PÉRICLÈS
Il comprit de bonne heure que sa naissance et ses richesses l’appâaient au pouvoir et le rendaient suspect.
Un autre motif augmentait ses alarmes : des vieillards qui avaient connu Pisistrate, croyaient le retrouver dans Périclfe. C’était le tyran avec les mêmes traits, le même son de voix et le même talent de la parole.
Il fallait se faire pardonner cette ressemblance et les inconvénients dont elle était accompagnée.
Xantipps, qui gagna la bataille de Mycale , était père de Périclès. Plutarque raconte qu’Agariste , sa mère, songea une nuit qu’elle avait enfanté un lion. Dès sa jeunesse , il montra le germe des plus beaux talents et l’amour inné de la gloire. Cejpendant il consacra ses premières ann^s à 1’^ tudede la philosophie, sans se mêler des affaires publiques, et ne paraissant ambitionner d’autre distinction que celle de la valeur.
Sa jeunesse avait été confiée à Damon, maître de rhétorique, avant de passer dans les écoles de Zénon et d’Anaxagore , où il acquit une élévation qui secnblait porur son esprit aux plus hautes contemplations. On vit alors Périclès se retirer de la société, renoncer aux plaisirs, attirer l'attention publique par une démarche lente, un maintien décent, un extérieur modeste et des mœurs irréprochables. Il se rangea d’abord du côté du peuple, qu’il feignait de préférer aux riches et aux noMes , ce qui était contre son naturel.
Périclès, pour éviter une trop grande popularité, ne se présentait devant la multitude que par intervalles, en s’abstenant de parW sur toutes les matières. Il devait pourtant à la nature d’être le plus éloquent des hommes, et à l’étude d’étre le premier des orateurs : qualité qui lui ut donner le surnom a’oiympien. En effet, ses discours étaient marqués d’une majesté impo-
sante , et dans l’oraison funèbre qu’il prononça en l’honneur des guerners morts aevant Samos, lorsqu'il s’écria qu’ils étaient immortels comme les ateua; , des ruisseaux de larmes coulèrent des yeux de tous les assistants.
Le fils de Xantippos connaissait trop bien les Athéniens pour ne pas fonder ses espérances sur le talent oratoire dont il était doué. Aussi , quand il devait prononcer quelques discours , priait-il 1^ dieux de le modérer dans ses paroles, car il n’oubliait jamais qu'il allait parler à des hommes libres , à des Grecs , à des Athéniens. Ainsi , il s’éloignait le plus qu'il pouvait de la tribune, parce que toujours attentif à suivre avec lenteur le projet de son élévation , il craignait de porter l’admiration à cette hauteur d’où elle ne peut plus qqe descendre.
Périclès avait partagé la faveur du peuple avant de l’obtenir tout entière. Cimon , qui se trouvait à la tête des nobles et des riches , employait la fortune colossale qu’il avait acquise dans les guerres, à décorer Athènes et à soulager les malheureux. Son rival , parvenu à disposer du trésor de l’état et des alliés , remplit la ville de chefs-d’œuvre, assigna des pensions aux citoyens pauvres et leur distribua une partie des terres conquises, multiplia les fêtes , accorda des émoluments aux juges et une indemnité à ceux qui assismient aux spectacles et à l’assemblée générale. Enfin, au moyen de ces largesses, Périclès fit bannir Cimon par voie d’ostracisme, et atténua l’autorité de l’aréopage, qui s’opposait javec énergie à la licence des mœurs et aux innovations.
Parvenu à ses fins, Périclès diangea de système. U avait subjugué le parti des eupatrides ( les nobles ) et des riches en flattant la multitude ; il prétendit dompter la multitude en réprimant ses caprices , et ce fut en la tenant occupée qu’il sut la maintenir.
Ainsi , la jeunesse était soldée et employée au métier des armes, et les artisans aux travaux publics qu’il faisait exécuter.
Toute la population se trouva dans
L’UNIVRRS.
l’aisance. On vit d’une part Périclès (itendre, par* des Victoires éclatantes, le domaine de la république , et de l’autre, élever rapidement ees édiflces qu’on admire encore aujourd’hui dans leurs ruines. .Soldats, marins, magistrats, marchands, ouvriers, tous participaient au bien-être général. I.es uns tiraient des carrières les marbres que Igs propriétaires leur vendaient ; desmanreuvres les taillaient, les sculpteurs les travaillaient et les statuaires les faisaient respirer .sous leur ciseau. I.’airain , l’or , l’ivoire , l’éliène , le cèdre, étaient façonnés par les artistes les plus habiles. Les charpentiers, dit Plutarque , les mouleurs , les fondeurs , les maçons , le.s tisserands , les diarrons, les voituriers, les cordlers , carriers , selliers , lourreliers , pionniers pour aplanir les chemins , tout était en mouvement. Ainsi , le chef-d’œuvre de la politique df Périclès fut pendant long-temus d’avoir retenu les Athéniens dans la Soumission leurs alliés dans la dépendance et Lacédémone dans le respect. L’agriculture . qui fht toujours la principale Occupation des habitants de rAttique, reçut à cette époque son plus grand développement.
Cependant, un de ces hommes infâmes qu’on trouve dans les grandes phases de l’histoire, Kphialiès, sapait les institutions piddiqUcs en renversant l’autorité du sénat et de l'aréopage, attaqués déjà par; Périrlès , qui avait cependant reculé devant la majesté des lois de Solon.
I.o métlrtre d’Kphlaltès, qu’on aurait dû livrer aux tribunaux , assura le système d’iniquité qu’il avait fait prévaloir. La plu^rt des déllliérations commencèrent à être portées devant l’assemblée du peuple qui gouverna l’état.
Cependant Athènes s'embellissait à la faveur de la surintendance de Phidias , que Périclès avait chargé de la direction des travaux publics. Le temple de Thésée avait été jusqu’alors le seul monument architectural ; il avait été construit par Cimon après la bataille de Salamine. (Voy. planche 25. )
Périclès réunit les premiers maître* dans chaque partie des arts : ainsi, pour bâtir le Parthénon , Phidias choisit les arcliitectes Ictinos et Callicratides {\os . planche 26); il confia le temple d'Eleusis à (ktroebos, aumiel succéda Métagène, du bourg de Xypete, en Laconie, et Cholarge termina cet édifice. Callicratides fut employé à diriger la construction des longs murs.
Pwiclès donna liii-môme le plan de l’Odéon , qui fut bâti d’après la forme du pavillon de Xerxès. Les propylées furent terminés dans l’espace de cinq ans par Mnésiclès. (Voy. pl. 27) (*).
(*) Le» ruines de» propylée» sont aujourd'hui l'iigagccs dans les ronstrurliuns a’iiiie batterie turque ; et il est asseï difficile de reconnaître le plan de ce bel édifice qui avait coûté îord talents (to,Sfl(,Soo fr.). Voici ce que dit Pau.ouiias : « Il n'y a mi'iin seul chemin |>our entrer dans la citadelle ; car, de tous rdtés, elle est défendue par rescar|iemenl du rpe et itar de fortes muraille». Cette entrée unique en décori* par un vestibule tnagiiilii|iic, appelé le.» Propylée», dont le» plafond» de marlirc hianc surpassent , quant à la heaiiU'^ de la iiialiére et à la grandeur des bloc» , tout ee que j'ai vu just|ue-là. »
Le Parihéuou qui, malgré auii état de dégradation, fait encore radiiiiratioii de tous les arclûtectes, a ai 8 pied» de long, lur yS et demi de large ; 46 colonnes l'entourent, 8 de face, 17 de profil. l.a perfcctioii de Pensctuble et des détails de ce lepiple, et de tons cens de l’acropole d'.Sihcnes, a fait dire aVee raison A M. de ChSlcaubrinud que si après avoir vu le» tfiominienl» de Rome ecii» de la France lui ont |oru grossiers, les monuments de Rome lui semblent barbare» à leur tour, depuis qu’il • vu ceux de la Grèce.
Au nord du Parthénon, et à iSo pifd* de distance, on voit dan» l'acropole un monument très -remarquable dont Pau»ani»s n'indique pa» l’époque de la eonsiruction. Ce sont Inii» temples réunis en un seul édifice (voy. planche u8) : celui de Minerve Poliade, d’Éroolilée , et le Fandroseiou.
Dans le premier on conservait rmicn'une statue de k déesse: elle était en bois, et me la prétendait tombée du ciel. Uaiis le 1*®’' pie d’Érecblée était la source salee que Neptune fit jaillir d’un coup de son Irldcn .
GRÈCE
Quant à la statue d’or de Minerve , Phidias se réserva la gloire de la créer tout entière de ses mains.
Cet artiste, tourné en ridicule, parce qu’il faisait , disait-on , servir aux plaisirs de Périclès les dannes athéniennes qui fréquentaient son atelier, ne tarda pas à être chargé d’une accusation plus grave. Dénoncé pour avoir détourné une partie de l’or dont il devait enrichir la statue de Minerve, il s’en justifia pleinement à la confusion de ses délateurs , ce qui ne l’empécha pas de mourir plus tard dans les fers.
C’était aux dépens du subside da guerre fourni par les alliés , dont Périclès avait fait transporter le dépôt de Delos à Athènes , qu’il opérait tant de merveilles. On s’en plaignait; mais ce qui devait l’inquiéter plus particîulièrement, c’était l’accroissement du pouvoir de la multitude. Les Athéniens , pénétrés du sentiment de leurs forces , de ce sentiment qui , dans les rangs élevés , produit la hauteur et l’orgueil , dans le peuple l’insolence et la férocité , ne se bornaient plus à
Le Pandroseion renfermait l’olivier que l’on dùait produit par Minerve, lors de sa dispute avec iVeptuue. C’est le seul temple ancien que nous connaissions , dans lequel l’entablement et le toit soient snpporlés j>ar (les caryatides. C’est probablement de re monument que Vitruve fait mention , lorstiu’il dit qu’après la défaite des Perses et la destruciion de la ville de Caria, les arcliifectes placèrent de semblables figures de femmes dans les édifices publics, pour perpétuer l'ignominie de celles qui avaient abandonné la cause de la patrie et de la liberté, ('.es temples avaient été rebâtis sur le terrain même qu’occu|iaieut ceux que Xerxès avait brûlés. D’après une inscription récemment découverte, il paraîtrait que leur reconstruction fut comm.encée la a3‘ année de la guerre du Péloponèse, et par conséquent sous l’administration de Périrlès. L’exécution des ornements d’architecture de ces temples est d’un fini admirable , particuliérement ceux de l'Érechtéion. (Quoique de petite dimension, le Pandroseion produit un grand effet. Une des caryatides a été enlevée par lord Eigin, et transportée en Angieterre.
lOS
dominer la Grée»; lia méditaient , è les entendre, la conquête de l’Egypte, de Carthage, de la Sicile et de i’Étrurie.
En attendant, la persécution s’attachait au mérite et à la vertu. Anti .agore, le plus religieux des philosopi rs, nit traduit en justice pour crime d’iii piété, et obligé de prendre la fuive.
L’épouse, la tendre amie de Périr le.v, Aspasie, accusée d’avoir outragé la religion par ses discours, et les nia urs par .sa conduite, plaida sa cause ellemême, et les larmes de Périclès la dérobèrent à peine à la sévérité des juges. Ces attaques n’étaient que le prélude de plus sérieuses, si le fils de Xantippos n’avait pas réussi à faire mettre au banc de l’ostracisme l’orateur Thucydide , et à détruire ainsi la faction ennemie. Dès iors toute la uissance d’Athènes passa aux mains e Périclès.
Dans la vue de se procurerde l’argent pour occuper les artistes et les ouvriers qu’il employait, J’ériclès proposa d'envoyer des ambassadeurs pour engager les Grecs, établis dans quelque lieu que ce fût, à envoyer des députéî .1 un congrès général (jui se réunirait à Athènes. Cette assemblée devait aviser aux moyens de rétablir les temples et les monuments que les Barbares a valent détruits pendant la guerre inédique; de régler les sacrifices qu’on avait votés aux dieux immortels, et de dérider ce qui concernait la marine , afin que chacun pût naviguer en bonne paix.
Cette mesure, proposée avant la treve de trente ans , n’obtint aucun suiTès , et Athènes apprit bientôt à connaître ses véritables ressources.
PROSPhUlTÉ D'ATHÈNBS.
La marine de la république dominait sur les côtes de la mer Égée et dans son archipel; ses armateurs s’étalent emparés du trafic des contrt'es le plus éloignées ; les magasins du Pirée abondaient en bois, en métaux et en toutes sortes de matières propres aux arts utiles et agréables ; les marchands importaient les objets de luxe en Italie , en Sicile , en Cypre ,
en Lydie, dans le Pont et dans le Péloponèse ; le miel de l’Hymette avait pris faveur dans le commerce ; l’huile s’était singulièrement améliorée par les encouragements de Périclès.
Le peuple d’Athènes , heureux dans la plupart de ses entreprises, semblait, douze ans avant la guerre du Péloponèse, n’avoir plus à recueillir que le fruit de ses dangers et de ses victoires.
Les spectacles dramatiques n’étaient plus représentés dans des édifices de bois sans sculpture, mais dans des salles en pierre ou en marbre , élevées à grands frais et embellies des ornements les plus précieux de l’art. On était frappe surtout de la proportion des monuments d’architecture et des édiûces de décoration , de la quantité surprenante de temples, de statues, d’autels , de bains , de gymnases et de portiques qui décoraient la ville.
^ pomj^ des solennité) religieuses, qui étaient deux fois plus nombreuses à Athènes que dans aucune autre ville de la Grèce , la somptuosité des spectacles et des banquets qui suivaient toujours les sacrifices, et le luxe des particuliers, épuisèrent à la lin le trésor de l’état au détriment de sa gloire.
LÜXa DES CrrOTENS.
Au lieu de pain , de légumes et de la frugalité recommandée par les lois de Solon, les Athéniens, vers la 8o* olympiade, proûtèrent de l’extension de leur commerce pour intrcKluire dans la consommation publique ce qui pouvait flatter la sensualité. Les vins de Cypre , qu’on servait aux banquets, étaient rafraîchis dans la neige Mndant l’été; les fleurs les plus délicieuses ornaient en hiver' les tables et la personne des citoyens opulents.
Mais fl ne leur suffisait pas d’étre couronnés de violettes et de roses , il fallait que leur corps filt parfumé d’essenoM et d’odeurs suaves : des parasites , des danseurs , des bouffons , étaient le cortège ordinaire de tous les festins.
Chez les femmes, la passion pour
les oiseaux distingués par leur voix ou par leur plumage était portée à un tel excès, qu’elle fut taxée de folie, sous le nom dlorviihomaim.
Les ieunes gens qui ne s’adonnaient pas à la chasse ou à l’équitation se corrompaient par le commerce des baladins, tandis que leur esprit se dégradait plus encore par la philosophie pernicieuse des sophistes. EnGn, tes siècles de la décadence de la Grèce commencèrent pendant l’administration de Périclès. LesGrecs présentèrent dans la suite les contrastes les plus frappants de sagesse et de folie , de liberté et de tyrannie, de simplicité et de raffinement de plaisirs, d’austérité et de voluptés. On vit, pendant cette triste période , la philosophie sublime d'Anaxagore et de Socrate obscurcie par la doctrine sombre de quelques taux sages ; les sentences morales et pathétiques de Sophocle et d'Euripide parodiées par les bouffonneries d’Aristophane , et le génie du mal triompher de l’innocence et de la vertu.