G REC K
• triompher de la violence et de l’ani- « bition des Spartiates ! >■
L’injure était récente. Le discours d’Euphaès est reçu avec un applaudissement général. On s’empresse, suivant son avis , d’abandonner la plaine ; on se renferme dans les places les mieux fortifiées par l’art et la nature ; on se retranche sur les plateaux des montagnes où l’on peut subsister, et on s’exerce aux armes que les dieux donnèrent aux hommes pour défendre et conserver leur liberté Quatre ans s’étaient écoulés depuis la prise d’Amphéia. lorsque les Messénicns résolurent de marcher à l’ennemi. Durant cet intervalle, les Spartiates avaient périodiquement ravagé la fertile vallée du Pamisos, détruisant les moissons, enlevant les bergers et les laboureurs qu’ils pouvaient surprendre. Dans leurs ravages , ils se gardaient d’incendier les nabitations ; ils épargnaient les arbres , et ménageaient, autant ^e possible , une contrfe qu’ils regardaient; par anticipation, comme leur propriété.
Les Messéniens , à mesure qu’ils se disciplinaient, non contents de défendre leurs positions, s’étaient aguerris en envoTOnt des partis ravager les côtes maritimes de la Laconie. Ils avaient obtenu des avantages, lorsqu’Euphaès se détermina à entrer en campagne avec l’élite des Messéniens.
L’armee qu’il commandait venait de s’approcher du grand défilé du Taygète, lorsqu’elle fut aperçue par la garnison ennemie d’Ampnéia , qui poussa le cri d’alarme.
Les Spartiates , ravis de voir se
firésenter d’elle-même l’occasion si ong-temps désirée de terminer une guerre Jusqu’alors sans résultats décisifs, courent aux armes. Ils réunissent leurs différents corps , ils improvisent l’attaque; une clameur immense retentit dans les airs en invo^ant les Dic»cures. Les Messéniens y repondent parle cri de Jupiter Ithoméen!...
Les deux arrtées s’avançaient , aven une célérité égale aux transports de leurs ressentiments , dans la plaine qu’on croit être celle de l’ancienne
Thalamæ. Elles mesuraient de l’œil la distance ; niai.s le ruisseau qui les séparait , se trouvant alors débordé , empêcha une action générale. La cavalerie seule, qui se montait à cinq cents chevaux ae chaque côté , escarmourcha , tandis que les fantassins exhalaient leur fureur en provocations et en menaces. Les Messéniens profitèrent de la nuit pour se retrancher dans leur camp, et l’ennemi, les voyant hors d’insulte, rentra dans la Laconie.
La conduite pusillanime des Spartiates dans cette occasion transporte le sénat d’une profonde indignation. Il jure par l’Eurotas de venger l’affront que Sparte vient de recevoir. Il accuse la jeunesse de ne plus respecter la sainteté du serment qu’elle avait fait de ne poser les armes qu’après avoir subjugué les Messéniens. Une seconde campagne est décrétée.
A l’approche de l’automne, tous les Spartiates en état de porter les armes se trouvèrent prêts a marcher, au nombre de vingt mille hommes. Cette armée puissante était augmentée d’ A siniens, de Dryopiens, qui fuyaient la tyrannie d’Argos, et de nombreux archers crétois. La conduite de toutes ces troupes avait été confiée aux rois Théopompe et Polydore , qui in.stituèrent , dit-on , l’ordre des ephores , et à la valeur d’Euryléon , issu du sang royal de Cadmus.
Les Messéniens étaient infériedrs en nombre et en discipline aux Spartiates, qu’ils égalaient en courage. Ëupliaès conduisait l’aile gauche de leur armée , qui faisait face a Théopompe ; Pytharatos commandait la droite , opposée à Polydore , et Cléonis le centre , qui devait combattre contre Euryléon.
Avant de donner le signal du combat, Théopompe, avec une éloquence laconique , rappela aux Spartiates « leur serment et la gloire que leurs « ancêtres avaient acquise, en s’em- « parant du territoire de leurs voi- « sins. »
Euphaès animait ses soldats par des motifs plus généreux et plus puissants.
Il leur représentait « les malheurs « d’Amphéia , et un pareil sort réservé
izsa Dy '..jOOgle
L’UNIVERS
« à la Messénie tout entière, à moins <i que leur bravoure, par un noble ef- « tort, ne l’emportât sur le nombre « et la disciplipe des Spartiates. »
J^es Messeniens , venus à portée de se faire entendre, reprocliaient aux Spartiates leur avidité; le mépris pour le sang dorien qui coulait dans les veines des deui; nations; le (jédain sacriT lége pour leurs dieux CDinmunsetpom:
le noin révéré du grand Hercule, fondateur des deux niyaumes, De ces reproches on en vint à la violence des armes. Quelques Messeniens , sortis de leurs rangs, voulurent porter les premiers coups <à la phalange ennemie, rangée en bataille ; mais à l’ardeur généreuse de ces champions les S|)artiates n'opposaient que l’intrépidité constante, d'une valeur disciplinée.
La bataille, qui devint générale, montra l’exaltation de la fureur portée a un tel point, qu’aucun soldat des deux années ne tenta de fléchir la cruauté du vainqueur. Les rois euxmômes vinrent dans la chaleur de l’action à s’attaquer en combat singulier.
fhéo[K)mpe défia le premier Kuphaès, qui s'écria : « Voilà l’olynice qui tua <• de sa main un frère,” dont il reçut « au même instant le coup mortel. »
A ces mots, les troupesse raniment; les corps d’élite, qui veillaient particulièrement à la garde des princes, se serrent autour d’eux. On se heurte ; les soldats de Théopompe sont rompus , il est forcé de céder et de battre en retraite. Dans le même temps, l’aile droite des iMesséniens, qui avait peydu son chef Pytharatos, sucponibqit sous les efforts de Polydore et de ses Spartiates. Enfin, la nuit ayqnt arrête un combat funeste aux deux partis,' on convint d’une trêve pour ensevelir les morts, ce qui êta»t l’aveu tacite d’une défaite mutuelle.
Siège n’iriféME. — Cependant les résultat» dp «ette bataille n’étaient pas comparaWiM des deux cotés. l.es Messéniens, moins nombreux que leurs adversaires, ne pouvaient pas se recruter avec la même facilite. Une grande partie de leurs esclaves était passée a l’ennemi et une maladie contagieuse
ne tarda pas a les réduire aux dernières extrémités. Au milieu de ces désastres , les Spartiates continuaient leurs dévastations , et Euphaès fut obligé de se retirer dans les escarpements du mont Ithâine, aujourd’Imi Vourcano. La ville d’Itlulme, fortifiée par la nature , était environnée d’un rempart qui défiait toutes les machines de guerre connues à cette époque (*).
(Voy. p/. 14.)
Renfermés dans Ithôrae , les Messéniens ne tardèrent pas à éprouver la famipe, qui augmenta les ravages de la peste parmi des hommes entassés dans une étroite enceinte, 'fénioin de tant de maux, Eupliaès envoya un député à Delphes, afin de savoir par quel sacriliœ les .^iessépien.s pourraient apaiser la colère des dieux irrités. A son retour à Ithmiie , il déclara la triste réponse d’Apollon : L'oracle demande le sang Innocent d'une vierge issue de nos rois.
Cette horribje sentence est reçue avec .soumission : le sort tombe sur la fille de Lyciscos , qui est désignée au couteau sacré. Son pprè gémit. Il en appelle au devip f.pbéhqlos, qu’il avait peut-être sédpit. Celui-ci déclare que la princesse est pp enfant supposé par l’épouse de Lyciscos pour cacher .sa stérilité. On .s’agite, et, profitant du trouble , le père de la victime s’enfuit avec elle et se réfugie chez les implacables ennepis de sa patrie..
Dès que l’evasion de Lyciscos et de sa fille rut connue , les Messéniens fqrent plongés dans une consternation profonde. Il serait diflicile de dire quelles en auraient été les conséquences , si Aristodème , descendant d'une branrlie collatérale d’Hercule, n’eùt volontairement offert uneautre victime pour le salut public , en dévouant sa
(*) Cette planche offre les ruines des murs ^ et des tours qui enfermaient la ville de Messèiie et le mont llhôme, au sommet duquel on aperçoit le couvent de Toiireapo, constriiil sur l'emplaeenieiit du temple de Jupiter Itlioméeii, daus l’inceiiile de la forteresse d’Ilira. A droite est le mont Evan; et dans le fond on aperçoit les cimes du Taj gèle.
GRECE
fille à la mort. On amlaudissait à son g^éreux patriotisme, lorsqu’un Messénien s’écria que la victime qu’on voulait offrir en holocauste aux dieux lui était promise en mariage; qu’il n’appartehait qu’à elle, diaprés cet engagement Sacré , de disposer de son sort : il ajouta qu’elle n’était plus libre , puisqu’elle portait un fruit de leur union anticipé.
Aristodème, frémissant de colère, se précipite sur sa fille , à làquelleil plonge un poignard dans la poitrine... Puis, ouvrant le sein de là victime , il interroge ses flancs en présence de l’assemblé émue , à laquelle il demande justice de l’imposteur qui avait calomnié la vertu de la vierge ssms tache.
On croyait les dieux apaisés , lorsue le devin Ëphébolos déclare qu’ils emandaient une autre victime , parce qii’Aristodèm'^ avait immolé sa fille , non pour obéir à l’oracle , mais pour satisfaire l’impétueuse colère de son ame. Le jéune amant allait être traîné à l’autel , si le roi Euphaès n'edt inter^ posé son autorité ^uir rferimer le fanatisme d’un prêtre et la férocité de la multitude. « Apollon, s’écria-t-il, a « demandé le sangd’une vierge royale; « elle a été sacrifié I La nythm n'à pas « dit par quelle main elle devait Are • immolée. >
Les Meæéniens, rassurés par cette interprétation de Foracle, jurèrent de mourir avec la patrie, et ils justifièrent cette résolution par les exploits d’une valeur héroïque qui se soutint pendant le cours de ^iisieurs années. Ils trouvèrent, dans leur détresse , des alliés chez les Arcadiens et chez les Argiens. Avec le secours de ces hommes généreux , ils reprirent l’offensive , et Euphaès , leur roi , ayant été tué dans un combat contre les Spartiates , Aristodème fut porté au trône par les suffirages unanimes du peuple.
Aristodème roi des Messhnirns.
Sous quels auspices arrivait-il au pouvoir, qiril conserva pendant cinq ans !
Vainqueur des Spartiates au début de son régné, il mit leur république au bord d’un abîme. Les dieux indigènes semblaient s’être retirés de la Laconie.
Enfin, ranimés par l’oracle de Delphes qui leur promit la destruction d’Ithôme, les Spartiates se remirent en campagne.
La fortune sembla, dès ce moment, s’être rangée de leur côté pour ne plus les abandonner. Les Spartiates ootenaient des avantages signalés dans presque toutes les rencontres , tandis que les Messéniens, harassés par un ennemi infatigable, étaient, -indépendamment des maux de la guerre, tourmentés par les terreurs secrètes de la superstition. Des songes, des visions, confirmaient dans l’esprit du peuple la triste prédiction du dieu ou plutôt des prêtres de Delphes, lorsque Aristodème, désespérant du salut de la patrie , se peioa de son épée sur le tombeau de sa fille.
Les chefs messéniens les plus célèbres avaient cessé d’exister. Ithôme, privée de son dernier appui , après un nouveau siège de cinq mois, fut forcée de céder aux effets irrésistibles de la famine. Ceux de ses habitants qui avaient des droits à l’hospitalité de leurs voisins, se retirèrent a Sicyone, à Argos et dans l’Arcadie. Les familles sacr^ qui étaient attachées au culte de Gérés , allèrent chercher un asile parmi les prêtres vénérables d’Eleusis , tandis que le peuple se dispersa dans les montagnes, où il usa de divers moyens pour se dérober à la poursuite des Spartiates.
ÜTAT DK LA LACONIB
AFIiàs X.A PRBVlètB aOHlRB DK MBSSÉNII.
744 à 6S6 avant J.-C.
Pendant la seconde période de leur première guerre contre les Messéniens, les Spartiates avaient fait serinent de ne retourner dans leurs foyers qu'après avoir subjugué leurs ennemis. Comme la guerre se prolongeait, le sénat, frappé des progrès de la dépopulation qui menaçait la république, rappela de farmée les jeunes gens que lùge militaire requis par la loi n'obligeait pas au service. Ils obéirent; et, en^ vertu d’un autre décret , ou leur enjoignit de fréquenter les femmes mariées des
L’UNIVERS
guerriers absents , afin de réparer les pertes que la population éprouvait,
Les enfants nés de ce commerce légal, mais illégitime, furent désignés sous le nom de Parthéniens. Ils n’avaient droit à aucun héritage, et cette classe , composée de bâtards , devint , en grandissant , hostile à la république.
Traités avec le mépris le plus hautain par les Spartiates , les Parthéniens enduraient patiemment la pauvreté, mais ils ne pouvaient supporter les affronts qu’on leur faisait subir, et, ayant uni leurs ressentiments aux ressentiments des Hilotes, ils résolurent de renverser leurs oppresseurs.
La conspiration était flagrante; le jour où elle devait éclater approchait.
Le signal auquel les Parthéniens et les Hnotes, armés de poignards, devaient fondre sur les Spartiates , était convenu. On touchait au dénoilment de la sanglante tragédie, lorsque le résident de l’assemblée de la nolesse ordonna au céryce ou crieur public d'annoncer à haute voix que personne n’eût à jeter son bonnet en l'air ; il lit entendre aux conjurés par ce moyen que leur complot était découvert, et qu'on était en mesure de le réprimer.
On ignore quel châtiment fut infligé aux Hilotes. Quant aux Parthéniens , ils furent traités avec une modération suggérée plutôt par la crainte que par l’humanité des Spartiates. On leur permit de s’expatrier , et on leur fournit les moyens de s’établir, sous la conduite de Phalante, dans les délicieuses contrées qui bordent le golfe de Tarente, où ils fondèrent une colonie et une ville de ce nom.
SECONDP. GimRRE DE MESSÉNIE. 6li.
Les Spartiates , délivrés du danger de la con.spiration formidable des Parthéniens et des Hilotes, jouirent d’un calme apparent qui dura'plus de trente ans.
Cependant les Messéniens, qu’ils accablaient d’outrages, ne pouvaient se consoler de leur humiliation. Par une inconséquence qu’on ne saurait expliquer , leurs superbes dominateurs
leur avaient permis de rebâtir leurs villes, de s’assembler sur les pinces publiques , de se communiquer leurs griefs et leurs plaintes. On conspirait publiquement : partout lu jeunesse brûlait de reprendre les armes , et les plus déterminés jetèrent les yeux sur Aristoraène, qui descendait de l’ancienne race des rois de Messénie.
j4rUtomène.—Cje chef illustre avait, dès son aurore, montré sur son front, dans ses paroles et dans ses actions, les traits et le caractère d’une grande ame : entouré d’une jeunesse impatiente dont tour à tour il enflammait ou tempérait le courage, il interrogea les peuples voisins, et, ayant appris
3ue ceux d’Argos et de l’ A rcadie étaient isposés à lui fournir des secours , il souleva la Messénie, qui fit entendre les cris de l’oppression et de la liberté.
Le premier combat se donna au village de Oarac, le succès en fut douteux. Aristomène y déploya une valeur si brillante, qu’il acquit dès lors une gloire immortelle. Il fut salué roi sur le champ de bataille, .
mais il refusa un honneur auquel il avait des droits par sa naissance et encore plus par ses vertus , et se contenta du titre de général, qui convenait mieux à sa situation.
Placé à la tête des troupes , il voulut effrayer les Spartiates par un coup d’éclat , et déposer dans le sein de leur capitale un gage de la haine qu’il leur avait vouée dès son enfance. Il se rend à Sparte, il pénètre furtivement dans le temple de Minerve et suspend au mur un nouclier sur leuuel étaient écrits ces mots : «C’est aesdépouil- « les des Lacédémoniens qu’Aristo- * mène a consacré ce monument à la « déesse. »
Cette action hardie ne tarda pas à être surpassée par l’intrépidité de , Panormos et de Gonnippos, compagnons d’ Aristomène. Informés que 1^ Laciidémoniens célébraient la Lite (le Castor et de Pollux , les deux héros d’Andanie , montés sur de superbes coursiers, la lance en main et un manteau de pourpre flottant sur
GRECE
les épaules , se présentent au milieu de rassemblée, où l’on chdmait les Dioscures. La foule superstitieuse , prise de vin , croit voir apparaître les tils de Léda. On se presse, on accourt pour leur rendre honneur. Baissant leurs lances, les deux Messéniens piquent leurs chevaux , et, après avoir tué ou renversé une foule de Lacédémoniens, se retirent triomphants vers Andanie, où ils sont reçus aux acclamations de leurs com- ^triotes.
Twtée. — Dans cette occurrence , les Spartiates alarmés eurent recours à l’oracle d’Apollon, qui leur enjoignit de demander un général aux Athéniens. La réponse était humiliante pour l’orguen Spartiate, qui dut cependant céder. Mal^é la rivalité nationale, Athènes se hâta d'envoyer à Lacédémone Tyrtée, militaire très-peu distingué, mais plus connu comme poète. Quoique cette dernière malité ne fût guère appréciée des Spartiates , ils accueillirentTyrtée comme l’envoyé des dieux.
Appelé au seéours d’un peuple guerrier qui le mit au nombre de ses citoyens, Tyrtée, inspiré par le génie de la guerre , s’abandonna tout entier à sa haute destinée. Ses chants inspiraient le mépris des dangers et de la mort; il les fit entendre, et les Lacédémoniens volèrent aux combats.
Les guerriers d’Aristomène , à son exemple, s’élancent de leur côté comme des lions ardents ; mais leurs efforts se brisent contre cette masse inrunobile et hérissée de fer, où les passions les plus violentes se sont enflammées et d’où les traits de la mort s’échappent sans interruption. Couverts de sang et de blessures , ils désespéraient (le vaincre, lorsque l’intré-
fiide Messénien, se multipliant dans ui-méme et dans ses soldats, fait plier Anaxandre , dont les redoutables bataillons prennent la hiite.
Sparte ne pouvait supporter la honte de sa défaite : elle dit a ses guerriers : f' engez-moi; à ses esclaves : Protégezmci; à un esclave plus vil que les Il ilotes, et dont la tête était ornée
du diadème ; TraMs tes atliés : cet esclave couronné était Aristocrate, roi d’Arcadie, qui avait joint ses troupes à celles des Messéniens.
Les Spartiates , ranimés par les chants de T3^rtée , et par les prophéties du devin Hécatée ; et les Messéniens, soutenus par les divinations de Théoclès, avaient de nouveau réuni leurs soldats. Les deux armées S’approchaient comme deux orages qui
vont se disputer l’empire des airs. A l’aspect de leurs vaii^eurs , les Spartiates cherchent vainement au tond
de leur cœur un reste de courage, ils n’y retrouvent que l’amour sordide de la vie.
Tyrtée paraît, il semble tenir dans ses mains le salut de la patrie. 11 chante un héros (jui vient de re-
gousser l’ennemi , le mélange confus e cris de joie et d’attendrissement (jui honorent son triomple , le respect qu’inspire à jamais sa présence, le repos nonorable dont il jouit dans sa vieillesse.
Changeant le mode dorique de sa lyre, TWée représente le sort plus touchant encore d’un jeune guerrier mourant au champ d’honneur, les cérémonies augustes qui accompagnent ses funérailles, les regrets et les gémissements d’un peuple entier à i’a> pect de son cercueil , les vieillards , les femmes, les enfants qui pleurent et se roulent autour de son tombeau, les honneurs immortels attachés à sa mémoire.
Tant d’objets et de sentiments divers, retracé avec une verve rapide , embrasent les soldats d’une ardeur juscni’alors inconnue. Ils s’attachent au bras leurs noms et ceux de leurs familles pour être reconnus parmi les morts; trop heureux s’ils omiennent les honneurs de la sépulture, et si on dit un jour en les nommant : « Voilà « les tombeaux de ceux qui sont morts « pour la patrie. »
Trahison du roi Aristocrate- — Tandis (jue Tyrtée excitait l’enthousiasme dans l’armée lacédémonicnne.
Aristocrate , roi des Arcadiens , consommait sa perfidie dans l’armée mes-
iZOO :
L’UNIVERS
sénienne. De« rumeucs sinistres , $einée.s par son ordre, avaient découragé ses soldats : le signal de In bataille devint le signal de leur fuite.
Aristocrate les conauit lui-même dans la route de l'infamie, et cette route, il la trace à travers les bataillons d’Aristomène, au moment fatal où ils avaient à soutenir l’effort des .Spartiates : dans un clin d'œil une grande partie des guerriers de la Mcssénie fut égorgée.
Tel on a vu de nos jours Napoléon trahi aux plaines de Leipsick , tel on vit alors Aristomène abandonné jwr les Areadiens. Privé d’Androclès, de Phintas , de Phanas qui tombent à ses côtés entourés de leurs plus vaillants soldats, il ne réussit à se dégager que pour se retirer sur le mont llira. (Je rut sur ses hauteurs que les soldats échappés au carnage et les citoyens jaloux de se dérober à la servitude parvinrent il se réfugier.
Les vainq^ueurs formèrent une en* ceinte au pied de la montagne. Ils voyaient avec effroi les Alesséniens au-dessus de leurs têtes , comme les pâles matelots 1 lorsqu’ils aperçoivent a l’horizon ces sombres nuées qui portent les tempêtes dans leur sein.
SiKCB n’HiKA. Alors commença ce siège moins célèbre, quoique aussi digne d’étre célébré, quecelui de T roie; alors se reproduisirent ou se. réalisèrent tous les exploits des anciens héros; les rigueurs des saisons, onze fois renouvelées , ne ]mrcnt jamais lasser la féroce obstination des' assiégeants, ni la fermeté inébranlable des assiégés.
Ari.stomène avait formé un corps de trois cents Messéniens d'une valeur éprouvée , qui l’accompagnaient dans les courses qu'il poussait quelquefois jusqu aux environs de Sparte.
A la prise de Cana, il avait pris des tilles des principaux habitants de Lacédémone qui dansaient dans les chœurs de Diane , il les sauva de la brutalité du soldat et les rendit à leurs parents.
il ne fut pas aussi heureux a Kgile, où les matrones de Sparte célébraient une fête de Gérés , dans un temple qui
était depuis long-temps en grande vénération. Ces femmes, élevées dans les exercices de la gv'iiinastique , sortent brusquement de l’enceinte sacrée, armées de couteaux , de haches , dp torches enflammées et des instruments propres aux sacrifices, fondent sur tes Messéniens qu’elles mettent en fuite. Aristomène est fait prisonnier, et il allait périr, sans l’intercessipp d’Archidamee, prêtresse de Gérés, qui connaissait depuis long-temps le héros messénien.
Gonduit à Sparte avec plusieurs de ses compagnons d’armes , il est condamné à mort On lui permet de
conserver son bcuclier , et il tombe , privé de sentiment , au fond de la Géada , gouffre destiné à recevoir dans son cloaque les plus grands criminels qu’on y précipitait; les prisonniers messéniens venaient d’v être ensevelis. L’humidité du lieu le tira de sa léthargie ! « Ç)uel réveil pour Aristomène I l.’aspect du Tartare lui aurait inspiré moins d’horreur. Il se trouve sur un tas de morts et de mourants.
Il reconnaît ses compagnons aux cris déchirants de ceux qui respiraient encore. « Je les appelais, dit-il (*),
« nous pleurions ensemble; ma pré- « sence semblait adoucir leurs peines.
« lllessés , mourant de faim , nos « yeux devjDus arides cessèrent de « verser des pleurs. Mes amis expi- « raient autour de moi I A leurs voix « affaiblies , je comptais les mo- " ments qui leur restaient à vivre ; je <> voyais froidement celui qui termi-' « naît leurs maux. J’entendis enfin le « dernier soupir du dernier de mes « .soldats: et le silence du tombeau < régna dans l’abtine.
« Le soleil avait trois fois recom- « mencé sa carrière , depuis que je « n’étais plus compté parmi les vi- « vants. Immobile, étendu sur la terre « humide, enveloppé de mon man- « teau , j’attendais cette mort qui « mettait ses faveurs à si haut prix ,
« lorsqu’un léger bruit vint frapper
(*) Barthélemy , Voyage du jeune Anaeharsù.
« mon oreille. C’était an animal sau- « vage qui s’était introduit dans le « souterrain , il venait dévorer les ca- « davres de^ ceux qu’on y pr^ipitait.
« Je le saisis , je rite traînai appes lui ; « j’entrevis la lumière , et . continuant « à m’ouvrir un passage , je sortis de « la région des ténèbres. Je trouvai « les Messéniens occupés à pleurer ma « perte. Amoq aspect, le mont Hira n tressaillit de cris d'allégresse , et , « au récit de mes sbui&ances, des cris « d’indignqtion éclattrerit.
« La vengeance lés suivjt de près :
« elle fut cruelle comme celle des « dieux. »
PRisEp’HiRA.Aristomène, qui avait conservé son bouclier, le mappe de son glaive, donne le signal des combats. Sqivi 'd’une troupe choisie, il marche aux Corinthiens, qui venaient au secours des Spartiates.' Il se glisse dans leur camp à la' faveur des ténèbres , et tous' passent des bras du sommeil dans ceux de la mort: faisant, dit Pausanias, pjus quMI ne semble possible à aucun homme. 11 immola a Jupiter Messéiiien une hécatombe pour avoir tué cènï ennemis de sa main : c’était la 'troisiènie ibis qu’il présentait au même dieiicetfe bffrOTde barbare!
Vains hommages , offrandes inutiles ! Le devin Tnéoèlès avertit Aristomèné que l’heure suprême d’Hira, annoncée' par l’oracle ’ de Delphes , s’avance . et qu’on touche au denoûment de tant d’agitations meurtrières, par une patastrophe sanglante.
Un berger, autrefois esclave d'Empéramos, général des Lacédémoniens, conduisait habituellemènt son troupeau sur {es bords de la Méda , qui coule des hauteurs d’Hira dans le golfe Cyparisien! H aimait ' une Mésséniçnhe, qui le recevait chaque fois que son mari était de faction. Une nuit, pendant un orage affreux ■, l’époux revient chez lui et dit à sa fenune que la tempête et l’obscurité mettant la place à l’abri d’uiië surprise, les postes sont abandonnés , et qu’ArislODiène lui-méme est retenu au lit par obe blessure. Le berger, qui entend ce
récit, quitte l’^adroit où il se tenait caché , et court rapporter au général laoédémonien ce qui se passait.
Accablé de fatigue , Aristomène s’était abandonné à un sommeil pénible.
Il reposait , lorsqu’il crut voir le génie de la Messénie vêtu de longs habits de deuil , et entendre ces mots :
« Tu dors, Aristomène, et des échelles « menaçantes s’élèvent dans les airs !
« A l’aràui de ces frêles machines , le « génie de Lacédémone l’emporte sur « toj! «
A ces accents, Aristomène s’éveille ; l’ameoj^ressée, l'esprit égaré, il saisit ses armes en poussant un cri. Son fils qe présente. — Où sont les ennemis?— Dans Hiral Étonnés de leur audace, ils. n’osent avancer. — Suivezmoi. Kous trouverons Tbéoclès, l’interprète des dieux, le vaillant Manticiès son fils. Courez , répandez l’alarme; annoncez aux Messéniens qu'au lever du soleil ils verront leurs généraux au milieu des ennemis.
Illusion trompeuse I les jours d’Hira étaient accomplis : les maisons , les temples , les rues, étaient inondés de sang, et la ville tout entière retentissait de cris épouvantables. Les habitants, qui ne pouvaient plus entendre la voix d’Atistomène, n’écoutaient que „ leur fureur. Les femmes, qui animaient les soldats au combat, se précipitent au milieu des Spartiates , et tombent en expirant sur les corps de leurs ennemis , de leurs époux et de leurs enfants.
Au retour de la lumière, on se barricade , chaque maison devient une forteresse ; et on se défendait depuis trois jours , lorsque le devin Théoclès s'écria : « C’en est fait de la Messé- « nie , les dieux ont résolu sa perte.
« Fuis, trop généreux Aristomène,
« sauve W malheureux amis ; c’est à « Théoclès de s’ensevelir sous les rui- « nés de la patrie , destinée à renaître « et à briller d’une gloire nouvelje ! »
Il dit , et , se jetant dans la mêlée , i| meurt libre et couvert de gloire.(671 ans avant J.-C.).
Aristomène , pour obéir aux ordres divins de Théoclès , après avoir réuni
L’UNIVERS
les femmes et les enfants , qu’il fait entourer de soldats , se met à leur tète. Les Spartiates étonnés ouvrent leurs ranç;s , et laissent ce qui restait de la population et des défenseurs d’Hira arriver paisiblement sur les terres des Areaaiens , qu’ils rencontrèrent au pied du mont Lycée , avec des vivres et tout ce qui était nécessaire à leur triste situation. Parvenu en pays ami , Aristomène conçoit le projet de se porter rapidement sur Sparte , qu’il pouvait surprendre , pendant que les I.acédémoniens s’enrichissaient des dépouilles d’Hira.' Il lui restait cinq cents hommes déterminés.
Trois cents Arcadiens voulurent partager la gloire de cette entreprise audacieuse. Mais la perfidie a’ Aristocrate fit échouer ce noble dessein.
Les Arcadiens, instruits de ce forfait, se saisissent du traître. Amené devant l’assemblée du j)euple, il y fut convaincu et condamne. Ses sujets devinrent ses bourreaux , et son corps fut transporté dans une terre étrangère :
un poteau , dressé près de sa tombe , attesta pendant long-temps son infamie et son supplice. La dignité royale fut abolie dans sa personne.
Les Arcadiens offrirent des terres aux Messéniens , qui refusèrent de les accepter, dans la craintede perdre leur nom et le souvenir de leurs maux.
Ils voulurent s’embarquer, sous la conduite du lils d’Aristoqiène, et ils firent voile, du port de Cyllène, pour la Sicile, où ils fondèrent la ville de Messine : ils s’y établirent comme dans un campement, jusqu’au jour de la vengeance. Quant au héros messénien, qui cherchait partout des ennemis aux Spartiates, if mourut, dit-on, à Rhodes ou à Sardes.