‹ Grèce par m. PouquevilleChapitre 45 sur 115 · CAMPAGNE DE THESSALIE · texte numérisé non relu

CAMPAGNE DE THESSALIE

364 avant J.'C.

Des négociations et des intrigues entre les différents états de la Hellade duraient depuis deux ans , lorsque le tyran de Pherès , Alexandre , attira de nouveau l’attention des Thébains : il était au moment d’envahir la Thessalie tout entière. Le sénat de Thèbes mit sous les ordres de Pélopidas une armée de dix mille hommes. Il allait se mesurer contre l’ennemi qui l’avait retenu dans les fers. Le jour fixé pour le départ des Thébains , une éclipse de soleil les épouvanta , et plusieurs soldats abandonnèrent leurs drapeaux.

Malgré cette défection, Pélopidas se rendit à Pbarsale, où les alliés qu’il avait dans le pays l'ayant rejoint , il vint camper au pied des monts Cynocéphales. ’

-Mort de Pélopidas. — Le tyran , qui se trouvait à la tête de vingt mille hommes, présenta la bataille, que Pélopidas accepta malgré l’infériorité de ses forces. La résistance de l’ennemi fut longue; le succès était incertain, lorsque le général thébain , montant à cheval et appelant à haute voix Alexandre , qu’il déliait à un combat singulier, tomba percé de coups pa* les satellites qui entouraient le roi de Phérès. Cependant la victoire resta aux Thébains , qui firent transporter le corps de Pélopidas à Thèbes : les honneurs suprêmes lui.fiirent rendus aux flrais des PharsalieBS ; et le peuple, faisant allusioft-4 l’éclipse, s’écria: Le soleil de Tltèhes est couché.

Le sénat nomma Maleîtas et Dogeïton au commandement de l’armée thébaine en Thessalie. Le tyran fut battu, dépouillé de ses conquêtes , et , chose

extraordinaire , on lui permit de continuer à régner dans Phérès.

Destrdction d’Orchomène. — Tandis que ces choses se passaient, la faction aristocratique qui dominait dans Orchomène , seconde ville de la Béotie , formait une conspiration contre Thèbes. Elle devait éclater à la revue annuelle des troupes qu’on envoyait auxTIiébains, et elle fut découverte au moment où trois cents cavaliers orchoméniens se trouvaient réunis sur l’Agora , ou place du marché : ils furent taillés en pièces. La multitude se porta immédiatement contre Orchomène, qu’elle prit et détruisit de fond en comble. (Voy. yof. 40) (*).

Oltmpie pii.i.ée. — La guerre civile éclatait également dans le Péloponèse. Les Arcadiens avaient déclaré la guerre aux timides et doux Éléens, qui, battus dans toutes les rencontres , implorèrent et obtinrent l’appui des Lacédémoniens. Les Arcadiens s étaient également emparés de proche en proche de toutes les: places de l’Elide jusqu’à Olympie. Possesseurs de la ville sacrée, en vertu des droits de Pise, place qui avait cessé de subsister, ils se préparaient à ouvrir la cent quatrième olympiade ; les hostilités étaient suspendues et les peuples se trouvaient réunis pour la célébration des fêtes.

Le grand jour brillait. Les prières et les sacrifices venaient de finir et les jeux gymniques commençaient, quand les athlètes et les spectateurs turent subitement alarmes par le bruit des armes et par le spectacle d’une bataille. Les Éléens , avec foutes leurs forces réunies , venaient de /

(*) Lei remparts de l’acropole d’Orchotnène, dout on apenjoit les ruines sur un escarpement du mont Akontios , offrent Uois époques de restauralion successives, de puis le polygone irrégulier jusqu’à la ma<;oanerie hellénique régulière. Orchonièiie était renommée par ses richesses dès les temps les plus reculés. Hésiode y avait son tombeau. La trésorerie de Mynias s’y voyait encore au temps de Pausanias. tk; fut à Orchomène qu’Lteocle sacrifia aux Grttccs, dont il y établit le eulte. Piudare appelle Orchomène la ville des Grâces.

GRECi;.

surprendre deux mille Argiens et quatre cents hommes de cavalerie athénienne oui gardaient les bosquets sacrés et les temples d’Olympiew. Tout fuyait devant eux. Ce qui prouve , dit Xënophon, que les dieux peuvent inspirer du courage aux plus lâches.

Cependant les Arcadiens, revenus de leur surprise, parvinrent à repousser les Éléens qui , après avoir j^rdu Stratolos , leur chef, se retirèrent en bon ordre. Les fêtes, dont la durée était de quatre jours , continuèrent ; mais cette olympiade ne fut Jamais inscrite sur les registres des Eléens.

Après la célébration des jeux , les Arcadiens, restés maîtres de la ville et du temple de Jupiter Olympien , oui contenait des ricnesses amassées depuis plusieurs siècles, s’emparèrent du trésor sacré, sous prétexte de solder les Épérites , qui tonnaient un corps de mercenaires employés à leur service.

Les Mantinéens protestèrent les premiers contre cette rapacité sacrilège , Qui donna lieu à la quatrième invasion des Thébains dans le Péloponèse.

BàTUUS DE BUMTIIfRE.

MORT •'srA«movi)AJ (»7 juin) » 36s «r. J.*C

Vers la fin de la seconde année de la cent quatrième olympiade , Épaminondas entra en campagne avec une armée composée de Béotiens, d’Eubéens et de Thessaliens ; il s’attendait à être joint dans le Péloponèse par les Argiens, les Messéniens, et surtout par les habitants de Tégée et de Méplopolis. Après avoir passé l’isthme , le général thébain vint camper à Némee, lieu célèbre par un temple de Jupiter, dont les ruines existent encore de nos jours , et par les jeux qu’on y.célébrait. (V. planche 45 ) (*).

(*) Celait dans la plaine de Némée que se célébraient les jeux institués en l'bonneur de la victoire remportée par Hercule sur le lion de Nemée. Depuis long-temps les lions ont disparu de la Grèce , où il s’en trouvait encore au temps de Xerxès , puisque Hérodote rapporte que les chameaux de son armée furent effrayés par les lions du mc.st Pangée. Le temple de Némée était déjà en partie ruiné du temps de Fausanias.

Il avait calculé que , maître de cette position , il intercepterait la marche des Athéniens, mais au lieu de traverser l’isthme; ils avaient fait voile du Pirée vers les cdtes de l’Argolide , d’où ils reioignirent leurs alliés sur le plateau de Mautinée. Épaininondas leva son camp pour se porter à Tégée, à la tête de trente mille hommes , au nombre desquels on comptait plus de trois mille cavaliers.

Le commandement qu’on lui avait confié ne devait durer que pendant un temps très-limité, et déjà plusieurs semaines s’étaient écoulées aepuisson arrivée dans la Tégéatide ; il partit brusquement pendant une nuit , afin de surprendre Sparte. Après une marche forcée de dix lieues , u touchait au but de son entreprise , et sans la vitesse d’un déserteur crétois qui instruisit Agésilas du danger dont il était menacé, c’en était fait de Sparte. L’action qui ,eut lieu , telle qu’elle est rapportée par Xénophon , tient du prodige l'Archidamos, avec cent hommes tout au plus, suffit pour arrêter les Thébains , qui s’enfuirent précipitamment.

Persuadé que les Lacédémoniens , campés à Mantinée, allaient accourir au secours de leur capitale, Épaminondas fit sonner la retraite et revint rapidement à Tégée. Laissant à son infanterie le temps derespirer, il ordonna à sa cavalerie de s’avancer vers Mantinée, éloignée de quatre lieues, et de l’attendre jusqu^ son arrivée. Il croyait surprendre la ville , dont les habitants se trouvaient occupés aux travaux de la moisson ; mais sa sagacité fut déçue. Lorsque les Thébains parurent devant la place, un corps nombreux de cavalerie athénienne l’avait déjà occupée. Un combat opiniâtre et sanglant s’engagea entre la cavalerie de Thèbes et celle d’Athènes, dans lequel celle-ci , quoique inférieure en nombre , obtint l’avantage. I-es Thébains redemandèrent leurs morts , et les vainqueurs érigèrent un trophée.

Loin de se laisser abattre par ces revers, Épaminondas se décida à livrer une bataille générale dans la-

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L’UNIVERS

quelle il voulait se réhabiliter par une victoire, ou obtenir une mort glorieuse : les dieux lui accordèrent cette double faveur. C’est dans Xénophon que les militaires doivent étudier et admirer les savantes dispositions du général tliébain. Êpatninondas avait tout prévu , tout calculé pour obtenir un succès; mais il ne put en jouir qu’un .seul instant, car il fut atteint d’une blessure mortelle dans la chaleur du combat. Les deux armées envoyèrent redemander leurs morts, comme si elles avaient été vaincues , et chacune d’elles érigea des trophées , comme si elles avaient été victorieuses.

Quand le tumulte de la bataille cessa, les Thébains s’assemblèrent autour de leur général mourant : son corps avait été percé d’un javelot. Il demanda si son bouclier était sauvé. Quand on le lui eut présenté , il le regarda avec l’expression de la joie. 11 demanda ensuite si les Thébains avaient obtenu la victoire ; on lui répondit afürinativeinent... et comme quelques-uns de scs amis se plaignaient de ce que son nom s’éteignait dans sa personne : <• Vous « vous trompez , repartit-il , je laisse n deux tilles immortelles , les batailles " de Leuctres et de Mantinée. » En achevant ces mots , il ordonna d’arraeluT le fer et il expira.

l'ipaminondas fut enterré sur le champ de. bataille de .Mantinée , où l’on montrait encore son tombeau quatre siècles après l’événement qu’on vient de rapporter. Hadrien, qui visitait alors le l’eloponese, lit ajouter un cippe avec une inscription au monument d'un héros qu’d avait le mérite d'admirer, sans avoir le courage de rimiter.

Mort d’.Vgésu,as. — Après la bataille de Mantinée, une paix générale fut proposée sous la médiation d’Artaxerxès : il avait besoin de l’assistance des Grecs pour réprimer dans l’Asie- Mineure, et surtout en Égypite , des révoltes qui troublèrent les deux dernières années de son règne. Sparte refu.sa d’y accéder à cause de ses prétentions sur Messène, et elle envoya Agésilas en Egypte au secours de Tâ-

ches qui s’était révolté contre la Perse. Le roi de Sparte amassa des richesses considérables dans cette guerre

eu honorable ; mais en retournant à

parte par la Cyrénaïque, il mourut sur cette côte de l’Afrique dans la quarante-cinquième année de son règne et la quatre-vingt-quatrième de son ôge. Xénophon a écrit le panégyrique de ce prince.

RTAT DE LA OHÈCE AFHÈS LA BATAILLE DE MAMTLNÉE,

359^358 avàiit J.-C.

Le résultat de la guerre sanglante qui finit avec itpaminondas, fut que, ni Sparte, ni Thèbes, n’obtinrent la suprématie de la Grèce, qui fut une de ces chimères semblables à celle de la monarchie universelle. La situation de la Grèce parait dès lors avoir éprouvé un changement tel qu’il n’y avait plus aucun ftat capable de prendre sur les autres une supériorité décidée. La llellade jouissait d’une liberté sans force et sans énergie ; mais la théocratie, qui ne renonce jamais à ses droits, allait reparaître sur la scène.

Conseil des amphictyons. — Tant que dura la supériorité d’Athènes , de Sparte et de Thèbes , la majesté du conseil amphictyonique se perdit dans un vain cérémonial. Mais lorsque la guerre du Péloponèse et celle de Béotie eurent abaissé l’orgueilleuse Uraiinie des républiques dominantes, la confrérie sacrée d’Apollon sortit encore une fois de l’obscurité; et les étatsgénéraux de la Grèce, s’étant assemblés suivant les formes antiques , dédaignèrent les ordres impérieux des rraubliques dont ils avaient supporte le

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NOUVELLE PROSPÉRITÉ D’ATHÈNES, 359-» 358 av. J.*C.

Athènes était redevenue la plus belle et la plus grande ville de la Grèce. Aristide prétend qu’il fallait une journée pour en faire le tour. Une évaluation plus précise lui donne cent soixantedix-huit stades ( 7 lieues J/3 ) de circonférence.

üUliCE.

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L’acropole , bfltie par Cécrops, avait soixante stades de tour par sa base; il ' y avait neuf poternes et une grande orte d’entrée qui y conduisait par des egrés en marbre. L’intérieur renfermait le temple de Minerve, surnommée f 'ictoire; n était situé à droite de la grande porte. Au milieu de la forteresse s’élevait le temple consacré à Minerve, sous le nom de Parthenon : ses ruines sont ce qui nous reste de plus beau des siècles antiques. A peu de distance on remarque encore l'Érechtéon , temple double , consacré à Keptune et à Minerve Poliade, üro/ectrice de la ville, et la chapelle de /’««drose. ainsi appelée du nom d’une des filles de Cécrops. ( Voy. pl. 28 ).

La ville basse, qui était fortifiée , comprenait Munichie, Phalcre et le Pirée , que les longs murs réunissaient à la cité. On comptait treize portes autour d’Athènes, dont une seule j qui est celle d’Hadrien, subsiste, ainsi que le temple de Thésée , bûti par Conon , qui est demeuré presque entier. L’Olympion , édifice éjevé en l’honneur de Jupiter Olympien, entouré par une magnifique colonnade , était le plus vaste édifice d’Athènes, car il avait quatre stades de tour. Sa construction, commencée par Pisistrate , interrompue et reprise à différentes époques, ne fut entièrement terminée que sept siècles après, sous le règne d’Hadrien. ( Voy. pl. 46) (*).

(*) Rien de plus magnifique que les ruines de ce temple. Les colonnes en niarlire blanc ont plus de si.\ pieds de diamètre. La façade avait 10 colonnes , et chaque côté at ; la longueur du temple était de près de .',oo pieds: sur les côtés du temple les colonnes étaient à double rang. On assure que la petite eonslruction qu’on, aperçoit sur les colonnes servit long- temps d’habitation à

un religieux anachorète qui y passa ses jours , et à qui des personnes pieuses portaient sa nourriture , qu’il retirait avec une corde. Dans le fond on aperçoit la porte d'Hadrien , ou arc de Thésée, sur lequel on lit l’inscription suivante: C’est ici la ville d’Hadrien et non celle de 'rhéséc. Il est en marbre pentélique, ainsi que tous les monuments d’Athènes.

On voyait dans la ville le Panthéon , édifice soinptucti.'î eritouié de cent vingt colonnes de marbre, dont laiiorte principale était ortiéc de dett.v elievativ, ouvrage de Praxitèle ; le temple des huit vents , offrant une image de chacun d’eux, d’après un modèle lr;icé par .\ndronicos CjTrhastes (voy. pl.

47 ) (*) ; et le monument chonigitjiie de Lysicrate, dont le modèle existe dans le parc de St.-Cloud. (Voy. pl.

Tandis que l’amphictyonie essayait de rétablir l’égalité primitive des états de la Grèce, l'ambttion d’Athènes se ranimait. L’expérience avait convaincu les Athéniens du danger de prétendre asservir leurs belliqueux voisins; mais les îles de la- mer Egée , les côtes de la 'fhrace et de l’.\.sie-M incure , offraient -à leur marine des conquêtes sans craindre désormais de rivaux. Il suffit à leurs flottes de se montrer sur les mers, et, du Bosphore deThracc jusqu’à Rhodes, plusieurs villes se rendirent aux armes de Timofhée , de Chabrias et d’Iphicrafe. I.es Cyclades, nie de Corcyre , recherchèrent l'amitié d’une puissance qui pouvait molester leur navigation et oétruire leur commerce. Byzance était devenue son

(*) Cette tour octogone e.st de marbre; sur chacune des huit face.s élail sciilplée l’image d’un de ces vents, à l’nppo.sile du lieu d’où ils ont coutume de soiifller. Su sommet était un triton qui tournait au soulîle des vents, et en indiquait la direction avec la bagnetteqii’il tenait à la main. Au ilessons de chaque figure se trouve un cadran so. laire. L’intérieur de ce monument était dernicreinent converti en cba|iclle,turi|tie, où les derviches honorent la divinité par nue danse religieuse en tournant sur ciix inèmes ait son des flûtes, jus(|u'à ce qu'ils tonibeut dans une extase qu’on ne saurait décrire.

(**) Ce charmant édifice, sculpté avec une admirable perfection, est enclavé dans la maison et dans le mur du jardin des capucins d’Athènes. La frise représente en bas-relief l’aventHre de Bacchus et des pirates tyrrheniens.L’inscription indique que ce moniimcut fut érigé en l’honneur de la ti ibii Acauiau- Itde, t|ui remporta le pri.v dairs une représentation théâtrale ou dans un clueur.

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L’UNIVERS

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alliée, Amphipolis touchait au moment de rentrer sous ses lois , et Athènes , riche d’une armée navale de 300 voiles de guerre, pouvait recouvrer la splendeur dont elle brillait avant la guerre du Péloponèse.

Vices du gouvernement. — Ce fut alors que se dévelop^rent les vices qui conduisirent Athènes à sa ruine. La maladie sociale avait commencé plus de deux siècles avant cette triste époque. Solon et Périclès avaient modelé des formes de gouvernement, mais les citoyens étaient toujours restés, en même temps, tyrans et esclaves.

L’organisation du pouvoir exécutif établissait l’impossibilité absolue de prévenir les atteintes de l’oppression.

Les Athéniens, qui arrivaient tour à tour aux fonctions publiques, au lieu de définir les attributions des magistrats , préféraient leur infliger arbitrairement les cliâtiments qu’ils en avaient reçus lorsqu’ils n’étaient pas dans les emplois , et ce talion politi^ fut poussé aussi loin que les passions humaines étaient capables de le porter ; ce n’était partout qu’un échange de domination et de servitude.

La haine et la vengeance semblaient érigées en principe. A Mégare , refuge des banqueroutiers et des faussaires d’Athènes, on n’était admis dans la magistrature qu’en justifiant d’avoir pom les armes contre la patrie. Dans quelques républiques, les principaux citoyens s’engageaient par serment à saisir toutes les occasions de nuire à leurs inférieurs ; la populace d’Athènes traitait les ricnes comme si elle eût contracté un engagement non moins atroce que les Mégariens ; et de toutes parts la théorie de l’administra- " tioh se trouvait manifestement en contradiction avec la pratique du gouvernement.

État de la société. — Quelquefois les factions sommeillaient, mais les citoyens se trouvaient toujours livrés à des querelles interminables : c’étaient des procès relatifs aux propriétés ; des rivalités pour obtenir les emplois civils, les commandements militaires, les honneurs publics ; des subterfuges

pour se soustraire aux impôts ou pour éluder les peines correctionnelles. Les voisins se traduisaient mutuellement devant les tribunaux pour vider des affaires contentieuses. On regardait comme un rival ou comme un ennemi celui qui ne faisait pas de protestations ae services , ou ne rendait nas le salut aux personnes de sa connaissance. Les ressentiments entre familles se perpétuaient d’une génération à une autre; et ces éléments de discorde donnaient lieu à une fouie d’invectives , de libelles et de diatribes. Au reste, on jouissait à Athènes d’une liberté telle , que chacun y vivait selon ses goûts et même au gré de ses caprices. A côté des retraites habitées par les sages , on voyait , durant les ardeurs de l’été , les cyniques nus se promener à l’ombre des oliviers. Ce n’étaient , malgré les agitations dans la ville , que fêtes , jeux , spectacles divertissements , qui empêchaient les citoyens indigents de penser à leur pauvreté. Enfln , comme on le dira ci-après , lorsque les Athéniens n’eurent plus ni flotte, ni armée de terre, ils conservèrent trois choses infiniment précieuses, l’industrie, le commerce et la gaité.

Corps politique. — Six mille Athéniens , qui formaient une sorte de république de jurisconsultes au sein de l’état , avaient pour occupation ordinaire de plaider, de jt^er les procès, ou de traiter les affaires publiques. Leurs profits légitimes , comme magistrats, montaient a cent cinquante talents ( 810,000 francs) ; les présents qu’ils recevaient des parties excédaient souvent cette somme, et le tout ensemble formait le sixième des revenus d’Athènes dans son temps le plus florissant. Les juges étaient salariés , et les fonds destinés à cet objet se prenaient sur les amendes et les confiscations. Lysias fait à ce sujet une terrible révélation : « Le sénat, dit-il, « ne prévarique pas quand les fonds « sussent pour les émoluments or- « dinaires ; mais lorsqu’il les trouve « insuffisants , il se voit comme obligé « de recevoir les accusations pour

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GRECE

< crimes d’état , de confisquer les biens > des particuliers , et de suivre les • mauvais conseils des orateurs. »

Femmes galantes. — Rien ne contribua autant à perdre les mœurs de la jeunesse que la supériorité des courtisanes sur les meres de famille , dont l'éducation était totalement négligée. Les Grâces fuyaient à leur aspect ; « et parce qu’elles n’ont pas « cueilli, disait Sapho, les roses des « muses , on ne parlera point d'elles n pendant leur vie; on ne s'en sou- « viendra pas après leur mort ; elles « ^seront de l'obscurité de leur con-

< dition dans le néant du tombeau ,

« comme ces fantômes qu’on croit voir « errer durant la nuit, et qui se dis- « sipent au réveil de l’aurore. » Cependant ces femmes, dit Xénophon , avaient besoin d’indulgence , et pour avoir la paix si rare du gynecée , lorsque parfois elles succombaient sous la tyrannie irrésistible des passions , on pardonnait la première faiblesse , et on oubliait la seconde. Malgré de tels sacrifices, l’union était un phénomène très-rare dans l’intérieur des ménages.

Ce n’était pas à cause de leur dot qu’elles étaient orgueilleuses, car l’é- |K)use n’aprortait guère à son mari me trois rones , quelques effets de peu ae valeur , et une poele à frire , symbole de l’obligation qu’elle prenait de veiller aax soins domestiques. Au temps de la décadence, il y eut cependant de riches partis ; le législateur permit aussi, dans certains cas , aux femmes alliées à des vieillards , de choisir un de leurs parents afin de jouir du bonheur de la fécondité. L’époux moribond pouvait léguer sa femme par testament; le père de Démosthène avait donné la sienne à Aphobos avec une somme considérable; Aphobos prit l’argent et refusa la femme.

Cependant, il n’y avait presque point de ces scandales publics qu’on a vus dans nos sociétés modernes; le foyer domestique était généralement respecté. C’était avec les courtisanes et les actrices que les jeunes Athéniens dissipaient leur patrimoine , en s’énervant le corps et l’esprit.

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Iphicrate , dans sa comédie de 1’.^»tüaiSf fait un portrait-modèle de la courtisane , qui ne prouve pas en faveur du goût de l’élégante jeunesse de son temps... « Considérez , dit-il ,

< actuellement la brillante Laïs ; elle

< passe son temps à boire ou dans « l’oisiveté : on peut la comparer aux « aigles dans les différentes périodes « de leur vie. Jeunes , hardis et forts,

« on les voit saisir les agneaux et « les lièvres, et les enlever pour « les dévorer ensuite tranquillement « dans leurs aires. Sont-ils vieux , ils « deviennent lâches èt timides ; ils se « perchent sur le sommet des bâti- « ments inhabités, attendant que le « hasard leur présente quelques vils « animaux dont ils fassent leur proie;

« la faim les tourmente sans cesse.

1 Nous connaissons ces vicissitudes,

« Laïs doit-elle nous surprendre da- « vantage ? Au printemps de son âge ,

« lorsque sa beauté était dans son éclat,

« lorsqu’on lui prodiguait l’or à pleines « mains , elle était intraitable ; on eût «plus aisément abordé le satrape « Pharnabaze, le plus superbe des mor- « tels. A présent que sa carrière est « fort avancée , que ses attraits usés « dépérissent chaque jour, rien n’est

« plus facile que de la voir et de la , « posséder; elle va partout où on l’in- « vite à boire et à manger ; elle dé- « daignait l’or, aujourd'hui elle se con- « tente de la plus petite monnaie ;

« jeunes ou vieux , elle ne refuse per- « sonne. » •

Cependant, les courtisanes étaient regardées, à cette époque de décadence , comme des espèces de moralistes; leurs reparties spirituelles nous ont été conservées par les écrivains du temps. Gnathène donnait à souper au poète Diphile , qu’elle ménageait parfois à cause de ses pièces satiriques.

Comme elle lui présentait une coupe de vin à la neige : « De par tous les «dieux! s’écria-t-il , vous avez un « puits glacé.’ — Que cela ne vous «[étonne pas, Diplyile, j’ai soin d’y je- « ter, quand il le faut, les prologues « de vos comédies. » Le môme poete, ayant été sifflé au théâtre, vint souper

L’UÎNIVERS.

chez Gnathène. Il demanda d’abord qn’on lui lavât les pieds. « A quoi bon « prendre ce soin , dit-elle , ne vous « portait-on pas tout à l’heure sur les « épaules? »

Mania (folie) n’était pas moins célèbre par ses saillies : conviée, par un transAige qui payait ses faveurs , à un banquet qu*il donnait à ses compagnons de débauche , comme la courtisane se levait souvent de table , il lui demanda : « Quelle est la béte « fauve qui court le plus vite sur les n montagnes? — Mon Wave, repartit- « elle , c’est un déserteur. • Mania sortit encore , et en rentrant elle continua de persifïler son partenaire , en lui faisant entendre que, dans une occasion récente, il avait abandonné son bouclier, qui Saurait embarrassé dans sa retraite. Le galant, piqué, lit la mine et tourna le dos. « Mon tendre « ami, poursuivit Mania, que ce que •1 je viens de vous rappeler ne vous « fâche pas, vous n’étes presque pour ti rien dans ce malheur; j’en prends Cl à témoin Vénus, ma protectrice :

Cl ce n’est pas votre bouclier que vous Cl avez jeté pour fuir, c’est celui qu’on ce vous avait prété. »

Les philosophes recevaient souvent là leur tour des leçons de sagesse des courtisanes ; mais la sévérité de notre narration historique nous oblige de nous contenter de répéter ce que disait Anaxilas de l’espèce en général, c’està-dire que ces femmes spirituelles et aiiiiables étaient capables de toutes les infamies.

Dissoi.ütion PUBI.IQUK. — Ennuvés même des courtisanes, qu’Épieufe, dégoûtant d’infirmités, feignait encore de rechercher à l’âge de 80 ans, les jeunes Athéniens perdirent jusqu’au sentiment des occupations viriles en abandonnant les gannases et les écoles des philosophes. Pour remplir le vide de la journée, ils fréquentaient les maisons des musiciens et les ateliers des artistes, qu’ils regardaient comme les plus beaux ornements de la gloire nationale. Parfois ils se promenaient sur les places publiques, s’informant avec indolence des nouvelles, auxquelles

ils prenaient peu d’intérêt, à moiiu que quelque aanger ne vint troubler l’insipide uniformité de leur existence.

Les dés et les autres jeux de hasard étaient portés à un excès ruineux; et les écrivains moraux en font une satire si vive, qu’on croirait qu’ils ne faisaient que commencer à devenir fhnestes. C’était surtout ,1 Phalère, sous le portique du temple de Minerve , que les joueurs se réunissaient comme dans un asile où la police ne pouvait les atteindre.

Parasites. — ün ne concevrait pas comment la paresse et la gourmandise purent former une corporation dans Athènes , si l’institution des parasites n’avait pas été primitivement autorisée par les lois. En effet, c’est à Solon que Plutarque fait remonter cette confrérie. I.e législateur avait désigné » ceux qui devaient , certains Cl jours , aux palais et maisons comn munes, parasiter, car il ne veut pas c< qu’une même personne y mange IC souvent ; mais aussi , si celui auquel « il écliet d’y devoir aller ne le veut Cl faire, il le condamne à l’amende, Cl reprenant la chicheté et l’avarice Cl mécanique de l’un et l’arrogance de Cl l’autre , de mépriser les coutumes Il publiques. »

Les parasites prenaient place aux festins qu’on offrait aux dieux; ils formaient un collège, dont les membres étaient choisis par l’archonteroi, et ils avaient l’intendance dei greniers dans lesquels on resserrait b dîme des grains destinés aux besoins des différents ministres des temples.

Comme les dieux avaient leurs p.irasites , les grands dignitaires de l’efat voulurent en avoir S leur suite. Les polémarques, ou intendants généraux des armées , entre autres , en obtinrent deux , auxquels les pécheurs fournissaient iournellement une certaine quantité ue poisson : ils étaient les commensaux des magistrats , auprès desquels ils remplis-saicnt les fonctions de greffiers. Jusque-là l’institution était une charge publique; mais, dans la suite, la qualification de parasite tomba dans le plus grand discrédit,

surtout lorsqu’elle fut donnée à ceui qui couraient les bonnes tables.

Diodore dcSinope, dans sa comédie du Légataire universel (rÉpiclère), fait parler un parasite à peu près en ces termes : » .lunitcr Philos (ami),

« reconnu pour le plus grand des « dieux, fut le premier parasite : il " entrait chez les pauvres et chez les « riches , buvait , mangeait , et s’ en K allait sans jamais rien payer. » Le poète comique Alexis met en scène le parasite modèle : « Je mange avec « tous ceux qui se présentent, pourvu « qu’ils le trouvent bon; mais dans

■ les repas de noces, j’y ai ma place « de droit, quand même on ne m’en

• prierait pas : c’est alors que je suis

• joyeux et que je sais faire rire. Je « loue en face celui qui me donne à « manger; si quelqu’un ose me conc tredire , je l’accable d’injures ; gorgé « de viandes et de vin , je me retire.

« Je n’ai point de domestique pour « m’éclairer; je rampe dans les té- « nèbres et ne marche qu’en trem- « blant. Si , par malheur , je rencontre « le guet faisant sa rondle , je rends < grâces aux dieux s’il ne m’accable

• pas de quelques coups de ces fouets « tissus de soie de porc qui enlèvent « l’épiderme. Quand J’ai regagné mon « triste manoir sans fâcheuse aventure,

• je m’endors plus heureux qu’un sa-

. • trape. »

[ Il y avait des parasites de tous les ( états : poètes , médecins , philosophes, militaires , histrions ; quelques - uns étaient reçus partout avec distinction ; les autres, généralement honnis, erraient çà et là , à la poursuite d’un repas qu’ils payaient par le mépris qu'on leur témoignait. Il fallait, dans tous les cas, flatter et amuser, ou être éconduit honteusement , comme il arriva, dit Eubule (comédie des Flatteurs ) , au médecin Acestor :

« Quoi , lui dit le maître de la mai- « son , vous ne dites rien qui nous « amuse ou nous fasse rire? Garçon,

• qu’on le mette à la porte ! vraiment,

■ cet homme n’est bon , tout au plus , « que pour un souper de cabaret. »

Timoclès prétendait qu’il n’y avait

pas au monde d’homme plus utile, dans la société, que l’écornifleur; il n’est occupé qu’à plaire aux amplii- \‘ tr3’ons et a flatter leurs goûts ; il sent qu’il est de l’équité d’en agir ainsi avec ceux qui le nourrissent. Quel état plus honorable que celui d’un pareil personnage? ne va-t-il pas de pair avec les héros et les dieux ? Traité comme un vainqueur aux jeux olympiques; il est nourri gratuitement; et toute maison devient pour lui un prytanée , dès qu’il y peut vivre sans qu’il lui en coûte rien. « Les parasites ,

« ajoutait Antiphanes, sont les nieil- « leures gens de la terre; ils partagent * avec vous vos plaisirs et votre for- « tune; ils ne vous souhaitent que du « bonheur ; ils seraient môme braves <■ au besoin , et combattraient pour « vous, si un somptueux repas devait « être la solde de leurs exploits. »

C’ét4'ut,à en croire le tanneur Simon, qui fit connaître le premier les discours de Socrate , l’mt de vie le plus heureux. Le parasite n’éprouve ni les incommodités de l’indigence, ni les embarras des richesses. 11 ne sème, ni ne moissonne , et trouve tout abondamment comme au siècle d’or. Il ne s’informe pas si le monde est fini ou infini; quelle est ia grandeur du soleil , sa distance de la terre ; s’il y a des dieux ou nonj il boit, mange et se réjouit. L’espece est partout la même ; ils sont tous d’accord entre , eux , tandis que les sophistes les plus célèbres disputent sans cesse les uns contre les autres ; aussi n’a-t-on jamais vu aucun homme de cette école endosser le manteau de la philosophie, tandis qu’une multitude de philosophes deviennent tous les jours parasites.

Repas publics. — Les revenus de l’état étaient dissipés en représentations théâtrales, en repas publics, en distributions de viandes et de vivres au peuple. La multitude ne pensait plus qu’aux plaisirs de la table, et l’assemblée réunie sur le Pnix , où l’on avait condamné Socrate , accorda par un décret solennel aux fils de Chéréphile , à cause du talent de leur père dans l'art de la cuisine, les franchises de la

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L’UNIVERS

ville ; honneur que des princes et des rois avaient autrefois brigué.

Paresse, pauvreté. — L’oisiveté, le plaisir et les dissipations de toute espece avaient réduit les citoyens d'Athenes à une extrême indigence. Quoique les propriétés territoriales fussent extrêmement divisées, le quart des citoyens environ ne possraait pas d’immeubles. Leurs vêtements étaient en général si mesquins et si sales , u'il était difficile au premier coup ’œil de distinguer les maîtres de leurs esclaves. Ce n’était point insouciance, mais pauvreté , car ils aimaient la parure; mais beaucoup de ceux, qui dansaient l’été en robes brodées , passaient l’hiver dans les étuves du Cynosarge, où l'on exposait les bâtards; c’était aussi pendant cette saison le refuge des cyniques , des prostituées qu’on appelait Merlans, obligées par la loi à porter des vêtements ornés de fleurs , et des

fiarasites, qui souvent y terminaient eur vie à la suite de quelque indigestion. Hercule, en qualité de bâtanl, était le protecteur du Cynosarge.

Corruption des magistrats. — C’était aussi dans ce cloaque que se réfugiaient les magistrats chargés de rendre la justice aux Athéniens , et presque tous ceux qui participaient aux affaires publiques. Il n’était pas rare de voir de pareilles gens abréger, falsifier et corrompre les lois de Solon, par l’entremise des scribes employés a les transcrire, et à leur donner une sorte de légalisation. Un artifice aussi

frossier réussissait souvent, et la fourerie ne se découvrait que par les parties litigantes , qui produisaient en justice des lois contiwctoires. Quand on ne pouvait suipreodnrles magistrats, on les oorrompait; la justice se vendait. L’ojpulence, la vertu, l’élévation du rang et la prééminence des talea#. étaient toujours en danger, et sudjffibaient fréquemment.

Wcai.ocRATiE. — La classe nécessi- , Ifeuse des Athéniens, oui composait la Majorité dans l’assemblée du peuple , cherchait à alléger sa misère par une compensation criminelle. C’était en persécutant les notabilités, en les pros-

crivant, en confisquant leurs biens, et en les traitant , pour le plus légCisujet, avec une sévérité et une cruauté incroyables.

Celui qui savait le mieux flatter la multitude obtenait la meilleure part dans son estime; ainsi l'orateur qui ressemblait le plus à ses auditeurs prévalait dans l'assemblée du peuple; et des talents spécieux, ou funestes, obtenaient les récompenses dues au mérite et à la probité.

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