‹ GrangeneuveChapitre 4 sur 18 · SOUVENIRS · texte numérisé non relu

SOUVENIRS

Lorsque Grangeneuve eut pénétré dans la ebnmbre énorme, et à quatre lits vides, qui devait lui servir de retraite, sa première impression fut toute physiquement douloureuse. Un froid nerveux s'était glissé dans sa personne; son corps frissonna presque convulsivement, et il lui lallut

GIUNGKNEUVE M

quelques efforts pour empêcher ses dents de se heurter. II poussa une haute chaise de paille sous le manteau de la cheminée encore tiède. Le veut s'y engouffrait de temps à autre, et au bruit sourd de cette espèce d'orgue sinistre, devant les charbons demi-éteints, il se mit a réfléchir sur l'étrange position où le plaçait son aventure. L'effet de la beauté d'Adeliue s'effaça peu à peu de ses sens; son imagination se calma; il se représenta sa compagne sous son air habituellement digne et froid qui excluait auprès d'elle toute idée d'une témérité possible. Et cependant la réflexion le confirma résolument dans le plan de conduite qu'il venait de s'imposer depuis une heure : celui d'obtenir un dénouement qui lui rendit sa liberté.

— Au fait, se dit-il, je joue ici un absurde personnage! Dumeyril m'en a prévenu. Qui me saura gré de ma délicatesse? Pas même moi qui me parle. Cette lille si charmante me prendra pour un fou; quelques tailleries échappées de sa bouche peuvent me couvrir d'un ridicule ineffaçable, et il ne fauL pas douter que son amour-propre ne cherche a se venger tôt ou tard. J'aime mieux braver sa colère que son dédain. Je me souviens qu'un de mes vieux grands-oncles m'a plus d'une fois répété : « Mou ami, si lu veux parvenir dans le monde, souviens-toi de ne jamais rester seul un quart d'heure avec une jolie femme sans en obtenir au moins un soufflet. » A la vérité, je ne suis pas ambitieux; mais pourquoi me livrer presque volontairement a la risée des autres? Le sexe pardonne, dit-on, une insolence, même inutile, mais jamais l'affront d'une humiliante froideur. Et puis Dumeyril ne m'a-t-il pas tracé ma conduite? Je sens à chaque instant que ses prévisions étaient justes. Adeline impose de jour en jour davantage à toutes les facultés de mon être ; il faut chercher a guérir cette maladie qui commence : il est temps de rentrer dans l'entière possession de mon indépendance, a quelque prix que ce puisse être.

Il ne put s'empêcher de sourire en se surprenant luimême celle dernière pensée : à quelque prix que ce puisse êtrel Mais toujours est-il qu'il se prépara à aller la r, quérir, cette liberté, avec l'angoisse et les hésitations qui accompagnent quelquefois les plus périlleuses entreprises. Il fut obligé, pour revenir sur ses pas jusqu'à la chambre d'Adeliue, de se faire ce qu'on appelle une raison, et le point

d'honneur le poussa au pied du lit de damas, comme un généreux soldat vers l'ennemi.

— Ma mère..., disait plaintivement Adeline dans les premiers songes de son doux sommeil.

Son amant s'arrêta. Il fut touché d'une préoccupation si naïve et si chaste; il pensa aussi qu'il y aurait surprise et violence dans sa conduite. Puis le coupable soupçon lui vint que ce sommeil pouvait être une feinte, une condescendance pour ses timidités. Il toucha un bras voluptueusement abandonné sur le bord de la couche, et, posant un genou sur la terre, il dit doucement, à travers les baisers dont il couvrait ce bras tout entier :

— Je viens abjurer mes présomptions, Adeline; je viens perdre l'offensante gageure.

Adeline ne répondit pas.

Le lendemain, quand le couple aventureux fut aux portes de Bordeaux, Adeline arrêta brusquement son cheval, encore souffrant, et dit à Grangeneuve, avec un impérieux sourire :

— Ici, il faut nous séparer.

Le député, qui, depuis vingt minutes, agitait cette nécessité dans son esprit et cherchait le moyen de faire la même proposition, fut choqué de l'initiative qu'on prenait. Que lui, investi d'une marque récente de confiance populaire, eût craint de se faire juger sur une démarche de galanterie, de se montrer publiquement occupé d'une belle dame, à la veille d'aller stipuler de graves intérêts politiques, c'était une déférence explicable à la pudeur publique. Mais que la peur de se compromettre vint d'elle, il y avait donc quelques raisons secrètes et de ténébreux ménagsments à garder? Grangeneuve voulut d'abord opposer quelque résistance, objecter la nécessité de sa présence pour veiller;) la guéri son d'Hernandès : il fut rétorqué par un seul et déeLil': — Je le veux.

— Tant mieux! se dit-il en s'éloignant; elle n'eût pas voulu régner par la faiblesse, son règne eût été court et son joug moins pesant.

Il se sentait orgueilleux et libre; sa poitrine se dilatait sans efforts au souvenir d'une victoire un peu tardive; mais, sans ingratitude dans ses souvenirs, il s'avouait qu'aucune

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impression ancienne ne pouvnit entrer en rivalité avec sa félicité présente. Beauté, enivrement, transports, il lui semblait n'avoir rien goûté avant de rencontrer Adeline. Elle avait toutes les perfections, toutes les ardeurs, tontes les grâces. Le paradis de Mahomet n'enfermait pas de houris plus séduisante, et il se disait de cette mobile créature ce que le voyageur répète de la brune Signorita qu'il a courtisée à Valence ou à Séville : « Qui n'a pas été aimé d'elle n'a jamais connu l'amour ! »

Le même soir, et avant de se rendre chez Dumeyril, où les plus influents citoyens qui avaient contribué à son élec-; tion s'étaient donné rendez-vous pour lui renouveler leurs recommandations politiques, Grangeneuve voulut faire visite à sa tyrannique conquête. Il voulut surprendre chez elle, et au milieu de ses habitudes instinctives, celle qui semblait aspirer deux fois au nom de sa maitresse. Était-ce inquiétude vague et jalouse? désir de braver une défense, comme pour prendre possession de toute l'existence d'Adeline? ou était-il simplement de ces esprits curieux en qui tout est observation et déduction? Croyait- il, comme beaucoup d'autres, démêler les goûts et tous les penchants d'une personne sur l'arrangement de son réduit, sur l'aspect des objets qu'elle aime à placer habituellement sous ses yeux ?

Il vit un singe et deux perroquets dans l'antichambre. Une camériste assez effrontée cessa à peine de fredonner sa romance pour annoncer le nouveau-venu, et un désordre, moitié pittoresque et moitié étranger à tout soin, rég dans l'appartement éclairé d'un demi-jour. Des étoffes en pièces pendaient ça et là, dépliées sur des fauteuils; le plateau du déjeuner était sur un canapé; une jardinière contenait quelques fleurs mortes, et un chat de la plus riche espèce dormait sur la musique du piano enlr'ouvert. Des glaces immenses décoraient les panneaux de la chambre à coucher : l'alcôve entière en était resplendissante, et elles répétaient quelques gravures d'un choix bizarre et inattendu dans un pareil boudoir. Ce n'étaient, en effet, ni] molles et gracieuses images, ni paysages rêveurs, ni épisodes de mythologie ou de roman : c'étaient d'énergiques peintures et des scènes sauvages, [ci, des brigands à l'affût d'un voyageur; là, une lutte de chevaux et de tigres qui se hérissent de crainte et de fureur sous les mâles crayons de Dixonn; et

enfin un dessin qui représentait, avec une vérité triviale, la sanglante issue d'un duel. On y voyait la victime gisante, le spadassin indifférent essuyer minutieusement son épée, et son complice épier, derrière les murs d'un vieux rempart, si la police accourait prévenir ou venger un meurtre. Grangeneuve expliqua, malgré lui, la cause de celle mort si éloquemment retracée : il supposa qu'elle avait du être une querelle survenue à propos d'une fille. A peine si le député resta le temps d'échanger quelques paroles et de faire la stricte visite d'un homme délicat et poli.

— Je suis forcé, dit-il, d'abréger aujourd'hui mon plaisir, à cause de quelques devoirs envers nos commettants.

Il demanda l'heure : la pendule était cassée. Il sembla achever de remplir pour lui-même un acte de convenance, et se retira, laissant sur le front d'Adeline, qu'il avait surprise, un air un peu contrarié et boudeur. Il est vrai que cette expression la rendait cent fois plus jolie.

Il alla chez Dumeytïl. On parla beaucoup, dans cette espèce de club, des députés élus et des projets qu'il fallait exécuter dans le cours de la session prochaine.

— Nous ne pouvions pas, dit un électeur des plus considérables, choisir mieux que nous n'avons fait, el vous donner, Monsieur Grangeneuve, des collègues plus dignes de votre émulation. Gensonné est le plus savant de nos jurisconsultes, un logicien redoutable et caustique: Guadet, un improvisateur intrépide; et enfin Vergniaud est le plus éloquent des hommes, comme il en est le plus paresseux. Il n'y a peut-être que Ducos, dont la jeunesse encore inexpérimentée aurait pu être remplacée avec avantage par Del croz : les connaissances financières de Delcroz auraient parfaitement complété les qualités que rassemblera notre députation; mais on dit que le pauvre négociant n'a plus l'esprit à lui.

— Il n'y faut plus penser, dit l'avocat Muraire : il n'est occupé que de sa danseuse.

Dès ce moment la conversation cessa d'être grave. Peu à peu elle inclina aux divagations, et descendit enfin aux plus familières causeries.— N'y pensons donc plus ! dit Dumeyril; mais il ne faut jamais se moquer d'un sentiment tendre et vrai, messieurs; il faut le plaindre.

— Oh 1 loi, dit un notaire empressé de seconder le tour

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nouveau que prenait. 1'entrelien, tu es toujours prêt a te l'aire le champion des faiblesses et le défenseur des céladons.

— Si vous saviez quelle terrible puissance est celle dont vous vous moquez! reprit Dumoyril. On parle d'affections mal assorties et de liaisons impossible.-.? Il n'y en a pas. Tout est explicable par la fatalité de ces préférences, de ces attachements que les anciens expliquaient par un phillre et nos aïeux par un sort. On méprise Rousseau d passion pour Thérèse : moi je n'ai jamais pu que pleurer sur lui. J'apprendrais que quelqu'un de vous aitne sa vieille portière ou la femme du bourreau, j'en aurais oj

On se mit à rire; Dumeyril ne se troubla pas.

— Il y a là-dessus de si singuliers exemples! poursuivitil. L'abaissement où ce sentiment peut conduire, ne préjuge

contre la force de celui qui le subit. Au contraire, la

faiblesse de l'amour n'atteint que les âmes fortes; c'est l'avis

,i Dauio '. Pour moi, messieurs, je suis si effrayé do ce

que j'ai pu voir en ce genre, que si je me sentais saisi par

ndant 'l'une femme, le souvenir tendu vers elle et le

amolli d'amour, je demanderais à Dieu la maladie hu-

ie la plus grave, plutôt que cette dangereuse émotion.

Irais, je mettrais les mers en!re nous. J'aimerais mieux

me faire le compagnon de Lapeyrouse que celui de la beauté

qui me dominerait.

— La maladie que tu peux toujours te donner contre l'amour, dit Herbelot, c'est le mariage, mon ami; un contrepoison infaillible.

— Quels exemples nombreux savez-vous donc delà fatalité don! vous parlez ? interrompit Grangeneuve.

— Je n'en ai vu qu'un. Vous n'eu croiriez pas les détails, si je vous les conliais; et pourtant je puis assurer, l'd d'homme d'honneur, qu'ils se sont passes sous mes yeux. — Parlons d'autre chose.

— Non pas, non pas! reprit Muraire, nous croirons; j'en prends l'engagement pour tout le monde.

— Eh bien ! dit l'avocat, comme je n'ai donné à personne l.e droit de douter de ma véracité, je vais vous avouer une

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