‹ Grèce-Turquie, le DanubeChapitre 10 sur 18 · TD.O · texte numérisé non relu

TD.O

" '“! r ! s ‘ er »™®t quelques minutes sur le le tartan ïr P ° Ur apTO ™ ir ® *“"« P»«ant

caftT r ? ar ' dess " s 111 chemise Manche, du

aZ e u r T üe une d0UÎIIette de ^ - J!

que que on aurait oublié de boutonner.

Parmi les hommes, le peuple seul, à peu près onserve encore quelque chose des costumes an-

fichu 8 ’ h h ^ aUt ° Ur ^ laqUeüe 6St rouIé un chu, a chemise, plus ou moins sale et déchirée

de couleur éclatante, la ceinture rouge et le lame

pantalon bleu boutant. Mais combfen J

peuple même, en sont déjà a porter et le gilet et le pantalon de 1 Occident !

ce sonUe! j0i ?° Ur yeUX SUfJe pont de GaIata ce sont les costumes des femmes turques. Elles

sHrXet' t0Uj ° UrS V ° ir ’ Ct Ce V0Üe blan ^’

oufel Sl C ? Uet ’ qU ’° n n ° mme le 9**m*k> qu enve °pp e la tête en montrant seulement les

yeux et le nez, et en forçant à deviner le reste

et cette féredjé qui ressemble à une robe de cham-

re aux pis flottants. Si le voile est toujours

lanc, la féredjé brune, rose, jaune, bleue ou

verte, est toujours d’une couleur bien franche

bien éclatante. On voit ces femmes s’avancer

d’un pas lent et traînant, par groupes de trois ou quatre, et la lumière est si belle et si harmonieuse ici, que ces couleurs éclatantes, les unes à côté des autres, sont toujours d’un bel effet par leur franchise même.

La femme turque, pour sortir, s’enveloppe toujours de la féredjê et du yachmak blanc. Mais il paraît que dans son intérieur, aujourd’hui, elle renonce volontiers à son costume et s’habille à l’Européenne. Un temps viendra, qui n’est pas loin, où elle osera sortir avec sa robe à la française, avec le chapeau et la voilette. Alors, adieu toute couleur et toute fête pour les yeux! L’Orient aura cessé d’être l’Orient, le spectacle dupontdeGalata ressemblera à celui du pont Neuf. Il faut se hâter de voir Constantinople!

1 er juillet.

Nous sommes tombés ici en plein Rhamadan, c’est-à-dire en plein carême musulman. Dans une douzaine de jours auront lieu les fêtes du Beiram, par lesquelles se terminent ce carême, Nous y perdons, car nous ne pourrons voir ni les Derviches tourneurs de la petite mosquée de

■i )n'»"r ■ 1 1 «+ n ****** (tMIPWI

Péra, ni les Derviches hurleurs de Scutari. Les Tourneurs, en temps de Rhamadan ne tournent pas, et les Hurleurs renoncent à hurler, en public tout au moins. Je regrette surtout les Derviches tourneurs. Ceux-là sont vraiment gracieux, avec leur longue robe flottante, et leur tournoiement qui s'accélère, jusqu’au moment où ils tombent étourdis, dans une espèce d’ivresse béate. Quant aux Derviches hurleurs de Scutari, ce sont en somme des bêtes peu ragoûtantes, avec leurs contorsions furieuses, avec leur cri la illah Allah , indéfiniment aboyé, jusqu’à ce qu’il leur amène l’écume aux lèvres. Mais nous aurons une compensation : ici, comme chez nous, l’effet du carême, c’est de redoubler la piété des fidèles, et les mosquées seront plus intéressantes à visiter. Quatre fois le jour, le muezzin appelle les mahométans à la prière et les invite à se rendre à la mosquée.

Une mosquée, vue du dehors, c’est une grosse masse de pierres surmontée d’un dôme central, que flanquent une demi-douzaine ou plus de demi-coupoles, et dont les murailles sont percées de nombre de fenêtres. C’estle modèle de Sainte- Sophie qui a servi pour toutes les mosquées ici. Les Turcs ne se sont pas mis en frais d’invention ;

le génie artistique, comme on sait, n’est pas leur fait.

Il faut bien le dire, une mosquée vue du dehors est une chose lourde et assez laide, sans aucune élégance de lignes, sans couleur aussi, car on s’est contenté de blanchir les murs à la chaux, et on chercherait vainement, à Constantinople, ces revêtements extérieurs de faïences peintes qui donnent aux mosquées arabes un Aspect si élégant et si harmonieux. Sans les minarets qui entourent la mosquée et que je ne puis mieux comparer qu’à un chandelier surmonté de sa bougie, coiffée elle-même d’un éteignoir, — passez-moi la vulgarité de la comparaison, — une mosquée de Constantinople serait, vue du dehors, chose entièrement dépourvue de pittoresque.

Chaque mosquée est entourée d’une cour qui forme une enceinte carrée et plantée d’arbres. Là se trouvent les fontaines où tout bon musulman va faire ses ablutions avant de commencer sa prière. On se lave les mains, les bras jusqu’au coude, la figure et les pieds ; toutes ces opérations s’accomplissent avec une admirable gravité. En cette saison du Rhamadan nombre de ces enceintes sont transformées en véritables marchés ; on y vend des fruits, des légumes ; les bouchers

y débitent leur viande toute saignante ; aucune espèce d’odeur ne fait défaut dans ces cours. Voulez-vous des sucreries, des chapelets de bois odorant, des articles de Paris faits pour l’exportation, des contrefaçons allemandes de toutes sortes, ou du tabac turc?... tout cela se vend aussi dans les cours des mosquées.

Entrons maintenant, si vous voulez, dans la mosquée elle^nême. Il y a une vingtaine d’années, il fallait une permission pour visiter Sainte- Sophie; aujourd’hui on entre tous les matins à Sainte-Sophie, et tous les jours, à l’heure que l’on veut, dans toutes les autres mosquées, une seule exceptée, celle d’Eyoub, qui se trouve au fond de la Corne-d’Or.

Quand je dis que l’on y entre, j’entends en payant. Il en coûte par chaque mosquée un demimedjidié, c’est-à-dire environ deux francs vingtcinq centimes par personne. Moyennant ce prix, les « chiens de chrétiens » sont admis partout, même aux heures de la prière ; le bakschich est le « Sésame ouvre-toi? » auquel aucune porte ne résiste. « Bakschich! » au reste, tel est le-mot qu’on entend sans cesse à Constantinople. Bakschich, c’est le fond de la langue turque ; celui que tout le monde répète, du plus haut fonctionnaire au plus humble sacristain.

Quand vous avez donné votre demi-medjidié, un gardien de la mosquée vous présente une paire de sandales, larges comme des barques, dans lesquelles il vous invite à enfoncer vos bottines. Enfoncez-les bien, car il y aurait des protestations si le talon venait à dépasser. Il ne faut pas entrer avec des chaussures dans le sanctuaire d’Allah, car sa majesté en serait offensée ; mais il est entendu aussi que des sandales ne sont pas des chaussures et que si les sandales sont mises par-dessusles chaussures,c’est absolument comme si l’on n’avait pas de chaussures. Le tout est de savoir à quoi s’en tenir. En Occident, pour honorer Dieu, on se découvre la tête ; en Orient, c’est le contraire que l’on doit faire. Chaque divinité a ses susceptibilités.

Si l’extérieur d’une mosquée n’a rien de beau, l’intérieur ne manque pas de grandeur. Sainte- Sophie est à coup sûr bien loin du Parthénon, et nous sommes bien sévères pour elle en arrivant d’Athènes, elle a pourtant sa majesté, un peu théâtrale et emphatique mais réelle. Nous la voyons aujourd’hui bien endommagée. Les Turcs, pour effacer les figures qui ornaient ses voûtes, l’ont enduite d’un affreux badigeon ; ils y ont placé, çà et là, des écussons verts aussi laids qu’ils

sont énormes ; ils ont laissé se dégrader les admirables mosaïques qui ornaient le rez-de-chaussée et le premier étage. Mais le vaisseau, du moins, subsiste, avec ses proportions colossales, la hardiesse de ses voûtes, son aspect grandiose et qui saisit d abord. Toutes les autres mosquées, je l’ai dit déjà, sont construites sur le modèle de celle-là. Que 1 on entre dans la mosquée d’Ahmed, dans celle du sultanBajazet, dans celle delà sultane Validé, on rencontre aussitôt une vaste salle carrée, avec quatre énormes piliers supportant la coupole, et des galeries latérales au rez-de-chaussée et au premier étage, soutenues par des colonnades. A tous les angles s’arrondissent les demicoupoles, dont l'effet est si disgracieux du [dehors. L’édifice tout entier est parfaitement éclairé par un nombre prodigieux de fenêtres.Rien, là, de ce demi-jour de nos cathédrales. En hiver, le pavé de là mosquée est couvert de tapis, que remplacent en cette saison de fraîches nattes. Nombre de lampadaires de fer forgé, portant chacun une vingtaine de petits godets où l’on allume un lumignon pour la prière du soir, pendent de la voûte. Au fond de la mosquée, une espèce de niche indique la direction de la Mecque vers laquelle doit se tourner tout fidèle en faisant ses

prières: c’est le mirab . Aux heures consacrées, viennent s’accroupir par centaines les musulmans, les uns à côté des autres. C’est avec un ensemble admirable qu’on les voit s’incliner, se relever, toucher la natte du front, se pencher à droite ou à gauche. On entend, tandis qu’ils se livrent à ces opérations de gymnastique, une manière de mélopée rythmée et terriblement nasillarde ; c’est le chant de Y uléma qui préside à la cérémonie. Pendant que les hommes s’exercent ainsi de leur côté, les femmes, beaucoup moins nombreuses, sont groupées dans une autre partie de la mosquée ; celles-là malheureusement on ne les voit se laver à la fontaine, ni les pieds ni les bras, ni le visage ; elles ont fait, avant de sortir, leurs ablutions à la maison. La salle est si vaste que les huit dixièmes en restent toujours vides.

La prière finie, des groupes se forment. Ici, on le devine, c’est un vénérable docteur qui explique le Coran à une cinquantaine de jeunes gens accroupis en face de lui. Il fait sa leçon de catéchisme. Dans un autre coin, monté dans une espèce de chaire ou conduit une échelle, voici un prédicateur.

Une foule nombreuse l’écoute. D’un côté, le groupe des hommes accroupis ; de l’autre côté et

•ml r M'K'+H'fflTI (»•«•>•**»*#"

un peu plus loin, les femmes accroupies aussi, la tête couverte de leur voile blanc, le corps enveloppé de leur grand peignoir bleu, vert, jaune ou rose. G est dommage de ne pas entendre ce que dit le prédicateur. Il s’anime, il s’échauffe; le tout, sur un ton monotone et chantant qui rappelle singulièrement le ton de nos prédicateurs d’Occident. On voudrait, même sans comprendre, s’arrêter, regarder, étudier ce brave prêcheur et les dévots qui l’écoutent religieusement. Mais on nous fait signe de presser le pas. Notre curiosité pourrait sembler indiscrète, et les longs jeûnes du Rhamadan surexcitent, paraît-il, le fanatisme turc. Qui sait?peut-être le sermon auquel nous assistons est-il tout justement dirigé contre les giaours? Le mieux est donc d’abréger notre visite et de regagner la porte en continuant à traîner nos savates pour lesquelles, à la sortie,

on ne manquera pas de nous demander un nouveau bakschich.

Un autre spectacle non moins curieux, c’est celui des mosquées dans les intervalles des prières. On s’y promène alors bien librement, bien à son aise, on s arrête où l’on veut, tandis que les sacristains font leur besogne, nettoient les lampes ou balayent les nattes. Çà et là, dans quelque

coin, un dévot qui vient prier ou qui se couche sur une sorte de matelas doué sans doute de vertus miraculeuses ; ou bien deux amis qui se rencontrent et s’accroupissent en face l’un de l’autre pour converser tranquillement ; quelques enfants de chœur qui psalmodient des leçons.

J’ai vu ainsi dans Sainte-Sophie un bel homme à tête d’Arabe, coiffé d’un grand turban vert, aller s’installer au beau milieu de la mosquée, apportant avec lui une manière de table et une manière de matelas rouge. Il a fait quelques salamalecs, a ôté ses vêtements, en a remis d’autres, puis s’est couché sur son matelas. Un moment après, un autre musulman est arrivé. Il a mis à nu son bras gauche, et pendant une dizaine de bonnes minutes l’homme au turban vert a fait sur ce bras toutes sortes de passes, de frictions et de signes cabalistiques. Pendant ce temps, l’opéré regardait le bras et les signes avec une attention qui n’a pas eu une seconde de défaillance. Tout à coup l’homme au turban vert a soufflé bruyamment, s’est rejeté en arrière d’un mouvement violent ; l’opération était terminée.

J’imagine que l’homme au turban vert était quelque sorcier musulman, et son vis-à-vis un malade. Ces passes cabalistiques et ce souffle

im «**»*•»» «*•*••»*

bruyant, devaient avoir pour effet de chasser le mauvais esprit et le mal avec lui. Puisse le miracle S'être fait, ainsi que le souhaitait ce brave homme, car il avait certainement la foi, et l’on ne saurait conseiller à un musulman si convaincu un pèlerinage à la piscine de Notre-Dame de Lourdes !

% juillet.

Une promenade que recommandent tous les guides, et qu’ils n ont pas tort de recommander, c’est celle du tour des murs de Constantinople' de la vieille cité byzantine qui s’appelle aujourd hui Stamboul, et qui, dans son enceinte, enferme elle aussi sept collines, ainsi que Rome.

Par une après midi terrible de chaleur, mais éblouissante de lumière, nous descendons à Galata, nous franchissons le pont de bateaux, nous arrivons à Stamboul devant la mosquée de la sultane Validé, et nous montons en voiture.

La première partie du voyage n’a rien de fort intéressant ni de fort agréable.

Il faut traverser dans toute son épaisseur la ville turque, toujours monter ou toujours descen-

dre, et par quelles rues, juste ciel! et sur quel pavé si ces cailloux de toutes formes et de toutes hauteurs peuvent s’appeler un pavé ! Que de cahots ! que de secousses ! Et, le plus souvent, rien à droite et à gauche autour de nous, que de misérables maisons de bois et de méchantes boutiques d’où s’exhalent toutes sortesde puanteurs. Enfin, après une heure, cette traversée est faite. Nous voici à l’extrémité de la ville, à l’entrée de la mer de Marmara, devant le château ruiné des Sept-Tours, dont un gardien nous ouvre la porte, non sans réclamer un bakschich.

Ici il faut monter, au risque d’avoir le vertige, par un escalier qui longe la muraille jusqu’au sommet crenelé de la moins ruinée de ces tours. La vue est vraiment merveilleuse. À nos pieds, devant nous, Stamboul s’étend avec ses centaines de mille maisons, ses mosquées et ses minarets. Au delà, la Corne-d’Or. Puis, de l’autre côté de la Gorne-d’Or, Péra et Galata qu’enferme le Bosphore. A notre droite, la mer de Marmara aux eaux bleues sillonnées de mille bateaux et de caïques; puis la côte d’Asie, Scutari, les collines qui la dominent, les riches campagnes qui l’environnent. On se représente le dernier des héritiers de Constantin montant sur cette tour, regardant

sa capitale assiégée, cet empire qui ya lui être ravi, pleurant, lui aussi, et une voix lui disant comme au Boabdil du Dernier Abencerrage .* « Tu as laison de pleurer comme une femme cet empire que tu n as pas su défendre comme un homme. »

Nous franchissons une porte, et maintenant nous voici de l’autre côté de ces murailles que nous allons longer durant deux ou trois heures. Du château des Sept-Tours sur la mer de Marmara, l’enceinte se continue, suivant tous les accidents du terrain, jusqu’auprès d’Eyoub, au fond de la Corned’Or.

A notre droite, d’abord un fossé, jadis profond t qui pouvait être rempli d’eau, presque comblée aujourd’hui et livré à la culture maraîchère. Puis de 1 autre côté du fossé, une première enceinte de murailles ; au-dessus de cette première enceinte,une seconde avec des tours, les unes rondes, les autres carrées, et par dessus la seconde enceinte une troisième encore, avec des tours et des créneaux.Ces trois enceintes sont en ruines aujourd’hui; le Turc vainqueur, qui les a forcées il y a quatre siècles, |ne s’est pas, depuis lors, préoccupé

de les réparer. C’est leur ruine même qui fait leur beauté.

Partout, sur les pierres éboulées, sur les mu-

railles dégradées, sur les tours éventrées ou à demi renversées, l’éternelle nature a refaitson œuvre de vie. Des graines apportées par le vent et les oiseaux du ciel ont germé ici et là, et des arbres dont plusieurs sont maintenant séculaires ont grandi. Des lierres et des clématites en fleurs font comme une dentelle verte ou blanche qui retombe sur les pans de murs, le long des fossés ou des tours.

Des grenadiers ouvrent leurs fleurs de pourpre. Des platanes, des chênes, des oliviers, montrent, de place en place, leur feuillage clair, blanchâtre ou sombre. Le soleil, qui, aux heures de l’aprèsmidi, verse à flots sa lumière sur ces ruines, leur donne une couleur éblouissante, un éclat superbe. A chaque instant, ce sont des tableaux tout faits. On voudrait être peintre pour s’arrêter et en fixer l’image.

À notre gauche, s’étend la plaine ondulée de la riche campagne qui environne Constantinople. De hautes collines en forment la ligne d’horizon. La route est bordée de ces grands champs de cyprès qui sont les cimetières musulmans et parmi lesquels on aperçoit des forêts de stèles coiffées du turban ou du fez, dont chacune marque la place où repose à jamais un être humain qui a vécu. Que

r—P'BippwipiHH MP

IM

i»v«nr«v**'

l’homme passe vite, et quelle foule innombrable forment les morts? Nulle part on n’éprouve cette mélancolique impression de la brièveté de la vie aussi vive qu’en ce pays. Chez nous, les morts mêmes passent pour ainsi dire plus vite encore que les vivants ; après quelques années, d’autres morts les remplacent dans le cimetière même, viennent pourrir à la place où ils ont pourri, effacent jusqu’à leur souvenir ; ici les morts gardent à jamais les six pieds de terre où ils ont été déposés et il faut que les cimetières s’agrandissent sans fin. Durant des kilomètres et des kilomètres, nous ne voyons ainsi à notre gauche que des cimetières ; c’est ici que viendront prendre leur place ceux qui s’agitent aujourd’hui de l’autre côté de la grande muraille.

Devant la porte d’Àndrinople, nous nous arrêtons un moment. C’est par ici que le Turc assiôgeaitla grande ville au printemps de 1453. C’est dans la plaine qui s’étend devant nous qu’était campée l’innombrable armée de Mahomet IL C’est ici que la muraille a été forcée et que l’impitoyable massacre a commencé. Un autre souvenir vient en cet endroit à l’esprit du touriste français. C’est dans cette même plaine qu’en 1854, avant de partir pour la Crimée, l’armée française a

campé aussi. Hélas ! les maladies ont fait ici bien des victimes, et il y a dans cette plaine bien des tombes de soldats français !

C’est par cette porte d’Andrinople qu’en mémoire de Mahometll sont rentrés, durant des siècles, les sultans vainqueurs, au retour de leurs expéditions. Elle n’a, il faut bien le dire,rien de magnifique, et M. Benjamin Constant, en la prenant pour cadre de son grand tableau d’il y a sept ou huit ans, l’a fort embellie. Laporte d’Andrinople ne verra plus entrer de triomphateurs musulmans. Le temps est passé de la gloire des Mahomet, des Bajazet et des Sélim. Le Turc aurait grand besoin aujourd’hui, pour le défendre, de ces murailles que jadis il a démantelées.

A bien peu de distance de ce château des Sept- Tours où nous étions tout à l’heure se trouve le vidage de San-Stefano. C’est jusque-là que s’est avancée l’armée russe en 1877. C’est là que l’héritier de Soliman a été contraint de signer ce traité que la main seule de M. de Bismarck a pu déchirer un an plus tard, à la conférence de Berlin. Si Sultan Hamid, le sultan actuel, va jamais se promener aux environs de la porte d’Andrinople, de bien sombres réflexions lui viendront sans doute en comparant le présent avec le passé.

• WMHIPWW» ■ !»*•*•**•» »*»»#•*»* •*»«*' t T *"

Nous redescendons vers la Corne-d’Or en continuant à longer les murs. La route devient épouvantable. Trois ou quatre fois il faut mettre pied à terre pour que la voiture vienne à bout de descendre ou de gravir les pentes parmi les blocs de pierres jetés au travers du chemin. Même vide, on s’étonne qu’elle supporte ces cahots sans se disloquer. Il faudrait voir la grimace d’un cocher • parisien auquel on proposerait une course à travers un chemin pareil!

Nous voici enfin près d’Eyoub, sur la Corned’Or. Le long de la Corne-d’Or, la muraille se prolonge encore, contournant l’enceinte; mais elle subsiste par endroits seulement. Nous traversons le quartier arménien, puis le Phanar, puis le quartier juif.

L’heure de la sieste est maintenant finie. Toutes les rues sont grouillantes. L’activité qui nous entoure contraste singulièrement avec le désert où nous étions tout à l’heure. Des moucharabiés qui avancent sur la rue, des fenêtres des maisons, des femmes curieuses nous regardent passer. Nous traversons des marchés bruyants où sont étalés, en plein air, des fruits, des poissons, des viandes peu appétissantes. Nous traversons des quartiers de bazars où l’on vend de la charcuterie, des grais-

scs, des poissons séchés, des drogues et des épices. Toutes les odeurs de la pharmacopée et de la cuisine humaine se réunissent. Les marchands, accroupis dans leurs boutiques, font songera des araignées attendant au fond de leur toile qu’une proie s’y accroche. Notre consolation, c’est parfois d’apercevoir par la baie d’une ruelle, ou dans l’intervalle de deux maisons, cette Corne-d’Or éblouissante aux rayons du soleil couchant. Nous revoici enfin au point d’où nous sommes partis, devant la mosquée de la sultane Validé, à l’entrée du pont de Galata,après un tour de quatre heures : les yeux las de regarder, les reins moulus, fatigués aussi de ce soleil ardent dont nous n’avons cessé de recevoir les rayons, et pourtant bien contents de l’emploi de cette après-midi.

Ce 3 juillet.

Le bazar de Constantinople : que de choses disent ces mots à l'imagination occidentale ! Le bazar de Constantinople, n’est-ce pas l’endroit où sont réunies toutes les richesses de l’Orient, où

l’on voit étalés ces merveilleux tapis, ces faïences,

pw P» " ■■ "

t* i- p » I fH'H |*l * W

mm t +♦•*•* 4^'* *44 T r? *

ces étoffes brodées d’or, ces coffrets incrustés de nacre, ces armes, ces brûle-parfums finement ciselés, ces bijoux qui font la joie des collectionneurs, et l’admiration des artistes? Il est très peu de touristes dont la première visite, en arrivant à Constantinople ne soit pour le [bazar, et l’on se représente volontiers le bazar comme une sorte de palais enchanté comme on en voit dans les Mille et une Nuits .

Quand on est en présence de la réalité, il faut un peu rabattre du rêve, en rabattre même beaucoup. Le bazar de Constantinople n’a rien d’un palais des Mille et une Nuits, rien même du Bon Marché, du Louvre ou du Printemps. On grimpe, derrière la Mosquée de la [Sultane Validé, une rue escarpée, raboteuse, grouillante, puante ; on s’engage, ici ou là, sous une manière de petit porche étroit et sombre : on est dans le bazar. Ce que l’on voit le mieux d’abord, c’est que l’on ne voit rien. Passant de l’éclatante lumière à l’obscurité presque complète, on ne distingue rien ; il faut garder toute son attention pour se conduire, car le pavé du bazar est aussi irrégulier, aussi inégal que celui de tout le reste de la ville. Peu à peu les yeux se font à cette demi-obscurité ; à droite et à gauche de l’étroite galerie on distingue

les petites boutiques alignées; on finit par y très bien voir, et l’on sait gré, en cette saison surtout, au bazar, de la fraîcheur dont on y jouit.

C’est une véritable petite ville que le bazar de Constantinople. 11 couvre tout un quartier de Stamboul. On s’y promène pendant des heures sans repasser par les mêmes galeries, et ce n’est pas une petite tâche que d’arriver à s’y reconnaître et à s’y diriger.

Il ne faut aller au bazar ni le vendredi ni le samedi. Le vendredi est le jour de fête des musulmans, le samedi celui des israélites, et tout le commerce du bazar est à peu près entre les mains des musulmans et des Juifs. Quand le costume ne les distinguerait pas, on aurait vite fait la différence. Le musulman, grave et calme, attend les clients dans sa boutique et semble leur faire honneur en consentant à leur vendre quelque chose : le Juif guette le visiteur au passage, il le happe, il le harcèle ; aucun refus, aucune parole désobligeante même ne le décourage, et ce n’est pas chose facile, ou de ne pas entrer dans sa boutique, ou d’en sortir sans avoir rien acheté. Il se donne tant de mal, il plie et déplie devant vous tant d’objets divers ; il est d’une patience si infatigable, il a si bonne envie de vous satisfaire ;

il fait enfin si Lien valoir sa marchandise, que vos napoléons arrivent à peu près sûrement à passer de votre poche dans la sienne.

On vend de tout, de tout absolument, dans le bazar de Constantinople. Chaque industrie a son quartier, et l’on peut sentir là, après les odeurs de tous les parfums, celles de toutes les épices et de toutes les victuailles. Le quartier où les Européens s’arrêtent le plus volontiers, et où ils laissent le plus de leur argent, c’est celui que l’on pourrait appeler le quartier de la curiosité, celui des marchands de vieilles étoffes, des brocanteurs, des débitants d’antiquités vieilles et modernes. Ce commerce est tout entier aux mains des Juifs.

Si j’ai un conseil à donner aux touristes, c’est de ne se point presser, et, s’ils le peuvent, d’aller quatre ou cinq fois au'bazar avant de faire aucune emplette. Surtout ils ne marchanderont jamais trop. Quel que soit le prix dont ils auront payé un objet, ils peuvent toujours être convaincus qu’ils l’ont payé trop cher, malgré les beaux serments du marchand que vous voulez sa ruine, et qu’il a payé l’objet plus que vous ne lui en offrez. En dépit de ces beaux serments, c’est toujours lui qui cède à la longue si vous tenez bon ; à chaque visite on s’enhardit à demander

GRÈCE — TURQUIE — LE DANUBE i77

de plus gros rabais, et à chaque visite on réussit.

11 est une galerie du bazar où les Européens vont souvent trop peu, c’est la grande galerie de ce que nous appellerions la nouveauté ; et ce ne sont pas ici les marchandises qui ont un intérêt pour nous, car presque toutes les étoffes viennent de l’Occident et n’ont rien de remarquable. Mais c’est ici qu’il faut venir si l’on veut bien voiries femmes turques. Vers quatre heures, elles sont là par centaines, par milliers, remplissant la large galerie, mieux éclairée que toutes les autres, de leurs costumes de toutes couleurs. Quelques-unes seulement sont escortées d’un eunuque ; ce sont des femmes de pacha, enfermées dans un harem ; mais la femme turque, bourgeoise ou femme du peuple, sort en général seule, ou plutôt accompagnée de deux ou trois amies. On vient passer l’après-midi au bazar, et la femme turque aussi bien que la femme française aime à faire déplier devant elle beaucoup d’étoffes avant de se décider. On peut les regarder bien à son aise et même, en les regardant, il ne m’a point paru qu’on les offensât.

J’avais été frappé en venant ici, il y a bientôt vingt ans, du nombre de femmes turques qui, passant dans la rue à côté de vous, ramenaient

! ri ■ » n* H »<«“ T *»«*■* n

leur férédjé pour empêcher que leur vêtement frôlât l’habit d’un chien d’infidèle ; je n’ai rien vu de pareil cette fois. La Turquie s’humanise, et la foi à Constantinople diminue certainement chez les femmes. Au surplus, je me suis souvent demandé ce que la religion musulmane pouvait bien offrir aux femmes en échange de leur piété. Je vois bien ce que le Prophète promet aux hommes dans son paradis, et la récompense veut qu’on s’applique à la mériter ; mais quelle sera là-haut la récompense des mahométanes qui auront le mieux Yécu ?

Les femmes turques marchent lourdement, d’un pas indolent et presque incertain. Elle ont le pied grand et la cheville épaisse ; l’habitude de ne sortir qu’avec des pantoufles sans talons donne à leurs jambes une disposition arquée qui n’a rien de gracieux. Eussent-elles la taille fine, l’ample férédjé qui les enveloppe ne permettrait guère de l’aperGevoir ; mais la plupart ont de bonne heure la taille déformée ; l’embonpoint, ici comme partout, ici plus que partout, grâce à l’abus des bains et des sucreries, est le grand ennemi de la beauté féminine. Quand on a comparé les femmes turques à des oies grasses, on a les a pas tout à fait calomniées. Mais l’embonpoint en ce pays, au lieu

d’être un défaut, est au contraire, assure-t-on, un mérite assuré. La vraie beauté des femmes turques ce sont leurs yeux et la blancheur de leur teint. Les médisants ont beau assurer que la peinture est pour quelque chose dans la grandeur et l’éclat de ces yeux, et la poudre de riz pour quelque chose dans la blancheur du teint, il n’en reste pas moins que les femmes turques sont vraiment blanches et qu’elles ont vraiment de beaux yeux. Quant au fameux voile, au yachmak, dont la religion les oblige à se couvrir la figure, il ne dessert point la coquetterie : tout au contraire. A Constantinople du moins, ce n’est qu’une mousseline légère, toute pareille à une gaze, qui montre les yeux, la ligne du nez et la bouche, laissant deviner tout le reste dans une pénombre claire ; il embellit jusqu’aux laides, et ne fait, à coup sûr, aucun tort aux plus jolies femmes. Ce voile, toujours d’une blancheur éblouissante et absolument frais, forme de jolis plis tout autour de la tête ; il sert à faire valoir la férôdjé de toutes couleurs, mais toujours d’une seule couleur, qui enveloppe le reste de la personne. Sous le soleil d’Orient le blanc fait une harmonie avec toutes les couleurs, si vives qu’elles soient ; mais de ces harmonies la plus complète, la plus distinguée,

kHi khht- h wm**'***

c’est le yachmak blanc avec la férédjé de soie noire ; et il m’a semblé que les plus jolies et les plus coquettes des femmes turques ne l’ignoraient pas.

4 juillet

C’était hier, vendredi, c’est-à-dire le dimanche musulman. Chaque vendredi, vers une heure de l’après-midi, le sultan va faire sa prière à la mosquée.C’est le devoir du touriste de profiter de cette occasion de voir le commandeur des croyants et d’assister au défilé du cortège impérial. Tous les guides recommandent cette cérémonie, et dans tous les hôtels le portier, cette providence des voyageurs, se ferait un cas de conscience de ne pas vous rappeler qu’il faut voir, le vendredi, la promenade du sultan. J’ai donc vu, comme tout le monde, le sultan se rendant à la mosquée et je viens vous dire sincèrement ce que j’ai vu.

A midi moins le quart, une voiture découverte nous attend devant la porte de l’hôtel, et le domestique de place, chargé de nous servir de guide, monte sur le siège à côté du cocher. Nous remontons jusqu’aux portes de la ville la grande

rue de Péra, nous passons à côté du grand champ des morts, d’où la vue est si admirable sur la mer de Marmara et le Bosphore ; nous redescendons bientôt, par une pente rapide, jusque sur la rive du Bosphore; nous longeons le palais impérial de Dolma-Bagtché, d’une richesse architecturale et d’un mauvais goût également remarquables; bientôt nous remontons une colline au haut de laquelle on aperçoit la construction blanche du palais Yildiz. Yildiz est le palais qu’habite, été comme hiver, le sultan actuel, Hamid.

Le seul moyen de voir sûrement le sultan, c’est d’approcher de son palais autant que possible. On ne sait jamais, plus d’une demi-heure à l’avance, à laquelle des mosquées de Stamboul ou de Péra il ira faire sa prière ni l’itinéraire qu’il suivra pour s’y rendre. Sultan Hamid est un homme prudent; les gens irrespectueux disent même un poltron de la plus belle espèce.

A un certain endroit, près du croisement de deux routes, notre voiture s’arrête. La route où nous sommes est un peu en contre-bas; c’est sur l’autre que doit passer le sultan. Nous sommes admirablement placés pour l’apercevoir, à une distance d’une vingtaine de mètres. Et il est bon d’être en voiture, car on ne permet pas aux pié-

Vfiri IP»*»*

w n w ww Mutumi

tons de s’arrêter ; des agents les forcent à circuler incessamment. On a plus d’égards pour les gens en voiture. A condition qu’ils ne fument p aS) — C e qui serait manquer de respect à Sa Hautesse, — à condition qu’ils ne fassent aucun geste de la main, ce qui pourrait faire supposer de méchantes intentions, on leur permet de regarder tranquillement.

En venant, nous avons rencontré nombre de troupes : un régiment d’artillerie et un autre de cavalerie, dont les uniformes sont d’une propreté douteuse. Puis nous avons rencontré la garde impériale à pied, habillé de la tunique noire et coiffée du fez rouge. Celle-ci est propre et a bon air. Chaque fois que le sultan sort, toute la garnison de Constantinople est sur pied et fait la haie partout sur son passage. Ailleurs même que sur son passage.

Mardi dernier, à cause du Rhamadan, le sultan était sorti pour une prière supplémentaire. De midi à six heures du soir, des soldats sont restés échelonnés de dix pas en dix pas, du pont de Galata jusqu’à la sortie de la ville au-dessus de Péra. A six heures, des officiers à cheval ont passé au galop, écartant la foule, faisant rebrousser chemin aux tramways et aux voitures : point de doute, le

sultan allait passer. Tout le monde se rangeait le long des maisons pour voir le défilé annoncé. Nous avons fait comme les autres badauds, et attendu sur nos jambes une bonne demi-heure. Eh! bien, pas du tout! le sultan n’a pas passé. Pendant qu’on l’attendait ainsi, il regagnait son palais par un autre chemin, également bordé de soldats. Je vous le répète, Sultan Hamid est un homme prudent.

Revenons à la cérémonie d’hier. Nous étions là depuis trois bons quarts d’heure déjà, grillant en plein soleil, un vrai soleil de juillet, n’ayant d’autre distraction que de regarder sur la route à côté de nous les soldats placés de cinq en cinq pas ; les nombreux agents de police qui passaient et repassaient ; le costume pittoresque de quelques femmes turques égarées dans ce coin de la ville ; ou le costume sale et pittoresque de quelque marchand ambulant. Enfin une calèche descend de la colline; on y voit un gros homme orné d’énormes épaulettes d’or, et la poitrine couverte de plaques brillantes. — C’est un pacha, nous dit notre drogman ; le défilé va commencer.

Bientôt nous entendons une musique étrange.

C’est quelque chose comme une mélopée de biniou, exécutée par des trompettes. Nous sommes

K wrn tt* •*

impatients de voir ceux qui produisent cette musique baroque. Les voici qui défilent devant nous. Une compagnie d’infanterie turque les suit ; elle n’offre rien d’intéressant. Puis, après un court intervalle, voici une autre musique qui alterne avec la première. Une compagnie égyptienne la suit. Celle-ci est vraiment curieuse à regarder : le pantalon rouge, veste bleue largement soutachée de rouge, turban vert, tel est le costume. Les figures des hommes sont olivâtres ou noires; Pofficier à cheval qui commande le détachement, portant la tunique noire et le fez rouge, est un nègre du plus pur ébène. Le passage des Egyptiens a duré quelque chose comme une minute et demie. Puis un long intervalle d’une dizaine de minutes, ou nous ne voyons rien sinon le chef de la police qui Ya et vient. Lui aussi est un pacha, lui aussi porte d’énormes épaulettes d’or, et quantité de plaques sur la poitrine. « En Turquie, tout le monde est pacha, » dit notre drogman. Enfin voici une calèche que précèdent et que suivent quelques hommes à cheval. On y distingue deux jeunes gens, dont l’alné doit avoir quinze ou seize ans; ce sont les fils du sultan.

Un autre intervalle de dix bonnes minutes succède. Toujours rien à voir que notre pacha, pré-

et de la police, les soldats qui font la haie, les agents qui vont et viennent, une voiture qui passe à vide ou quelques palefreniers conduisantun cheval. Maintenant voici deux landaus couverts qui approchent au trot. Dans chacun d’eux on aperçoit vaguement à travers la portière, la forme d’une femme voilée: c’est la mère et la femme du sultan qui passent. Elles resteront à la porte de la mosquée, tandis que le sultan entrera avec ses fils pour faire ses dévotions. Tout un escadron d’eunuques noirs et de domestiques du palais galopent à droite et à gauche autour des voitures. Un paysan, vêtu d’une grande peau de chèvre, s’élance, juste au moment où les voitures passent devant nous, vers le landau qui porte la sultane-mère; il est bousculé, foulé aux pieds, rejeté bien loin en un instant.

Et maintenant, nouvel intervalle plus long que les précédents. Les rayons du soleil continuent à pleuvoir sur nous, et il est défendu d’ouvrir une ombrelle pour s’en protéger. Enfin nous apercevons un peloton qui suit les détours de la route. Cette fois, c’est le sultan lui-même qui approche. On entend le pas cadencé d’une cinquantaine de chevaux. Le cortège est maintenant tout près de nous. Quelques estafettes, aux uniformes rouges

f wm * ivv » tr* - *■*

brodés d’or, marchent en tête. Dans la première calèche est le sultan. Il est seul au fond de la voiture occupant la place de gauche, il porte la redingotte noire et le fez rouge ; il est ganté de blanc et salue. Sur la banquette de devant, à la place de droite, est assis un gros homme, c’est Osman- Pacha, le défenseur de Plewna. Le sultan Hamid, autant qu’on en peut juger pour l’avoir vu passer rapidement, est un assez bel homme, à la physionomie fine, à la barbe noire ; il a, paraît-il, quarante-trois ans.

Un landau, lourdement doré, suit la calèche; une autre voiture découverte, une espèce d’américaine, suit le landau; puis viennent cinq ou six chevaux gris, blancs, bais ou bruns, menés à la main par des palefreniers. En sortant de la mosquée le sultan dira s’il veut regagner son palais en calèche, en landau, en américaine, ou s’il veut monter un cheval et lequel il veut monter. Ne faut-il pas que le commandeur des croyants puisse à toute heure satisfaire ses fantaisies quelles qu’elles soient?

Imaginez maintenant à côté de la voiture du sultan, autour des voitures vides et des chevaux réservés à Sa Hautesse, une cinquantaine de cavaliers, quelques-uns en uniforme militaire, près-

que tous de simples domestiques de palais :

voilà le cortège du sultan.

Et désormais tout est fini. Point de troupes à cheval derrière le souverain, point de costumes rappelant que l’héritier de Mahomet II règne sur tant de nations diverses, point de cimeterres ni de sabres reluisant au soleil ; rien de moins pittoresque, rien de moins fait pour réjouir les yeux ou pour frapper les imaginations. Il n’y a pas à dire, ce cortège ainsi égrené est absolument dépourvu de prestige. Ici, comme ailleurs, les Turcs font bien voir à quel point leur manque tout instinct artistique. Si j’osais donner un conseil au sultan, ce serait de faire venir pour régler son cortège quelque metteur en scène de la Porte-Saint-Martin, du Châtelet, ou simplement de l’Hippodrome. Il s’en trouverait bien. Cette sortie du vendredi, du sultan, est bien l’une des choses du monde qui méritent le moins qu’on se dérange pour l’aller voir.

Je vous dis ces choses, touristes mes frères, uniquement par respect pour la vérité, et je vous le dis avec une conscience d’autant plus tranquille, que, si vous venez à Constantinople, vous ferez certainement comme moi, et vous viendrez rôtir au même endroit où j’ai rôti. Je serais désolé, en

* n **»4*«i ww-ii MP»»» 1 p f

Pf* » nu » «•»■• !»»■■■*■* M PM t

effet, de causer le moindre préjudice à la respectable industrie des loueurs de voitures et des domestiques de place de Péra. Savez-vous ce qui, d’ailleurs, est admirable; ce qui compense, et au delà, ces trois heures passées, ou à griller, ou à être abominablement cahoté ? C’est la lumière de 1 Orient,, c est le Bosphore bleu que l’on aperçoit par intervalles, ce sont ces costumes que l’on voit ici de tous côtés dès que l’on met le pied dehors, dès que l’on sort du vilain quartier de Péra, et qui, fussent-ils d’affreux haillons, resplendissent, dès que l’ardent soleil vient à tomber sur eux. Tout, ici, a de la couleur ; tout est pittoresque, excepté le sultan et son cortège. Encore, je suis injuste; oui, après tout, il y a dans ce cortège une petite chose qui méritait être vue : c’est le groupe des soldats égyptiens.

Page 1