CHAPITRE VI
CONSTANTINOP LE
29 juin.
Je ne crois pas qu’il y ait une ville au monde où le métier de touriste soit aussi fatigant qu’à Constantinople. Les distances sont immenses.
Paris ou Londres peuvent seuls donner l’idée des trajets qu’il faut faire ici. Mais à Paris et à Londres les moyens de transport abondent et les piétons trouvent de bons trottoirs.
Ici, rien de pareil. Et pourtant de sensibles progrès ont été accomplis depuis quelques années : il y a maintenant, ô prodige I un tramway qui traverse Stamboul ; il y en a un qui gravit les hauteurs
de Péra. Du pont de Galata à Péra, un ascenseur à vapeur conduit à travers un tunnel ; et je vous assure qu’on l’apprécie quand on revient éreinté, et que l’on se rappelle ce qu’était cette montée autrefois, lorsqu’il fallait la faire à pied, et recru de fatigue. Mais tous ces progrès sont encore bien peu de chose.
Aller en voiture n’est possible qu’à travers un petit nombre de rues — et celles-là sont les belles, les grandes rues—où le cocher est obligé de guetter à chaque carrefour si une autre voiture n’arrive pas en sens inverse. Ces belles rues de Stamboul, de Péra ou de Galata sont plus tortueuses, plus difficiles,que les misérables ruelles de la montagne Sainte-Geneviève d’autrefois. Et quel pavé, dans ces rues ! Non, pas un pavé, mais on ne sait quel mélange de blocs et de cailloux de toutes formes, de tout niveau, sur lesquels la voiture avance de cahot en cahot. On y est secoué comme dans un banneau de nos campagnes. On en sort, au bout d’une heure, les reins moulus. Ou se demande par quel miracle les ressorts, les roues et les essieux viennent à bout de résister à tant de soubresauts et d’à-coups.
Et le reste des rues de Constantinople, c’est-àdire l’immense majorité, celles où aucune voiture
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ne pourrait songer à s’engager !... En vérité je ne puis songer même à vous en donner une idée, car la réalité dépasse toute imagination. Stamboul, Péra, Scutari, tout cela est superbe à voir de la mer, s’étageant du bord de l’eau au sommet des collines. Mais quand on est à terre, les pieds payent terriblement cher cette magnificence du spectacle. Une série d’échelles raides, étroites, qu’il faut, sans cesse et en tout sens, monter et descendre, voilà ce que l’on rencontre ; et l’on est heureux encore quand les barreaux de l’échelle, je veux dire les marches de la rue sont franchement indiquées. Le plus souvent, il faut gravir ou descendre ces rampes à soixante-quinze degrés, en cherchant un caillou où poser le pied, ou moins piquant, ou moins glissant que son voisin. Et je crois que descendre est pire encore que monter pour ceux qui n’ont pas, pour leur malheur, les yeux excellents et les jambes bien solides. Quand il a plu, on glisse sur ces cailloux comme sur du verglas ; et alors, ce sont partout, au milieu de la ruelle surtout, qui se creuse en ruisseau, des flaques d une boue noire et épaisse, entre lesquelles il faut conduire sa route.
Après trois ou quatre heures de promenade de ce genre, si la chose peut s’appeler une prome-
nade, les pieds sont plus gonflés, plus endoloris qu’après une ascension de montagne.
Nous avons passé toute cette journée à monter et à descendre ainsi parmi ces escarpements et ces ravins, ou, pour parler plus justement, au milieu de ces éboulis, et ce soir nous regardons avec effroi nos malheureuses chaussures. Elles sont meurtries, éraflées, écorchées, à moitié déchirées déjà ; elles ne sortiront certainement pas de cette vüle redoutable où nous les avons fait entrer, ces pauvres chaussures parisiennes ! A Constantinople, les cordonniers doivent faire de belles affaires, et les pédicures aussi, s’il y a ici des pédicures !
Ce n’est pas l’entretien de ces rues infâmes qui coûte un sou au budget ottoman ; ce n’est pas non plus leur nettoyage. Jamais un tombereau à ordures ne s’y est promené : jamais non plus un balai.
Les seuls [agents chargés de la voirie, ce sont les chiens. On s’étonne de l’énorme quantité de chiens que l’on rencontre ici ; quelque part en effet que l’on se promène, on est sûr de les retrouver tous les vingt-cinq pas, par bandes de cinq ou six, couchés devant une maison ou même au beau milieu de la rue. Pour un empire, ils ne se
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dérangeraient pas ; on aurait plus vite fait de ie écraser que de les faire bouger. C’est l’homme qui a des égards et des attentions pour eux ; c’est lui qui les respecte.
On commence par s’en étonner et, bientôt après, on se rend compte de ces ménagements : c’est que les chiens ici rendent tant de services qu’en vérité l’humanité a le devoir de les considérer comme ses bienfaiteurs. Que deviendrait-on si les chiens n’existaient pas, s’ils ne se chargeaient pas de dévorer les détritus et les immondices? Les chiens comprennent sans doute les services qu’ils rendent à l’humanité ; ils ont la conscience de leur utilité sociale et ils en profitent.
Si honnêtement qu’ils fassent leur besogne, la nuit surtout, ils ne la font pas encore suffisamment; les chiens ne dévorent pas toutes les ordures. Il eût fallu adjoindre au chien un autre dévorant d’immondices qui l’eût complété, le cochon, pour l’appeler par son nom. Mais le cochon est, pour les musulmans, un animal immonde ; un vrai Turc, non seulement ne mange pas de la chair de cochon, mais ne peut voir un cochon vivant sans horreur; il aimerait mieux mourir de la peste que de voir des troupeaux de cochons errer par les rues de Stamboul ; et que de
services pourtant ces animaux lui rendraient !
Sans égouts, sans arrosage autre que la pluie quand elle vient à tomber, sans aucun de ces perfectionnements inventés par la propreté occidentale, cette ville où grouillent tant de centaines de mille êtres humains est d’une effroyable puanteur. L’infection arrive ici par endroits à une intensité dont, même dans certaines de nos villes du Midi, on ne saurait se faire une idée. Quelle riche matière de descriptions aurait ici l’auteur du Ventre de Paris. Oui, la puanteur de Constantinople est d’une qualité tout à fait supérieure. Elle déüe toute comparaison, elle a des. notes d’un éclat et d’une violence absolument incomparables, c’est-à-dire effroyables!
Je reviens aux chiens de Constantinople. Ce n’est pas, à parler net, une jolie race de chiens. Roux pour la plupart, avec leurs museaux pointus et leurs queues à longs poils, ils tiennent le milieu entre le chacal leur ancêtre, et le loup ; véritables bêtes fauves; inoffensifs pour l'humanité, mais féroces au fond. Ils vivent par tribus dans les quartiers, et malheur à celui d’entre eux qui s’avise de pénétrer dans un quartier qui n’est pas le sien : il est aussitôt reconnu, dénoncé, poursuivi; toute la tribu hurlante, à
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coups de crocs, le reconduit jusqu’à la frontière.
1 out n’est pas rose dans la vie de ces chiens. Autant nos chiens d’Occident sont gras et luisants, autant ceux-ci, en général, sont maigres et efflanqués ; on voit qu’ils ne mangent pas tous les jours à leur soûl.
Beaucoup traînent la patte ; beaucoup ont laissé ^ oeil ou une oreille dans quelque bagarre * beaucoup portent de terribles cicatrices qui vont parfois d’un bout à l’autre de l’échine ; quelques-uns même ont entièrement perdu leur queue. Que tel de ces accidents soit le fait de l’humanité, qu’un chien ici ou là reste écloppéà la suite d un coup de pierre ou d’un coup de trique, c’est ce que je ne nierai pas; mais ce ne sont certainement pas les hommes qui sont en général les auteurs de ces terribles blessures. Le pire ennemi du chien, ici, c’est bien le chien son frère, en dépit du proverbe qui veut que les loups ne se mangent pas entre eux. Il s’élève entre ces chiens d’effroyables disputes, il se livre des batailles ou chacun joue de son mieux des dents et des griffes. On en voit quelques-unes même pendant le jour ; mais c’est la nuit surtout qu’ont lieu les grands combats. C’est la nuit que les chiens rôdent et font leur besogne. On est ré-
veillé tout à coup par des aboiements furieux, auxquels répondent d’autres aboiements. G est l’explication orageuse qui commence à propos d’un os à ronger ou de quelque quartier de charogne. A la façon des héros d’Homère, les adversaires s’injurient avant d’en venir aux voies de fait ; puis il se fait un silence ; puis tout à coup, on entend un effroyable hurlement de douleur qui se prolonge pendant une minute ou deux. l’explication est terminée. Ce hurlement que l’on entend, c’est le vaincu qui se sauve, traînant sa patte à moitié dévorée, un œil crevé ou le flanc décousu.
La rage n’existe pas parmi les chiens de Constantinople. On a souvent demandé pour quelle cause, et l’on prétend que c’est à la liberté même dont les chiens jouissent ici et à la facilité des accouplements, dont témoignent les petites familles qu’on rencontre à tout moment, qu’est due cette précieuse immunité. Mais voici qu’avanthier même un journal qui s’imprime ici en anglais et en français, YEastern Express , a annoncé que des cas de rage viennent de se produire parmi les chiens de Stamboul. Est-ce là simplement une de ces nouvelles à sensation, comme certains journaux aiment à en produire, en Orient
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sans doute aussi bien qu’en Occident ? Si la nouvelle était vraie, elle serait terrible.
Imaginez la rage pénétrant, ici, propagée de quartier en quartier parmi les trois ou quatre cent mille chiens répandus de ce seul côté du Bosphore, je ne vois pas comment on s’y prendrait pour 1 empêcher de faire,par contre-coup, un nombre prodigieux de victimes dans l’humanité. Et si, d autre part, l’on faisait des chiens, par édit de Sa Hautesse, le massacre que Mithridate fit faire des Romains en un seul jour, si, tout à coup, ceux .qui nettoient les rues chaque nuit cessaient de les nettoyer, je me demande comment on empêcherait quelque épouvantable épidémie d’éclater à Constantinople huit jours plus tard.
30 juin.
Le spectacle de Constantinople, vraiment intéressant, c’est la rue. Mais il n’est pas très aisé de le bien observer. Sur ce pavé abominable on n’a pas trop de ses deux yeuxpour seguider parmi les cailloux pointus et les trous. Et puis il y a les chiens, sur lesquels il faut se garder de marcher. Et puis il y a les voitures qui vont et viennent à
travers mille cahots, par des chemins où jamais un cocher de l’Occident ne s’imaginerait qu’une voiture puisse passer. Et puis il y a les cavaliers, et les marchands conduisant leur mulet, flanqué de ces deux grands paniers pleins de courges, de tomates ou de méchantes poires. Et puis il y a les marchands plus modestes portant eux-mêmes leur hotte pleine de légumes ou de fruits, et leur balance à la main ; et les marchands d’eau avec leur outre de cuir. Et puis il y a les portefaix, les hammals comme ou les appelle, courbés en deux sous les énormes caisses qu'ils transportent et dont les angles imposent le respect. Et puis il y a les bouchers, charoyant leurs quartiers de mouton ou de veau tout saignants. Et puis il y a les tripiers — rencontre plus redoutable — une longue tringle de fer sur l’épaule, à laquelle pendent, en avant et en arrière, des poumons, des cœurs, des estomacs et des boyaux de bœuf ou de mouton. Il faut, à toute seconde, se ranger pour éviter ces contacts et encore neparlé-je pas de la foule des passants qui vous heurtent sans cesse, car il n’est pas de ville plus grouillante et plus en mouvement que celle-ci. Il est vraiment impossible, dans une rue de Péra, deGalataou de Stamboul, de s’arrêter un moment.
En revanche, il est un endroit merveilleux pour se donner le spectacle de cette cité : c’est le pont de Galata. Le pontdeGalata est situé presque à l’entrée de la Corne-d’Or, dont il réunit les deux rives. Il n’a pas moins de cinq cents mètres. On paie dix paras, c’est-à-dire environ un sou, pour le franchir, et ce tribut doit rapporter gros. Il ne rapportait pas encore assez, paraît-il, car le Trésor turc a de grands besoins d’argent, et dans quelques jours, ce n’est plus dix paras, mais vingt, que les piétons devront payer. Et l’on sera bien forcé de subir cette exigence, car tout le monde a besoin du pont de Galata. C’est lui qui met en communication Galata et Péra d’une part, et Stamboul de l’autre. C’est au pont de Galata que se trouve l’embarcadère des bateaux qui conduisent à travers la Corne-d’Or d’un côté jusqu’à Eyoub, de l’autre, à toutes les stations du Bosphore, à Scutari et à Kadi-Koi et aux îles des Princes, dans la mer de Marmara. Lepont de Galata, c’est comme la grande artère de Constantinople.
Le tablier du pont est en bois ; il est formé de planches inégales et mal jointes. Ici aussi, quand on marche, il est nécessaire de regarder ses pieds ; mais on peut s’arrêter du moins, ici ou là, sur les larges trottoirs, à côté des estropiés
hideux, des victimes de toutes les affreuses plaies de rhumanité, qui sollicitent la charité en étalant leurs misères repoussantes. On peut s’arrêter au milieu des dizaines d’enfants en haillons dont la vie se passe à mendier. C’est ici que l’on peut vraiment se donner sans fatigue le spectacle de la rue. Le cadre est magnifique, le plus admirable qu’une imagination de peintre puisse rêver. La Corne-d’Or, Stamboul avec ses mosquées et sa pointe du Vieux-Sérail, Galata et Péra, avec sa tour et son champ des morts ; le port de Constantinople avec ses bateaux à l’ancre ; Scutari et la côte d’Asie; le Bosphore et la mer de Marmara, traversés à chaque instant par des bateaux ou de rapides caïques. Tout cela, sous l’éclatante lumière, fait, de quelque côté qu’on tourne la tête, un panorama radieux et incomparable. Mais ce n’est pas ce panorama que nous sommes venus voir aujourd’hui; c’est l’humanité qui défile devant nous, allant de Stamboul à Galata, ou de Péra a Stamboul.
À toutes les heures du jour, la circulation est incessante, prodigieuse. Mais le vrai moment pour flâner au pont de Galata, c’est l’après-midi entre quatre heures et sept. La grande chaleur est tombée ; les siestes sont finies ; la vie s’agite dans toute
son activité ; la lumière aussi, qui tombe plus oblique, éclaire mieux toutes choses. Il faut tourner le dos au soleil, se placer sur le trottoir de
droite du pont, en venant de Galata, bien ouvrir les yeux.
Constantinople, c’est la capitale de cet empire dont l’autorité s’étend sur trois parties du monde ; sur l’Europe, sur l’Asie et sur l’Afrique. Sur ce pont de Galata passent et repassent sans cesse mêlés les uns aux autres, tous les types de l’hul mamté, et toutes ses races. Au même instant, et
un même coup d’oeil, vous pouvez voir, se frôlant et se coudoyant, un Germain ou un Anglo- Saxon blond, un Français, un Italien, un Grec, un Bulgare, un Turc, un moine barbu, venu de France ou d’Italie, un juif, un Arménien, un Circassien ou un Persan aux longs yeux, enfin, un Arabe maigre au nez long et fin, un Egyptien olivâtre, un nègre aux cheveux crépus.
Comme toutes les races et toutes les nationalités, toutes les conditions sociales sont ici réunies et confondues. Voici un gros homme qui passe dans une voiture découverte, tout resplendissant d or et de décorations : c’est un pacha, escorté de son aide de camp à cheval. Voici un landau ermô, dans lequel on aperçoit, par la portière,
deux ou trois femmes jeunes et voilées ; un nègre imberbe, au buste court, aux longues jambes, trotte à la portière. Ce sont des femmes d’un harem qui vont au bazar ou qui en reviennent, sous la garde d’un eunuque. Une lourde charrette avance lentement, cahotant à chacune des traverses du pont qu’elle franchit, traînée par deux bœufs, c’est un camion chargé de caisses. Mais la bête de somme par excellence, sur le pont, comme partout à Constantinople, c’est l’homme, c’est le portefaix, le hammal, reconnaissable à son vêtement brun, couleur de la robe d’un capucin et soutaché de gance noire, reconnaissable aussi au coussin épais qu’il porte sur les reins pour l’aider à soutenir son fardeau ; plus reconnaissable
encore à ce fardeau même.
Le portefaix de Constantinople est le plus robuste peut-être qui soit. Pour l’aider à prendre sa charge, dont il semble qu’il devrait être écrasé, il faut souvent le concours de deux ou trois camarades. Mais une fois chargé il va, courbé en
deux, avançant à petits pas, mais avançant toujours. 11 fait songer au vieil Atlas portant le ciel, car le Porthos des Mousquetaires n’est, auprès de lui/qu’un gringalet. On ne peut s’empêcher de le plaindre et de l’admirer.
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Et voici, passant aussi,>t criant leur marchandise, des vendeurs de gâteaux, de sucreries, de bimbeloterie de toutes sortes. Voici des recrues aux hardes bariolées qui, sous les ordres d’un sous-officier, vont gagner leur caserne.
Voici des soldats et des soldats ; des officiers et des officiers de tous grades. On ne saurait se faire une idée, sans l’avoir vu de ses yeux, de tout ce qui circule d’uniformes militaires sur le pont de Galata. Il semble que l’armée ottomane tout entière soit réunie à Constantinople pour garder la personne du sultan. Voici des cavaliers, les uns sur de beaux chevaux arabes, aux formes élégantes et fines, à la queue superbe ; les autres sur ces petits chevaux ramassés, au poitrail épais qui viennent de Macédoine ou de Thessalie et qui sont bien les petits-fils des chevaux sculptés par les elèves de Phidias sur la frise du Parthénon. Voici enfin la foule énorme des piétons qui s’écoule sans cesse, pareille à un fleuve où se croiseraient deux courants.
Ce que dans ce grouillement humain l’œil de 1 étranger cherche et poursuit surtout, ce sont les costumes. Hélas ! il faut bien que je dise la vérité : les costumes s’en vont ; bientôt il n’y aura plus de costumes à Constantinople. J’ai
passé, il y a quinze ans, bien des heures sur ce pont de Galata, et c’était alors une merveille que ce tableau mouvant, où toutes les couleurs chatoyaient sous le soleil. On se sentait là vraiment alors comme dans un autre monde, à mille lieues de notre Occident. Aujourd’hui, sur le pont de Galata, ce sont les vêtements européens, sortis de quelque succursale de la Belle-Jardinière, ou le costume turc moderne, avec le fez et la redingote noire toute droite, qui dominent. On trouve encore, çà et là, quelques costumes à regarder, mais ils sont le petit nombre. C’est à peine si j ai compté, depuis que je suis ici, quatre ou cinq . e ces hauts bonnets persans, en astrakan noir, d’une forme si originale, et d’une teinte si douce à l’œil, qui jadis abondaient. C’est à peine si j ai compté une demi-douzaine de ces turbans verts,
autrefois si fréquents.
Le turban vert était un signe de noblesse ; et il indiquait au respect de tous le saint, le hadjt , qui avait fait le pèlerinage de la Mecque ; c’était comme le titre denoblesse musulman. Il paraît que, comme les titres de noblesse chez nous, on usurpait souvent le turban vert, et qu’on le portait sans y avoir droit. La liberté de l’usurper ne la point sauvé cependant, et le turban vert disparaît.
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