LA VIE DE PIERRE ESKRICH A LYON
Pierre Eskrich habitait Genève en 1562. Il y vivait dans la pauvreté et y était alors sans ouvrage. On a vu plus haut les incidents de son emprisonnement à Genève. Eskrich demeura dans cette ville jusqu'en 1564 et y fit baptiser en cette année un de ses enfants.
1564. « Le 29 dudit moys (de mars) a esté baptisée Jehanne fille de pierre vase et de jehanne sa femme présentée par Jehan Grespin i » (en marge « par moy Th. de Bèze 2 »).
Il est probable que, à la suite de sa condamnation, Eskrich résolut de quitter Genève définitivement et qu'il alla chercher de nouveau du travail à Lyon. 11 semble que, tout en continuant d'habiter Genève, il ait été employé auparavant par Guillaume Roville et d'autres libraires à dessiner et à graver des planches de livres.
1 Jean Grespin, d'Arras, savant dans les lettres grecques et latines, imprimeur à Genève. (Voir France protestante, 2e édition, t. IV, p. 865).
* Archives de Genève, Registre des baptêmes, église Saint- Pierre.
PIERRE ESKRIGH A LYON
Il est certain qu'Eskrich est venu à Lyon en 1564. Il avait dû y acquérir quelque notoriété puisqu'on le fit venir de Genève pour travailler aux décorations de l'entrée de Charles IX, et certes les peintres ne manquaient pas alors à Lyon.
Le mandement qui le concerne est ainsi conçu : « A Pierre Cruche maistre painctre en ladicte ville de Lyon la somme de quarante livres à luy taxée et ordonnée... par mandement desdicts Srs conseillers eschevins de la ville et communaulté de Lyon dacté du samedy treiziesme jour de may mil ve lxiiij pour son voiage estre venu exprès de Genefve en ladicte ville de Lyon faire certains pourtraictz et modelles où II a séjourné ung moys, le tout pour la bien venue et entrée du Roy en ladicte ville de Lyon...
« Sa quictance escripte au doz d'icelluy mandement signée de sa main en date du quinziesme jour dudict moys de may audict an 1564, xl 1. t.1. »
Me Thomas, maître peintre, dont le nom patronymique est resté inconnu, était conducteur de l'œuvre des décorations de l'entrée du roi.
Eskrich a fait en cette occasion « grand séjour » à Lyon, ainsi qu'il est dit dans un des articles du compte de l'année 1564; on a vu dans le mandement que ce séjour a été d'un mois.
Il est retourné aussitôt à Genève, mais pour quitter, quelque temps après, cette ville définitivement.
11 est désigné dans le mandement lyonnais du
1 Archives de Lyon, GG 1139, f» 92.
36 Les graveurs sur bois a lyon
13 mai 1564 sous le nom de « Me Pierre Cruche peyntre et brodeur1 ».
En fait, il était encore à Lyon en mars 1565, et avait formé le projet d'y rester.
On lit dans le registre du Conseil de Genève : « Du 5 mars 1565. Pierre Cruche a fait présenter requeste par sa femme affîn de luy permettre de demeurer avec sa famille à Lyon où il est maintenant. Arresté qu'on die à sa femme qu'il vienne luy mesme se présenter en personne, puis on y advisera 2. » Il ne paraît pas que Cruche se soit présenté.
Pierre Eskrich prit domicile à Lyon, du côté de Fourvière3.
Il a fait baptiser un fils en 1568 à l'église Sainte-Croix :
« Le iije jour du présent (mai 1568) a esté baptisé Nicollas Cruche, filz à Pierre Cruche. Son parrain honorable homme Ny collas Delanges 4. ' Ses marraines dames Magdeleine Thevenon, Claude de Ravet et Innocente Pignon. Qui est né le xve d'apvril à cinq heures du matin. (Signé:) Faurer°. »
Le nom de la mère n'a pas été indiqué dans l'acte,
1 Archives de Lyon, GG 1112, f° 43 v°, « Compte particulier des deniers levez pour l'entrée du roy, » 1563-1564.
2 Archives de Genève, Registre du Conseil, vol. 60, f9 21.
3 Eskrich demeurait de ce côté de la ville en 1568 (Archives de Lyon, EE, Establies).
4 Nicolas de Lange était un personnage important, érudit et curieux de monuments antiques ; il était lieutenant particulier civil et criminel en la sénéchaussée et siège présidial de Lyon.
5 Archives de Lyon, paroisse Sainte-Croix, GG 384, f' 373 r°.
PIERRE ESKRIGH A LYON
mais c'était Jeanne Berthet, qui vivait même encore en 1589, lors du mariage de sa fille Jeanne.
Nous savons où Eskrich demeurait en 1573 et en 1575.
Le 18 novembre 1573, « Me Antoine Déchez, notaire roial et procureur es cours de Lion, comme mary d'honorable personne damoyselle de Russy loue et promet maintenir en paix à Pierre du Vase dit Cruche, peinctre et bourdeur (brodeur) de Mgr de Mandelot, gouverneur pour le Roy à Lion, présent, une chambre rière chambre au 2md étage avec autres deux chambres que tient à louage ung nommé Montribloud, avec petit cabinet estant près le puits de ladicte maison qu'est des appartenances d'une maison de ladicte de Russy, rue de la vieille monnoie, pour le temps et terme de deux ans... pour le prix et somme de xl livres tournois par chacun an... » L'acte est signé Cruche K
Cruche a tenu aussi à loyer « des héritiers de feu M. Grolier » une maison de la rue du Garillan 2 ; il en sous-loua une partie, le 7 janvier 1575, à un tailleur d'habits, au prix de 26 livres par an. L'acte a été fait au nom de « Pierre du Vazze dit Cruche peinctre, demeurant à Lyon 3. »
1 Archives de la Chambre des notaires de Lyon, protocole de Delaforest, notaire.
2 La rue du Garillan est la voie qui, partant du bâtiment du Petit Collège, aboutft à peu près au milieu de la montée Saint-Barthélemi.
3 Archives de la Chambre des notaires de Lyon, protocole de Delaforest, notaire, 1573 et 1574. Nous devons la communication de ces baux au président Baudrier qui a fait de si intéressantes
Quand Cruche est venu s'établir à Genève, il était peintre, et il paraît l'avoir été pendant tout le temps qu'il y a résidé, depuis 1552 jusqu'en 1563. Cependant il est désigné dans l'acte de décès de sa fille Marie, le il septembre 1561, comme tailleur d'histoires. A son arrivée à Lyon, en 1564, il prit la qualité de peintre et brodeur1, et il la conserva sur les rôles des tailles de 1571 2 et de 1581. Il s'était présenté en 1573, pour passer un bail, comme « peintre et bourdeur (brodeur) de Mgr de Mandelot », et, quand, le 20 février 1585, il a signé par devant notaire, comme témoin, la quittance donnée par le libraire Jean Huguetan pour une rente payée par la ville, il avait déclaré être brodeur3. Il a donc exercé trois professions : celles de peintre, de tailleur d'histoires 4 et de brodeur. La qualité de peintre était souvent donnée à Lyon, au xvie siècle, à des artisans à l'occasion d'ouvrages de simples dessinateurs, comme par exemple des figures et pourrait s de la
découvertes dans les archives de la Chambre des notaires de Lyon (lettres de 1883 et 1884). — Nous ne nous expliquons^ pas qu'Eskrich ait occupé à Lyon en 1573-1577 des logements aussi exigus. Ses enfants seront restés à Genève, ainsi que paraît l'indiquer le mariage de sa fille Jeanne dans cette ville en 1589.
1 Archives de Lyon, GG 1112, f° 43 v°, « Compte particulier des deniers levez pour l'entrée du Roy, 1563-1564. »
* « Maistre Gruchy, painctre et brodeur — xx s. » (Archives de Lyon, CC, 1571.)
3 <c Honorable homme pierre cruche maistre brodeur. » (Archives de Lyon, GC 1337, pièce 37.)
4 Cruche, « graveur en bois ». (Papillon, t. I, p. 240.)
PIERRE ESKRIGH A LYON 30
bible. Dans tout le moyen âge et jusqu'à la fin du xvie siècle, la broderie était un art, l'art de la peinture à l'aiguille. Le brodeur était donc un artiste.
Les artistes recouraient le plus souvent au xvie siècle à l'exercice de plusieurs arts. La division du travail n'avait pas alors de raison d'être. Un seul métier, une seule tâcbe n'aurait pas suffi d'ailleurs, sauf exception, pour faire vivre un artiste.
Calviniste à Genève, Eskrich faisait à Lyon profession de la religion catholique.
Il travaillait pour Roville, catholique très ferme, et était au service de Msr de Mandelot, gouverneur de Lyon; il aura jugé de son intérêt de faire baptiser à l'église Sainte-Croix l'enfant que sa femme lui avait donné à Lyon. La Réforme avait en cette ville nous ne disons pas des adhérents, mais des partisans assez nombreux; elle les avait surtout parmi les lettrés, les savants, les peintres et les imprimeurs. Toutefois beaucoup d'entre eux, même parmi ceux qui se montraient les plus indépendants, qui étaient hardis en leurs opinions, étaient loin d'aller jusqu'à l'abandon de la religion de leurs pères et lui restèrent sincèrement fidèles. La rénovation religieuse vers laquelle ils inclinaient était tout autre que celle dont le calvinisme présentait l'expression. C'est pourquoi, à Lyon, le mouvement de la Réforme a été restreint, et les idées qui l'avaient inspiré ne pénétrèrent pas dans la niasse du peuple.
Eskrich était, lui, un réformé qui paraît s'être accommodé au temps et au milieu; il n'a pas été, parmi les artistes, le seul dans ce cas. Corneille de La Haye, « le
painctre du Roy», figure avec sa femme et sa fille, en 1569, parmi «les Huguenots réduicts1» ; le flamand Jacques Vandemère, qui fut le parrain de Jacques Stella, sut, comme Jean Perrissin, conserver des liens assez étroits avec les Protestants; Woeiriot a gravé le portrait de Barthélemi Aneau et celui de Georgette de Montenay, son portrait de Calvin est significatif. On était généralement assez tolérant à Lyon, on se contentait souvent des apparences, et il ne semble pas que ces artistes aient jamais été inquiétés.
Notre peintre a été employé par le Consulat à plusieurs travaux. Un seul de ces travaux a eu quelque importance.
Henri III fit son entrée à Lyon en 1574, à son retour de Pologne, monté sur un bateau richement décoré. Eskrich fit une partie des peintures et eut la direction de cet ouvrage ; une quinzaine de maîtres peintres y prirent part, entre autres Nicolas Durand, Jean Perrissin, Jean Vandemère, Antoine Carré, Bastien Morillard, Charles Decrane, François Jeunecœur.
« A Me Pierre Cruche (on lit Couche), painctre demeurant à Lyon, la somme de six vingtz livres tournois pour avoir fourny toutes les colleurs nécessaires à
1 M. F.-A. Gruyer a fait, dans son bel ouvrage sur la peinture au château de Chantilly (École française, p. 10), la remarque que Corneille n'obtint jamais en France des lettres de naturalisation. Corneille de La Haye fut naturalisé par Henri II, lors de l'avènement de ce prince au trône, par lettres de décembre 1547 (Archives du Rhône, Insinuations, Papier du Roi, 1560- 15C6, f» 212). Il le fut sous le nom de Corneille de La Haye, « natif de la Haye en Hollande » j il était déjà marié et avait pris femme en France.
PIERRE ESKRICH A LYON 41
la paincture du bapteau faict pour le roy à son retour de poloigne et pour avoir fourny pour le même faict six douzaines de rozes moulés en carton dorés argentés douze douzaines d'estoilles aussi en carton argentés posés au planchier de la salle dudict bapteau et pour ses peynes et vaccacions d'avoir conduict toute l'œuvre dudict bapteau de laquelle somme de six vingtz livres tournois payement comptant a esté faict par ledict demasso présent comptable audit Cruche comme appert par sa quictance signée de sa main... le cinquiesme jour de janvier 1575 *. » La quittance, faite par devant notaire, est signée Cruche2.
Pierre Eskrich a vécu à Lyon plus de vingt-cinq ans, probablement bien davantage, car nous croyons être fondé à penser qu'il a fait des séjours prolongés à -Lyon avant 1564.
Eskrich était à Lyon en 1590, le fait suivant le confirme.
En 1589, le mariage de Jeanne, sa fille, avec Nicolas de La Barrette, avait été « solempnellement célébré en l'église de ceste cité de Genève » : — « Le 13 octobre (1589) ont esté espousés Nicolas fils de Pacquet de la Barrette et Jehanne fille de Pierre Cruche 3. » Le contrat de mariage fut signé à Genève le 25 juin 1590. La mariée est désignée comme « fille de honnorable
1 Archives de Lyon, GG 1232, p 4L v° et (° 42 r° .
Archives de Lyon, CG 1225, pièce 16.
3 Archives de Genève, Registre des mariages, Saint-Pierre, année 1589, ad diem.
Pierre Cruche natif de Paris bourgeois de Genève et Jehanne Berthet, ses père et mère ». Elle était, à la signature du contrat, « assistée de la présence advis conseil et consentement audit pacte de nobles et spectables Théodore de Besze, ministre du sainct Evangile, bourgeois de Genève et Philipes de Pas seigneur de Fequières habitant audit Genève la conseillant et autorisant audit pacte pour sondit père absent f ».
Jeanne Cruche apportait en dot la somme de 140 écus d'or au soleil, « tant en deniers comptans que bons meubles et maison » qu'elle tenait probablement de son père2, ce qui donne à penser que celui-ci, qu'on a vu demandant l'aumône à Genève en 1562, était alors dans une bonne condition de fortune.
Nous n'avons trouvé après 1590 aucune mention de Pierre Eskrich.
Au commencement de ce chapitre, nous n'avons fait remonter le séjour d'Eskrich à Lyon qu'en 1564. La preuve du fait était donnée par une pièce originale. On verra plus loin, au chapitre V, qu'il est possible que, de 154S à 1552 et peut-être à 1556, Pierre Eskrich, qui était connu alors sous le nom de Pierre Vase ou Du Vase, ait demeuré à Lyon.
1 Archives de Genève, minutes de J. Jovenon, notaire, vol. VII
2 Jeanne Cruche s'est mariée à l'âge de vingt-cinq ans.
f — , — p^p* wmms ~"~~~