Ï.À TRIBUNE
— Entrez, ma belle, disait madame Imbert à une jeune veuve toute timide et vêtue de noir.
Madame Imbert était la meilleure femme de quarantecinq ans qui ait jamais tenu à Paris un hôtel meublé. La surveillance tout hospitalière qu'elle exerçait dans sa maison ne s'ari était pas au bien-être de ses locataires et à l'échange rigoureux de quelques bons soins pour le prix qui lui était payé; elle savait si personne autour d'elle ne manquait d'un médecin dans sa souffrance et de consolation dans sa peine. Mariée autrefois à un brigadier des mousquetaires de Luxembourg, elle n'avait vu le monde que dans son âge mùr. Durant sa jeunesse, elle avait partagé avec son mari la vie aventureuse et frugale des garnisons. De là, sa pitié sans faste, le sans-façon de ses manières franches et l'ha-
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bitude de traiter un peu en camarades les voyageurs qui avaient été ses hôtes durant quelques mois. Combien de dettes importunes n'avait, pas payées madame Imbert pour d'honnêtes étudiants qui ne pouvaient arracher l'argent de leurs familles qu'avec patience et longueur de temps! Que d'exilés n'avait-elle pas renvoyés au pays, oubliant ses propres créances contre eux et prêtant encore l'argent de la route ! Sa bonté n'avait pas été dupe jusqu'à ce jour, et, par exception, elle n'avait pas à se plaindre jusqu'ici des hommes ni du sort.
Pour la jeune femme, modestement vêtue, la tête baissée et les yeux un peu rouges, elle paraissait se faire un pénible effort pour monter jusqu'à la chambre où la précédait la maîtresse de l'hôtel.
— Allons, mon enfant, un honnête homme qui souffre. Je répondrais de sa délicatesse, fût— il en santé comme vous et moi. Venez; votre mauvaise fortune et la charité vous le conseillent.
La chambre où pénétraient les deux femmes était éclairée à peine, bien qu'il fût déjà dix heures du matin. Les longs rideaux dérobaient l'aspect de la place Vendôme, silencieuse et triste. Une veilleuse brûlait, une odeur d'élher emplissait l'appartement.
— Que me veut-on ? dit une voix affaiblie.
— C'est moi, répondit madame Imbert. Je désirerais bien...
Elle fit signe à la femme de petite taille de s'arrêter un moment, de manière que, abritée par les draperies mêmes du lit presque fermé, elle ne fût point aperçue encore du malade.
— Je désirerais que vous ne fussiez pas si seul que vous l'êtes, monsieur. Il vous faut quelqu'un qui vous veille; et j'avais envie de vous donner, de ma main, une bonne garde. Qu'en dites-vous?
— Je suis touché de vos soins, dit presque avec un sourire le pâle patient. Mais je no veux pas d'un mercenaire à mes côtés. J'ai été gâté, voyez-vous, par les attentions d'une mère et d'une sœur; et ce serait augmenter mon mal que de me forcer à en rendre témoin un être indifférent et ennuyé.
— Cependant...
— Cependant je souffre beaucoup, ajouta-t-il; mais je ne veux pas, je le répète, d'une créature dont la patience est un métier et la durée du mal une spéculation.
La pauvre jeune femme fit un mouvement qui exprimait à la fois la peine et la honte, et voulut sortir immédiatement.
Grangencuve ne se fût nullement aperçu de la présence d'un liers, sans la promptitude de madame Imbert à se partager en deux actions rapides : la première fut de poser son doigt sur sa bouche en regardant le malade; la seconde, d'étendre le bras gauche pour retenir la fugitive.
— Tenez, dit-elle en ramenant Louise devant le lit d'une manière alîectueuse et brusque, regardez un peu ma protégée, et dites si elle ressemble en rien au vilain portrait que vous venez de faire.
— Mais, madame, dit la pauvre Louise. . .
Ces deux seuls mots prononcés firent retourner Grangeneuve, qui, dans la contrariété qu'on lui causait, avait déjà incline sa tète du côté de la muraille. Le son de cette voix avait singulièrement plu à son oreille.
— Madame, dit-il, je parlais d'un cœur endurci, non d'une sœur de charité, timide comme un ange. Rassurez-vous, et veuillez rester près de moi; j'ai véritablement grand besoin de secours.
— Hélas ! monsieur, dit la jeune lemmo, touchée à son tour de l'air de bonté répandu sur ce front que plissait la douleur, je n'ai nulle expérience. C'est la première fois que je suis conduite à remplir un tel devoir; je vois bien que je ne pourrais vous être utile.
— Pardonnez-moi. IN'ous voilà présentés l'un à l'autre, et nous serons contents désormais. Madame Imbert, priez en ma faveur et ne laissez pas votre bonne intention sans réussite.
— Venez, dit l'hôtesse à Louise; j'ai pour le malade une potion qui doit procurer un peu de sommeil; je vais vous prouver à l'instant que votre surveillance est indispensable.
Dès que les deux femmes furent sorties, Grangencuve essaya à se rendre compte de l'impression qu'avait produite en lui le son de voix de cette inconnue. Il se confirma dans ta certitude qu'il n'avait jamais rencontré cette personne,
et il s'arrêta enfin à ne saisir qu'une simple mais frappante similitude entre ces inflexions et un organe doux et voilé dont il n'avait pu perdre le souvenir. On sait que pour avoir vécu longtemps ensemble, deux personnes confondent quelquefois la musique du langage, adoptent les mêmes finales, et que, si Tune surtout a été sous le charme de l'autre, les voix comme les âmes arrivent à de fraternels accords.
Dès le lendemain, après une nuit de calme et un sommeil de près d'une heure, le malade et sa douce infirmière ne se regardaient plus comme étrangers. Grangeneuve la questionnait souvent, non pas pour entendre ses réponses, mais la voix qui les lui faisait. Ces rapports d'intonations si frappants étaient-ils l'effet du hasard ou celui des causes que nous avons indiquées? Le malade n'osait s'en enquérir directement. Et cependant, il en eut la pensée un jour que Louise lui avoua par hasard, en un moment où il revenait lui-même à excuser sa première brusquerie, que si elle s'était décidée à venir lui offrir ses soins, c'était sur ce qu'on lui avait dit qu'il s'agissait d'un monsieur de Bordeaux.
— J'ai déjà, dit-elle, connu quelqu'un de cette ville ou qui du moins l'a habitée longtemps, l'habite peut-être encore, et je me suis sentie toute disposée sur ce nom-là.
— Mon enfant, lui dit Grangeneuve un soir, au moment où le jour tombait, où, toutes précautions prises pour que rien ne manquât autour d'eux pendant la nuit, Louise venait de s'établir dans un fauteuil assez près du malade pour obéir à son moindre geste, voulez-vous me rendre un bon office? parlez, parlez-moi. Racontez-moi l'histoire de vos peines. Je voudrais mériter votre confiance, et, s'il se peut, vous être utile. Mon mal est l'insomnie, voyez-vous; ma plus vive douleur est de n'être distrait ni occupé. Je sais qui vous regrettez, quel appui vous avez perdu. Eh bien! si vous pensiez quelque jour à vous établir à Bordeaux, il n'est peut être pas indifférent que je puisse attester de l'honnêteté de votre conduite. Parlez.
— Je n'ai point d'histoire à raconter, monsieur, dit Louise dont le cœur débordait d'émotion , et ne demandait pas mieux que d'épancher ses regrets du passé et les inquiétudes de son avenir. Mais je vous dirai volontiers qui je suis : je ne crains ni les informations ni les reproches.
» J'ai été élevée dans la maison de M. deFondville, ce fer-
mier-général si riche, qui a fini d'une manière si malheureuse. Ma mère avait été à son service: elle y est morte que je n'avais que dix ans. Mon père vit encore, mais je ne sais où il demeure. On m'a fait entendre qu'il supposait que je n'étais pas sa fille. Après la mort de ma pauvre mère (une femme charmante, monsieur, si blanche et si délicate 1), une vieille femme de charge, qui l'avait beaucoup connue et aimée, et qui eut après elle toute la confiance de la maison, prit soin de moi. Elle m'a fait donner un peu d'éducation. M. de Fondville s'informait quelquefois de Louise; il ne voulait pas qu'on me laissât manquer de rien. Il s'est arrêté plus d'une fois à me considérer; il descendait de cheval pour me toucher doucement la joue, s'il me rencontrait bien seule dans le parc. Mais il est mort sans donner lieu de penser que tout ce qu'on disait sur mon compte lut vrai.
» Dans la dernière année de sa vie, il eut une singulière idée : il avait pris dans sa maison une pupille. Il avait un neveu, enfant gâté, son héritier unique; et, moitié par ton, idées du temps de la Régence, à ce que j'entendais dire, et moitié pour préserver les mœurs du jeune homme, il avait voulu lui donner une maitresse. C'était, monsieur, une jeune fille fort vive et fort étourdie : elle n'aimait, je crois, MM.de Fondville ni oncle, ni neveu, mais bien les parties de chasse et les beaux carrosses. Monsieur, je ne dis pes de bien de cette femme-là; je sais qu'il est affreux d'être sur ce pied auprès d'un étranger, jeune homme ou vieillard; je ne l'excuse pas, quoiqu'elle eût été bien mal, à ce qu'il parait, dans un couvent où sa famille voulait la laisser languir. Elle m'a confié cela à moi-même. Mais si vous saviez combien elle a été bonne pour moi, et quel service elle m'a rendu, vous m'excuseriez, monsieur, de ne pouvoir y penser sans avoir les larmes aux yeux. Hélas I où est-elle à présent, la pauvre fille! Mais cela ne vous intéresse point. Voici, monsieur, ce qu'elle a l'ait pour moi.
» Il y avait dans le château un régisseur qui s'était aperçu que j'avais beaucoup d'amitié pour lui. Tantôt il se rencontrait sur mes pas au fond du parc, et tantôt je le trouvais à Paris, si j'avais la moindre commission à remplir. Il mo reconduisait; il me disait mille choses, le soir, pour me faire perdre la raison; et je l'aimais au point que je n'au-
rais pu le contrarier longtemps. Mademoiselle m'en avertit en riant. Elle avait la bonlé de me donner quelques leçons, de m'apprendre à chanter, de me faire venir auprès d'elle quand la plupart de ses maîtres Paient là. Car elle passait pour la parenle de Monsieur, qui la faisait appeler toujours mademoiselle de Rancé, sa pupille. Un jour que j'avais trouvé dans ma volière un billet où l'on me donnait rendezvous, Mademoiselle le lut, je ne sais comment, et arriva presque en même temps que moi dans un kiosque abandonné, derrière la ferme anglaise.
» —M. Tessier, dit-elle au jeune homme qui se trouva avec moi par hasard, voulez-vous séduire et perdre de réputation ma pauvre Quenotte ? (Elle m'appelait Quenotte, monsieur, parce qu'elle disait que j'avais des dents d'enfant.) Eh bienl je ne le souffrirai pas. J'aimerais mieux la voir morte que déshonorée. Si vous lui tendez de nouveau un piège, si vous lui adressez encore, en secret, la parole, j'aurai le crédit de vous faire ôter votre place dans celte maison.
d Je ne sais quelle réponse de dépit et quelle allusion impertinente se permit Tessier; mais les yeux de mademoiselle de Rancé s'animèrent de fierté et de colère.
» — C'est pour cela, dit-elle, que je la défendrai 1 C'est parce que je sais mieux qu'une autre ce qu'il en coûte de vivre sans sa propre estime.
«Tessier lui demanda pardon, et s'éloigna. J'avoue que je regrettai quelquefois le service qu'on m'avait rendu. Je ne pouvais plus regarder en face le séducteur; je ne voyais plus en lui qu'un ennemi, qu'un monstre, un malhonnête homme; mais quand je ne le voyais plus, je pleurais. Le pauvre garçon, qui m'aimait réellement, se repentit de sa première pensée. Il me fit demander en mariage, et Mademoiselle aplanit tous les obstacles. C'est elle, monsieur, qui fit augmenter les appointements du régisseur; c'est elle qui me donna un trousseau et une dot, et elle eut encore la délicatesse de ne vouloir pas même attacher sur mes cheveux la couronne blanche de la mariée. »
— Mais depuis, dit Grangeneuve avec intérêt, cette femme, qu'est-elle devenue?
« — Hélas 1 monsieur, M. de Fondville fit de mauvaises affaires : l'association de ses deux enfanls ne prospérait
pns. La petite avnit seize ans, et l'amoureux dix-sept. Il n'était, ce beau Narcisse, occupé que de sa chétive personne. Il n'avait que le temps de penser à lui. La petite était un meuble, un tableau, une inutilité de plus dans les appartements. Le jeune homme vous eût paru de cbair et d'os beaucoup moins que de papier mâché. Il n'aimait que l'argent, après lui. Si vous l'aviez vu, monsieur, dans son habit étroitement sanglé, avec son teint gris de lait d'unesse, et ses cheveux infailliblement disposés de côté, selon le désordre pétrifié d'un coup de vent, c'était drôle. Il me l'ait, disait quelquefois en secret la protégée du bon vieux oncle, l'effet d'être de cristal, ma chère; j'ai peur de le casser. Elle était bien folle à me parler de lui ! S'il me baise la main, ajoutait-elle, il va vite voir dans la glace, s'il n'a pas rougi ou pâli. Il craint l'apoplexie et la jaunisse. Tuute émotion qui peut le sortir de son contentement de luimême, il l'évite. L'amour lui cause la migraine. Je ne puis élever la voix pour ordonner seulement de fermer une porte, qu'il ne me dise :
« — Ah ! ma chère, pas de scène, la paix avant tout.
» Ce qu'il aimait le mieux de sa compagne, monsieur, ce valétudinaire, c'était de la produire. Sa plus grande jouissance d'amour était que les autres la trouvassent belle. Je n'ai pas de meilleure cour à lui faire, disait encore notre espiègle, que d'être coquette et parée. Quand nous allons ensemble au bois de Boulogne, si la crinière de ses chevaux est tressée de rubans lilas, si son cocher est armé d'un bouquet massif, et moi d'un chapeau à haute forme et à grandes plumes, sorti tout frais des doigts de M"e Berlin, il est heureux de son amour 1 il ne demande au ciel rien de plus.
» Le vieux Fondville occupait volontiers ses loisirs à raccommoder ce ménage de poupées, ce véritable nid de serins. Mais j'ai dit qu'il faisait de mauvaises affaires. On allait le poursuivre pour des opérations de finances qu'on disait être frauduleuses ; il fut trouvé mort dans son lit. Un testament attribuait un legs considérable à sa prétendue pupille. L'ingrat petit neveu lui intenta un procès sur-lechamp et osa même se porter partie civile. On répandit le bruit sourd que le défunt avait été empoisonné, et ma jeune prolectrice fut conduite en prison. J'étais là, monsieur,
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quand on vint lui signifier qu'il fallait monter en voiture, avec deux officiers de la maréchaussée. Cette moitié d'homme sans àme qui lui intentait le procès, était là aussi, et j'entendis qu'il lui disait à l'oreille, dans un moment où il croyait tout le monde distrait : Renoncez à la succession de mon oncle , on se désistera de la plainte.
» J'offris à l'accusée de déposer en sa faveur sur les paroles que j'avais saisies : elle refusa. Elle parut devant les juges avec calme et dignité, sans avoir toutefois une complète assurance; mais on voyait bien que si sa conscience lui reprochait quelque chose, ce n'était pas la captation d'une fortune, ni l'assassinat d'un vieillard. Elle excita dans l'auditoire une curiosité vive et un intérêt passionné. On sut alors son vrai nom, qu'elle avait caché jusqu'au procès. Elle fut absoute, monsieur, non-seulement par les juges, mais encore par tous les auditeurs. On lui rendit alors le testament qui avait été en litige, et elle ne dit qu'une parole, en le déchirant : Je lui dois mes ennemis, j'en ai triomphé; maintenant, je renonce à cette fortune. »
— Et son vrai nom?... demanda Grangeneuve avec anxiété.
— Ce qu'il y eut de bon, monsieur, répondit Louise, c'est que ce ne fut point ce neveu qui avait fait le procès qui profita de ce désintéressement. On avait cru morte une sœur de M. de Fondville, qui s'était mariée en Espagne, Mme Doviédo, puis devenue veuve, pauvre, et qui s'était vouée à l'éducation d'une demoiselle de grande famille. Elle se retrouva par le bruit qu'avait fait le procès, et ce fut elle qui hérita. La succession échappa à César de Fondville; seulement, il s'était enrichi d'une parente qu'il neconnaissait pas. ^
— Mais le vrai nom de l'accusée ? répéta enwe une fois Grangeneuve.
— Pourquoi me le faire dire ? Ceci est une curiosité vaine. Elle a été ma bienfaitrice.
— Les tribunaux en ont retenti...
— On l'oubliera.
— liais si je m'engageais à ne le point répéter...
— Adèle de Meslier, dit Louise.
Grangeneuve retomba dans toute l'incertitude contre laquelle il avait lutté pendant la durée de ce récit.
Louise s'engagea ensuite dans les longs détails de sa propre histoire et conta la mort de son mari. On ne l'écoutait plus. Elle retraça en vain l'ardeur des opinions de la victime, dit comment il avait péri dans une émeute, fit le tableau de la fameuse journée du 20 juin, auquel était resté étranger le malade. C'était là un événement qui, dans toute autre occasion, lui eût inspiré une curiosité avide; il resta plongé dans la réflexion. Son recueillement était si immobile que Louise le prit enfin pour le sommeil. Elle crut au premier mouvement qu'il fit, des qu'elle cessa de parler, que le silence seul le réveillait.
Elle approcha pour lui offrir tous ses soins.
— Quenotte, dit-il, cette Adèle n'était-elle pas une personne d'une taille élevée, et les cheveux bruns ?
— Oui.
— A quelle époque eut lieu son procès ?
— 11 y a quatre ans.
— N'a-t-elle pas été mariée à un médecin ?
— Non.
Mais le malade, encore jeune et d'une complexion nerveuse et forte, entra bientôt en convalescence. Il y fit de rapides progrès, grâce à l'exercice repris avec modération et aux espérances que, dans son parti politique, il croyait voit grandir de jour en jour.
Il trouva, quelque temps après, ces paroles dans le postscriptum d'une lettre que lui écrivait Dumeyril :
t Vous ne m'avez jamais dit ce qu'était devenu votre » commencement d'aventure avec Mme Gravier. Je méritais » plus de confiance; vous êtes sournois en ces sortes d'af- » i'aires. Je vous apprendrai, moi, que l'oiseau de passi^o » vient encore de quitter Bordeaux, au grand déplaisir de » Lacombc, qui était, je crois, fort épris d'elle et assez mal » traité. »
Si quelqu'un voulait savoir ce qui s'est passé depuis six mois dans l'esprit de cette périlleuse beauté, il serait exactement dans les mêmes sentiments que ceux qui nous préoccupent. Mais comment pénétrer de pareils secrets, analyser, traduire au jour une telle àme? énigme sans mot, fontaine qui n'a point de fond. Si jamais femme de cette mobile nature avait su elle-même ce qu'elle pense, on
saurait après elle. Elle l'aurait dit sans le vouloir en un moment d'indiscrétion ou d'effronterie, ne fût-ce qu'à un amant devenu son ami, ou à sa femme de chambre favorite, dans un de ces jours rares où elle est contente de son teint, de sa coiffure et de la blancheur de ses dents. Croyez, si on ignore de pareils mystères, qu'elle-même les a toujours ignorés. La fleur ne sait pas le parfum qu'elle exhale ; le nuage, les couleurs dont il est paré.
Pour nous en tenir donc aux conjectures, Grangeneuve et Adeline s'étaient connus et quittés sans s'aimer ni l'un ni l'autre. Adeline fut étonnée plutôt que mécontente de son départ; choquée, non affligée. Si le fugitif vécut dans son souvenir, ce ne fut peut-être ni par la distinction de sa personne ni par celle de son esprit, mais à cause de la bizarrerie de sa conduite et pour la nouveauté d'un tel dénoûment. Amant, il eût passé comme un rêve ; il resta comme original. Elle s'en occupa malgré elle, parce qu'il lui rendit l'assiduité des autres plus insupportable. Elle n'eût voulu le retenir que parce qu'il s'éloignait ; mais elle eut cette fantaisie pour le faire souffrir. Il éveilla, amusa ensuite, et puis il impatienta sa pensée. C'était beaucoup à lui d'avoir rompu la monotonie des impressions journalières. Elle se fatigua toutefois d'une image obstinée, se mit à en haïr l'objet; puis, quand elle croyait commencer à l'oublier, l'amour-propre la ramenait tout à coup à son souvenir. Humiliée quelquefois, elle s'avouait qu'elle avait mérité cette légèreté. Dans le secret de sa conscience, elle ne se jugeait pas digne des affections d'un homme si élevé; elle allait même jusqu'à se féliciter de l'avoir vu échapper à ses chaînes. Mais quand cette dernière idée venait apaiser son trouble, ce n'était jamais sans avoir surpris le long de ses joues quelques larmes qu'elle n'avait pas senti couler.
Un ennemi assez nouveau vint fondre sur elle : l'ennui. Ses couleurs s'effacèrent; elle sentit maigrir ce corps si artistement modelé, et c'est dans une telle disposition d'esprit et de santé qu'elle quitta Bordeaux un beau jour.
Nous arrivions à l'une de ces époques de transition, d'hésitation fatigante en politique, où la victoire éphémère d'un parti vient lui redonner l'apparence d'une vie qu'il n'a p;is, et rattacher à lui. pour quelques jours, toutes les lâchetés
flottantes qui appartiennent infailliblement au plus fort. Le mauvais succès des Jacobins à la journée du 20 juin avait exhume du fond des provinces, et même de L'Assemblée, je ne sais quel enthousiasme engourdi en faveur de la constitution. Le roi aussi était venu la jurer de nouveau perfidement, comme si deux serments pouvaient s'annuler l'un par l'autre. Tout semblait se rejeter avec amour vers la monarchie ; et encore un peu de temps, un souille, elle allait disparaître.
Grangeneuve jugea que l'heure était venue pour lui de donner un gage public de sa foi et de remplir les vœux de ses commettants. Triomphant de sa modestie, il résolut enfin d'aborder la tribune.
Ce doit être un grand jour que celui où le modeste ami d'une cause glorieuse va franchir son obscurité; il fera peutêtre pour toujours le sacrifice d'un amour-propre qui ne demandait point à grandir. A l'ambitieux orateur, à l'homme qui veut une récompense personnelle, le but de la course peut voiler les dangers de cette carrière; mais quand le désintéressé patriote n'ambitionne que le triomphe de sa religion politique et tient à cette victoire plutôt qu'à l'honneur d'y participer, ce n'est pas sans une émotion maladive qu'il va se faire inscrire à travers les noms qui seront aujourd'hui même appelés à la tribune. Aussi Grangeneuve était-il inquiet de cette démarche qu'il venait d'accomplir; il ne pouvait prévoir à quel rang d'inscription arriverait son tour; le cœur lui battait à chaque appel nouveau, et il sentit une oppression vive sillonner tout son corps, comme si un éclair l'avait frappé, quand la voix du président, si calme et si indifférente, laissa tomber ces mots :
— La parole est au député Grangeneuve.
Il se leva. La chambre (comme nous disons mesquinement aujourd'hui) lui sembla une enceinte nouvelle. Il jeta les yeux vers la tribune pour bien s'assurer de la direction, et il marcha lentement vers ce formidable piédestal. Dès qu'il y fut placé, l'aspect des lieux changea encore. Heureusement pour lui, l'émotion assez bruyante et les mécontentements qu'avait excités le discours de son prédécesseur M. Ramond, lui donnèrent le temps de se remettre. Il eut quelques minutes pour considérer à ses pieds les flots mouvants de cette mer circulaire et les yeux innombrables de ce
monstre qui, comme un seul être, s'agitait et le regardait. Il baissa son propre regard pour se recueillir, chercha sur les fleurs du tapis étendu devant lui la première des idées qu'il s'était promis d'émettre; puis, quand il sentit le moment opportun de commencer, il releva les yeux au plafond de la salle comme pour y fixer son inspiration. En face de l'orateur était la loge diplomatique. Il y effleura du regard un objet qui le fit pâlir; quelque vague qu'eût élé sa première perception* il n'osa la vérifier par un second coup d'œil; mais il rendit grâce à un incident nouveau qui suspendit encore une minute la reprise du silence législatif. Alors, et les regards fixement, cette fois, attachés sur le banc des ministres, il commença.
Son discours était destiné à reprocher, non pas aux ministres, mais au roi lui-même, ses négligences inexplicables dans les apprêts d'une guerre où l'Europe allait déployer contre nous quatorze armées. Il rappela que la France avait accepté cette guerre avec joie et la voulait suivre comme un moyen de cimenter sa liberté. Il prédit que, si l'énergie qui fermentait de toutes parts n'était pas dirigée contre les étrangers, la patrie se déchirerait elle-même. Il demanda quelles forces on avait à opposer à quarante mille Prussiens marchant déjà sur Coblentz, et à autant d'Autrichiens et Sardes; quel système d'agression ou seulement de défense était adopté; s'il était vrai que la cour appelât de tous ses vœux nos ennemis, que la reine possédât l'itinéraire de Brunswick par journées de marches et n'espérât plus que dans l'émulation de nos adversaires. Nos armées, dit-il, sont désorganisées ou incomplètes; veut-on s'unir à l'émigration pour livrer la France aux oppresseurs de Varsovie? Ceux qui appellent les barbares disciplinés du Nord nous obligeront-ils à chercher au milieu de nous ces autres barhares indisciplinés qui croupissent au-dessous de la civilisation? Il n'y aurait là qu'égalité et justice : engager la lie du peuple contre la lie des soldats royaux. Mais est-ce nous défendre que d'opposer aux bataillons de Léopold des lorces dont l'infériorité ne laisse pas même d'incertitude sur leur défaite? Est-ce nous défendre que d'écarter tous les projets tendant à fortifier l'intérieur? Est-ce nous défendre que de ne pas réprimer tel général qui a violé la constitution, et d'enchaîner le courage de ceux qui la servaient? Cette cons-
titution vous fit-elle chef de l'armée pour notre gloire ou notre honte? Vous donna-t-e!le le droit de sanction, une liste civile et tnnt de prérogatives pour perdre la constitution même et l'empire? Non, non, hommes que la générosité des Françnis n'a pu rendre sensibles, que le seul amour du despotisme a pu toucher, vous n'êtes plus rien pour ce peuple que vous avez indignement trahi!
Quelques applaudissements interrompirent Grangeneuve : mais loin d'y être sensible, il en fut troublé. Cet incident le déconcerta plutôt que de le satisfaire, et il dit avec une intonation de voix moitié brusque et moitié suppliante :
— Respectez mon enthousiasme, c'est celui de la liberté!
Puis, après avoir repris la parole et proposé d'interpeller directement le roi pour l'obliger à déclarer, par oui ou par non, s'il pouvait répondre de la sûreté et de l'inviolabilité du territoire, il demanda un décret qui statuât que l'Assemblée, comme la première des autorités, se mettrait en permanence et siégerait sans interruption; que tout homme jeune ou vieux serait enrôlé, et enfin que la nation tout entière serait en surveillance et en armes.
Bazire et Guadet s'approchèrent en même temps pour lui serrer la main.
En regagnant sa place, il reporta involontairement les yeux vers la loge diplomatique. 11 avait cru voir, aux derniers mots de son discours, s'agiter là deux mains pour applaudir; il avait cru reconnaître ces bras demi-nus protégés par d'amples gants à l'amadis, mais il n'y rencontra que deux personnages déjà levés et se disposant à se retirer, car la séance allait finir : l'un était une femme âgée et l'autre Vicenzio Cabrera, le vénérable ambassadeur d'Espagne.
Grangeneuve sortit lui-même avant la foule par un sentiment d'agitation vague ou de modestie. 11 lui fallait, pour traverser le péristyle, passer près d'un carrosse doré dont la portière était tenue entrouverte par un laquais en livrée écarlate. Il entendit son nom prononcé dans une interpellation vive et gaie; ce nom n'était pas toutefois celui qu'il venait d'honorer à la tribune, mais c tte douce et familière appellation que votre mère ou vos amis nous donnent. Henri ! dit la personne inconnue comme en retenant tout à coup une exclamation qui lui serait échappée.
Henri s'approcha, et, dissimulant quelque émotion sous
un grand air de surprise qui n'était pas tout à fait jouée :
— Vous ici, madame! j'étais loin de supposer un si heureux hasard. Voyager vous sied à merveille! Je vous félicite de tout ce que je vois, ajouta-t-il en regardant à la fois le visage rose et le beau carrosse.
— Il y a moins de hasard au monde qu'on ne croit, répondit Adeline.
Et son front était déjà devenu grave en devinant la pensée de Grangeneuve. Mais elle avança la tête au-devant de deux personnes qui se hâtaient de la rejoindre. Grangeneuve s'effaça pour laisser monter près d'elle ces deux compagnons que le laquais soutenait officieusement; et avant qu'il eût pu saluer et prendre congé :
— Monseigneur, dit Adeline à l'une des deux personnes, qui cachait des ordres en diamant sous les plis d'une douillette de soie, je vous présente l'orateur qui vient de produire un si vif enthousiasme sur l'Assemblée.
— Étourdie ! dit le duc de Cabrera. A moi, vieux serviteur de prince, présenter un adversaire de toute monarchie? Ce n'est pas, Monsieur, à mon suffrage que vous prétendiez tout à l'heure, n'est-ce pas? Je ne sais qui de nous deux on compromet le plus en nous présentant l'un à l'autre; mais partout où je vois le talent, je ne saurais lui refuser mon hommage : ainsi, je vous prie de vouloir bien l'agréer.
Le républicain s'inclina avec un semblant de respect, comme pour n'être pas vaincu en fausseté par le courtisan espagnol.
— Monsieur, ajouta vivement Adeline, j'ai apporté de Bordeaux des papiers dont on m'a chargée : ce sont des pétitions, je crois, quelques pièces fort importantes pour vous. Permettez que je ne trahisse pas la confiance dont on m'a honorée, et dites-moi, s'il vous plaît, à quelle adresse il faut vous envoyer tout cela.
— Place Vendôme, n° 15, répondit Grangeneuve en saluant sur-le-champ avec une obligeante et grave politesse.
Et le carrosse, lancé rapidement, alla se perdre sous les grands ormes qui bordaient déjà nos Champs-Elysées.
Grangeneuve resta un moment frappé de l'apparition inattendue. Il lui sembla qu'Adeline avait pris un caractère de beauté plus calme. Le premier instant d'émotion passé;
GRAXGEXEUVE 81
clic avait montré un visage pâle; l'ovale en était un peu allongé, ses yeux avait grandi. Il y avait dans tous Les mouvements de sa personne quelque lenteur, quelque mollesse inaccoutumée. C'était bien décidément la plus gracieuse jeune femme qu'il connût. Mais à l'image assez grotesque du protecteur castillan, il leva doucement les épaules et avança la lèvre inférieure, sans s'apercevoir de son propre geste.
— A qui en as-tu, avec cette moue? fit un député qui vint le rejoindre et qui avait familièrement passé son bras sous le sien : ce n'est pas, je pense, à notre Assemblée; ton début a été chaudement accueilli.
— Brissot, répondit son collègue de la Gironde, tout ceci ne sont que des paroles, mon cher, et il faut autre chose pour décider la question.
— Eh bien ! dit l'autre, il nous arrive cinq cents Marseillais que Barboroux doit commander. Plusieurs départements imiteront l'exemple des Bouches-du-Rhône; et malgré le fameux veto contre le camp sous Paris, nous aurons effectivement ici des soutiens.
— Allez-vous recommencer le 20 juin, vous autres?
— Mieux que cela.
— Tant pis. Vous ferez tuer le roi, et il aura après des partisans. Il ne faut pas tuer ses ennemis, il faut les avilir. Si vous faisiez du pauvre homme un cadavre, ce serait quelque chose; et vivant, ce n'est qu'un serrurier. Laissez-le donc s'en aller, s'il en a tant d'envie! Détruisons la monarchie, je le veux; mais épargnons du moins le monarque, si nous ne pouvons pas le respecter. Je n'ai trouvé de bon, dans votre journée de juin, que l'envie de boire qui lui est ignoblement venue, et ce bonnet qu'il a complaisammeat posé sur sa tète, en guise de couronne. Ma foi, si la laine rouge remplace les diamants à la cour, on pourra espérer que le pain finira par entrer dans les chaumières.
— Trouve donc, loi, dit Brissot, le moyen de faire décréter la déchéance, ou de forcer ce Monsieur à l'abdication.
— Je donnerais ma vie pour ce résultat, mon cher.
— Il n'y en a pas beaucoup comme toi. Nous retombons, ainsi qu'il y a quelques mois, dans une crise d'abattement. Parlout prostration de forces politiques : les partis s'accu-
sent justement d'incapacité réciproque, et nous ressemblons tous à peu près à ce Louis XVI lui-même, qui semble dormir depuis six semaines. Il n'aurait pas, dit-on, prononcé d'autres mots que deux ou trois termes de trictrac quand il joue le soir avec sa sœur. Le triste adversaire qu'un soliveau!
— Bien plus, dit Grangeneuve, le voilà qui se fait matelas; au lieu de les renvoyer, il absorbe les coups : le moyen de le frapper au cœur! Mais toi, qui fais l'impitoyable, on dit qu'envoyé aux Tuileries pour protéger la famille royale contre vos propres excès de Juin, tu t'es laissé aller à t'altendrir, à pleurer, quand la reine t'a fait voir ses meubles en pièces et ses portes brisées. Elle s'en est donc aperçue?
— Je pleure sur les malheurs d'une femme belle, sensible et mère de famille, lui ai-je dit, Madame. Mais ne vous y méprenez point; il n'y a pas une de mes larmes pour le roi, ni pour la reine : je hais les rois et les reines.
— C'est la cour, ajouta Grangeneuve, qui forme la plus détestable de toutes les choses que Dieu ait permises. Il faudrait faire partager au peuple ce sentiment-là.
— Encore un peu de temps, dit Brissot, et vous ne la verrez plus.
Les deux collègues entrèrent pour diner chez le restaurateur Legacque. Si Bertrand de Molleville, intendant du trésor royal, eût été chargé de payer leur carte, il aurait désespéré de les corrompre.
Le lendemain, Grangeneuve, levé de très-bonne heure, car il avait peu dormi, se mit à écrire à Diuneyril, et sa pensée s'était reportée avec complaisance aux souvenirs de Bordeaux. Vers dix heures, le seul domestique qu'il eût apporta le déjeuner, ce chocolat presque indigène aux tiords de la Garonne, tant la colonie espagnole, qui a fixé là ses compioirs, y a naturalisé les goûts de Valence et de Cadix. En se retournant vers le guéridon de marbre blanc, pour en finir au plus vite aveccetle obligation inévitable :
— Qu'est-ce, Victor? dit- il; pourquoi ces deux tasses et ce double déjeuner?
— Monsieur, dit Victor, il est venu, des ce matin, un domestique avenir le portier qu'un de vos amis \ous faisait demander à dix heures précises une tasse de chocolat et
quelques minutes d'entretien. On vient de me le dire à l'instant seulement, et comme je traversais l'office.
— Qui diable cela peut-il être? dit tout haut Grangeneuve. Il fallait donc laisser tout ceci auprès du feu. Si c'était... si c'était Madame Duvillarsl Victor, descends chez le portier; on ne la connaît que trop; et, si je ne me trompais pas, qu'on dise que je suis sorti, malade, mort.
— Monsieur, je croirais plutôt, dit Victor, que c'est cet homme gros et court, un député de Rhodez, qui vient depuis quelques semaines ici assez souvent. Hier, il a guetté dans la rue pour vous attendre. Vous savez bien, Monsieur, ce M. Talbot ou Chabot, celui qui a été capucin.
Pendant ces dernières paroles, le convive qui s'était invité lui-même poussait la porte entr'ouverte d'une antichambre, à laquelle tournaient le dos les deux interlocuteurs, et il avait pu entendre la partie finale de l'explication.
Cette personne était évidemment d'humeur vive et folâtre, car elle ne put retenir une intonation de gaieté, puis elle dit avec un accent de voix contenue :
— Ce n'est pas tout à fait un capucin.
En deux mouvements gracieux, elle eut dénoué un chapeau de paille, jeté sur l'espagnolette d'une croisée le plus magnifique des châles alors connus, et Grangeneuve prit en hâte la main d'Adeline, qu'il conduisit vers le seul fauteuil de sa chambre de gnrçon.
— Monsieur, dit-elle dès qu'ils furent seuls et placés devant la petite table, il ne s'agit pas précisément de vos obligations de député, ni des intérêts généraux de vos commettants; mais je ne vous ai point trompé en invoquant votre protection. 11 s'agit d'une personne qui n'est pas tout à l'ait étrangère au département: de moi, par exemple, et c'est un bon conseil que je réclame.
— Je suis touché, dit Grangeneuve sans amertume, de vous voir user, Madame, delà plus humble des protections dont vous soyez la maîtresse de disposer.
— Vous savez bien, poursuivit la jeune femme, sans s'arrêter au sens équivoque du compliment, vous savez bien cct'e petite ferme de la Roche aux-Bclles que j'avais achetée sous vos auspices, et pour laquelle vous m'aviez donné de si bonnes idées d'embellissements?... Eh bien I je l'ai vendue.
— Déjà I dit Grangeneuve.
— L'acquéreur me retient moitié delà somme pour manque de formalités dans mon propre contrat. Il tourne de je ne sais quelle hypothèque : je n'y comprends rien. Je n'ai pas, à ce qu'il dit, « la main-levée... » Il m'est venu la tentation de lui prouver le contraire.
— J'examinerai la difficulté ce soir même, dit Grangeneuve. Mais savez-vous, madame, que je vous trouve hardie de venir me voir et de passer ainsi d'un camp dans un autre. Nous sommes en guerre à peu près déclarée avec l'Espagne; et si l'ambassadeur....
— Je ne le connais guère plus que vous, le digne Cabrera y Badajoz, interrompit vivement Adeline. Seulement, il m'a amenée de Bordeaux en compagnie charmante, et d'un vrai train d'ambassadeur. Je lui en saurai gré toute ma vie; car je m'ennuyais complètement là-bas.
— Je ne vous demande point, Adeline, qui vous avait mis en rapport avec son excellence ? Vous voir explique tout.
— Le duc de Cabrera, dit-elle en dissimulant l'intérêt qu'elle prenait à cette explication, possède une fille unique : il vient de la marier à Madrid, et il ramenait en France, en y revenant lui-même, l'institutrice qui a perfectionné l'éducation de cette fille. La digne dame est d'erigine française: je la connais depuis quelques années. Elle m'a retrouvée à Bordeaux, et sa compagnie m'a décidée à faire le voyage dans la dormeuse du bon Castillan.
— Et l'étranger vous emportera bientôt à Madrid, vous, Madame ? Nous ne nous doutions guère, mes amis et moi, en agissant de façon à l'obliger bientôt à redemander ses passe-ports, que nous allions exiler une de nos belles compatriotes.
— C'est-à-dire, reprit Adeline, que vous ne croyez pas un mot de ce que j'ai l'honneur de vous dire. Cependant vous avez vu hier l'institutrice, et il ne tiendrait qu'à vous, si cela en valait la peine, de vérifier le fait.
— Vous appelez cette daine?... dit comme sans intention Grangeneuve.
— Madame Doviédo, Monsieur.
Grangeneuve fit un mouvement de surprise ou d'émotion qu'il ne sut pus déguiser entièrement; mais sa compagne élail loin d'en pouvoir expliquer la cause.
— Et vous n'étiez jamais venue à Paris, petite? lui demanda-t-il en la regardant fixement.
— Jamais.
Il lit un tour dans l'appartement pour se remettre de l'agitation passagère que cette découverte d'un mensonge venait de produire en lui. Il fut tenté d'abord de commencer une explication. Mais pendant ce temps, Adeline avait ouvert une croisée. Evidemment elle n'était pas dans toute la tranquillité d'esprit que le ton de sa conversation pouvait faire supposer.
— Quels projets avez- vous pour ce malin, madame? dit le députe, revenu au ton de la politesse ou de la galanterie.
— Aucun. Mais je sens qu'il faut respecter vos moments. Je me retire.
— Si vous étiez libre, dit Grangeneuve avec une intention de malice, j'oserais vous offrir la main.
— Très-volontiers, dit la jeune femme. Et si vous croyez jamais me devoir une visite, venez quand il vous plaira: j'en serai fort reconnaissante.
Henri, qui croyait l'embarrasser un peu, fut surpris et peut-être satisfait de la réponse. Mais il pensa bientôt qu'une personne si intrépide à déguiser la vérité, n'était jamais décontenancée quand elle avait surtout une demi-heure devant elle.
— Victor I cria-t-il, faites avancer une voiture.
— Je demeure bien loin, dit Adeline, presque au fond du faubourg Saint-Honoré; mais si cela ne vous fatiguait pas trop, je demanderais cependant à marcher. La matinée est si belle, et je connais si peu cette grande ville !
Ils partirent en se donnant le bras. Ils marchaient sans aucune réserve affectée, sans plus d'empressement que de gêne ; et eussent-ils été suivis et épiés par un de ces observateurs habiles qui devinent à cinquante pas de distance à quel point d'intimité peuvent en être deux personnes qui se promènent, on ne les eût pris que pour le frère et la sœur. Grangeneuve, du moins, avait toute la sérénité d'un protecteur. Si quelque indice opposé devait se trahir dans l'autre démarche, ce ne pouvait être que par la pose d'une main qui, venant se joindre à l'autre par les doigts enchaînés, semblait, dans un cercle gracieux, caresser le bras du
cavalier; et puis par l'action, peut-être involontaire de devancer un peu son pas, de façon que tournée vers lui, comme pour suivre la conversation, Adeline présentait plutôt la face que le profil de sa jolie figure.
Quand ils eurent, au bout du Carrousel, traversé ce guichet sombre qui termine la serre où l'on abrite, chaque hiver, les orangers des Tuileries, et qu'ils commencèrent à marcher le long de ce quai du vieux Louvre où s'ouvrait la croisée de Charles IX et où fleurissait le jardin de l'Infante :
— Mais, dit Adeline, n'est-ce pas là un singulier chemin pour gagner les hauteurs de Mousseaux? Ou je m'oriente mal, ou nous tournons les épaules à mon quartier. Voilà que nous remontons la Seine!
— J'ignorais, dit son compagnon, que vous fussiez obligée à vous retrouver chez vous à certaine heure. Kous allons, si vous voulez, revenir sur nos pas.
— Moi, monsieur ? je suis libre autant que l'air des montagnes, et je ne m'inquiète pas plus, quand je me plais au voyage, du lieu où je vais, que celte rivière n'est occupée du but de sa course.
— Au fait, dit Grangeneuve, à la mer, à la mort... ; c'est folie que de se débattre contre un terme infaillible. Le tout est de glisser, s'il se peut, sous de frais ombrages, et de refléter quelquefois le ciel.
— Toute ma philosophie est là, reprit Adeline.
— Voyez donc, poursuivit son compagnon, le piquant effet de la lumière sur ces deux bras du fleuve qui serrent la Cité. Cette vieille ile qui fut toute l'ancienne Lulècc, est immobile et noire au milieu de l'eau, comme une tortue endormie.
— Souvenez-vous des larges flots de In Gironde, dit Adeline, et des douces campagnes de Saint-Émilion !
— Là bas, reprit le. Bordelais, la terre est plus riche en trésors naturels; ici elle est plus féconde en souvenirs. Chacun des murs que voilà enferme une tradition; l'histoire ruisselle entre toutes ces rues étroites. Vous voyez bien, de l'autre côté de l'eau, ce petit passage noir et resserré qui débouche sur le quai? on dirait à peine, d'ici, une ornière boueuse : eh bien! celte rue est consacrée par un souvenir tendre. Elle ne fut point, comme on l'a dit, l'habitation d'un
frère de Jacques Cœur, argentier de Charles VII, que ce doux maître fit exiler pour prix de ses services, comme il avait laisse brûler Jeanne d'Arc son autre libérateur; mais ce fut là que s'est élevé le premier et le modeste hôtel de Gabrielle d'Eslrées. Henri IV y venait souvent; et les Paririens, qui s'entendent à flatter un prince aussi bien qu'à le laisser assassiner, avaient coutume de dire que c'était dans cette rue...
— Ah ! fit Adeline, que gisait le cœur du roi ?
— Rue Git-le-Cœur.
Ils cheminaient. Ils passèrent devant la Samaritaine et suivirent le quai des Orfèvres, où ne se montraient en ce temps-là qu'avec timidité de rares échantillons de vaisselle d'or. A droite, ils évitèrent le pont Saint-Michel, obstrué d'une double ligne de maisons qui faisaient courber ses arches. Ils cherchèrent un peu d'ombre derrière le poudreux palais d<î l'Arsenal, et pour aller enfin s'asseoir sous les tulipiers du Jardin-du-Roi, ils traversèrent la Seine sur un chétif bateau, non loin des ruines de la Bastille, et à l'endroit môme où s'élance aujourd'hui, sous un nom de victoire, le plus hardi des ponts de la capitale.
Adeline écoutait bien les remarques critiques et les observations que suggéraient à son compagnon les lieux célèbres où ils erraient; mais le charme de sa promenade et l'intérêt de sa vie n'étaient point là. Ils étaient à respirer un air plus libre et plus embaumé; à trouver le ciel plus bleu, lèvent plus doux; à sentir léger le poids de son corps, à ne savoir plus s'il y avait un passé dans le monde, à éprouver pour tous les êtres et tous les objets une bienveillance indéfinie. Elle était là, elle marchait, soutenue par des ailes invisibles, et le premier enchantement de son élat surnaturel était surtout sa nouveauté.
Le couple, errant sans fatigue comme sans sollicitude, oisif et occupé, vivant d'une même pensée comme deux intimes camarades, laissa passer le jour sans mesurer les heures. Ils allaient d'une plante rare à une fortainc, admiraient le port majestueux d'un palmier, après L'éclatant plumage du bengali; et. vers sept heures du soir, ils virent, à leur grand étonneinent, tomber le soleil derrière le dôme embrasé des Invalides. Ils ne s'étaient pas même aperçus que midi eût passé sur leurs têtes.
88 GRA.NGENEUVE
— Où dinerons-nous? demanda Grangeneuve.
— Là, répondit son oublieuse compagne, sur le penchant de cette colline, sous le cèdre du labyrinthe, à la clarté du jour qui meurt sur ce panorama sans limites. Et, pour vous punir de votre imprévoyance, vous n'aurez que les œufs frais que viennent chercher ici les plus matineux promeneurs.
— Il sera singulier, dit en se résignant Grangeneuve, qu'on dine plus philosophiquement au milieu des ressources de tout Paris, que dans le plus pauvre village de la route de Bayonne. ..
Adeline ne laissa voir par aucun signe qu'elle eût compris cette allusion, et elle reprit bientôt avec sécurité le bras de son protecteur. Dans le demi-jour qui les environnait alors, leur conversation fut pleine d'un abandon plus animé; leur solitude devint plus grande au milieu de la foule pressée des quartiers vivants; l'ombre des murs et les clartés successives donnaient à leurs propos l'alternative du mystère et du grand jour. Arrivés à la rue de Courcelles, Adeline s'arrêta devant une maison à peu près solitaire, et, au premier coup du marteau soulevé doucement, Grangeneuve vit, par une fenêtre supérieure de l'escalier, descendre une femme de chambre avec empressement. Le flambeau vacillant qu'elle portait ne lui laissa voir que la petii taille, et comme le concierge allait ouvrir, Grangeneuve salua en disant :
— Je viendrai demain soir apporter ma consultation.
— Je n'attendais pas moins de votre obligeance, répondit Adeline. Elle avait l'insidieux sourire qui dut décider le premier homme entre Éden et Eve, entre la protection de Dieu et les lèvres d'une femme.
Il partit.
Le lendemain, exact au rendez-vous promis, ce n'était plus le même homme que la veille.
— Ma chère amie, dit-il en entrant et avec le ton d'une familiarité un peu affectée, on vous fait une chicane ridicule.
Adeline, étonnée, rougit. Grangeneuve se retourna; il n'avait pas vu un personnage assis un peu à l'écart, et qui paraissait timide et pensif. Il le salua, en s'excusant. (le pouvait être, selon son premier coup d'œil, un homme de
vingt-cinq ans, un étranger de quelque distinction et attaché assez vraisemblablement à une ambassade. Grangeneuve remarqua, dans le maintien de l'inconnu, de la réserve et de la politesse, mais un empressement vif. Adeline était belle et parée comme une maitresse de maison qui s'attend à recevoir. Grangeneuve n'eût peut-être pas été frappé de la présence du diplomate supposé, si Adeline n'eût paru assez visiblement contrariée de la rencontre de ses deux visiteurs. L'étranger se leva avec déférence, prit congé, et fut à demi reconduit avec des manières qui semblaient l'engager à revenir. Grangeneuve entendit enfin par hasard, mais distinctement, ces paroles dans les dernières politesses échangées :
— C'est nous faire injure, Monsieur le comte, que de supposer qu'on vous oublie.
Eùt-il trouvé quelque déplaisance à cette rencontre, eût-il formé là-dessus quelques vagues conjectures, le député ne jugea pas à propos de le dire, ni d"interroger indirectement Adeline. Aussi, dès que la maitresse de la maison reparut :
— Je disais donc, reprit-il, qu'il est évident que votre acquéreur sait aussi bien que moi qu'il n'est pas fondé en raison. Mais il aura cherché à gagner du temps. Peut-être manquait-il de fonds pour quelques semaines. Ce doit être un négociant. Il aura mieux aimé intenter une action absurde et perdre un chétif procès, que de compromettre un seul jou:1 son crédit. Mais j'ai déjà ce matin écrit à l'avoué : vous aurez satisfaction sans délais.
— Je l'ai déjà, dit Adeline en faisant asseoir son conseiller sur une causeuse qu'elle lui céda tout entière.
— Si en attendant, ajouta-t-il, vous aviez à donner à un ami un témoignage de confiance. . .
— J'userais de votre bourse, acheva Adeline. Mais elle dit ce peu de paroles de manière à lui faire penser qu'elle n'aurait jamais recours à ce moyen.
Grangeneuve se leva. Il examina tout le petit appartement féminin avec un peu de l'assurance et de la fatuité d'un demi-propriétaire. Adeline, d'abord charmée de lui voir approuver son goût, remarquer ou plutôt deviner à cette heure la beauté des points de vue ouverts sur des jardins, puis l'harmonie des étoiles suspendues en rideaux, la forme
des sièges, la bizarre richesse des tapis, finit par être blessée des minulieux détails de l'inventaire. Enfin, lorsque, élevant un bougeoir, Grangeneuve passa du salon dans une pièce étroite et charmante, qui servait de chambre à coucher à la jeune femme, elle ne fit point d'objection parlée, mais elle s'abstint de le suivre. Elle revint s'accouder sur le balcon qui dominait un perron chargé de fleurs, et là, elle se mit à rêver assez péniblement, au milieu de la senteur enivrante des tubéreuses.
Lorsque Grangeneuve repassa de la petite pièce dans le salon, il était plein d'images voluptueuses. Le flambeau se trouva éteint sans qu'Adeline s'en aperçût, car elle était penchée en dehors et la tète demi-éclairée par un rayon de la lune. Puis il s'arrêla silencieusement à contempler cette forme ravissante et courbée; il admira ces cheveux noirs, cette taille si riche qu'elle empêchait un peu de descendre dans tonte sa longueur le châle qui l'enveloppait négligemment. Il se plut à voir ondoyer la mousseline blanche et légère autour de deux jambes embrassées par un colhurne élégant : on eût dit un caressant nuage, quelque vapeur intelligente.
Il approcha encore; il s'arrêta encore; il eût voulu saisir l'indéfinissable parfum dont il élait enlacé. Enfin il rejoignit à la fenêtre l'immobile et rêveuse Adeline, et il effleura sa taille d'un bras souple et léger.
Adeline, sans paraître offensée de cette action, se retira comme pour céder plus de place à son compagnon, e* ainsi qu'aurait pu faire une obligeante politesse. Mais son mouvement contraignit Grangeneuve à poser les deux mainssur la rampe du balcon. Puis, elle, appuyée sur un coude sous lequel glissa moelleusemcnt un bout de son écharpe, elle se trouva devant lui, placée en profil, et reprit ainsi l'entretien dans l'intention de le distraire :
— Dites-moi, monsieur, depuis quelque temps je me trouve singulièrement seule. J'ai fait quelques réflexions sur l'oisiveté et sur l'ignorance : ce sont deux grands ennemis. J'ai essayé d'apprendre, et j'ai peu réussi encore. Oserais-je vous avouer que l'étude m'ennuie, et que les livres d'histoire et de grammaire m'ont endormie souvent?
— Vous n'en avez pas le privilège exclusif, dit Grangeneuve.
— Je sais à peine l'orthographe, poursuivit-olle, car vous vous souvenez que si j'ignorais autrefois la valeur dos mots, je n'étais pas bien sûre non plus de leur longueur... Eli bien, malgré mon ignorance, j'ai eu quelquefois une folle idée de désœuvrée, l'idée d'écrire, monsieur; l'idée de faire une espèce de roman pour tuer le temps, de fixer mes souvenirs sous la plume, et de griffonner mes Mémoires.
— Tout le monde a passé par là, mon enfant. Cette maladie n'a pas été inventée pour vous. Auriez-vous, ajouta-til gaiement, besoin d'un collaborateur?
— Non, mais d'un bon conseil. Croyez-vous que cette occupation-là puisse s'emparer de nous assez pour écarter toute autre pensée importune? Est-ce un symptôme de vocation que l'envie de noircir du papier? Et un pareil emploi du temps, si l'on réussissait, pourrait-il placer ou replacer convenablement une femme dans le monde?
— Vous me faites, dit Grangcneuve contrarié de ce sujet de conversation, des questions bien imprévues et d'un ton étrangement grave. Est-ce que vous voulez mettre ma sincérité à l'épreuve ?
— Oui, mais sérieusement.
— Eh bien, sérieusement, dit Grangeneuve, nous reviendrons une autre fois sur cette thèse-là. Laissez-moi aujourd'hui m'occuper de vous seule, et m'enivrer de l'espoir de rajeunir des souvenirs divins...
— Vous voyez bien, dit Adeline sans entendre ou sans répondre à sa pensée, je porte déjà la peine de mon insuffisance. Vous me traitez comme un enfant ignare, vous ne voulez pas même échanger avec moi deux paroles de sens et de réflexions.
Il y avait dans l'accent de cette femme je ne sais quelle tristesse mystérieuse, formant un contraste si fort avec les dispositions de son interlocuteur, qu'il en fut frappé malgré lui. Il sentit tomber les chaleurs de sa tête, comme se dissipent tout à coup les fiévreuses fumées du vin de Champagne, et revenu à un sentiment de bonté indulgente qui composait le fond de son caractère, il lui dit :
— Eh bien, non, je ne crois pas qu'il faille vous arrêter à ces projets. Certainement, il n'y a point en eux de ridicule ni de mal. Si l'on posait devant moi, comme on l'a fait en pleine académie, 1 impertinente question de savoir si une
femme qui fait un livre peut être une honnête femme, je serais pour l'affirmative. Mais d'où vient que la meilleure ou la plus belle, mon enfant, perd infailliblement son charme si elle se voue au métier d'auteur? On a coutume de croire qu'il y a là une vengeance de nos vanités jalouses, une réaction des amours-propres masculins. Ne serait-ce pas plutôt un hommage rendu encore à la toute-puissance de la grâce ? hommage cruel, mais sincère. Une femme qui consent à peindre au lieu d'inspirer, abdique un empire; c'est descendre un degré du trône, c'est devenir le prêtre quand on était le dieu, c'est tomber au rang de poëte quand on était la poésie.
— Je vous entends, égoïstes ! dit Adeline.
— Et puis, voyez-vous, reprit le député, dans la' préoccupation des travaux de ce genre, il y a quelque chose de sérieux et de pénible qui fait grimacer une douce figure, et qui semble jurer avec la vocation que vous connaissez à la compagne de toutes nos heures heureuses. La publicité, c'est un triompbe obtenu sur la pudeur, il effarouche l'amitié même. L'amour s'accoutume mal aux yeux rougis par les veilles et aux doigts tachés d'encre. Ensuite, les tortures de la vanité viennent assaillir la plus modeste, dès qu'elle est accessible aux succès matériels et aux éloges des journaux. Il n'est pas sans exemple qu'on la voie se résigner à n'inspirer plus que de l'admiration. L'indifférence et l'admiration sont deux sentiments qui sympathisent pour elle. L'indifférence, c'est l'épine du laurier des femmes. La renommée vend quelquefois à ces dames ses faveurs à un tel prix, qu'on en a vu de bien spirituelles et de bien jolies passer sur cette terre sans avoir été aimées. Que voulez-vous ? Quand un cœur de femme s'est traduit sur le papier, quand il n'est plus de mystère en lui dont vous puissiez espérer d'être le possesseur unième, où est le prix de sa conquête?
Il s'assit sur le rebord de la fenêtre, aux pieds d' Adeline, et il continua :
— Voyez Sapho : les philosophes comprennent très-bien le rôle de Phaon. Ce pauvre Phaon! cet objet involontaire d'une passion exubérante, cette victime d'une de ces prédilections si éloignées des pures idées de Platon son compatriote, il passa de siècle e:i siècle pour un modèle de froideur, pour un monstre d'ingratitude; et qui sait si , en
s'occupant des recherches biographiques sur son compte, quelqu'un ne découvrirait pas qu'il n'était rien moins qu'insensible ? Qui sait si, pendant qu'il était sourd aux publiques déclarations de la dixième muse, il n'aimait pas en secret, et très-passionnément, quelque grisette de Mitylène ou de Samos ? La postérité est quelquefois bien juste et bien exigeante, car l'ignorance a beaucoup 'd'attraits; et après Phaon, on a permis, sans scandale, à une infinité de bourgeois, de préférer à mille prêtresses de Phébus une jeune fille qui n'aurait pas su distinguer, plus que M. Jourdain, la prose et les vers. Rivarol n'aime-t-il pas une couturière dont il dit : — Elle a du goût comme un bon fruit et de l'esprit comme une rose. Tenez, ajouta Grangeneuve en touchant le bras d'Adeline, si vous aperceviez là-bas, dans ce jardin, une espèce d'ombre errante enveloppée d'un manteau; si vous soupçonniez là une jeune mère ou une fiancée, combien n'attacheriez-vous pas d'intérêt à une marche de temps en temps suspendue, à des yeux rêveurs levés quelquefois au ciel, à un mouvement des lèvres qui, agitées sans bruit, sembleraient demander un objet d'amour? Mais si vous veniez à savoir que ce n'est que le plan d'un livre qu'on médite ainsi, une rime que cette beauté demande aux nuages ou à la lune, un hémistiche qu'elle dit et redit pour le faire entrer, de gré ou de force, à l'extrémité d'un vers alexandrin? Quel désenchantement ! On passe, Adeline, beaucoup de capricieuses humeurs à une femme, et surtout quand on n'en sait pas la raison; mais si la disposition de son caractère mobile était, par exemple, l'impuissance d'avoir pu vaincre le matin une difficulté de son art, trouver un prétendu synonyme ou la coupe plus harmonieuse d'une période, l'irritation ou la pitié vous saisiraient. A-t-eUe, vous dem'anderiez-vous, le droit d'être dure avec ses enfants ou avec ses amis, inhospitalière et maussade à tous pour un puéril mécompte de son esprit ? Toutefois, termina-t-il, il y aurait grave injustice, ma chère, à ne pas distinguer les femmes qu'une disposition invincible emporte à cultiver la pensée décolles que la vanité fait auteur. Il est utile peutêtre de décourager un peu les unes de la carrière des lettres par une innocente raillerie, et il faut environner les autres d'hommages. Si beaucoup prennent leur esprit naturel pour du talent , et la soif des petits éloges pour l'amour de la
gloire, quelques-unes subissent un véritable instinct et donnent involontairement l'essor à leur génie. Ainsi madame deSévigné traçait, à son insu, des pages immortelles, tandis que madame Deshoulières n'échai'audait des tragédies que pour les seuls applaudissements du parterre.
Grangeneuve avait, en finissant, saisi les mains d'Adeline, obéissant à la fois à l'attrait qui remportait vers elle et à l'empressement d'adoucir ce qu'il pouvait y avoir dans ses paroles d'allusion un peu tranches contre son projet; mais il ne s'était pas aperçu que la jeune femme avait pâli à ce contact inattendu. Il n'avait pas vu avec quelle contrainte elle avait retiré ses mains devenues froides, et puis par quel mouvement de pudeur elle s'était doucement éloignée de lui.
— Ainsi, vous condamnez mon ambition, dit-elle avec effort, mais pour ne pas tomber dans l'embarras d'un dangereux silence. Vous me rejetez sans pitié au nombre des médiocrités jugées avant l'épreuve. Je n'appellerai pas delà condamnation.
— Je vous place au premier rang des êtres adorables, dit Grangeneuve; je vous mets seule au-dessus de tous. Mais restez dans la spécialité de votre puissance. N'allez pas risquer de faire un pédant d'un ange, et de la reine de mon cœur une femme de lettres. Vous êtes bien, ma foi, cent fois plus gentille que tous les bas-bleus que je connais !
11 chercha à attirer près de lui sa compagne sur le même siège. L'obscurité qui s'était épaissie autour d'eux enhardissait sa pensée, et il s'était dit :
— Celte femme a été en ma possession ; l'heure et l'occasion me favorisent; ne soyons ni ridiculement rigoureux pour moi-même, ni offensant et ingrat pour elle.
— Où allez-vous donc? dit-il, quand elle se dressa convulsivement à son approche et qu'elle se disposa à sortir.
Elle n'avait pas articulé une plainte, elle n'avait pas fait un geste qui trahit l'enVoi qui la dominait.
— Demander des flambeaux, monsieur.
Ses lèvres étaient tremblantes et ses genoux chancelaient.
— Pourquoi d'inutiles et indiscrètes clartés? dit Grangeneuve. .N'est-ce pas vous ? n'est-ce pas moi ? Le bonheur et l'imagination préfèrent le demi-jour : restez, je vous en priel
— Je ne puis, murmura-t-elle.
— Avcz-vous donc effacé entièrement de votre cœur, ma belle Adi-line, tous les souvenirs du passé?
— Je n'ai rien oublié, monsieur.
— Eh bien, pourquoi si capricieuse et si rebelle?
— Voulez-vous me voir mourir?
— Non pas trop sérieusement, dit-il. Mais vous tremblez ? Quel changement, bizarre s'est donc opéré dans tout votre être?
— Si je n'étais pas... si je n'étais plus celle que vous croyez ?
— Tant pisl dit-il. Et y a-t-il âmes projets des obstacles insurmontables?
— Oui.
— Ne puis-je espérer de meilleures chances pour l'avenir, et me promettre, madame, de renouer quelque jour des nœuds brisés trop tôt?
— Jamais.
— Pourquoi?... demanda-t-il avec un sourire presque insolent et la voix traînante.
— Parce que j'aime, dit Adeline.
Et, en se sauvant, elle laissa refermer la porte derrière elle.
— La place est prise ! dit Grangeneuve en cherchant son chapeau dans l'obscurité. Il faut me résigner. Cela n'est que juste, après six mois d'intervalle et d'absence. A vous, monsieur le comte 1
Il ne songea point à analyser l'impression qu'il ressenlit en ce moment; mais, comme il allait sortir, un rayon de lune lui fit apercevoir à ses pieds un objet blanc. Il se baissa : c'était le mouchoir d'Adeline. Il le sentit baigné de larmes, et, par un mouvement inexplicable, il le serra dans son sein et disparut.
l'évanouissement
Qui n'a senti ce mal, difficile à peindre autant qu'à dompter? cette souffrance qui ne mène qu'à la souffrance, cette torture qui avilit l'àme au lieu de l'épurer? la jalousie. Elle est la seule douleur dont ne profite point la sagesse humaine, de qui le courage et la raison n'ont rien à attendre. C'est l'ennemi qui se déchire lui-même, c'est le monstre qui boit son sang. Et il y a des âmes qui l'ont endurée sans amour, qui n'ont connu qu'elle du sentiment qui la traîne à sa suite ! Plaignez, si vous l'osez, ces êtres assez disgraciés pour l'accueillir ainsi pendant plus d'un jour et se laisser vaincre par un instinct si mauvais de notre capricieuse enfance.
Grangeneuve ne fut atteint de cet ennui rongeur et honteux que durant la nuit qui s'écoula après sa visite à la rue de Courcelles. Dès le lendemain matin, il écrivit à Adeline un billet d'excuses et d'amitié :
« Ne vous reprochez pas, lui disait-il, la confidence que vous m'avez faite hier ; au lieu de vous en vouloir et de vous accuser, je vous félicite. Celui qui vous inspire un sentiment vrai, puisse-Ml vous le rendre! Si l'on choisit sagement, si l'on peut choisir, mon enfant, l'objet de son affection, tout le secret du bonheur est là. Aimez; c'est l'unique épreuve dont vous puissiez sortir pure, c'est le seul feu qui retrempe une àme; cette direction peut vous mener au bien, au juste, à toutes les choses bonnes et honnêtes. L'amour vrai conseille la vertu, et je ne désespère plus de votre avenir si rattachement que vous sentez devient en vous durable et sincère. Oubliez donc, je vous en prie, les discours que j'ai pu tenir; que vous veniez désormais à moi si vous avez besoin d'un conseil et de quelque appui, ou que vous m'appeliez à vous, n'ayez plus d'effroi de ma présence. Vous me paraissez désormais sacrée 1 Je me vouerais au malheur de n'inspirer moi-même et de ne sentir jamais le sentiment que vous avez dans le cœur si je ne savais le respecter partout où il se rencontre. »
Le reste de la journée s'écoula pour lui avec lenteur; il ne reçut point de réponse, et n'en attendait pas. Il sortit. Ii était dans l'expectative d'un événement hors des prévisions ordinaires, dans une de ces dispositions d'ennui où nous serions charmés que quelque action prit la place de la réflexion, et qu'il s'accomplit un fait autour de nous pour occuper ou varier nos pensées. Enfin il se décida à aller passer la soirée chez madame Duvillars; il y était invité par un billet exprès, et il savait qu'elle réunirait ce jour-là une société assez nombreuse. Il aima mieux accomplir cette espèce de devoir dans une occasion d'apparat que de s'exposer à tomber dans un petit comité, et qui sait? dans un difficile létc-à-tête. D"ailleurs, cet acte de politesse était pressé; il savait qu'elle allait partir pour sa campagne de Mauviôres, à quelques lieues de Versailles.
La grande dame trouva moyen de se ménager avec lui quelques paroles à'à-parte, dans l'embrasure d'une fenêtre, et après l'avoir grondé sur le mauvais goût de son discours, ses sentiments factieux, et ce qu'elle appelait sa démagogie, elle lui dit qu'elle voulait lui ménager un entretien avec une personne fort estimée de la cour, et qui faisait un cas particulier de son éloquence.
— Vous connaissez, je crois, ajouta-t-elle, le personnage; mais il a considérablement grandi depuis l'ouverture de l'Assemblée dont il aurait dû être membre. Il est mu pa^ les sentiments les plus purs, les plus propres à conjurer nos troubles civils ; et, en particulier, il a les meilleures dispositions pour vous.
Grangcncuve sourit avec un mépris déguisé, et se prépara à ôter à l'émissaire, quel qu'il fût, l'envie de recommencer jamais avec lui l'épreuve de son talent de séduction.
Ce corrupteur, c'était cet ancien maitre d'école dans un des faubourgs de Bordeaux dont nous avons commencé de parler. Le député, son compatriote, resta stupéfait de remploi d'un pareil homme par les agents du parti royaliste. La pitié le prit au lieu de l'irritation, quand il mesura par ce seul exemple l'impuissance des expédients où en était réduit le ministère, et dans quelle disette d'hommes était déjà tombé un parti qui voulait résister aux lumières de dix-huit siècles. Lacombe avait promis à la police du château la conquête de Grangeneuve, sur ce qu'il était son compatriote.
C'était d'après cette seule induction que la police l'avait espéré. Il y a longtemps que la question de savoir si nos ennemis sont plus bêtes que méchants, ou plus méchants que stupides, s'agite aux dépens de nos propres lumières et de noire sécurilé. Sera-t-elle éternellement indécise?
— • Que me direz-vous, dit en souriant presque de honle en l'abordant l'homme du coté gauche, que me direz-vous pour ébranler ma loi politique et me faire déserter nos convictions? Car je suppose que vous m'épargnerez au moins l'affront des prémisses et l'ennui préparatoire du prologue ?
— Je vous dirai, dit Lacombe sans se déconcerter, que Guadet, Gensonnéet Vergniaud communiquent directement avec sa Majesté. Voyez là-bas le peintre Boze :ïl a été l'intermédiaire de cette correspondance, et je puis vous le faire attesler.
— A quoi bon ? Je sais, comme vous, ce détail de certaines séances du mannequin royal; je connais cet effort désespéré de trois bons citoyens, qui ont prétendu parler à des yeux qui ne savent point voir, et à des oreilles de ministres qui ne manquent pourtant d'aucune proporiion pour entendre.
— Mais ils ne voteront plus contre nous.
— Demain seulement, si vous persistez à marcher du côté des abimes.
— Pour vous, Henry, dit subitement l'émissaire, sans ménager davantage ni les transitions ni ce qu'un autre aurait appelé la délicatesse, nous offrons à votre sœur, qui a des idées religieuses, la communauté de Fontevrault. Elle en sera abbesse. Vous épouserez, avec notre parti, madame Duvillars, qui est immensément riche, et le roi signera votre contrat.
— Y dansera-t-il? demanda Grangeneuve. Et si je n'aiuais ni l'argent ni le mariage ?
— Alors des honneurs, une place de premier-président. Mais prenez la fortune, croyez-moi : c'est le plus sûr. Les dynasties passent, les écus restent. Tout le problème de la vie est de la traverser joyeusement. L'humanité entière ne vaut pas la peine que vous voulez prendre, vous autres, à l'enseigner et à la rendre plus heureuse. J'aurais les mains pleines des vérités et des perfections qui doivent faire le
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profit de ces gueux que nous appelons modestement nos semblables, que je ne les ouvrirais pas.
— Infiexihle philosophe, dit le député, ne vous ai-je pas vu autrefois dans des rêveries différentes? et n'éliez-vous pas d'humeur populaire, il y a peu de temps?
— L'année dernière, à la fin de la Constituante. J'avais cru au système nouveau quelque chances; mais le peuple ne comprend pas. La marche des idées s'embarrasse. Il y a lutte pour un siècle encore; et d'ici là, les habits galonnés retiendront les places et la liste civile. Je crois ma spéculation bonne.
— Et surtout héroïque, mon professeur. Mais si vos prévisions étaient trompées, où iraient vos calculs? Que deviendrez-vous enfin si nous triomphons?
— Je diviendrai votre allié, dit froidement Lacombe.
— Et il sera peut-être, dit en s'éloignant Grangeneuve qui se parlait à lui-même, le plus ardent zélateur de nous deux.
— J'y ferai mon possible, répondit l'autre qui l'avait entendu.
Peu de jours après, un concert, ou plutôt une réunion modeste d'amateurs, eut lieu dans le petit hôtel de madame Imbert. C'était dans l'appartement de Vergniaud que le piano était ouxert, et Grangeneuve, invité le premier, jouissait mélancoliquement de cette double existence que donne la musique. La chaleur du soir fit ouvrir une fenêtre, et là, il réfléchissait, appuyé sur le balcon, savourant à la fois ses pensées et l'harmonie, mêlées et confondues. Il écoutait avec ravissement, surtout la voix d'un amateur inconnu, un de ses compatriotes, M. Garât. Puis il avait mêlé ses encouragements à ceux de tout le monde pour un jeune homme qui l'accompagnnit. Celui-ci essayait là sa première romance. Le motif, très-mélancolique et très-passionné, en parut destiné à devenir populaire; il donnait la vie a ces médiocres paroles : « S'il est vrai que d'être deux fut toujours le bien suprême... » aujourd'hui assez connues; mais le jeune homme n'était encore appelé qu'Adrien. Grangeneuvevit par hasard, sur la couvenure d'un album, que son nom de famille était Boieldieu. Il ne l'oublia plus.
Cependant son regard, tombé sur la place, s'attacha sons intention à une voilure arrêtée à peu de dislance de l'hôtel, et de laquelle partit et revint à plusieurs reprises un com-
missionnaire évidemment chargé de quelque intervention pressée. N'était-ce pas un objet bizarre à considérer, du haut d'un troisième étage, que la machine compliquée d'un carrosse ? On dirait, dans toutes ses parties organisées, un seul animal; on croirait voir agir les membres d'un mille-pattes. Les rayons des roues, grandes et petites n'en paraissent pas l'organe le moins actif et la partie la moins vivante; vous les diriez plus sensibles et quelquefois plus intelligentes que les chevaux. Si au-dessus de la carapace vernissée de cette mouvante tortue, vous voyez dépasser une chose inutile, quelque superfétation inerte comme les barbes d*un phoque ou les cornes d'un buffle, c'est le cocher. Il est endormi; le plus souvent, il reçoit là le mouvement au lieu de le donner. Le mécanisme agit sans cesse, et l'intelligence végète.
Quelques allées et venues dans les corridors de l'hôtel, un coup de sonnette, et des voix qui se répondirent, parurent à Grangeneuve correspondre avec le manège du carrosse. Il devina qu'on y faisait demander un des locataires, et bientôt, par ce pressentiment des choses qui nous concernent, il distingua le nom de Victor, son domestique, mêlé aux interrogations qui se succédaient dans l'escalier. Il éprouvait comme une inquiétude vague, et il sortit pour s'informer de tout ce que ceci pouvait être.
— On ne veut, Monsieur, confier qu'à votre domestique lui-même, dit madame Imbert, un message anonyme à ce qu'il paraît, et on le fait chercher. Il est, je crois, au cabaret prochain, le pauvre garçon ; ne vous dérangez pas, je vais aller moi-même au-devant de la mystérieuse personne.
— C'est trop de bontés, dit Grangeneuve. Je descends. Et, en un seul élan, il se trouva porté au pied du carrosse.
La personne qui s'y trouvait ne le vit point venir, occupée qu'elle était à l'autre portière à recevoir les traînantes excuses de son imbécile envoyé; mais lui la reconnut aux seules couleurs d'un ruban de chapeau qui, partout où il les retrouvait depuis trois jours, lui faisait battre le cœur. Adeline se retourna et poussa un cri de saisissement. Quelque observateur moins modeste aurait pu y démêler une inflexion de joie. Si au lieu d'un intérêt vif, mais simple, et du charme attirant de sa personne, Grangeneuve
avait senti déjà quelque émotion différente, il eût été averti de bien d'autres secrets. Mais il n'y a qu'une fièvre seule qui ait de ces inspirations subites et ces révélations.
— Je viens prendre vos ordres, dit-il.
— Je voulais, Monsieur, répondit Adeline, faire arriver dans vos mains un... dépôt qui m'intéresse, sans courir le risque qu'il s'égarât; j'avais... en passant par ce quartier... imaginé de m'adresser moi-même à un homme a vous... J'ai mille regrets qu'on vous ait dérangé seulement pour moi.
— Et moi, dit Grangeneuve avec abandon, je suis bien heureux de vous voir ! Donnez. Vous paraissez souffrante?
— Il e?t vrai, mais voilà que je n'ose plus m'explifjuer.
— Manquez-vous déjà de confiance en moi ? Je la mérite tout entière. Donnez. Désirez-vous une réponse immédiate?
— Il n'y a pas de réponse !
Et l'accent de la douce voix devint triste en prononçant ce dernier mot.
— Quelle que soit cette confidence, ajouta Henry, comptez, madame, sur mon zèle, mon dévouement et l'abnégation de tout moi-même.
Adeline soupira. Il étendit la main pour recevoir un papier qu'elle froissait depuis un moment dans les siennes ; mais elle le porta lentement à la hauteur de sa ceinture, et puis enfin, distraite ou mécontente, elle le cacha sous les triples rangs de sa pèlerine.
Grangeneuve vit que l'inspiration de la confiance allait s'éteindre; que déjà la jeune femme cherchait de l'œil son cocher comme pour se préparer péniblement à la retraite; il combattit ce mouvement par une plus vive et plus amicale instance.
— Eli bien, dit-il en quittant les marches de la portière où il s'était tenu jusqu'alors avec déférence, dites-moi vousmême ce que vous voulez que je sache. Un mot de vous sera plus éloquent que toutes les écritures; j'en apprendrai plus avoc vous qu'avec toutes les confidences calculées. Ce n'est pas ici le lieu d'interroger et de répondre : laissez-moi vous accompagner jusqu'à votre demeure. Je le répète, vous paraissez oppressée, et vous êtes pâle.
Il avait évidemment prononcé ces dernières paroles sans regarder autre chose que lesmains qu'il avait prises ùouce-
ment; car, s'il eût levé les yeux, il aurait vu se ranimer ce beau front au premier mouvement qu'il avait fait pour s'approcher d'elle.
Adeline ne répondit pas, rangea timidement les plis de sa robe, comme pour laisser toute libre la moitié du siège qu'elle occupait; et Grangeneuve s'en empara en donnant au cocher l'ordre empressé de regagner la rue de Coureelles.
— Je vous ai dit le secret de mon âme et le seul intérêt de ma vie, reprit Adeline, non sans beaucoup d'hésitaiion nouvelle, dès qu'ils furent dans la solitude et le recueille ment de sa demeure; mais le plus difficile à exposer, c'est ce conseil qu'il me reste à implorer de vous.
— Parlez sans appréhension, dit-il.
— Vous croyez, Monsieur, qu'il y a des espérances pour moi au fond de ma pensée nouvelle? Et si ce n'était que des misères de plus? si je ne m'étais jamais trouvée plus malheureuse que depuis que je me connais: hélas! et je ne me connais que depuis que je me regarde par les yeux d'un autre.
— Mais lui, dit Grangeneuve, quel sentiment vous témoigne-t-il?
— 11 ne sait pas mon secret.
— Se pourrait-il?
— Et l'unique et effroyable question que j'aie à vous faire est celle-ci : Faut-il le lui découvrir?
— En doutez-vous? N'hésitez pas. Est-ce donc un méchant homme ? Vous ne l'aimeriez pas s'il était sans pitié.
— C'est le plus noble cœur que Dieu ait jamais fait battre, dit-elle. Je ne doute ni de sa grandeur d'ame ni de sa clémence; mais, monsieur, je le respecle aussi. Je l'honore autant qu'il m'est cher, et je ne veux pas porter atteinte à la considération qui l'environne. Quel présent à faire à un homme d'honneur, que l'amour d'une femme comme moi ! Quelle dot à apporter à celui qu'on respecte ! Et ne voyezvous pas nue s'il devait répondre un jour à ma faiblesse, que s'il laissait deviner au monde quelque sérieux attachement pour moi, la déconsidération qui me suit s'attacherait peut-être à ce généreux caractère Aux yeux de l'envie ellemême, il est pur, désintéressé, brave et probe: le monde ne lui reproche rien, ni fausseté, ni ambition; aucun antécédent ne l'entache. Et vous voulez que la séduction d'un
jour, la pitié qui le soisira peut-être à l'aveu de mon malheur et à l'aspect de mes larmes, l'entraine dans les périls d'une liaison dont la délicatesse et l'honneur pourraient lui demander compte? Non, monsieur. J'aurais voulu élever celui que j'aime au-dessus de la divinité mémo, fia'- le sacrifice de ma vie dans cet univers et dans l'autre..., et si je ne puis que le l'aire rougir, j'aime mieux me taire, j'aime mieux mourir; j'aime mieux lui laisser croire que j'en aime un autre, que lui avouer qu'il est l'idole d'une femme qu'il a droit de mépriser. Ma conduite m'a fermé le monde et l'amour ; je n'ai pas regretté le premier; je me résignerai à perdre encore le second, à ne trouver que l'enfer sur la terre et le néant dans l'autre vie.
En poussant ce cri du désespoir, Adeline tomba sur une chaise et laissa porter sa tête contre un meuble anguleux. Elle ne s'en aperçut pas; mais son compagnon, effrayé, s'approcha d'elle avec toute la sollicitude d'un père pour son pauvre enfant.
Jamais elle ne lui avait paru si belle que dans ce naïf abandon! Y a-l-il dans les larmes d'une femme un attrait irrésistible? Pourquoi la souffrance et les images de la volupté s'allient-elles? Est-ce une inconséquence de notre nature, une perversité secrète qui nous fait trouver la douleur séduisante, et irrite nos désirs au lieu de les éteindre? ou plutôt n'est-ce pas une réaction delà bonté du cœur qui demande à intervenir? Ces pleurs, ces cheveux dénoués, tout ce désordre si étranger aux calculs de la coquetterie agirent sur l'imagination de Grangeneuve et firent tomber aux pieds de la victime son consolateur. II eût, en cet instant, acheté au prix de son sang le bonheur d'être l'objet de ce délire ; il se sentit traverser le cœur par un mouvement de jalousie ardente; et il dit avec plus d'amertume que de charité, avec plus de dépit que de zèle à épargner l'embarras d'un aveu :
— Confiez-le moi, ce nom qu'il faut que je sache si vous voulez que j'essaie à vous être utile. Est-ce celui de l'homme que j'ai rencontré ici l'autre jour? N'est-ce pas sa carte de visite que j'aperçois la, si récemment posée d;ms la coupe qui contient vos bagues? Un comte Alvar de Monléberl, n'est-ce pas9 Un Espagnol sans doute, ajouta-t-il avec un léger accent de dédain.
A cette méprise, qui établissait pour Adeline la dernière certitude de toute sympathie absente, la malheureuse sentit se gonfler son sein, le sang monta rapidement à ses tempes, y dessina plusieurs lignes bleuâtres, et toute connaissance l'abandonna.
Grangeneuve ne put retenir un gémissement prolongé. Il regretta d'être seul dans l'appartement, tira sans succès plusieurs cordons de sonnettes; et comme le corps inanimé d'Adeline menaçait de glisser sur le parquet, il le prit dans ses bras avec anxiété et le porta sur le siège voisin. Il alluma en hâte des flambeaux, s'empressa de laisser respirer plus librement la malade en brisant un lacet, en déchirant une riche ceinture. Adeline parut revenir lentement à la vie; mais ses yeux baissés restaient gonflés et obstrués par des larmes. Grangeneuve, la main placée sur l'artère, la trouvait faible et presque arrêtée. Il eut le dangereux loisir de contempler, en l'effleurant presque de son souffle, cette adorable créature. Tout à coup il aperçut, demi-cachéesous le bras gauche, une lettre échappée sans doute de son sein, ce papier qu'elle avait dérobé tantôt à ses regards et qui pouvait éclaircir à lui seul tous les mystères dont l'explication s'enveloppait. Il prit la lettre par un instinct de curiosité qui n'était pas exempt de défiance jalouse; mais le premier mot qui le frappa sur l'adresse fut son propre nom. Il lui sembla qu'il avait droit d'ouvrir et d'aller ainsi au-devant des confidences qu'on avait commencées. Il avança doucement un pan du rideau voisin, il le plaça entre les yeux d'Adeline et une lampe de cristal dépoli qui reposait surlesomno; et là, sans quitter le bras de la souffrante jeune femme pour y interroger le retour de la vie, il se déroba sous la draperie, et lut toute cette lettre qui lui était destinée.
Adeline y laissait voir les mêmes défiances, et répétait une partie des craintes qu'elle venait d'exposer de vive voix. Mais que devint le lecteur en découvrant que c'était à lui que remontait l'aveu de ses remords, qu'il était à la fois l'objet et le confident d'un tel amour 1 Adeline enfin, résolue à quitter la France, avait le matin même tracé pour lui seul de déchirants adieux.
Il approcha vingt fois la lettre de son cœur avec des étreintes convulsives, pressa ardemment les mains d'Ade-
Une, puis les couvrit de caresses ; il s'égara jusqu'à baiser sa robe, jusqu'à rencontrer son haleine, et enfin il arracha à la victime un cri profond lorsqu'il murmura sur ses lèvres: — Et moi aussi je t'adore, ô ma bien-aimée Adeline!
Vous savez qu'entre les plaisirs et l'amour, entre la volupté de l'àme et celle des sens, entre la conquête de la beauté la plus rare et la possession delà femme qu'on aime, il n'y a pas d'analogie possible, il n'y a pas de rapports à saisir. Vous avez senti que l'immensité sépare ces deux épreuves. C'est la différence des ténèbres à l'aurore, la distance du gazon au firmament. L'amour redonne une pudeur et une àme à l'être qu'il a touché. C'est passer de l'athéisme à la grâce; et pour le feu divin lui-même, c'esS quitter les instincts de l'argile.
Grangeneuve écrivit le lendemain à Dumeyril : « Elle est à moi! j'ai triomphé d'elle. Elle m'a résisté » longtemps: elle était vierge, elle était morte ! Je l'ai violée » peut-être; mais elle m'aime! elle est remontée au rang » des femmes, et son amour sera la vertu. »