PARIS
jn s'était séparé en riant.
— Mais tout cela, disait le Narbonnais, s'adressant à Grangeneuve qu'il avait accompagné dans la rue et qu'il ne semblait suivre que par le hasard d'une même direction, tout cela coûte des larmes et des insomnies : bien des moments perdus pour le travail et pour la gloire. Ne pourrait-on pas dire de l'amour comme de la guerre : C'est une belle chose quand on en est revenu ?
— Nous aurons le droit de le dire aussi de la vie... pour peu qu'il y en ait une autre, soupira le député.
— Pour vous, Monsieur, ajouta le prétendu artiste, vous êtes plus prudent que la moitié des hommes de notre âge. Vous n'adresseriez pas vos affections où il y a péril, vous leur donnez peu de portée grave, et vous avez bien raison. Il faut écarter les pointes du rosier, glisser sans appuyer sur la glace ; et je serais disposé à toujours suivre votre exemple. Cinquante plaisirs sont plus faciles à rencontrer qu'un amour.
— Je ne comprends pas l'à-proDOS de ce discours, dit Grangeneuve. Il n'avait cru démêler, dans les avances que lui faisait son adversaire, que l'envie d'effacer le souvenir d'une opposition récente, et de faire cette espèce de cour qu'une lâcheté assez ordinaire a coutume d'adresser au succès.
— Dites plutôt, reprit l'autre, que vous poussez jusqu'à l'excès la discrétion, Monsieur. Je suis comme vous, moi : J'aimerais mieux respecter une femme galante que m'exposer à compromettre une vertu. D'ailleurs, je traite toutes ces dames avec déférence et retenue; si ce n'est pour elles, c'est pour moi. Je ne veux pas déprécier l'idole qui se flétrira assez vite, et brutaliser mon bonheur. Mais vous me regardez comme si vous ne soupçonniez pas où j'en veux venir? J'en veux venir à vous faire mon compliment sur votre dernière conquête. Oui, oui, ne faites point l'étonné :
ne vous a-t-on pas rencontré avec Adeline plusieurs fois? Vous l'escortiez à cheval; on dit même que c'est vous qui nous l'avez ramenée de Paris; et la préférence qu'elle ne cache plus on votre faveur n'est un secret pour personne. Allons, Monsieur, je vous en félicite : elle est charmante, cette jeune femme; et, comme je le disais lout à l'heure, elle ne peut pas, celle-là, avoir les prétentions de vous arrêter bien longtemps.
— Mais vos suppositions, Monsieur, sont fausses, dit sèchement Grangeneuve.
■—Nier, c'est l'usage. Je n'insisterai donc pas si cola vous désoblige; mais, de vous à moi, ce serait tant pis pour vous si je me trompais. C'est un dénoûment à poursuivre s'il n'est pas obtenu, Monsieur. Voulez-vous dire que vous n'êtes pas arrivé tout à fait au point d'intimité où les envieux vous supposent? Vous y viendrez. Créature ravissante, ma parole d'honneur! Nous autres artistes, voyez-vous, nous savons apprécier mieux que personne, et il nous est permis d'étudier dans un intérêt fort élevé. Des épaules d'un contour parfait! le torse respecté admirablement par leur sot usage des baleines...
Grangeneuve éprouva un mouvement de dégoût.
— Et puis, ajouta le Narbonnais, vous verriez ses beaux yeux chercher le ciel comme pour le remercier d'un moment d'ivresse, et vous entendriez ses dents charmantes se contracter par une voluptueuse convulsion.
— Ah! vous me faites mal au cœur, dit en s'éloignant Grangeneuve.
Son étonnement avait été amer et sa délicatesse horriblement blessée.
A quelque distance, il faillit revenir impétueusement sur ses pas; mais il s'arrêta de confusion.
Alors, et dans le silence de ces longues allées d'Albrct dont il venait de sortir, il entendit de loin le ricanement chevrotté du lâche et impudique profanateur.
Rentré chez lui, glacé, Grangeneuve y trouva un billet; il était placé sur la table studieuse, au milieu de la bibliothèque et au pied même de sa lampe. A une légère odeur de la poudre de mousseline, il reconnut le correspondant. Il prit sans hésitpr, et il ouvrit cette lettre :
« Ami, vous m'avez fait tantôt une visite bien imprévue et
» bien courte. Était-ce pour brnver ma défense? cela n'est « pas beau ! Je suis en vérité si mal logée que je redoutais de » vous recevoir; maintenant que j'ai eu cette petite mortifi- » cation, j'en réclame les avantages. Vous serez attendu ce » soir. Atbénaïs se tiendra vers minuit derrière la petite » porte de la rue de Fégères : frappez-y quatre coups. De- » main, mon ange, vous emporterez une petite cle que je » fais faire : je ne veux plus qu'il y ait d'obstacle entre » nous. »
Grangeneuve prit la plume avec un sang-froid imperturbable, et répondit sur-le-champ à ce billet. Seulement la réponse n'arriva à son adresse que vingt-quatre ou trente heures plus tard.
« Chère petite, je serai sur la route de Paris quand vous » recevrez mes adieux; vous savez que j'ai là-bas quelques » affaires. Si vous voulez un choie de l'Inde, pareil à celui qui » vous plaisait dans la parure de madame Cabarrus, faites- » nous savoir la couleur de votre choix chez' mademoiy> selle Guydal, marchand parfumeur de cette ville, établi à i> Paris, rue des Trois-Frères, n° 4. »
Je ne sais si vous avez quelquefois obtenu une faveur que vous n'aviez point désirée, et saisi un bien dont le prix vous était indifférent ou inconnu? Le premier incident qui souvent vous révèle ce prix, c'est la possession troublée. Souvent nous ne sommes avertis de l'existence que parla perte. Enfant! vous n'aimiez pas le hochet qu'on vous arrache, mais voilà que vous détestez le ravisseur. Aucun lien ne vous attachait à ce trésor; il est perdu, et vous lui appartenez désormais par le regret. Et puis, qui est-ce qui veut nppprendre que le fruit vermeil et doré, qu'il caressait du regard et pressait dans sa main, ne contient que de la cendre? Qui est-ce qui pardonne qu'on l'avertisse quand il a respiré la fleur, que l'impure limace en a pu toucher la corolle ?
Telle fut la situation d'esprit où se trouvait noire voyageur. Grangeneuve n'avait pour Adcline ni estime ni passion; cî cependant il abhorrait son détracteur. A force d'irritation et de mépris pour l'artiste, il douta même de la véracité de sa parole; et il en doutait sans pouvoir, toutefois, s'expliquer une telle indiscrétion autrement que par l'intimité profane. Grangeneuve n'avait jamais senti l'amour. Doit-il un
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jour rencontrer colle qu'il aimera? Il est des êtres qui rendant ii Dieu une vie calme et inessayée, une àme dont ils ont ignoré la richesse. Jusqu'ici à cette existence réfléchie et profonde, il avait toujours manqué un complément, Pour avoir vécu, il lui restait un tourment à connaître, et pour être heureux une horrible peine à sentir.
Adeline n'occupait donc aucune place dans les regrets qui suivaient, le long de la roule de Paris, notre député de Bordeaux: mais elle en avait une dans ses souvenirs. Quelque temps peut-être, il eut été partagé encore entre le sentiment du plaisir qui lui avait été causé à propos d'elle et l'impression encore brûlante d'une seule nuit de délire, si la multiplicité des objets nouveaux ne l'eût arraché en peu de jours à toute préoccupation du passé. L'avenir! c'était vers l'avenir que s'élançaient toutes ses facultés. 'ne était moins distraite.
L'aspect de Paris causa à Grangeneuve ce grand ennui qui saisit toute àme alToetueusc : il n'y soupçonna rien à admirer au premier moment. Choqué de la fange des rues et de l'indifférence des passants, il ne se présentait à ses pas qu'un dédale, et à son cœur qu'un désert. Sa pensée retomba sur elle-même, ave: un découragement profond; mais enfin on le décida à faire quelques visites, et son col- Vergniaud fut son premier introducteur dans un monde à peu près nouveau pour tous deux. Il le conduisit un soir dan>, une maison assez simple de la rue des Maçons- Sorbonne. Là, il allait lui faire connaître plusieurs personnages qu'aimerait l'avenir et de qui allaient dépendre toutes les destinées de la France. Il montèrent au quatrième étage.
Entrés par une allée propre, mais étroite, ils prirent un escalier raide et obscur. Sur le palier où ils s'arrêtèrent, •ul quinquet prétait sa clarté assez douteuse au ruban tricolore qu'il Fallait tirer à soi pour faire mouvoir une petite sonnette. Ils entrèrent. Une jeune bonne, avec la coiffe Ct le tablier picards, leur proposa de déposer leurs surtouts à côté de quelques parapluies et houppelandes déjà entassées les unes sur les autres. Le buffet de cette antichambre assez vaste et servant évidemment de salle à manger, était couvert par une grande théière, des tasses nombreuses, et dm corbeilles symétriques, dont l'une était rcnplie d'é -
chaudes, et l'autre de pommes d'api. C'était partout un cir de propreté et une bonne petite odeur appétissante.
— Ils sont mariés depuis un mois à peine, dit Vergniaud. Nous arriverons sûrement au milieu d'une réunion de famille et à travers quelque collation. N'importe : ils sont si bonnes gens, que les bonnes gens ne les importunent jamais. Venez.
Les portes du salon s'ouvrirent, mais sans que le seul domestique de la maison annonçât les nouveau-venus. Le maître, un jeune homme coill'é assez négligemment du bonnet phrygien, vint à leur rencontre, pressa la main de Vergniaud, lit à son compagnon un salut cordial, et puis chercha des yeux sa femme, pour lui présenter les deux compatriotes. — Elle sera sortie, dit-il, un moment, pour aller au-devant d'un pauvre vieux goutteux qui demeure à l'étage inférieur : Guillaume-Thomas Raynal; mais nous allons la voir dans l'instant.
Grangeneuve, en attendant, jeta les yeux sur les personnes déjà réunies : il n'en connaissait aucune. Son attention se tourna sur le lieu même où il se trouvait.
C'était une vaste pièce à quatre croisées; les murs étaient tapissés d'un papier à faisceaux romains; des carreaux exactement cirés, point de tapis; un meuble en bois peint et en velours d'Utrecht, dont les deux bergères se tenaient cérémonieusement vides à chacun des coins du foyer. Une table de noyer, ronde et polie, portait au milieu grand nombre de journaux, de livres, de caricatures; et visà-vis la cheminée, ornée d'une pendule en simple marbre noir, était attachée, par quatre épingles, la magnifique gravure d'après Trumbull, qui représente la signature du pacte fédéral au milieu du congrès américain. A côté du bureau du maître, et bien près du fauteuil où il se plaçait pour écrire, était un frêle métier à broder; il supportait en ce moment un carré de satin noir, qui, déjà entouré de feuillages verts et de guirlandes, était destiné à contenir les assignats du jeune ménage. Le portefeuille était très-petit. Plusieurs femmes, assises çà et là, causaient peu entre elles d'intérêts de toilette, mais prenaient une vive part à la conversation des hommes. Elles se distinguaient toutes par la décence naturelle du maintien et la flamme intelligente du regard. La plus grande exposait, avec une certaine cha-
leur prophétique, l'issue vraisemblnble de la session qui allait s'ouvrir. Certes, si l'on eût, sans voir le tribun, entendu son discours qui n'était pas exempt d'un peu de pédanlismo, on eût hésité à croire qu'il sortait d'un tel orateur. Elle était belle et simple; la taille de sa robe éiait haute et courte; elle avait les bras demi-nus, et des manchettes au coude. Ses longs cheveux étaient relevés en chignon sans poudre; elle agitait un éventail où la prise de la bastille était enluminée; et toute la noblesse de ce corps, digne d'un piédestal antique, reposait sur les petits talons de deux souliers couleur de rose.
Son mari, homme vêtu de noir et grave comme tout un parlement de province, était debout contre la cheminée, examinant tour à tour un disque de buis poli, espèce de jeu d'oisif qu'on appelait un émigrant, et une boite de carton d'où s'élançait, par un mécanisme assez naïf, une figure ecclésiastique que les uns appelaient le diable, et les autres i'abbé Maury.
La maîtresse de la maison rentra. C'était une tête blonde à peine échappée à l'enfance. Sa robe d'étamine était serrée par une ceinture de laine pourpre, et au bas serpentait une broderie de la même couleur : vous eussiez dit la tunique d'une jeune Romaine. Tout le monde se leva à son aspect; mais elle, sans voir les dames qui se disputaient son sourire et l'homme noir qui voulait lai baiser gravement la main, elle tourna les yeux de toutes parts, ne cherchant et ne désirant qu'un objet.
— Monsieur Roland, dit-elle au galant chevalier, où est donc Camille?
— Le voilà, Madame, qui cause avec ma femme, répondit le député du Rhône : ne voulez-vous pas nous le céder quelques minutes?
Lucile s'élança vers son heureux époux, frappa commeun enfant dans la main chérie qui lui était tendue, et courut à l'autre bout du salon faire les honneurs des petites corbeilles qui passaient déjà devant les conviés empressés.
La présence de l'abbe Raynal avait cependant ranimé la conversation, prête ii devenir plus joyeuse que politique. On recommença à discuter: et parmi les adversaires de ses opinions, qui, toutes en faveur de la guerre, étaient soutenues chaleureusement par Camille Desmoulins, Grange-
neuve remarqua un homme de taille ordinaire, qui, le masque imprimé de petite vérole, les yeux petits, les lèvres minces et les narines relevées, affectait dans toute sa personne un grand luxe de propreté, du mystère et de la dignité puritaine. Cet adversaire mit de l'aigreur à repousser les doctrines du vieillard; puis, s'apercevant que ses attaques allaient manquer de mesure et de convenance envers le vénérable auteur de Y Histoire des deux bides, il s'en prit directement à l'amphitryon, qu'il impatienta de ses sophismes.
Lucile, parmi les faiblesses que lui inspirait l'amour enfantin qu'elle éprouvait pour son mari, avait surtout celle de ne pouvoir souffrir qu'il fût contrarié. Elle ne pardonnait à personne de causer un moment d'humeur à son cher Camille; si bien que, pour rompre ici un entretien qui dégénérait en dispute, elle imagina de se jeter entre les combattants avec sa réserve de petites pommes et ses pâtisseries. On se prit à rire de la diversion : chaque ennemi tendit la main; le maitre de la maison lui-même mordit gaiement dans sa proie; mais quand l'avocat pincé voulut saisir a son tour sa part, Lucile, par une évolution vindicative, retira les faveurs qu'elle s'empressait de distribuer à tout le monde.
— Eh bien! dit Camille, tu veux frustrer de sa légitime notre frère de Picardie, mon vieux camarade de collège?
Lucile lit la sourde oreille et s'éloigna ; mais ce qu'il y eut de surprenant peut-être, fut que son froid compatriote daigna s'apercevoir de l'espièglerie. Il cessa bientôt la conversation, gagna à pas de renard le côté du salon où s'ouvrait la porte, saisit son chapeau comme s'il l'eût volé et s'esquiva.
Grangeneuve ne fut pas tout à fait seul à s'apercevoir de cette action; madame Roland avait aussi, du coin de l'œil, suivi ce singulier départ; et quand le nouveau député de la Gironde, encouragé par un regard d'intelligence, s'approcha d'elle pour demander le nom de ce personnage :
— Eh nv .is ! dit-elle avec un léger sourire, c'est Maximilien Robespierre !
Les deux collègues, en se retirant ensemble vers la place Vendôme, où ils habitaient le même hôtel garni, parlèrent de cet homme qu'ils avaient au même degré l'instinct de haïr; puis ils ne purent s'empêcher de comparer les mœurs des révolutionnaires avec les habitudes de la cour.
GRANGENEUVE 5a
— Rnpprochez à celte heure, disait Vergniaud, les Tuileries et la Sorbonne, par exemple : ici, la bonne lui et la simplicité; la-bas, le luxe et les sinistres projets. D'un côté, trente millions de liste civile et les ténébreux profite de tous les vices autorisés; de l'autre, la frugalité Spartiate et le désintéressement. Chez nous, on vient de parler ouvertement de l'avenir de la France et des moyens de cimenter sa grandeur; aux Tuileries, on s'entretient peut-être des moyens d'ouvrir la Champagne à Brunswick et d'aller chercher une patrie à Coblentz.
En passant devant le vieux château, ils aperçurent fuir dans les ténèbres deux carrosses, dont l'un emportait Calonne déguisé, et l'autre le cauteleux ministre Bertrand de Molleville.
Ils se retraceront alors, plus vivement encore, les conseils de Brissot qu'ils venaient d'entendre, les hautes idées de madame Roland, et tant de généreuses utopies élancées du cœur de Louvet.
— Ça, reprit Vergniaud, c'est après-demain l'ouverture de l'Assemblée législative : ne manquons pas de nous trouver au même banc.
— Laisserons-nous, dit Grangeneuve, élever encore le dais du royal eunuque au-dessus du siège du président, et s'asseoir sur nos tètes le fugitif de Varennes?
— Nous verrons, reprit Vergniaud, comme aussi ce que nous avons à faire des titres de Sire et de Majesté. Majesté! un homme qui subit toutes les inlirmités de notre nature et dévore trente millions de francs quand la moitié de ses sujets meurt de faim 1
Le jour suivant, Grangencuve se dirigea vers la rue des T. ois-Frères.
— Avez-vous, dit-il au riche parfumeur, reçu de Bordeaux quelque commande? Ne vous a-t-on point chargé de commission pour moi ?
— Il n'est parvenu ici, répondit mademoiselle Guydal ellemême, sortant avec empressement de son magasin le plus reculé, qu'une lettre de madame Gravier; elle demandait le plus riche cachemire qu'on pourrait trouver à Paris. Il est déjà expédié.
— Eh bien 1 dit Grangencuve, ne suis-je pas chargé ....
— De rien, monsieur. Il a coûté neuf mille rancs : ils étaient joints à la lettre de commande.
Le député dissimula son étonnement, et bientôt laissa sa pensée s'arrêter sur d'autres objets.
Un de ceux qui lui inspiraient la plus vive curiosité était, depuis longtemps, une société fameuse. Il résolut d'en aller visiter l'enceinte et observer les orateurs. Il s'y rendit un soir : ce fut le 30 septembre, la veille même de l'ouverture de l'Assemblée législative.
Toute cette journée avait été pluvieuse et froide; il lui fallut traverser une place embarrassée de hangars, d'hôtels de ministres où s'adossaient des masures, et toute sillonnée de petites rues étroites et noires. C'était le Carrousel avant que le génie de Bonaparte en eût fait ce que vous voyez. Le portail d'entrée qui conduisait aux Tuileries né ressemblait qu'à la porte cochère d'un hôtel abandonné du faubourg Saint-Germain. Quelques graminées et le capillaire à feuilles dentelées croissaient entre les jointures bumides des pierres. Le Suisse tenait là un restaurant public assez mal servi; une taverne occupait la place où s'élève maintenant l'arc de triompbe.
Arrivé vers le milieu de la rue Saint-Honoré, non loin de Saint-Roch, à la hauteur à peu près de celte voie nouvelle qui rappelle seule aujourd'bui le nom du 29 Juillet, on montra à Grangeneuve une large porte à entablement, surmontée d'une croix récemment brisée : c'était l'entrée du cloître des Jacobins. Adroite, une église basse et sombre; derrière, des jardins en désordre enfermant quelques établissements suspects de baigneurs.
Les abords du club étaient annoncés d'assez loin, mais non par l'éclat des lumières et le concours des équipages. Deux lanternes huileuses se suspendaient à un de ces poteaux qui servirent plus tard de bideux instrument de vengeance. Personne, sans excepter Coulhon ni Sainl-.Iust, n'eût osé aborder, même en fiacre, cet asile de l'égalité furieuse. C'était ce temple où, sur le même fronton, le nom de la fraternité devait être écrit et mêlé avec celui de la mort. Un attroupement de populace errait continuellement autour de l'enceinte, entrait, sortait, surveillait les arrivants, et quelquefois, du baut d'une borne, un orateur improvisé venait rendre compte aux exterr.es des opérations de l'intérieur.
Trente ou quarante portefaix, armés de bâtons énormes, s'étaient constitues les gardes-du-corps des plus renommés Jacobins. Parmi eux commandait un porteur d'eau à ceinture de cuir, bonnet de laine rouge, barbe tressée en deux nattes, avec galons de même couleur, et un fort de la balle, dont la tète noire et crépue dominait toute cette insurrection. Ce dernier, c'était Maillard, guide, aux 5 et 6 octobre, de l'émeute parisienne à Versailles; l'autre se préparait à aller à Avignon, mériter le surnom infâme de Jourdan Coupe-tête.
Le cri des marchands de marrons et le frémissement des fritures de toute espèce se mêlaient aux aboiements de quelques colporteurs. On proposait aux passants le dernier numéro du journal l'Ami du peuple, soit une récente brochure d'Hébert, soit l'Histoire des Papes par Prudhomme, soit le livre de Lavicomterie sur les crimes des rois et des reines de France. S'il survenait quelques rixes, elles s'élevaient toujours entre ces mégères sans cœur, sans âge et sans sexe, qui se firent nommer si justement, plus tard, des furies de guillotine. Celles qui ne pouvaient, à leur tour, pénétrer dans le club, burlaient de colère et déchiraient sans pitié les vêtements de tout ce qui voulait les précéder dans la foule.
A voir ce tumulte autour d'une église de Paris, Grangeneuve se rappela, malgré lui, le spectacle qui l'avait si souvent touebé, lorsque, traversant un village des Alpes ou quelque vallée de la Limagne, il avait surpris la moitié d'une population rustique agenouillée en dehors de la pauvre chapelle où elle ne pouvait toute entrer. Jeunes et vieux sont là, sur la terre émaillée de pâquerettes. Ils prêtent l'oreille aux accents du prêtre; ils couvrent ce tertre où la croix du baptême et le cercueil du mort viennent quelquefois s'arrêter ensemble pour recevoir, à la face du soleil levant, la première et la dernière consécration religieuse. Ils écoutent tous avec recueillement ces paroles de l'espérance, et bur âme s'exhale aux cicux avec la fumée de l'encens bleu et les senteurs de l'épine fleurie.
Entré dans l'intérieur des tribunes, Grangeneuve fut frappé de l'aspect dégoûtant du peuple et delà grossièreté morale et physique des sectaires. Il n'y avait pas là moins de trois mille personnes. On se voyait à peine. Deux quinquels fumaient à droite et à gauche du président, et une
lampe de fer à plusieurs branches, attachée au plafond, rappelait mieux la caverne de Gil Blas que la majesté des comices. Des femmes en grand nombre, et peut-être en majorité dans les tribunes, poursuivaient leur tâche et achevaient là effrontément leurs bas tricotés. Le nouveau-venu remarqua le désordre des vêtements et la trivialité du geste, affectés même par ceux en qui se trabissaient les habitudes d'une éducation plus élevée. Serait-ce donc, se disait-il, en haine de l'élégance efféminée des cours, par mépris des habits d'or et des minuties de la toilette, que cet extérieur est adopté des démocrates comme si, pour avoir vu la perfidie sous des paillettes et la corruption en robe de velours, la probité ne pouvait marcher qu'accoutrée de haillons? Quelle puérile réaction de mœurs ! N'y a-t-il pas autant de petitesse de part que d'autre ? Par quel travers d'esprit est arrivée à ces réformateurs l'idée de repousser au lieu de séduire, de choquer à la fois les préjugés et les sens, pour s'acquérir des prosélytes? Faut-il rendre, par ses formes, le désintéressement haïssable, et mettre le patriotisme en si mauvaise odeur ? Quoi ! ne pourra-ton plus être un honnête homme et se vêtir complètement? avoir à la fois les mains propres et pures de rapine? Clavières a bien spirituellement répondu à une injure des courtisans, qui appelaient Sans-Culottes les parlisans un peu débraillés de son ministère, en disant : « Eh bien l si nous sommes ce que vous dites, tant mieux : on en verra mieux que nous sommes des hommes. » Mais n'était-ce pas assez de la métaphore, et fallaitil réaliser l'expression dans sa crudité la plus exacte?
— Laissez tiler l'aristocrate aux escarpins, dit une vieille harengère qui avait coudoyé Grangeneuve; il fera enchérir la peau de chèvre.
— Cela ne vaut-il pas mieux, répondit le député, que d'accaparer le hêtre ? Si vous portez, vous autres, des sabots toute l'année, vous mettrez bientôt hors de prix le bois du pauvre.
Et il passa à travers le rire des tricoteuses.
La séance s'était ouverte par des chants graves et patriotiques. Après ces hymnes sincères pour la prospérité publique mais entonnés à l'unisson par les voix les plus fausses du inonde, on passa à des airs gais et moqueurs. Le fameux Ça ira fut répété ; puis on se prit les mains en fur-
mant de tumultueuses farandoles autour de la statue en plâtre d'une liberté colossale, ei enfin le président Anlonelle donna successivement la parole à quelques orateurs.
Tn homme se présenta le premier à la tribune. Il venait répondre aux interpellations qui pourraient lui être faites au sujet de ses prétentions à être agrégé au club des Jacobins. Marat avait présenté pour lui cette demande la veille, et la réception devait être appuyée par Manuel et Danton. Le postulant avait cinquante ans, un chapeau gris, une badine à la main, la face bourgeonnée et le front singulièrement rétréci. Ses monirs étaient écrites sur sa figure.
— Qui es-tu ? lui dit un des membres les plus influents de l'Assemblée, connu sous les noms de François- Noël Babeuf, dit Camille, dit Gracchus, dit le Tribun du peuple.
— Vous le savez, répondit le néophyte un peu décontenancé : un ex-membre de la Constituante, député aux étatsgénéraux par les électeurs de l'ex-noblesse de Crespy.
— Ton nom ?
— Louis-Philippe-Joseph d'Orléans.
— Les décrets de l'Assemblée dont tu parles, dit Collotd'Ilerbois, ont interdit les noms de terri; et de fiel, par suite de l'abolition de la féodalité. Le nom d'Orléans provenait d'un duché : il n'existe plus.
— Mais la famille dont j'ai le désavantage de sortir, dit le prince en essayant de sourire...
— N'a point laissé de nom héréditaire. Chacun de ses membres n'eut qu'une appellation personnelle.
— Ella plupart, ajouta Babeuf, n'est guère même désignée que par un chiffre. Les rois de ta race sont numérotés comme des Nacres.
— Et toutefois, insista le nouveau jacobin, je m'appelle..
— Tu ne t'appelles pas. Les patrons de ton baptême choisis par ta srarra ine ne constituent pas une désignation pr» hetire-toi auprès de ta municipalité, comme il est d'il
eu pareil eus pour tout orphelin de père et de mère, et luistoi faire la charité d'un nom de citoyen.
— Eh bien ! je demanderai a être nommé Égalité, dit le triste Louis-Philippe- Joseph , en descendant avec une prompte obéissance.
Et il fut reconduit jusqu'à sa place avec des rire: inextinguibles.
Un peu plus tard, et dans une autre assemblée, c'est l'horreur qu'il excitera.
Pour Grangeneuve, il sentit à l'aspect de cette cohue politique, qu'il n'en ferait jamais parlie. Et il emporta une idée, devenue plus amère aujourd'hui que jamais: c'est qu'il peut y avoir dans une même cause des alliés plus dangereux que des adversaires, plus haïssables que nos ennemis.
Cependant l'Assemblée législative avait ouvert sa session. Le nouvel élu ne put voir, sans une émotion profonde, cette solennité des serments réitérés, que la cour devait sitôt trahir. Il admira l'imposant spectacle de sept cent cinquante citoyens qui, partis de toutes les régions de la France et des horizons les plus opposés, descendus des montagnes, arrachés aux plaines fertiles comme aux grèves turbulentes des deux mers, venaient concourir à un même but, avec des opinions si différentes.
Ce n'est pas que l'enceinte elle-même des séances eût un aspect bien grandiose. C'était un ancien Manège, adossé à la terrasse des Feuillants. Depuis le pavillon Marsan, un terrain en pente, qui suivait la direction du couchant, conduisait aux anciennes écuries royales. Dans la troisième des cours qu'il fallait traverser, se présentait l'entrée du cirque même, autrefois destiné aux exercices des écuyers de la cour. Là, près de deux canons braqués à la porte, deux tentes de coutil servaient symétriquement à abriter les sentinelles. Le vaisseau architectural était un carré-long, assez richement éclairé par de hautes fenêtres; et les murs, sans autre décoration qu'un drapeau, étaient comme bronzés de cette couleur sévère que David avait fait copier sur les parois grecques de son atelier. Le siège du président et la tribune del'orateur formaient l'opposile des Champs-Elysées. De chaque côté, deux passages tf.pisscs encore de coutil conduisaient aux tribunes. Derrière la tribune de droite était pratiqué un couloir obscur, appelé couloir des Feuillants. C'était par là que s'introduisait Louis XVI en arrivant du château, avant qu'il ne fût réduit à descendre dans ce sénat par le vomitoire célèbre qui fut appelé la Barre.
Durant les premiers mois de son stage politique, Grangeneuve n'eut pas la laluilé d'aborder la tribune; mais il ne se récusa devant aucune part à prendre à toutes les actions
émanées delà pensée républicaine. Ainsi, quand ce chef d'une magistrature executive, que les Français appelèrent si longtemps et si bassement le roi mon maitre, lut contraint à venir se placer devant les députés du peuple autrement qu'un fétiche doré sur un autel, il avait contribué à faire rendre ce décret. Il avait appuyé de son vote énergique la triple imposition frappée sur les biens de ces fugitifs qui livraient Louis XVI à ses ennemis, pour aller nous susciter le fléau de la guerre étrangère. Il estimait que la guerre civile eût été moins désastreuse et moins dégradante, car elle peut retremper les esprits; et les étrangers, qui méprisaient dans leurs rangs les transfuges, eussent craint de pénétrer au milieu de nous, entre deux camps rivaux. Quand le roi fut forcé à prendre pour ministres Narbonne et Roland, Grangeneuve avait participé à cet acte d'une généreuse violence; et ce fut sur sa proposition spéciale que l'Assemblée déclara plus tard, au jour du renvoi des ministres, qu'ils emportaient l'estime et les regrets publics. Il fut un des esprits sur qui agit le plus puissamment l'indignation, lorsqu'apparut ce manifeste de Brunswick, insolence de prince et provocation d'imbécile, qui décida l'opposition à s'emparer du gouvernement pour diriger les moyens de défense. C'est Brunswick, c'est ce don Quichotte prussien qui exaspéra le point d'honneur national, et inspira à tout un grand peuple les sacrifices et les actions héroïques qu'il a prodigués pendant vingt-trois ans d'une lutte sanglante.
Au jour où, du haut de son siège, le président laissa tomber dans un religieux silence les simples et terribles paroles qui avertissaient les citoyens du danger de la patrie, Grangeneuve avait rédigé le rapport qui motivait cet imposant aveu. C'est lui qui, dans le projet du manifeste adressé aux rois de l'Europe, avait écrit ces mots : « Si vous nous envoyer la guerre, nous vous renverrons la liberté! •
Enfin, et pour n'avoir plus à exposer son caractère et ses sentiments que par les actions mêmes où nous aurons désormais à le suivre, c'est sur sa proclamation, adoptée par l'Assemblée unanime, que furent ouverts, dans les quatrevingt-trois départements, ces registres où s'inscrivaient, pour voler aux frontières, les jeunes soldats que devaient commander Lafayetle et Luckner. Alors, la mollesse pu-
blique et le découragement n'avaient pas flétri toutes îes âmes; alors, la France n'était pas empoisonnée de ces principes favorables à l'égoïsme, qui, plus tard, nous sont tombés d'un trône avili. Et sur les places s'élevaient des amphithéâtres où des défenseurs volontaires venaient signer sur un tambour l'engagement de mourir ou de vaincre. Le canon rappelait de moment en moment les périls de la France, et le nombre de ces défenseurs, où se cachaient alors Marceau, Kléber, Junot, Brune et Masséna, s'éleva jusqu'à quinze mille dans un seul jour.
Mais le dépulé de Bordeaux et ses amis ne croyaient en rien à la sincérité royale. Les réconciliations d'un jour ne calmaient aucune défiance; elles n'amenaient que l'irritation des espérances trompées et la rancune des continuelles déceptions. Aujourd'hui, on recueillait des renseignements sur le ténébreux conciliabule que présidait la reine, sous le nom de Comité autrichien; demain, on découvrait le projet d'enlever le roi et de le conduire en Normandie dans le formidable château de Gaillon, à vingt lieues de la mer. Puis on s'exagérait le nombre des anciens serviteurs qui, parlagés entre le château et le club voisin de la rue Saint-Ni-' caise, s'étaient voués comme des prétoriens à la défense personnelle d'un maître : on les appelait chevaliers du poigard. On répétait, en même temps, que Marie-Antoinette avait préparé de ses mains un plastron mystérieux, afin de préserver son époux, et qu'il pût paraître avec sécurité au milieu des députés de la France, aux fêtes prochaines de la fédération. Tant d'outrages et de soupçons échauffaient dans beaucoup de tètes les idées de déchéance hardiment indiquées dans un discours de Vcrgniaud. Sans faire la part de cette position, où, roi sans ascendant et possesseur d'un trône dépouillé de respect, Louis n'était qu'un chef investi du droit de commander sans moyen de se faire obéir, on s'irritait du double embarras du monarque et de ses adversaires. Il était venu ce moment d'angoisse où, de part et d'autre, on s'accuse de manquer d'énergie, d'cnsembl e el d'habileté. Les agitateurs du dehors reprochaient aux députés la timidité de leurs discours, propres à enchaîner l'énergie du peuple, et les députés accusaient les clubs de susciter des mouvements sans but, des agressions sans résultats.
Au milieu de ce découragement si absolument général, Grangeneuve sentit mieux que d'autres combien pèse l'immobilité de l'esprit et, pour ainsi parler, la végétation de la pensée. Sa vie, qui n'avait point de but immédiat, intime ou politique, le conduisait à une sorte de langueur et d'ennui pire cent fois que la douleur. Il s'engourdissait sous un spleen, espèce de mort anticipée, qu'on essaie à expliquer ailleurs par l'absence du soleil et la pesanteur des brouillards. 11 recourut quelque temps à la violence des exercices, aux courses réitérées, aux longues fatigues du cheval. Peines perdues ! Ce ne fut pas sans une satisfaction secrète et bizarre, qu'obligé enfin de s'aliter après des luttes obstinées, il sentit venir l'emportement de la fièvre. Elle fournissait au moins quelque ressort à ses nerfs et d'ardentes images à son cerveau.
— Attendre la mort, disait-il, c'est au moins espérer quelque chose.