UNE DECOUVERTE
Cependant Grangeneuve n'osa point envoyer la lettre.
Mais que de beaux jours se levèrent pour lui, pour tous deux ! Quelle succession de félicité, quelle existence nouvelle de loisirs, d'oubli, d'égoïsme et d'enchantements ! Il n'y avait plus au monde que deux êtres; le soleil n'éclairait qu'eux; tout se rapportait à leurs seuls projets d'avenir; et sans la part qu'ils daignaient y prendre, tout n'était rien. Leur folie, comme dit le poète, leur avait mis au front une couronne, à l'épaule une pourpre, et devant eux marchaient la flûte et les flambeaux romains.
De quel pays est donc sortie pour nous la définition de ce premier temps du bonheur, caractérisé par les fades images
de la lune et du miel? On vous reconnaît, brouillards de la Tamise, où se vendent cher apparemment les trésors du mont Hy mette, et où le soleil ne descend guère que deux fois l'an, par un pur caprice de sa curiosité.
Un soir qu'il voyageait à l'aventure, le couple se trouva à dix lieues de Paris, dans une vallée étroite, s?ns se douter du lieu où il pouvait être, sans avoir reconnu les chemins par où avait volé le léger wiski que les ayants guidaient eux-mêmes, sans soupçonner seulement la dir°ciion qui pourrait à la nuit les reconduire à la ville. Ils descendirent à la grille d'un parc dont l'aspect était enchanté. Futaie ombreuse, gazons de velours, rameaux fleuris, eaux transparentes.
— Je voudrais savoir, dit Grangeneuve, à quel possesseur indolent, absent peut-êire, peut appartenir cet élysée qui se garde tout seul? Point d'officieux concierges, pas même une trace d'homme qui soit venue sur ces allées déranger la symétrie des dents du râteau. Mais les véritables possesseurs ne sont-ils pas ceux qui jouissent? La nature est à nous : ne demandons rien de mieux que la solitude.
— J'avais, dit Adeline qui achevait de fredonner un air de l'opéra nouveau de Zémire et Azor, j'avais envie de cueillir une rose; mais j'ai eu peur de voir sortir un monstre de ces bosquets.
— Vous êtes trop la belle pour ne pas le craindre.
— Oh ! dit-elle, il est bien plus sur que le nouveau-venu serait... Mais ne trouvez-vous pas qu'il est doux de ne savoir ainsi où l'on est?
— Oui, reprit son ami, de vivre hors du temps, peut-être sur la terre, mais sans s'informer de la contrée, ni du jour, ni du mois qui passe; sans se rendre de la vie un compte plus exact que ce cygne qui trace devant vous des cercles dans les fleurs reflétées par ce lac si clair. Cependant, ajoutat-il, j'ai senti je ne sais quelle curiosité, tout à l'heure, quand nous avons laissé derrière nous des ruines monastiques, ce haut manoir qui domine des étangs; toute cette nature si grêle de prés et de bois sauvages. Si c'était là un lieu célèbre I Etrange différence que de savoir ou ne savoir pas quels objets, même inanimés, quelle nature morte, comme ils disent, nous circonviennent I Voyez tel pauvre ruisseau qui se traîne à l'Adriatique à travers ses graviers
rougbà et les cressons qui embarrassent son cours; il fait à peine tourner un moulin; les troupeaux qui reviennent du marché de £inigaglia ont épuisé la moitié de ses eaux et troublé le reste. Eli bien 1 si c'était le Rubicon? Vous voilà subitement arrêté par le spectre de César. Savez-vous que la maison de Corneille est encore debout dans la rue d'Argenteuil! La voilà! C'est ce pignon golhiquequi surplombe sur la voie. Cet escalier auslère n'a-t-il pas quelque analogie avec la physionomie du tragique rêveur? Ne diiiezvouspas entrevoir son ombre qui rentre en manteau brun et regagne son troisième étage, dont les croisées laissées en arceaux attestent encore le respect qu'on garde pour tout ce qui appartient au grand homme? Eh bien ! voire cicérone s'est trompé de numéro ; l'asile du vieil Horace est sur le côté opposé de la rue ; et la demeure qui a tant fasciné vos premiers regards appartient de père en fils à l'honnête famille qui en exploite, au rez-de-chaussée, les magasins d'épicerie depuis cent soixante ans.
Adeline écoutait ces divagations sans y prendre un intérêt bien suivi, et Grangeneuve avait le tort d'oublier un peu trop l'éducation légère et le manque de contention d'esprit de sa jolie compagne. Enfin, en approchant d'un pavillon ccarté, un garde chasse sortit au-devant des promeneurs, et à son aspect Adeline rougit ; elle rougit comme si le bien-être qu'ils venaient de goûter dans celte promenade eût été coupable, comme si la plénitude d'une telle jouissance avait dérobé au possesseur de ces beaux lieux quelque chose de sa fortune.
— Je ne dois peut être aucune excuse, dit Grangeneuve, pour avoir passé des barrières ouvertes, mais bien un témoignage de reconnaissance pour l'agrément de cette promenade. Il donna au gardien un assignat de cinq livres, appelé corset, du nom facélieux de certain commis du trésor qui contresignait alors cette monnaie; puis il ajouta:
— Ces remparts flanqués de tours ouvertes, Monsieur, et qui semblent menacer tout le vallon de s'abattre comme un gigantesque oiseau de proie, à quelle fortification appartiennent-ils?
— Ce vieux château, au levant, dit le serviteur empressé, est-ce qu'il ne semble pas planté là tout exprès comme pour faire perspective dans notre parc? Il n'est plus bon qu'à
cela, je vous assure, c'est l'ancienne demeure des Milon, des Ansel. Est-ce que vous ne vous orientez pas? est-ce que vous ne reconnaissez pas la citadelle de Chevreuse.
— Chevreuse ! dit le député étonné , est-ce que nous sommes près de Chevreuse?
— Et où donc? dit le paysan goguenard.
Henry s'éloigna de quelques pas comme pour examiner mieux le paysage, mais effectivement pour dissimuler un peu l'étonnement qu'il avait trop laissé voir.
— Il est distrait, votre mari, reprit le gardien; c'est quelque ci-devant, n'est-ce pas ? Il avait par là des amis qui sont aujourd'hui émigrés?
— Au contraire, dit étourdiment Adeline, c'est un député du côté gauche : c'est M. Henry Grangeneuve.
— De sorte donc continua Henry en se rapprochant et reprenant ses questions, que ce vaste enclos désolé, situé à une lieue au couchant et dans la direction de Versailles, ne peut être que l'ancien ermitage du Port-Royal -des- Champs ?
— Vous l'avez dit, mon maître.
Le questionneur regarda Adeline, en élevant les sourcils, ouvrant largement les yeux, et marquant à la fois l'expression de l'intérêt, de la surprise et de l'admiration, au souvenir d'Arnaud et de Pascal.
Mais Adeline ne le comprit pas. L'éducation de l'histoire et la magie de tels souvenirs n'entraient pas dans l'existence de cette fille, aussi inculte et aussi belle qu'une sultane enlevée à la Géorgie.
— Mais, reprit Grangeneuve s'adressant au garde, ce n'est pas loin d'ici, je crois, qu'est située une propriété qu'on dit fort belle, et qui s'appelle Mauvières ?
— Eh ! eh 1 fit le gardien.
— De quel côté est-elle, s'il vous plaît?
— Devant, derrière, à droite et à gauche, monsieur. Vous y êtes, à Mauvières, et dans le plus beau milieu du parc encore !
Grangeneuve prit le bras d'Adelineun peu plus vivement qu'il n'aurait voulu marquer cette intention, et l'entraina du côté de la barrière où leur voiture était restée.
— Si vous vouliez voir madame la baronne, dit le garde, elle esi au. château, monsieur; elle sera enchantée de rece-
voir votre épouse. C'est une bonne personne, allez, que Madame Duvillars! un peu fière, si vous voulez, et de près regardante, mais qui aime beaucoup la compagnie, d'abord.
— Nous reviendrons, dit le fugitif en donnant un vigoureux coup de fouet au seul coursier de son équipage.
Le garde-chasse regagna le château.
Mais il fallut s'arrêter à Chevreuse; car le pauvre cheval, qui n'avait été distrait par aucune préoccupation, laissait trop apercevoir qu'il n'avait pas diné.
Vers la fin de leur halte chez Madame Barneron, une bonne et grasse hôtesse de la Croix-Blanche, qui n'a que le défaut de servir un peu lentement ses hôtes, ils virent entrer dans la salle basse un piqueur éperonné et botté jusqu'au menton. Cet homme était allé plusieurs fois, et tout en vidant une bouteille de Màcon, de la cuisine à l'écurie. Il disparut un moment avant que le cabriolet de Grangeneuve ne fût attelé.
— Quel caprice, Henry, disait Adeline, de nous ramener cette nuit môme à Paris ! Comme si demain, au lever du jour, ce lieu ne devait pas être admirable, enveloppé des vapeurs blanches qui dessineront le cours de l'Hivette 1 Elles s'enlèveront, je suis sûre, à travers les arbres noirs de la colline, comme le rideau d'un théâtre. Nous aurions vu les grands châteaux, les grands prés, les meules de foin , et puis les beaux ramiers qui se croisent dans leur vol, en traversant toute cette vallée. La vallée de Chevreuse est si renommée 1
— J'ai promis d'être à l'Assemblée demain, au commencement de la séance.
— Et moi j'ai peur, dit la capricieuse jeune femme qui mentait, en s'enfonçant, comme pour bouder, sous l'ombre frileuse de la capote.
— A la montée de la Belle-Image, au tournant de cette route si hardie qui domine Gif et les campagnes d'Orsay, ils distinguèrent un cavalier immobile sur la route. Il ne se doutait peut-être- pas lui-même que, malgré l'obscurité assez profonde, sa silhouette se dessinait parfaitement sur l'horizon de Saclé.
— Si c'était du moins là un voleur! dit la voyageuse.
— Vous le voudriez, enfant ? Il vous laut des périls et des aventures. A la paix, je vous conduirai en Calabre.
— Eh bien! faites-moi, dit-elle, en attendant, quelques récits des brigands.
— Les brigands ont passé de mode, dit Grangeneuve. MM. Pixérécourt et Lamartelière en ont déjà fait une consommation effrayante. Maissije vous disais un conte vrai, me promellriez-vous de dormir?
— Pourquoi voulez-vous donc me fermer les yeux? ditelle. Av°z-vous intérêt à me déguiser le but du voyage?
— Non pas; mais, comme vous disiez, l'ennui de la route.
Il n'ajoutait pas qu'il eût été charmé de distraire l'attention d'Adeline de la présence de l'observateur à cheval, lequel, selon, ses conjectures, ne devait pas les perdre de vue, même à leur rentrée à Paris?
— Voici, poursuivit-i!, une impression de mes pèlerinages telle que je me propose de l'écrire quelque jour. Je vais essayer sur vous l'effet de ce récit : Voulez-vous m'entendre ?
— Tout éveillée, dit-elle.
— « C'était dans un pauvre village, sur le penchant des Alpes du Frioul. Je ne sais pas son nom. Si je le savais, ce serait à cause des efforts que j'ai faits pour l'oublier. Ne me le demandez pas; je n'oserais me le dire à moi-même; car, écrites ou prononcées devant moi, les deux syllabes qui composent ce nom prendraient le caractère d'une sentence. Ses cinq lettres grandiraient pour moi comme des fantômes.
» J'étais un voyageur de vingt ans. Je venais de parcourir la Toscane à cheval, toujours à cheval; et la solitude de cette vie errante, cet abandon parmi tant d'hommes, cet isolement au milieu de tant d'étrangers à tout mon passé et à tout mon avenir, avaient depuis plusieurs semaines jeté autour du moi une tristesse infinie. Au lieu de l'active curiosité excitée ordinairement par les villes, au lieu de l'émotion des chefs-d'œuvre des arts, je n'avais trouvé jusque-là, dans cette vie nouvelle, que l'amer plaisir d'une liberté et d'une solitude sans limites. Les édifices et les beaux tableaux m'avaient l'aligné vite. L'admiration pèse à l'homme. J'étais comme ce voyageur qui, averti qu'il venait de traverser, mi la nuit et endormi dans sa voiture, Vicence, une ville charmante de la Lombardie, s'écriait avec un sentiment de satisfaction : — Encore une de vue !
» Ce n'était pas à contempler les murs de Rome, à être reçu dans un docte salon de Florence, à entrer dans un
GRANGENEUVE m
musée, à aller m'asseoir au théâtre, que je m'étais initié à l'enivrement du séjour d'Italie. Mon sauvage plaisir commençait au sortir del'Osleria, lorsque déjà loin du gite, au lever du soleil, et sentant mon beau cheval fier et dispos, je voyais s'allonger devant moi un horizon varié, des montagnes et des bois, la mer étincelante au loin, les moissons de riz coupées au bord de la route. Alors les fraîches ri» vières n'ont point de nom ; les villes, les hameaux passent à droite et à gauche comme des aquarelles attachées aux murs d'une galerie. Venu de loin, vous aimez à croiser votre pas avec celui du laboureur qui ne parcourra jamais que le même sentier. On échange volontiers un coup d'œil avec la jeune fille qui ne craint pas de répondre par un sourire au passager qu'elle ne reverra plus. Plus d'un regard vous a effleuré , qui laisse une longue trace ; telle femme aperçue au fond de la chambre mystérieuse, où vous laisse plonger, en passant, la hauteur du cheval qui vous porte...»
— Derrière nous, interrompit Adeline, je ne sais pas ce qu'observe un homme de la hauteur du cheval qui le porte, mais décidément il parait s'attacher à nos pas.
— Il n'y a pas d'autre route que celle-ci pour gagner Paris! dit indifféremment Grangeneuve.
« Un jour qu'arrivé à la nuit tombante dans le village dont j'ai parlé, j'étais inquiet d'y trouver un misérable gîte, j'aperçus devant le porche désert de la seule église qui . it au milieu de ces montagnes, un chartreux... »
— Ami, dit Adeline en élevant la voix, j'ai assez de cette histoire-là. Je n'aime pas les moines, et votre Chabot tout le premier. Quelque chose, s'il vous plait, qui se rapporte à mes idées, a nos impressions ordinaires. Le ton de votre narration ressemble à celui d'un ancien poëme : descendez pour moi de ces hauteurs-là, de grâce. Je l'avouerai à ma honte, si vous voulez; mais je préfère de beaucoup les anecdotes toutes simples, et j'aime assez les romans de cuisinières.
— Vous n'êtes pas dégoûtée, dit le conteur. Vous en fera qui pourra : c'est le comble du mérite et de l'art. Et bien 1 changeons de style, j'y consens.
« Il y avait une l'ois une jeune fille que l'indulgence de ses parents et le hasard de ses premières connaissances avaient jetée dans la vie dissipée et oisive. Elle inspira un
intérêt fort tendre à un homme de sens, lequel se préoccupa de son avenir et de son bien-être, Il n'entrait point dans son affection pour elle de cet égoïsme imprévoyant qu'ont la plupart des hommes; il voulut se l'attacher par toutes les preuves d'intérêt et de dévouement dont se composent les différentes amitiés. Il voulut, s'il devait mourir avant elle, comme il le souhaitait sincèrement, que son sort fût assuré, et qu'elle tint de lui le plus riche des héritages : l'amour du travail et de l'ordre. »
Adeline sourit.
« Adèle, c'est ainsi que nous appellerons l'héroïne, avait confié ses modestes intérêts à son ami. Lorsque celui-ci eut recouvré les derniers fonds, les derniers vingt mille francs qu'elle possédât au monde, il lui dit : — Vous voulez bien, ma chère, que je ne jette pas cette précieuse ressource dans la circulation de vos autres capitaux, n'est-ce pas ? que je ne les laisse pas engloutir par une imprévoyante habitude de dépenses ? Où les placerons-nous ? Quelle résolution avez-vous prise, et qu'entreprendrons-nous d'un commun accord? »
— Ah ! bien, dit Adeline, voilà à présent que vous devenez moral comme un conte de M. Berquin, l'ami des enfants! Tenez, nous approchons déjà de Paris : voilà les carrières de Chàtillon; et là-bas, frappé par la lune, le haut du dôme des Invalides : on dirait un lustre doré, suspendu au ciel. Voyons, remuez, remuez encore un peu le sac aux histoires; j'en voudrais encore une autre, si cela vous est égal.
— Non, j'achèverai celle-ci. Seulement je vous laisserai le choix des dénouements; il y en a deux. Selon l'un, Adèle comprit le bon sens de cette nécessité : elle était jeune encore, elle apprit avec ardeur et en fort peu de temps une profession honorable; elle se posa bien dans le monde, et l'ut le reste de sa vie assez riche, considérée et fort heureuse. Selon l'autre, Adèle dissipa, en six mois, ce qui lui restait; son ami perdit confiance en elle ; elle rechercha alors le genre de connaissances qui avait déjà perdu ses plus beaus: jours ; et quand son printemps fut passé, trop Gère pour s'abaisser à jamais servir les autres, elle mourut de désespoir dans un lieu de misère et d'abandon. Son ami n'en sut rien : il avait eu le bonheur de succomber un an avant elle.
— Décidément, dit Adeline sans témoigner trop de con-
trariété, vous êtes trop modeste sur votre importance politique. Ce cavalier qui ne nous a pas quittés, môme quand nous avons laissé la route pour prendre la chaussée du Maine, c'est un curieux.
— Ah!... Nous allons voir, dit Grangeneuve en mettant pied à terre.
Quand l'inconnu s'aperçut qu'on était en défiance et qu'on allait résolument venir à lui, il jugea prudent de s'échapper par la rue de Varennes. Le couple traversa au pas de course, le nouveau pont Louis XVI et la place Beauveau, pour échapper aux explorations. Mais, soit prévention ou hasard, Grangeneuve crut retrouver encore, cette fois à pied, le même et maudit chapeau galonné, au détour de la rue de Courcelles, où il déposa sa compagne.
Un soir des jours suivants, au sortir de l'une des séances de l'Assemblée , les députés Bazire et Chabot accompagnèrent Grangeneuve jusqu'à son hôtel. Chabot ne lui épargnait point quelques reproches sur ce qu'il nommait le refroidissement de son civisme.
— Qu'est-ce, lui dit-il, frère, tu dors, à ce qu'il me parait? On ne te voit presque plus au milieu de nous; tu as déserté le poste, le lendemain de ton triomphe. Est-ce qu'on t'aurait déjà séduit... corrompu... payé?... Voyons. Ne vas pas faire ici le petit Mirabeau.
— Bouffon 1 dit l'homme delà Gironde, ne mesure personne à l'aune de ton moutier. Bon pour toi d'inspirer peu de confiance, capucin indigne! « De quoi diable es-tu digne, si tu n'es pas digne d'être capucin ! »
— J'aime ce courroux, reprit le moine de l'Aveyron ; il prouve en ta faveur ! Quand on pense que ce grand génie de Mirabeau s'est donné à la cour pour un million!
— Oui, dit Bazire naïvement, tandis qu'il en pouvait demander trois I
Ses collègues sourirent de ce qu'ils prenaient pour une dérision : ils ne se doutaient guère que quinze mois plus tard une spéculation financière du même genre conduirait au carcan ce pauvre et insensé Bazire.
— Viens donc quelquefois, Henry, poursuivit Chabot, passer la soirée chez Péthion. C'est un bon Jacobin, celui-là! On traite nettement chez lui la question de la monarchie; on ne s'y appelle plus déjà que citoyen; on a supprimé
pour tout individu isolé le ridicule pronom du pluriel. Vous est un terme de mépris pour les seuls aristocrates.
— C'est donc pour m'honorer que la familiarité qui m'étonne s'est établie entre nous? dit Grangeneuve. Je ne m'en serais pas douté. J'étais prêt à te demander, disciple de saint Antoine, ce que nous avions gardé ensemble. Pour tes Jacobins, je ne les aimerai jamais.
— J'ai cependant en tête, dit Chabot, un projet de compromettre la cour, que tu es... ou que vous êtes digne d'entendre. Au revoir, mon frère. Et si on venait quelque jour, ajouta-t-il en revenant sur ses pas, te dire selon la formule abolie des religieux: Frère, il faut mourir, entendrais-tu de celle oreille-la?
— C'est selon, dit Grangeneuve. Je répondrai quand vous et moi nous nous comprendrons, mon cher.
— Qui est-ce qui a apporté cette lettre, Victor?
— Monsieur, c'est un grand homme sec, qui était vêtu, par la chaleur qu'il fait, d'une lévite d'alpaga blanc, à longs poils. Il portait sa canne de jonc suspendue au deuxième bouton sur la poitrine par un petit cordon de cuir tressé.
— C'est un mouchard.
Voilà ce que se dit Grangeneuve ; mais, pensait-il, la police sert aussi les particuliers. N'a-t-elle pas le monopole des infamies 1
Il avait déchiré la lettre, et il en fut fâché presque aussitôt; car une écriture peut servir tôt ou tard à constater quelque identité; et s'il est juste de mépriser toute dénonciation anonyme, il l'est aussi de ménager le moyen de percer un jour quelque lâche mystère; d'ailleurs tout secret se réduit le plus souvent à une question de temps : il n'y en a point d'éternels au monde.
Si Adeline, lorsque Grangeneuve enlra chez elle, avait su quel sacrifice de soupçons il venait de faire, elle eût éti touchée peut-être, et son accueil aurait pris quelque chose de reconnaissant et de tendre. Elle fut, au contraire, distraite et un peu dédaigneuse. La confiance d'être aimée commençait à s'établir en elle. Informée, comme le sont presque toutes les femmes, du sentiment qu'on leur porte, un peu avant celui qui l'éprouve, elle était armée, et embel-
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lie peut-être d'un certain air de fatuité. Il y avait dons le hasard de ses dispositions une injustice que Grangeneuve ne se défendit pas, de son côté, d'imiter. Il se sentait d'autant plus exigeant près d'elle qu'il en avait bien mérité à son insu. Il chercha à réparer la magnanimité de sa confiance au loin, par la sévérité qu'il montra devant ellemême. Voulait-il se venger de sa propre vertu, et faire payer cette confiance à celle qui en avait été l'objet. Le monstre qui s'appelle cœur humain est fait ainsi.
Enfin Grangeneuve triompha de la disposition que lui avait laissée le billet sans signature; une proposition qui lui fut l'aile en souriant d'aller visiter un quartier inconnu, écar:a le dépit passager, et le couple amoureux sortit par une fraîche matinée (le nuages et de brises.
Aux yeux d'Adeline, Henry avait souvent l'attrait de ta nouveauté pour principal mérite. Il élait devant elle un objet d'élonnement et de curiosité renaissante, une sorle d'exception, un être bizarre, un spectacle. Elle écoutait l'expression exaltée de celle àme, tantôt pleine d'amour pour ell ; et tantôt d'enthousiasme pour la nature, avec ce sourire vague, ces yeux caressants et incertains qui ne savent pas toujours nettement comprendre ni le sens ni la grâce des paroles du cœur. Erraient-ils le long de ces quais de la Seine, où, à travers les jardins de l'archevêché, la vieille Notre-Dame se dresse en perspective? Adeline ne s'émerveillail que du silence d'un tel quartier et du malheur des femmes qui demeuraient là, si loin du boulevard. Pour Henry, tout était enivrement dans ces promenades sans but, où ses y:'iix étaient ramenés de l'horizon à elle, où ses sensations finissaient loutespar une étreinte de son bras contre le bras de sa compagne.
— Vois, lui disait-il, cette verte et chétive rivière : elle refuse aujourd'hui un arpent d'eau au nageur parisien : qui dirai' qu'a l'équinoxe d'automne, elle entrera houleuse et terrible par toutes les ardus ébranlées de ce pont, qu'elle déchirera, sur les éperons de Saint-Bernard, si robe jaune à franges d'argent, et qu'elle ira effrayer les quais populeux et jusqu'à la demeure des rots ? Oit I le bon refuge que ce vieux quartier de l'île Saint-Louis : voudrais- lu habiter l'une de ces chastes maisons qui onl pour perspective l'oratoire où Iléloise pleurait? Vois comme elles s'épanouis-
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sent au doux soleil du quai Béthune; le vent d'ouest semble les caresser. Là, nous serions heureux et tranquilles. Existe-t-il, en France, un hameau sans nom, en Europe, une forêt, une solitude américaine, qui promette à deux amis plus de sécurité que cette île explorée, que cette terre finie, épuisée, abandonnée? Là, nul étranger n'aborde plus ; nulle curiosité n'arrive. Vivons dans cette thébaïde, comme si nous étions restés seuls au monde. Tiens, regarde là-bas cet hôtel au pignon crénelé, aux balcons moussus, aux croisées fermées et aveugles : console-le par ta présence; viens l'habiter comme un temple élevé à la paix; veux- tu?
Et heureux d'apercevoir tout à coup, au bout d'un cordon usé, les restes d'un écriteau illisible, ou sur la porte rongée de lichens, une inscription mutilée comme autrefois la forme de ces chouettes écartelées sur la poterne féodale, l'enthousiaste s'élançait vers le gardien de cette demeure. Le vieux gardien, représenté par sa femme aveugle, ne pouvait pas, le plus souvent, monter l'escalier somptueux ; il prêtait les clefs rouillées d'un appartement délaissé depuis l'édit de Nantes, et le couple allait à loisir admirer les tapisseries hongroises, les nids d'birondelles sous les poutres dorées, les hauts miroirs à facettes, les girandoles en fleurs de porcelaine. Grangeneuve, établi là dans ses rêveries, devenait le roi des souvenirs d'un autre âge, et le possesseur exclusif de la beauté qui s'étonnait de tout à côté de lui. Il sentait contraster la vétusté des images qui surgissaient à l'entour de lui, soit le lierre mourant sur la muraille en face, soit le tranquille silence des corridors abandonnés, avec l'imprévoyance de sa maîtresse, la fraîcheur de ses sourires et l'éclat si gai de sa voix railleuse. Car Adeline, en effet, riait en relevant avec un léger dédain ses narines, avertie qu'il s'élevait autour d'elle une poussière humide et séculaire. Henry ouvrait à grand'peine une fenêtre pour lui indiquer les points principaux de l'horizon historique; mais elle essayait, pendant ce temps-là, de se mirer dans une glace dépolie. Comprenant peu, n'écoutant rien, elle folâtrait encore en franchissant par quatre les degrés de la montée, sans s'appuyer sur l'écuyer de velours; et la légèreté de sa course, la souplesse aérienne de sa taille, toute la grâce de cette beauté d'un jour, occupaient son compagnon plus en-
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core qu'un chef-d'œuvre du Primatice, et tous les monuments et les trésors qui ne mourront jamais.
En revenant vers la maison d'Adeline, ils aperçurent tous les deux, dans un cabriolet immobile et arrêté à quelque distance de la maison, le comte Alvar. Seulement Grangeneuve attacha sur lui un regard fixe, sans hésitation comme sans insolence; et Adeline feignit de l'avoir pas vu. Son regard glissa vers la terre; elle ralentit le pas comme si elle avait redouté d'arriver trop vite à sa porte, puis elle rougit imperceptiblement, et parla de projets confus pour les jours qui allaient suivre. Tout à coup le cabriolet partit avec la rapidité de l'éclair, et Adeline se trouva évidemment soulagée. Elle chercha alors, avec une assurance assez candide, à rencontrer les yeux de son compagnon. Celui-ci ne lui laissa nullement remarquer qu'il eût très-bien observé les diverses impressions qui l'avaient émue.
Mais quand la jeune femme passa devant lui sous le vestibule, comme une personne qui ne doute pas qu'elle ne soit suivie, Grangeneuve prit congé d'une voix haute et cérémonieuse. Elle répondit avec un accent plein de mignardise et de chatterie :
— Quand vous verra-t-on?
Et lui, avec le sourire d'une complaisance affectée et un empressement hypocrite :
— Ai-je besoin de protester, Madame, que je suis à vous à toute heure ?
Une heure après, il se repentit de s'être séparé d'elle dons celte disposition d'esprit; et il se dit à lui-même qu'il pouvait lui devoir une réparation pour la mauvaise humeur dont il s'était laissé atteindre. Sans s'avouer, sans savoir peut être qu'il était surtout impatient d'être instruit de ce qui pouvait occuper Adeline en ce moment, il reprit le chemin de Cou réelles.
— Madame est sortie.
Un renseignement si simple, si précis, une réponse de portier donnée avec tant d'indifférence, trois mots si courts peuvent-ils causer le trouble où ils ont si souvent jeté un malheureux?
Grangeneuve n'en témoigna aucun étonnement; il n'eut la pensée ni de revenir encore, ni d'explorer les traces d' Adeline, ni d'envoyer dans lu maison de Mme Doviédo, où
elle pouvait être allée sans trop d'invraisemblance. Il rentra chez lui sérieux et triste. Il prit un livre et ne lut pas; il oublia l'heure d'aller chez un ami où il s'était invité. Enfin, quand la nuit, qui commençait à venir, eut donné à ses méditations tout le recueillement qu'il n'avait cherché ni à distraire ni à vaincre, il se dit avec une profonde douleur, et de l'accent d'un homme qui aurait découvert en lui le germe imminent d'une maladie mortelle :
— Je l'aime! — J'ai pris pour le plaisir et pour un attrait passager, ce qui est l'occupation de ma vie et l'unique mobile de mon àme. Toute une raison d'homme, tout un avenir engagé dans une passion insensée ! — Je l'aime !
Il faudrait fuir ou vaincre cet ascendant: il faudrait cautériser la plaie dont je viens d'éprouver la première atteinte, mais l'honneur et le devoir m'enchainent; et cet amour de la possession, n'a plus de chance que pour grandir. Oh 1 Dumeyril 1 c'est vous qui m'avez précipité dans ses bras!