillette, elle regarda le sommet de son épaule droite, et baissa les yeux en rencontrant le regard de Grangeneuve. Cette épaule était rougie par l'étreinte de l'habit : on aurait cru voir une chaîne de corail sur un tissu de satin tiède et veiné.
— Vous êtes blessée I s'écria Grangeneuve qui se leva de son siège avec un empressement un peu profane.
— Je vous remercie de tant de charité, dit Adeline en remontant les plis de sa guimpe avec empressement.
Mais l'épaule opposée se découvrit par ce geste, et le stoïcien fut plus troublé encore à l'aspect d'un bras dont la naissance, admirablement attachée, se perdait en des ombres voluptueuses.
— Adieu, monsieur, dit-elle en remettant dans les mains de Henry un flambeau pour l'inviter à passerdans la chambre proebainc. Puissent des songes heureux et tranquilles caresser votre sagesse, et vos nuits rester calmes comme vos jours !
— Si vous priez quelquefois, Adeline, dit Grangeneuve, priez pour moi ; j'en ai besoin ce soir la philosophie m'abandonne.
m GRANGENEUVE
7A puis il s'approcha de l'alcôve où elle devait reposer. Il éleva son (lambeau pour saisir l'aspect de ce lieu qui lui paraissait consacré. Il s'arrêta avidement à en contempler les détails. Le lit carré était comme un appartement dans un autre appartement. Selon toute apparence, il provenait d'une vente récemment laite en quelque château voisin, patrimoine d'un émigré; et son ciel de damas tourterelle, ses rideaux, ses courte-pointes de même couleur, offraient le contraste d'un luxe bizarre au milieu d'un cabaret désolé.
— Que voulez-vous donc ici? dit Adeline. Est-ce un de ces oiseaux bleus dont la moitié s'est déjà envolée de la tenture de mon papier? Prenez, il en manque déjà presque r.n aussi grand nombre que dans la liste de vos illusions.
— Je voulais m'assurer, répliqua Grangeneuve, un peu confus et tremblant, qu'on n'avait rien négligé...
— Pour me faire oublier durant quelques heures qu'il faudra revivre demain? Non, monsieur, rassurez-vous; je l'oublierai. Et puis, si je me résigne ensuite à vieillir d'un jour, ce sera pour songer à ma jolie ferme et à l'obligeance de mon conseiller. Adieu, monsieur.
Grangeneuve, de plus en plus entraîné, déposa un baiser de flamme sur l'oreiller où devait reposer Adeline. Elle feignit de n'avoir pas vu cette action toute passionnée et tout inconséquente. Mais, quand il prit une dernière fois sa main pour la baiser, Adeline laissa tomber dans les siennes le bouquet de violettes qu'elle avait porté tout le jour.