CONON ENTHE EN CAMPAGNE
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€k>non était sorti du port de Samos avec une escadre de 70 voiles, afin de protéger les attérages de Lesbos.
Callicratidas , qui observait ses mouvements, découvrit son escadre qui était inférieure à celle des Péloponésiens ; il lui coupa la retraite. Conon dut accepter la bataille, dans laquelle il perdit trente galères, et les quarante w’il réussit à dégager du combat mrent aussitôt bloquées par l’amiral Spartiate.
Conon , entouré du côté de la mer de forces supérieures aux siennes, se trouvait devant les murs de Mvtilène, qui était une ville ennemie; il n’avait presque plus /de provisions. Dans cette situation il parvint à faire connaître sa détresse à Athènes ; il s’agissait de sauver 40 galères , et plus de huit mille guerriers. On fit aussitôt des levées , et au bout de quelques semaines les Athéniens eurent réuni à Samos cent cinquante vaisseaux qui levèrent l'ancre pour aller présenter la bataille aux Péloponésiens.
BA.TÀ11.IÆ DES ArGINüSSES. —
Callicratidas n’eut garde d’éviter la rencontre. Après avoir laissé cinquante vaisseaux au blocus de Mytilene, il cingla vers la flotte athénienne, qui prit position aux lies Arginusses. On exécuta diverses manoeuvres pour se surprendre; mais elles furent déconcertées par une violente tempête accompagnée de tonnerre et de pluie. Cependant au point du jour les flottes ennemies se trouvèrent en ligne de bataille, lorsque deux pilotes expérimentés, Hermon et Mégare , prièrent Callicratidas d’éviter le combat , parce qu’il avait contre lui le nombre des vaisseaux et les forces supérieures des Athéniens. Le généreux Spartiate leur répondit : « Ma « mort ne saurait être funeste à la « patrie; mais ma fuite serait désho- « norante pour Sparte et pour moi. »
Il donna aussitôt le signal de l’attaque. L’affaire fut longue et opiniâtre; Callicratidas fut tué ; les Lacédémoniens perdirent soixante-dix vaisseaux , et tes débris de leur flotte se réfugièrent à Chios et à Phocéc.
tû* Livraison. (GRECE.)
Les amiraux d’Athènes, voulant tirer tout le parti possible de leur victoire, séparèrent leurs vaisseaux en deux divisions, dont l’une devait recueillir les cadavres qui flottaient à la surface de la mer , et sauver douze vaisseaux désemparés dans l’action ; tandis que l’autre escadre tâcherait de surprendra les Pélopobésiens qui se trouvaient à Lesbos : Ét^nicos, vice-amiral de Sparte, fit échouer ce dernier projet.
Informé a temps de l’issue funeste de la bataille des Arginusses , par un esquif qu’on lui avait dépêché , il prévit que Conon , bloqué dans le port de Mytilène , ne tarderait pas à en forcer la sortie pour rejoindre ses compagnons victorieux. Il ordonna à res-
Î[uif qu’on n’avait pas aperçu de s’éoigner secrètement du port, et de revenir presque aussitôt en poussant des cris de joie et au son des trompettes , annon^nt que Callicratidas avait détruit la dernière espérance d’Athènes. Cette ruse eut un plein succès : les Spartiates rendirent grâces aux dieux, par des hymnes et des sacrifices, et les matelots, auxquels on fit faire un bon repas , voguèrent incontinent vers rile de Chios. Les troupes de terre, auxquelles on fit connaître ce qui s’était passé, eurent ordre de mettre le feu à leur camp , et de marcher vers Méthymne , dont elles renforçèrent la garnison.
Tandis que la prudence d’Étéonicos sauvait ce qui restait de l’armée péloponésienne, Théramène et Thrasybule, chargés de recueillir les débris de la flotte athénienne, n’avaient pu remplir leur commission à cause de l’état orageux de la mer , de sorte qu’ils n’avaient sauvé qu’un de leurs ami raux et un petit nombre de leurs compatriotes. La seconde escadre avait Mhoué dans son entreprise par la sage prévoyance d'Étéonicos. Ces résultats étaient d’autant plus fâcheux , qu’un bâtiment lin voilier avait été expédié à Athènes après la victoire , avec cette nouvelle et celle des succès anticipés qu’on se promettait.
Aocdsrtioh et qondamnatioii
iO
L’UNIVERS
DKs GBifÉRATix. — ' La joîe qui était générale dans Athènes se changea en mécontenteihent, lorsqu’on connut les suites de la victoire ues Arginusses.
On s’aflligeaoje ce que les morts étaient restés privés de sépulture : on ordonna une enquête pour rechercher et punir les auteurs de cette négligence sacrilège. Théiamcnc et 1 hrasyhule , qui venaient d’arriver, durent répondre devaut le tribunal d’un peuple fanatique et cruel. Le premier rejeta la faute de ce qui s’était passé sur les amiraux absents : ils furent déposés, et Conon mis h la tête de la Hotte. Protomaque et Aristogène s’exilèrent volontairement; les autres demandèrent à se défendre.
Dans les temps d’orages politiques, on devrait toujours se oéroVr par la fuite à la juridiction des tribunau.x. Archédème , riche citoyen, et Calli.xène, démagogue exalté, se portèrent accusateurs contre les amiraux. Leur dénonciation était appuyée par les familles des morts, qui parurent dans l’assemblée du peuple en habits de deuil , la tête rasee, les bras croisés sur la poitrine , les yeux baignés de larmes , déplorant la perte de leurs proches et le triste sort des morts privés d’honneurs suprêmes. Un faux témoin déposa devant les juges qu’ayant miraculeusement échappé au naufrage , ses compagnons l'avaient chargé d’annoncer aux Athéniens qu’ils périssaient victimes de la cruelle indinérence de leurs officiers.
Callixcne, prenant acte de ce témoignage , proposa un decret de la teneur suivante : « Que la cause des « amiraux serait immédir.tement dé-
• férée au peuple, qu’on donnerait
• les suffrages par tribus , et que , « dans chacune, les hérauts, après « avoir préparé des urnes pour les
« ves blanches et pour les feves noires, « déclareraient que si les dernières « étaient les plus nombreuses , les « accusés seraient livrés à 1? commis- « sion chargée des exécutions de la «justice, leurs biens confisqués, et « la dixième partie consaqr^ M(- « nerve. »
Oà
Ce décret qui violait toutes les giranties légales fut adopté par la majorité du sénat , et reçu avec acclam»' tion par le peuple qui demandait la mort des amiraux sans connaître leur crime. Deux magistrats seuls, Euiy^ tolème et Axioraos, défendirent la cause de la justice et des lois ; mais la populace s’écria « que personne ne « s’aviserait impunément de restrein- « dre son autorité. » Et la licence dépassa toutes les bornes ; on dit aui juges que s’ils ne se rangeaient pas à l’opinion de la majorité, ils seraient enveloppés dans la même accusation que les amiraux; et ils consentirent h se déshonorer. La fermeté de Socrate dédaigna une pareille conduite; il protesta contre ses lâches collègues, en déclarant que ni mennees , ni dangers, ni violences ne pourraient le décider à sanctionner l’arrêt de l’injustice contre l’innocence.
Que pouvait la voix du juste? Les généraux accusés, jugés, condamnés, furent^ livrés aux DOiUTeaux avec la précipitation la plus scandaleuse. Diomédon , l’une des victimes , adressa à l’assemblée ces paroles mémoraUes:
« Athéniens, Je crains que la sentence « portée contre nous ne devienne fu- « neste à la patrie ; preaez les moyens « les plus efficaces pour détourner la « colèra du ciel ; doubliez pas d’of- « frir les sacrifices que nous promîmes « aux immortels pour vous et pour « nous, avant la bataille des Argi- « nusses. Nos infortunes nous privent « du bonheur d’acquitter cette dette « sacrée; mais nous mourons, per- « suadés que la faveur des dieux nous « a valu cette glorieuse et importante « victoire. « La sentence fut impitoyablement exécutée.
SECOim OÉRiXALAT DK LYSANORB,
4*6 «TRSt J.«C«
Étéonicos était digne de succéder à Callicratidas; mais la partialité de Cyrus et des confédérés en faveur de Lysandre le firent rappeler au conimandeinect. Afin de conserver une apparence de respect pour la loi, qui défendait de donner deux fois à la mé-
me penonne la direction de la flotte, on Con/éra le titre d'amiral à Arcos, homme obscur, et Lysandre, viceamiral , devint le chef suprême de l’armée navale. Il lit aussitôt voile vers l'Hellespont, et attaqua Lampsaque, qu'il prit d'assaut.
Les amiraux atliéniems Tydée , Ménandre et Céphisodote, q’û avaient été adjoints h Conon , trouvant la place qmils devaient secourir au pouvoir aes Lacédémoniens , jetèrent 1 uix;re à quinze stades de distance (environ une demi-lieue), dans l'espérance d'attirer Lysandre à une bataille.
Leur flotte se composait de 180 galères. Elle était mouillée à l'emboucliure du fleuve Ægos-Pobimos , lieu dangereux à cause des bas-fonds ; circonstance dont Alcibiade, retiré à Byzante dans la Tbrace, crut devoir micKlestement prévenir ses compatriotes; mais son avis fut dédaigné.
La présomption dominait dans le conseil des Athéniens. Leur flotte était plus nombreuse que celle des Péloponésiens, auxquels ils présentèrent le combat pendant quatre jours consécut'ifs. Le cinquième Jour, ils reparurent en poussant de grands cris..,.
Assurés de la victoire , ils ne parlaient que des mauvais traitements qu'ils feraient subir aux Lacédémoniens captifs. Le cruel Philoclès proposait ae leur couper la main droite, afin de les rendre à jamais incapables de manier la rame et le Javelot. Après s’être répandus en injures contre les Spartiates , les galères athéniennes retournèrent à leur mouillage suivies des esquifs de Lysandre citargés de les observer, en se tenant » une distance convenable.
Les explorateurs qui montaient les e^uifs remarquèrent qu’à peine arrivés au mouillage, les matelots de la flotte ennemie descendaient à terre sans établir aucune surveillance à bord de leurs vaisseaux. Ils s’empressèrent de rapporter cette nouvelle à Lysandre, qui avait fait embarquer ses équipages. Quand ces petits bâtiments se trouvèrent en vue de la flotte laoédénionienne , les soldats qui les mon-
taient éievèrent leurs boucliers s c’était le sitmal convenu, et Lysandre donna l’ordre d'apporciliér. La 'déroute des Athéniens fut complète : en vain Conon essaya de rétablir l'ordre, sa voix ne fut (>as écoutée par des marins qui ne savaient plus obéir; il dut même se réfugier a bord d’un vaisseau par lequel il fut conduit en T.ypre, tandis qu'un autre fuvait pour porter à Athènes la nouvelfc d'un désastre aussi complet qu'inattendu.
Lorsque Lysandre contempla l’étendue d'une victoire qu'il avait si bien méritée, il vit que d'une flotte de cent quatre-vingts voiles, neuf seulement lui avaient échappé. Cent soixante et onze galères et trois mille prisonniers, nu nombre desquels se trouvaient Philoclès et Adymante, étaient tombés en son pouvoir. La bataille d'Ægos-Potamos âta aux Athéniens l'empire de la mer dont ils jouissaient depuis soixante-douze ans; tous les captifs furent massacrés , à l'exception d’.vdymante qui avait, dit-on, trahi son pays.
BLOens ET CXPlTOLATlOn O’ATUàMBS, 4o4 «vaut J.*C.
Six oa huit mois après la bataille d’Ægps-Potamos , Lysandre, secondé par Étéonicos , se trouva maître de toutes les villes de l'Asie-Mineure, de la Tliracé, de la Macédoine et de la mer Égée, qui étaient soumises à Athènes. Les garnisons des places capitulées ne rachetaient leur vie qu’à fa condition do retourner dans leur patrie. Le rusé Spartiate espérait par cet encombrement de population dans Athènes, l’amener 5 se rendre aux Lacédémoniens campés à Déèélie. Il fut déçu dans son attente; et même quand il eut bloqué le Pirée, ainsi que les autres ports de l’AlUque avec cent cinquante vaisseaux , les Atliénirns, en proie aux épidémies et à la famine, punirent avec sévérité Archestrate , qui parla de capitulation.
Malgré cette fermeté , un parti puissant, gouverné par l’intérêt plus que par l’honneur, songeait h se rendre.
Les premiers ennemis d’Athènes vi-
L’UNIVERS
vaient dans son sein. Le levain aristjcratique des 400 s’était répandu dans le sénat et parmi ceux qui avaient contribué à abolir la tyrannie. Cléopbon , à la tête des démagc^es, cabalait dans son parti, et Tnéramène, l’auteur des journée» de l'émancipation , parla d'ouvrir des négociations avec les Lacédémoniens. Il se nomma de son autorité privée avec neuf de ses associés pour se rendre à Sparte ; ils y séjournèrent pendant quatre mois, occupés à négocier avec les rois, les éphores et surtout avec Lysandre. Ce fut avec ce dernier qu’on r^la les conditions auxquelles on obligea les Athéniens de se soumettre, comiitions plus cruelles que la guerre et même que la mort.
« Les négociateurs de la vieille At- « tique avaient consenti à démolir « les fortifir.ations de la ville, celles de > tous leurs ports et des longs mors « qui les joignaient à Athènes; à « livrer aux Spartiates les vaisseaux « de la république, à l’exception de « douze; a renoncer à toutes leurs
■ colonies; à rappeler de l’exil ce qui « restait des membres de l’ancienne « aristocratie; à suivre le drapeau de < Sparte à la guerre et pendantlapaix ; • à diriger leur constitution politique
■ sur le modèle que les vainqueurs « se réservaient de leur prescrire. »
Lorsque Théramène lut ces résultats de sa négociation, les Athéniens n’avaient plus la force de résister, ni le courage de mourir. La période fatale de vingt-sept ans était accomplie ; les oracles l’Svaient annoncée comme devant être le terme de la guerre du Péloponèse et de la grandeur d’Athènes.
Les principaux défenseurs de la démocratie avaient été assassinés par les chefs de l’aristocratie , qui étaient disposés à porter un joug étranger, pourvu qu’ils pussent obtenir l’autorité dans leur patrie.
Théramène, appuyé sur la faction aristocratique, acheva de consterner l’assemblée , quand il dit que la sévérité des Lacédémoniens notait que de la modération et de la douceur en comparaison de la funaudes Thébains
et des Corinthiens, qui, loin de vouloir un accommodement, prétendaient qu’il fallait démolir Athènes , et n’en laisser subsister aucun vestige. Le traité fut ratifié par la faction aristocratique, le reste de l’assemblée s’y soumit plutôt qu’elle ne l’accepta, en gardant le silence du désespoir.
Le jour anniversaire de la victoire de Salami ne , la flotte ennemie prit possession du Pirée et l’armée péioponésienne entra dans Athènes. Les murs et les forts de la ville de Minerve furent renversés avec toute l’activité de la vengeance. La journée finit par la représentation de l’Électre d’Euripide; et lorsque le chœur chanta cette strophe touchante: « O fille d’Aea- • memnon, nous venons sous voue « toit humble et rustique , » l’assemblée fondit en larmes.... Athènes était devenue esclave sans avoir fait un seul effort digne de rendre sa chute mémorable.
TraANNIE DES TRENTE,
4o4 arant J.*C.
On ne peut comparer le despotisme de Lysandre qu’à la résignation avec laquelle il était supporté; de simple citoyen de Sparte, il était devenu l’arbitre de la Grèce. Athènes reconnaissait son autorité, les villes mendiaient sa protection ; des poètes et des orateurs salariés célébraient ses louanges par des odes ou des panégyriques; on lui offrait des couronnes, on lui érigeait des statues ; on l’honorait en chantant des hymnes composés à sa louange , et en lui offrant des sacrifices. Les écrivains de la basse littérature, parvenus aux charges publiques, marchaient de pair avec les Hilotes promus aux places de confiance et à des emplois honorifiques.Les plus factieux, dit Isomrate, étaient regardés comme les plus fidèles , les plus perfides comme les plus capabW, et la douceur naturelle de l’homme s’était changée en une férocité sauvhge.
Les trente tyrans choisis par Lyaandre , sous prétexte de délivrer Athènes de la turbulence des démagogues , condamnèrent à mort Nicra-
tos, Cls de Nicias, héritier des vertus et des richesses de son père; le sa^e Léon, l’éloquent Antiphon. éprouvèrent ie même sort ; Thrasybule fut banni. Tout homme riche était suspect et bientôt déclaré criminel.
Deux frères, Lysias et Polémarque, hommes étrangers à la politique, qui possédaient une manufacture florissante de boucliers, dans laquelle ils employaient cent vingt esclaves, dénoncés par les tyrans Théogonis et Pison , furent condamné à mort :
Polémarque but la ciguë, mais le ciel sauva les jours de Lysias, qu’il réservait à remplir un râe glorieux dans la chute des tyrans. Cependant, comme il fallait montrer qu’on n’attaquait nas uniquement les illustrations , les hémovores (buveurs de sang) condamnaient quelquefois à mort des citoyens pauvres et obscurs : les réunions étaient défendues : des soldats mercenaires frappaient les citoyens rassemblés sur les places publiques. Les tyrans n’envisageaient cependant l’avenir qu’avec effroi , mais ils s’étaient trop avancés pour reculer; et afin d’é^ tayer leur édifice antisocial , ils cherchèrent à en élargir la base. Trois mille Athéniens furent invités à partidper aux avantages du gouvernement des trente , les autres furent désarmés et traités avec les rigueurs les plus avilissantes.
MORT DE THéRAMÈRE.
Théramène, accoutumé à varier dans ses opinions, avait adhéré au parti des t^ans; mais, indigné des excès dont il était témoin, il attaqua en plein conseil Critias , qui exhortait ses complices à renverser tous les obstacles qu’on opposait à leur système. Il est aussitôt accusé par Critias, qui demande sa tête ; mais il y a certaines règles de justice, même entre les scélérats. Théramène invoque une loi par laquelle aucun des tyrans ou de leur cinq mille fauteurs ne pouvait être mis à mort sans avoir été jugé en plein sénat : il fut déféré devant ce servile aréopage.
Critias présenta contre Théramène
un de ces réquisitoires atroCes, qu'on retrouve dans l’histoire de toutes les réactions politiques. Théramène se défendit longuement: il avait, dit-il, servi tous les gouvernements pour s’opposer à leurs excès ; il s’était constamment montré l’ami de la modération et de la justice , qu’il continuait à recommander, convaincu que ces vertus pouvaient seules assurer la durée d’un système politique , quel qu'il fût.
A ces mots , un murmure d’applaudissements s’éleva dans rassemblée ; mais Critias fit signe à ses sicaires de tirer leurs poignards , et il s’écria : « Sénateurs , il est du devoir et de la
< prudence d'un magistrat de prévenir « les erreurs et les dangers de ses
■ amis. La contenance de cette brave
■ jeunesse (en montrant ses assassins « gagés ) prouve assez qu’elle ne per-
< mettra pas qu’on sauve un homme « qui sape ouvertement l'autorité ;
■ c’est pourquoi , du consentement « général de rassemblée (silence), je « raye le nom de Théramène de la « liste de ceux qui ont droit d'étre « jugés par le sénat, et, avec l’approa nation de mes collègues ( proiond « silence ) , Je le condamne à être mis « à mort sur-le-champ. »
Effrayé de cette sentence atroce, Théramène court à l'autel du sénat, qu’il embrasse; il implore la pitié des assistants ; il leur représente que leurs noms peuvent être rayés , et leur vie sacrifiée aussi injustement que la sienne. La terreur fit que personne ne le secourut et n’interceda pour lui : les onze qui présidaient aux exécutions capitales rarracbèrent de l’autel et le traînèrent au supplice.
La mort de Théramène délivra les trente du seul homme capable de modérer leur cruauté, qui ne connut plus de bornes. Ils cliasserent d’Athènes , du Pirée, des villages fie l’Attique et de leurs maisons Je campagne, une multitude de riches citoyens , dont ils se partagèrent les dépouilles, en défendant , par un décret , de leur donner asile. On désobéit partout à cette loi d’infamie , et Thœes , Mégare ,
L’UNIVERS
lAO
Argos s’empressèrent d’accueillir les exilés d'Athènes, avec tous les égards dus au malheur.
UOKT D'AUIBUDB.
I,es trente exerçaient ces actes abominables pour la siireté de leurs personnes , et ce fut ce qui hâta leur perte. Les Athéniens n’attendaient qu'un chef nui les appelât aux armes pour voler a la vengeance et ft la victoire. Les yeux étaient tournés vers Alcibiade , qui , forcé par les Lacédérnonieno de quitter la Thraoe, avait formé, sous la protection de Pharnabaze, un établissement près du petit village de Grynion, en Plirygie. Eloigné des affaires publiques ,'il y jouis- ■sait d’un bonheur obscur au sein de l’amour et de l'amitié : la police des tj-rans le poursuivit dans cette dernière retraite.
Lysandre remontra à Pharnabaze que la perte d’Alcibiade était nécessaire aux intérêts communs de la Perse et de la Grèce. Une raison , qu'on développera ailleurs , détermina le satrape à donner suite à cette demande sanguinaire : il chargea une bande de Phrygiens de mettre à mort fe victitiie désignée. Comme ces timides assassins n'osaient attai|uer Alcibiade en plein jour, ils choisirent l’obscurité de la nuit pour incendier sa maison et le faire périr au milieu des flammes. Éveillé par le pétillement du feu , le héros saisit son épée , entortille son bras gauche d’iin manteau, se précipite à travers l'édilire embrasé, suivi d’un Arcadien resté fidèle à son infortune, etdeTiniandre, sa maîtresse chérie.
Les lâches Phrjgiens, qui n’auraient osé soutenir son regard, l’accablent et le percent de flcclies : cependant ils ^largncrent le sexe et la faiblesse de Tiniundre , dont les prières et les larmes obtinrent la triste consolation de rendre les honneurs suprêmes à son malheureux amant. Ainsi périt l’ami de Socrate, le fils de Clinias, Alcibiade , dont le caractère ne peut être jugé que par les étonnantes vicislitudes de sa vie et de sa fortune.
TBRASYBl’I.E UBÉRAIEUR D'ATHÈNES.
La vengeance d’Athènes était réservée à Throsybule ; les dieux lui devaient cette couronne. Doué d'un courage entreprenant , animé de l’amout de la liberté, fidèle aux principes sa. crés de la Justice et de rhumanité, il avait rette élévation de caractère propre à concevoir les desseins les plus audacieux, jointe aux talents nécessaires pour les conduire, et 1a persévérance indispensable pour les accom-
filir, quoiqu’il ne fût pas tous les jours 0 même homme.
Persuadé qu’il était temps d’agir, Thrasybule engagea soixante-dix proscrits des plus intrépides à s’emparer de la forteresse de Phylé , située sur la frontière de la Héotie et de l’Attique : cette entreprise hardie réussit.
Informés de cet événement, les tyrans alarmés envoyèrent auASitdt des troupes pour déloger les rebelles de cetts place ; mais un ouragan mêlé de neige, et ja force naturelle du château, les obligèrent de renoncer à leur entreprise. Ils revinrent précipitamment i Athènes, abandonnant leurs bagages et les esclaves qui les portaient, au pouvoir de la garnison de Phylé , dont le nombre ne tarda pas à monter à 700 hommes, à cause des citoyens qu’on continuait de bannir d’Athènes.
Les tyrans s’empressèrent de détacher quelques escadrons de cavalerie, avec la majeure partie des soldats mercenaires de Lacédémone, contre Phylé; mais ils furent défaits dans une erahuscade par Thrasybule. Cent vingt Spartiates y perdirent la vie ; on éleva un trophée , et les armes ainsi que les bagages furent transportés à Phylé.
Ce désastre effraya les trente,’ qui, ne se croyant plus en sûreté dans une ville démantelée, jugèrent indispensable de se transporter à Éleusis; les cinq mille suppdts de leur tyrannie les y accompagnèrent. Comme les ÉJeusiniens leur étaient suspects, on les engagea à passer une revue î on les fît sortir de la place par une porte étroite; arrêtés à quelque distance, ils étaient conduits par pelotons au
GRECE. ISt
rivase de ht mer , où iis furent tous égorgés.
Cependant la i^umison de Phylé ne cessait de recevoir de nouveaux renforts; Lysias, dont le frère avait bu la ciguë, étant arrivé à la tête de trois cents proscrits, Thrasybule voulut essayer de s’emparer du Pirée, dont les habitants n’attendaient qu’un signal pour se soulever : cette entreprise fut couronnée d’un plein succès. Le combat livré à cette occasion , sans être sanglant, coûta la vie à Critias et à Uippoinaque, deux des hommes connus pour les plus féroces parmi les trente. Au lieu de poursuivre les fuyards, Tlirasybule leur bt porter des paroles de paix, et les tyrans retirèrent leurs troupes dans la crainte de se voir abandonnés.
GODVEBNEMEfrr DES DIX TTRAMS.
Les trente , honteusement défaits , et privés de Critias, prirent leur place au conseil dans un état de consternation qui annonçait que leur règne était tini. Accusés par le peuple, ils s’accusèrent entre eux, et la sédition ne s’apaisa qu’après leur avoir substitué dix magistrats choisis dans chaque tribu; et les pro^cripteurs , devenus proücrUs, se sauvèrent encore une fois à Éleusis avec leurs complices.
Les Dix, témoins et auteurs de la révolution qui venait de s'opérer, manifestèrent aussitôt la même servilité envers les Lacédémoniens , et la même violence contre les Athéniens. Cependant Thrasybule continuait, depuis quinze Jours, à obtenir des avantages tels , que les tyrans envoyèrent des courriers à Sparte et à Lysandre pour leur demander des secours, he vainqueur d’ Atliènes ne se fit pas attendre : assisté de son frère Libys . qui bloqua le Pirée avec une escadre nombu'euse , Lyrsandre parut à la tête d’un corps puissant de mercenaires sur les coteaux du mont Cory dalos.
PADS.VNIAS II.
4o3 «▼RDt Jésiis*Chrift
Les tyrans reprirent courage , et ils auraient triomphé si les rois de
Sparte, les magistrats, les é(Aoreset le sénat, n’eussent pas conspiré contre l’ambition de Lysendre. Paus.^nias II, le plus populaire et le plus chéri des princes qui régnèrent a Sparte, informé de l'état de l’Attique, lève une armée, francliit l'isthme de Coriiitlie et paraît devant Athènes.
La distance des camps Spartiates annonçait des vues differentes; on connaissait l'antipathie du roi pour i.vsundre. Cependant ce- prince llotfait'irrésolu , quand l’Atlienien Diognètes lui amena les enfants de iVicératos et d’Eucrates, dont le premier ét.iit fils, et le second frère de Micias, avec qui Pausanias avait été uni par les liens sacrés de l’Iiospitalité. Ayant placé ces orphelins sur les genoux du roi de Sparte, Diognètes le conjura, au nom de leur aïeul, d'avoir pitié de leur innocence et de leur faiblesse, et de les défendre contre les tyrans qui s’acliarnaieiit à détruire toute espece d'illustration. Le roi de Sparte les reçut avec attendrissement, et s’étant déclaré le protecteur de tous les opprimés, il leur conseilla d'envoyer, sous sa garantie, proposer aux ép. tores et au sénat des ouvertures de pacificatioo.
Restauration de i.a démocratie.—Les députés d’Athènes furent bien aecueillis à Sparte ; et malgré la faction de Lysandre, on nomma un conseil de quinze commissaires, qui ne tardèrent pas à faire cesser la guerre civile dans l’Attique : les tyrans furent déiiouillés de l’autorité, et on rétablit la démocratie, ’i'tirasybule, à la tête d’une théorie militaire, iiiuuta au Partbénon pouryoflrir des sacrifices et des actions de grâces à la divinité protectrice d’Atliènes. Les bannis et leurs prescripteurs s’unireutdaus celte criconstaiice solennelle.
L’eiïet d’uue semblable réconciliation, qui était l’ouvrage de Tlirasybule, fut suivi d’une résolution plus que généreuse. Pendant la durée de l'usurpation des trente, on avait emprunté cent talents aux I.acédémonicns. tiet argent avait été employé à soutenir les crimes d’une autorité qui a^ait
banni cinq müle citoyens , et con- l'espérance, que Pindate a nommée damné quinze cents autres à mort, sans la nourrice de la vieillesse, ne l’avait aucune forme de procès. Malgnél’o- point abandonné lorsw’il fut accusé; dieux de l’emploi de ces fonds , les il était â^é de soixanie^ix ans. Athéniens décidèrent d’une voix una- On avait vu dans Athènes, depuis nime que la somme due aux Spar- plus de deux générations d’hommes , liâtes serait levée sur tous les con- un sculpteur quitter son atelier pour tribuables indistinctement. combattre et détruire, s’il en était
Cependant quelques-uns des ^ans, temps encore, les erreurs et les vices réfugiés à Éieusis, se préparaient à wi font la honte et le malheur de rallumer la guerre civile; mais ils fu- l'humanité. Homme obscur , sans crérent facilement comprimés par la fer- dit , sans aucune vue d'intérêt , sans meté du nouveau gouvernement : les nul désir de la gloire, il s’était chargé plus mutins perdirent la vie. Leurs du soin pénible et dangereux d’inooinplices s’étant soumis à ïhrasy- struire les hommes et de les conduire bule , il obtint un décret du peuple à la vertu par la vérité : il consacrait par lequel on leur rendait le titre et tous les instants de sa vie à remplir les droits de citoyens ; on les réinté- ce glorieux ministère, grait dans la possession de leurs biens, ^rate ( c’est de lui qu’il s’aet on leur accordait une amnistie. Il git ) ne chercha point à se mêler paraît que cet acte d’oubli ne fut pas de l’administration; il avait de plus strictement observé. hautes fonctions à remplir. En for-
mant de bons citoyens , disait-il , je xccusATiOH DK socRATB. multiplie les services que je dois à
S..C. ma patrie.
Comme il ne se proposait, ni d an- L’accusation portée contre Socrate noncer ses projets de réforme , ni d’en prit son origine dans la comédie d’A- précipiter l’exécution , il ne composa ristophane, connue sous le titre des jamais d’ouvrages : il n’affecta point Nuées. Les traits du poète licencieux de réunir ses auditeurs à des heures s’envenimèrent en passant par la bou- marquées ; mais sur les places publiche d’une populace envieuse d’un ques, dans les réunions populaires, il homme de bien , dont la vertu était saisissait les moindres occasions pour trop indépendante pour lui plaire, et éclairer le magistrat , l’artisan, le latrop sincère pour le flatter. La calom- boureur , tous ses frères en un mot ; nie, grossie p.ir les menées des pré- car c’était sous le point de vue d’une très , des démagogues , d’une foule de famille qu’il considérait le genre humauvais poètes, véritables prolétaires main. Sa conversation ne roulait d’ade la littérature , des sophistes ram- bord que sur des choses indifférentes : pants et superbes, démasqués par So- sans s’en apercevoir on lui rendait crate et irrités ^r sa franchise ; la compte de sa conduite , et la plupart calomnie, disons -nous, ne pouvait de ses auditeurs apprenaient avec suravoir qu’un dénodment fatal a celui prise que dans chaque état , le bonque l’oracle avait surnommé le plus neur consiste à être non parent et bon sage des mortels. D’après une conspi- citoyen.
ration aussi formidable, il paraissait Socrate fondait l’espérance de sa extraordinaire que le juste eut échappé réforme sur les enfants des hommes si long-temps à la mort , en considé- au milieu desquels il avait vécu , car rent surtout que , pendant le régime leurs pères étaient trop corrompus de l’ochlocratie, il avait défié son pou- pour se corriger. Il attirait la jeunesse voir anarchique. Pour lui, il attribuait a son enseignement par les charmes sa longue tranquillité à son peu d’am- de sa conversation. Il ne lui parlait bition. Comme il n’avait rien à se point' avec la rigidité d’un priant, reprocher, il était sans inquiétude; et c’était chez lui le langage éo la raison
GRÈCE. 153
et de l’amitié dans la boudie de la vertu.
S’il discutait sur la nature de la science et du vrai bien : « Périsse ,
< disait-il , celui qui osa le premier
• établir une distinction entre ce qui
• est juste et ce qid est utile. »
Ses maximes morales étaient : « Sou-
• mission aux volontés des parents ,
> quelque dures qu’elles soient ; sou-
< mission plus entière aux ordres de
< la patrie , quelque sévères qu’ils
< puissent être; égalité d’ame dans
■ Tune et l’autre fortune ; obligation
> de se rendre utile aux hommes. »
De là procédait le développement
d’une foule de maximes : Que moins
■ ou a de besoins , plus on approche « de la divinité; que l’oisiveté avilit et
• non le travail ; qu’il vaut mieux
• mourir avec honneur que de vivre « avec ignominie ; qu’il ne faut jamais •'.rendre le mal pour le mal ; que la « plus grande des impostures est de
• prétendre gouverner et conduire « les hommes sans en avoir le ta-
• lent. •
Socrate avait lu dans le cœur d’Alcibiade le désir de parvenir à la tête des affaires de la république , et dans celui de Critias l’ambition de la subjuguer un jour. L’un et l’autre, pour échapper à ses remontrances , avaient pris le parti de l’éviter.
Quoique pauvre , il refusa toujours le salaire de ses instructions, et il n’accepta jamais les offres de ses disciples. Il remercia les riches particuliers qui voulaient l’attirer chez eux ; et quand Archelaos , roi de Macédoiré, lui proposa une place à sa cour , il lui répondit qu’il n’etait pas en état de lui rendre bienfait pour bienfait.
Décent dans son extérieur , sa propreté tenait aux idées d’ordre cpii réglaient ses actions, et le soin de sa santé au désir qu’il avait de tenir son esprit libre et tranquille'.
Socrate lit plusieurs campagnes :
dans toutes il donna l’exemple de la valeur et de l'obéissance. Au siège de Potidée , où le froid retenait les troupes sous la tente , on le vit sortir de la sienne, et marcher pieds nus sur la
dace. Les soldats lui supposèrent l’idée d’insulter a leur mollesse ; mais il en aurait agi de même s’il n’avait pas eu de témoins. Au même siège, pen • dant une sortie de la garnison, il trouva Alcibiade couvert de blessures, qu’il arracha des mains de l’ennemi, et quelque temps après il lui fit décerner le prix de la bravoure qu’il méritait lui-même.
A la bataille de Délion il se retira des derniers , marchant à petits pas , jusqu’à ce qu’ayant aperçu le jeune Xénophon , épuisé de fatigue et renversé de cheval, il le prit sur ses épaules et le mit en lieu de sdreté.
I^hès ( c’était le nom du général en chef ) avoua depuis qu’il aurait pu compter sur la victoire, si tout le monde s’était comporté comme Socrate.
Dans ses entretiens, il parlait fréquemment d’un génie qui l’accompagnait depuis son enfance : en cela, comme en toutes choses, Socrate était de bonne foi. Ce n’était point un visionnaire; mais il faut convenir que la conduite des hommes les plus sages présente quelquefois des obscurités impénétrames. Aristophane saisit ce côté du caractère mystérieux de Socrate pour l’immoler au ridicule dans sa comédie des Nuées, où il l’accuse de tromper les hommes et de mépriser les aieux.
Dénowciatioiv . — Il s’était écoulé vingt-quatre ans depuis la représentation de la comédie des Nuées : le temps de la persécution semblait passé pour Socrate, lor^u’il apprit qu’un Jeune homme, Mélitos , venait de présenter contre lui , au second archonte , une dénonciation fondée sur le crime d’impiété et de corruption de la jeunesse ; sa requête concluait à la peine de mort contre Socrate.
Mélitos était un poète froid et dépourvu de talent : deux ennemis puissants du sage , Anytos et Lycon , firent servir cet auteur d’instrument à leur haine. Mélitos devait soutenir l’accusation au nom des prêtres et des poètes ; Anytos s’était chargé.,de représenter les citadins et les artistes;
L’UNIYERS.
Lycon, d’exposer les griefs des so* pbistes et des rhéteurs.
Pendant l’instruction de la procédure, Socrate se tenait tranquille :
ses disciples , au contraire , clierchaient à conjurer l’orage , et Lysias prononça en sa faveur un plaidoyer capable d’émouvoir d’autres Juges que les magistrats iniques qu’on lui avait donnés. Socrate loua le talent de l’orateur, mais il ne trouva point dans son discours le langage vigoureux de l’innocence.... et comme Hermogène le pressait de travailler à sa défense : « Je m’en oc(mpe , reprit-il : depuis « que Je respire , qu’on examine ma «vie entière, voila mon ajiologie...
« J’ai vécu le plus heureux des mor- « tels, et je irenvie le sort de per- « sonne. Dois-Je attendre, pour mou- « rir, que les infirmités de la vieillesse « me privent de l’usage des sens et « ne me laissent que des Jours inu- « tiles ou destinés a la douleur? Les « dieux, suivant les apparences, me « réservent une mort paisible, la seule « que je puisse désirer. Mes amis, « témoins de mon trépas, ne seront « frappés ni de l’horreur de ce spec- « tacle, ni des faiblesses de l’huma- « nité ; i’aurai encore assez de force « pour lever mes regards sur eux et « pour leur faire entendre les senti- « ments affectueux de mpn cœur. »
Telles étaient les dispositions de Socrate lorsqu’il fut assigné à comparaître devant le tribunal des hélia.stes , qui était composé d’une tourbe de cinq cents juges. „ ,
Socrate se dféfendit pour obéir à la loi. « Je comparais, dit-il, devant « un tribunal pour la première fois n de ma vie, quoique âgé de plus de « 70 ans; id, le style du barreau, « les formes judiciaires, tout est nou- « veau pour moi. Je vais parler une « tengue qui m’est étrangère; c’est «iourquoi Je vous prie, citoyens, « d’être plus attentifs à mes raisons « qu’à mes paroles, car votre devoir « est de discerner la Justice, et le « mien de vous dire la vérité. »
Après avoir réfuté victorieusement l’accusation d’impiété et de corrup-
tion , Socrate continua : « Ce ne sont < pas les calomnies de Mélitos et d’A- « nytos qui me cortteront la vie , c’est « la haine de ceux dont j’ai démasqué « l’ignorance , la cupidité ou les vices;
« haine qui a déjà fait périr tant K d’hommes de bien , et qui en fera K périr tant d’autres , car je ne dois x pas me Uatter qu’eHe s’épuise par « mon supplice. Je me suis attiré cette « haine en cherchant à pénétrer le « sens d’un oracle d’A(mllon , qui « m’avait déclaré le plus sage des « mortels. » ( Ici les Juges firent éclater leur indignation. ) Socrate continua : « Ktonné de cette réponse de la « I^hie , J’interrogeai les. citoyens « d’une réputation distinguée ; Je ne « trouvai chez eux, et ailleurs, que « présomption et hyjmrisie. Je tâchai X de leur inspirer des doutes sur leur « mérite , et je m’en fis des ennemis X irréconciliables : Je conclus de là que X la sagesse n’appartient qu’à la Di- « vinite , et que l'oracle , en me citant X pour exemple, a voulu montrer que X celui qu’il apfielle le plus sage des X mortels, est celui qui croit l’etre le X moins.
X Oui, citoyens. Je me suis senti X appelé à instruire les hommes et X non à les corrompre ; j’ai cru eu « avoir reçu la mission du ciel mémi.
X J’ai gardé, au péril de mes Jours, « les postes où nos généraux me pla- X cèrent à Amphipohs , à Potidée , à X Délion ; je dois garder avec plus de X courage celui que les dieux m’ont X assigné au milieu de vous , et je ne X pourrais l’abandonner sans désobéir X a leurs ordres et sans m’avilir' à vos « yeux.
X J’irai plus loin : si vous preniez X aujourd’hui le parti de m’absoudre, X à condition de garder le silence, je « vous dirais : O mes juges , je vous X aime et vous honore sans doute, X mais je dois obéir à Dieu plutôt X qu’à vous; tant que je respirerai, X je ne cesserai d’élever ma voix X comme par le passé , et d’agir à X ma manière accoutumée.
X Voilà ce que la Divinité me pres- « crit, et comme ma soumission à
CrRÈCK. ISS
< MS ordres est pour vous-mêmes le
< plus grand de ses bienfaits, si vous « me faites mourir, vous reièterez un «de ses dons le plus prKieux, et « vous ne trouverez personne qui soit « animé d’un zèle égal au mien. Any- « tos et IVIélitos peuvent me calom- « nier, me bannir, m’dter la vie, mais
< iis ne sauraient me nuire : ils sont « plus à plaindre que moi , puisqu’ils « sont injustes. Vous avez fait le ser- > ment solennel déjuger conformément « aux lois : si je vous arrachais un par- « jure , je serais alors véritablement « coupable d'impiété ; mais , plus « persuadé que mes adversaires de « l’existence de Dieu , je me livre
• sans crainte à sa justice et à la n vôtre. »
Les juges de Socrate prirent sa fermeté pour une insulte : les autres se trouverentbiessés des éloges au’il s’était donnés : il fut déclare cuteint et convaincu à la majorité de trois voLv... Et comme il fallait un second jugement pour prononcer sur la pénalité, Socrate , oui pouvait choisir entre une amende , le bannissement ou la prison per^tuelle , déclara « qu'il s’a- « vouerait coupable s’il s’infligeait la
• moindre punition , et qu’ayant rendu « des services à la républioue, il mé- « ritait au contraire d’être nourri « dans le Prytanée aux dépens du « public. »
Après cette déclaration , q^uatrevin^ des juges qui avaient opiné en faveur de Socrate, adhérèrent aux conclusions de l’accusateur, et sa sentence de mort fut prononcée : elle portait que le poison terminerait les jours du condamné.
Socrate entendit son arrêt de mort avec tranquillité; il consola les juges qui l’avaient voulu absoudre en leur misant observer qu’il ne peut rien arriver de funeste a l’homme de bien, soit pendant sa vie, soit après sa mort. Il annonça à ceux qui l'^avaicnt condamné des remords et les reproches des hommes. Il finit en leur adressant ces paroles ; « Il est temps « de nous sépmer, moi pour mourir, « et vous pour vivre. Qui de nous
« jouira d’un meilleur sort ? Dieu seul « peut le savoir. »
Le lendemain du jugement de Socrate, le prêtre d’Apollon couronna la poupe de la galère qui portait à Délos les offrandes annuelles des Athéniens. Depuis cette cérémonie jusu’au retour du vaisseau sacré , la loi éfendait d’exécuter les jugements portant peine de mort.
Socrate passa un mois en prison, entouré de ses disciples, et sans rien changer h son genre de vie. Un jour, à son réveil , il aperçut Criton assis près de son lit : « Vous voilà plus tôt « qu'à l’ordinaire ; n’est-il pas grand « matin ? — Le jour commence à « peine. — Je suis surpris que le geô- « lier vous ait permis d’entrer. Y a- « t-il long-temps que vous êtes ar- « rivé? — Assez de temps. — Pourquoi « ne pas m’éveiller? — Vous goiltiez « un sommeil si paisible , je n’avais « garde de l’interrompre; j'étais frappé « du calme de votre ame. — Il serait « honteux qu’un homme de mon âge « pût s’inquiéter des approches de la « mort. Mais qui vous engage à ve- « nir si tôt? — Une nouvelle accablante « pour vos amis. — Le vaisseau est-il « de retour ? — On l’aperçut hier soir « à la hauteur de Sunion; il arrivera « sans doute aujourd’hui , et demain « sera le jour de votre trépas. — A la « bonne heure , puisque telle est la « volonté de Dieu. »
Vainement on voulut engager Socrate à se dérober au supplice. On lui en offrait les moyens : il préféra obéir aux lois dont aucun motif, dit-il, ne peut jamais dispenser, même quand on en avait abusé pour le perdre.
Deux jours après son entretien avec Criton, les onze, chargés de l’exécution des condamnés ,• se rendirent de bonne heure à la prison de Socrate, pour le délivrer des fers et lui annoncer le moment de son trépas. Cette déclaration parut lui rendre une vigueur nouvelle. Jamais il ne s’était montré à ses disciples admis en sa résence , avec tant de résignation et e douceur : il soupirait après l’instant qui devait le mettre en possession du
L’UNIVERS
bonheur qu’il avait tâché de mérit»
f>ar sa conduite ; il allait entrer dans e sein delà Divinité : « J’entends déjà, « dit-il, sa voix qui m’appelle! »
U passa aussitôt dans une pièce voisine pour se baigner. On lui présenta ensuite ses trois enfants , et dès qu’ils furent éloignés , le geôlier entra pour lui annoncer qu’il était temps de prendre le poison. « — Socr. Criton, il « faut lui obéir. — Crit. Mais le soleil « brille encore sur les montagnes:
« d’autres ont eu la liberté de pro- <• longer leur vie de quelques heures.
« — Socr. Ils avaient leurs raisons, et « moi j’ai les miennes pour en agir « autrement. »
Criton donna des ordres , et un domestique apporta la coupe fatale. Socrate ayant demandé ce qu’il y avait à faire : « Vous promener après avoir • pris la potion, répondit cet hora- « me , et vous coucher sur le dos , « quand vos jambes commenceront à ■ s’appesantir. » Alors, sans changer de visage et d’une main assurée, il prit la coupe : après avoir adressé des
Erières aux dieux, il l’approcha de sa ouche.
Dans ce triste moment, des pleurs coulèrent de tous les yeux. Lorsqu’en ramenant leurs regards sur Socrate, ses disciples virent qu’il venait de renfermer la mort dans son sein , leur douleur éclata en sanglots. « Que fai- « tes-vous, mes amis, leur dit So- « crate ; rappelez votre courage ; j’ai « toujours ouï dire que la mort de- « vait être accompa^ée de bons au- > gures. «
Cependant, il continuait à se promener: dès qu’il sentit de la pesanteur dans les jambes , il se mit sur son lit et s’enveloppa dans son manteau. Déjà un froia glacial avait engourdi les extrémités ; il montait au cœur, lors^e Socrate , écartant son manteau, dit à Criton : « Nous de- « vous un coq à Esculape (*); n’ou- « bliez pas oe vous acquitter de ce
(*j Toulanl exprimer par-là qu’il étail guéri de toi» ses maux , el qu’oo en devait rendre grâce à Eaculape.
« vœu. — Cela sera fait , répondit Cri- ■ ton: mais a’ avez- vous pas encore « quelque ordre à nous donner ?» Il ne répondit point; un instant après il fit un petit mouvement; le valet de l’exécuteur l’ayant découvert, reœt son dernier regard, et Criton lui ferma les yeux.