‹ Graveurs sur bois à Lyon au seizième siècleChapitre 4 sur 21 · PIERRE ESKRTGH SON ORIGINE ET SON NOM, SA YIE A GENÈVE · texte numérisé non relu

PIERRE ESKRTGH SON ORIGINE ET SON NOM, SA YIE A GENÈVE

Pierre Eskrich dit Cruche est un des dessinateurs et graveurs sur bois lyonnais qui ont le plus produit, il est un des moins connus. Il y a eu jusqu'à ce jour autant d'incertitude pour son nom1 que pour son origine. Nous devons à M. Alfred Cartier, l'historien des de Tournes, un des érudits genevois les plus savants et les plus pénétrants, la découverte de documents qui nous ont permis de mettre fin à toute incertitude.

Dans le premier quart du xvie siècle, un graveur du nom de Jacob Eskrich travaillait à Paris. Il était Allemand, originaire de Fribourg en Brisgau. Il a gravé, en 1519, les « jettons de Madame de Nevers2 ». C'est le père du graveur sur bois.

1 Nous parlerons plus loin de ce nom d'Eskrich.

2 Bibliothèque de la Sorbonne, H I, 9, f° 223 v». — Mme de Nevers était Marie d'Albret, femme de Charles de Glèves, comte de Nevers. Ce jeton porte au droit l'écu à ses armes avec la légende marie, dalberet. contesse. de. nevers, et au revers des bâtons et des plumes enlaces, avec la légende ; o mater dei mémento meï,

PIKRRE BSKRIGH A GENEVE

Pierre Eskrich, celui auquel la présente notice est particulièrement consacrée, est né à Paris. Il professait la religion réformée; il épousa * Jeanne Berthet, calviniste comme lui. Il a eu en tout dix enfants, dont neuf sont nés de Jeanne Berthet, à Genève, de 1552 à 1564 ,. Le dernier enfant est né à Lyon en 1568. Le nom de la mère ne figure pas dans ce dernier acte de baptême. Nous reviendrons sur cet enfant.

Pierre Eskrich était donc à Genève en 1552.

Les étrangers qui venaient se fixer à Genève, et même ceux qui ne devaient y séjourner que momentanément, avaient, au xvie siècle, l'obligation d'adresser aux magistrats une requête à fin d'autorisation d'habiter à Genève, et cela dans un court délai après leur arrivée; mais, malgré les édits, à raison soit de tolérance de la part des autorités, soit de négligence de la part des étrangers, ceux-ci ne recevaient parfois leurs lettres portant permis de résider- qu'assez longtemps après leur venue2. Pierre Eskrich, qui a fait baptiser son fils Jean à Genève en septembre 1552, était très probablement établi de fait à Genève avant ou en cette année.

D'autre part, l'habitant qui, après sa réception, quittait

1 Les actes de baptême de ces neuf enfants sont dans les registres des églises Saint-Pierre et de la Madeleine à Genève. Théodore de Bèze, « ministre du Saint-Évangile », fut, le 29 septembre 1559, le parrain d'un de ces enfants, auquel il donna son prénom.

2 C'est ce que M. Alfred Cartier a démontré dans une des notes qui donnent tant de prix au livre qu'il a publié en 1893 sous le titre de Arrêts du Conseil de Genève sur le fait de l'imprimerie et de la librairie de 154i à i550, p. 108.

la ville pour un certain temps, devait s'inscrire de nouveau, s'il y revenait. Tel a pu être le cas d'Eskrich qui, par humeur ou par nécessité, fut toujours assez nomade.

Quoi qu'il en soit, c'est en 1554 seulement que l'on trouve la demande d'autorisation adressée par lui, sous le nom de Pierre Vase *, au petit Conseil.

Eskrich fut reçu à « l'habitat » le 17 décembre 1554 et prêta serment. Il exerçait alors la profession de peintre.

Il sollicita, l'année suivante, d'être reçu bourgeois.

Le Conseil en délibéra.

« Du 9 mai 1555. — Pierre Vase painctre; avoir entendu ladicte supplication dudict tendant aux fins de le recepvoir au nombre des bourgeois au contenu de sadicte requeste; arresté qu'il actende encoure ung peult2 ».

Eskrich dut attendre cinq années. Nous ne croyons pas qu'il soit resté tout ce temps à Genève.

« Du 16 mai 1560. — Pierre Vase, natif de Paris, filz de Jacob Kriche de Fribourg en Brisco (en Brisgau), ayant deux enfants masles Jean et Théodore, ayant présenté requeste pour estre receu à bourgeois, a esté receu gratuitement en considération des services qu'il pourra faire à la ville, en paiant le seillot3. »

« Pierre Cruche dict Vase, natif de Paris, filz de Jacob Cruche de fribourg Inbriscob (tic), a esté receu à bourgeoys gratuitement eu esgard des services

1 Nous dirons l'origine de ce surnom.

2 Archives de Genève, Registres du Conseil, vol. XLIX, f» 71 v°.

3 Archives de Genève, Registres du Conseil, vol. LVI, f° 39.

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qu'il peut à l'advenir faire à la Seigneurie, ayant Pierre, Jehan et Théodore ses filz1. Gratis8. »

Les actes qui précèdent donnent la preuve que Pierre Eskrich était fils de Jacob Eskrich, originaire de Fribourg en Brisgau, et qu'il était né à Paris, où son père exerçait, comme on Ta vu plus haut, le métier de graveur sur métal3.

Eskrich demeurait à Genève : en 1555, « derrier Sainct Germain »; en 1561, « en la cité » ; en 1563, « à la rue du grand Mesel4 ».

Bourgeois de Genève, peintre et graveur sur bois, il était, en 1562, sans ouvrage et dans l'indigence, puisqu'il dut recourir à l'assistance publique. Les gouverneurs de la bourse des pauvres lui refusèrent tout secours. Eskrich, furieux de ce refus, s'emporta et les injuria. De là, poursuites, condamnation à l'emprisonnement et finalement amende honorable de l'irascible graveur.

Les pièces relatives à cet incident sont curieuses. Nous les donnons ci-après.

1 II est probable qu'il faut lire : « Ayant ledict Pierre Jehan et Théodore ses filz. »

2 Archives de Genève, Livre des bourgeois, 1560, f» 99.

3 Ou de graveur de jetons.

4 II est possible que ce3 trois domiciles aient été différents. M. Alfred Cartier, que nous avons consulté à ce sujet, estime cependant que le domicile de 1561 peut avoir été le même que celui de 1563, la rue du grand Mesel (Macellum) aboutissant à peu près à angle droit à la rue de la Cité.

Séance du Consistoire

« Jeudi, 10 septembre 1562.

« Pierre Vase dict Cruche estant appelle, a comparu. Auquel lecture a esté faicte de la lettre par luy envoyée aux gouverneurs de la bourse des paouvres et par luy addressée à Monsr de Jonvillé * par laquelle se conste qu'il a ottltragé lesdicts gouverneurs de la bourse, les appellans besaciers d'aultant qu'ils ne luy avoient pas voullu donner l'aulmosne pour sa femme qui est mallade. A respondu cela estre vray et qu'il l'a escrite. L'advis est, attendu que c'est ung fainéant qui n'a jamais voullu travailler quand il avoyt le temps et l'opportunité et qu'il a esté obstiné, de luy defFendre la cène et advertir Messieurs du faict et leur déclairer que cela n'est pas pour l'entretenir en leur cité et leur faire lecture desdictes lettres, et est luy mesme ranvoyé par devant eulx2 ».

Séance du Conseil

« Lundi, 14 septembre 1562.

« Pierre Cruche dict Vase, renvoie dès le Consistoire, pour ce que refus luy estant faict par les diacres et gouverneurs de la bourse de luy faire assistance à luy et à sa femme, parce que leur advis ne portoit point de faire l'aulmosne à ung homme qui a bon art

1 Charles de Jouan, sieur de Jonvilliers.

2 Archives du Consistoire de l'Eglise de Genève, Procèsverbaux des séances du Consistoire, 1562, f° 1138.

PIERRE BSKRICH A <;ENÈVE

et bon mestier, auquel il peult facilement gagner non seulement la vie de luy mais de tout son ménage, comme luy pouvoit bien faire. Il leur a rescrit lettres par lesquelles il se moque d'eulx les apelans bezaciers, usant de menaces à l'endroit d'iceulx comme est contenu en ladicte lettre, de laquelle a esté faicte lecture icy en plein conseil. Par quoy a esté arresté, estant ouy l'advis du Consistoire, qu'il en responde en prison, veu que d'ailleurs il n'auroit que faire de demander l'aulmosne s'il eust esté saige et eust voulu travailler de son art, quant le temps et opportunité s'y adonnoit, mays a mieux aymé demourer ung fainéant et vagabond et obstiné, qui ne doibt estre tolléré '. »

Séance du Conseil

« Mardi, 15 septembre 1562.

« Pierre Cruche dict Vase, sus ses responces et

confessions d'avoir calomnié et injurié les diacres, a

esté arresté qu'il demeure en prison jusques à jeudy, en

pain et eau, et face icy réparation auxdicts diacres et en Consistoire aussy2. »

Séance du Consistoire

« Jeudi, 17 septembre 1562.

« Pierre Cruche dict qu'il crie mercy à Dieu et

1 Archives de Genève, Registres du Conseil pour les affaires criminelles et consistoriales, 1562, f° 63 v°.

* Archives de Genève, Registres du Conseil pour les affaires criminelles et consistoriales, 1562, f° 64.

à la Justice et confesse avoir mal parlé et dict qu'il a fait mal d'avoir ainsi escript contre ceulx qu'il a escript. L'advys est que bonne remonstrance luy soyt faicte et mesmes de ce qu'il a ainsi escript contre les diacres qui ont le maniement de la bourse, comme il a confessé, et combien qu'il les aye appeliez besaciers il n'entendit aultrement les injurier, et au reste qu'il advise bien à son cas, la cène à luy deffendue jusques il vienne montrer meilleur signe de repentance1. »

Séance du Consistoire

« Jeudi, 17 décembre 1562.

« Pierre Cruche requiert que la cène qui luy a esté deffendue pour s'estre attaché (sic) aux diacres de la bourse des paouvres, luy soyt permise; advis, attendue la recognoissance de sa faulte de luy dire qu'il y sera receu et s'addresse aux diacres pour se reconcilier avecq euix2. »

Cet incident de la vie d'Eskrich est vraiment singulier, car ce peintre, qui se voyait refuser l'aumône en 1562, était tenu en 1559 en assez grande estime par Théodore de Bèze, pour que celui-ci ait accepté d'être le parrain d'un de ses enfants.

Eskrich était à Genève en 1564 : la preuve est donnée par les actes suivants du Conseil.

1 Archives du Consistoire de l'Église de Genève, Procès-verbaux des séances du Consistoire, 1562, î°. 142.

* Archives du Consistoire de l'Église de Genève, Procès-verbaux des séances du Consistoire, 1562, P 191.

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<( Du 5 octobre 1564. Pierre Cruche ayant présenté le pourtrait qu'il a fait de la ville (de Genève) pour monsieur l'admirai (de Goligny) selon qu'avoit requis monsr de Feuquières, arresta qu'on le luy paye f.

« Du 12 octobre. Pierre Cruche a présenté requeste pour estre satisfait du pourtrait qu'il a fait de la ville du commandement de messieurs, où il a heu beaucoup de peine. Arresté qu'on en fasse avec luy et qu'on rende à M. de Feuquières ce qu'il aura avancé 2.

« Du 16 octobre. Pierre Cruche. Sur ce qu'a esté proposé que ledict Cruche persiste à avoir vingt escuz du pourtrait qu'il a fait de ceste ville, combien que par le raport des peintres, elle ne vault pas mieux de six escuz. Arresté qu'on lui en baille jusques à douze escuz3.»

Ce 'pourtrait de la ville de Genève était probablement un plan qui devait avoir une valeur particulière pour Coligny en relations assez fréquentes avec Genève.

Avant d'aller plus loin, nous devons nous arrêter au nom de notre graveur.

Son père Jacob était Allemand. 11 est probable que la forme primitive de son nom était Krug 4, prononcé Kruche ou Kriche 5. En fait, le graveur de

1 Archives de Genève, Registres du Conseil, vol. LIX, f° 115 r°.

* Archives de Genève, Registres du Conseil, vol. LIX. f» 118.

* Archives de Genève, Registres du Conseil, vol. LIX, f» 119. 4 La forme Krieg a été également indiquée, mais sans qu'elle ait

été justifiée.

s Le nom était certainement prononcé Kriche, puisqu'il est écrit de la sorte sur le registre des Conseils en 1560, quand le fils de Jacob Eskrich, Pierre, fut « receu bourgeoys ».

Fribourg en Brisgau est appelé Eskrich dans le mandement de 1519.

Le mot allemand Krug a, en français, le sens de cruche, et Ton s'explique que ce dernier nom soit devenu le nom le plus habituel de Pierre. C'était, d'une part, une lecture naturelle du nom allemand, et c'était, d'autre part, la signification littérale du mot. Cruche a donc été une première altération française du nom Krug, et le nom de Cruche a été celui sous lequel le tailleur d'histoires a été le plus connu. Celui-ci a toujours signé Cruche, au moins à Lyon; nous avons sous les yeux des quittances signées de la sorte, d'une écriture haute, large et ferme, en 1574, en 1575 et en 1585. Dans les registres des tailles, dans les rôles des pennonages et daus les comptes, à Lyon, notre graveur est presque toujours inscrit sous le nom de Cruche !.

Une autre altération s'est produite, et Pierre Cruche en a été l'auteur.

Il a signé, en 1566 et en 1568, Petrus Eskricheus ,

1 On trouve aussi quelquefois notre peintre désigné sous le nom de « maistre Gruchi, maistre Cruchy, maistre Gruzy ». (Archives de Lyon, Rôles des tailles à Lyon en 1571 et en 1572; GG 150, f" 30 r°, GG 151, i° 8 r°, GG 152, P 6 v", GG 275, f° 8 r°.)

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Pétries EscricheuSy Petrus Bskrichius, des histoires et des cartes dessinées et gravées sur bois par lui. Eskrich «était une forme différente du nom primitif Krug, Krich ou Kriche.

On a vu plus haut le nom de Pierre Vase.

Vase était le synonyme de cruche, et notre graveur paraît avoir été connu d'abord sous ce nom. Il est probable qu'il le portait à Paris, et il est certain que, à son arrivée à Genève, qu'il soit venu en cette ville de Paris ou de Lyon, il s'est fait connaître de la sorte. Les six enfants qu'il a présentés au baptême à Genève de 1552 à 1559 ont été déclarés par lui comme enfants de Pierre Vase. Eskrich a été reçu à Y habitat à Genève, le 17 décembre 1554, aussi sous le nom de Pierre Vase.

Quand il fut « receu à bourgeoys » en 1560 (il avait dû justifier de son véritable nom), il le fut encore sous le nom de « Pierre Vase,... fils de Jacob Kriche », ou de « Pierre Cruche dict Vase..., fils de Jacob Cruche.»

A Lyon, il portait indifféremment l'un ou l'autre nom, de préférence le nom de Cruche. Le nom de Vase ou de Du Vase paraît cependant dans les baux de logement qu'il a passés à Lyon.

Nous avons cru devoir présenter notre tailleur d'histoires sous le nom d'Eskrich, puisque son père portait ce nom en France et puisque lui-même Pierre a signé de ce nom, en latin, trois de ses ouvrages. Enfin Mariette et Papillon avaient accepté cette désignation sans savoir, il est vrai, à qui elle s'appliquait.

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